Pendant que la bonne la frictionnait et lui jetait des gouttes d’eau sur

le visage, moi, je mordais mon mouchoir pour ne pas pleurer. Je ne

pensais même plus à Armand de Sembleuse. Je ne trouvais aucune issue à

l’impasse dans laquelle nous nous rencontrions face à face, ma pauvre

mère et moi. Or, une chose me permettait de respirer un peu: ce n’était

pas moi, ni mes confidences, qui l’avais mise dans cet état, cela j’en

demeurais certain. Alors, quoi?

Clara se retira sur les pointes en me faisant signe qu’il ne serait pas

nécessaire de mentionner son intervention.

--Henri! soupira ma mère en ouvrant les yeux et en me tendant les mains,

aide-moi à me lever. Je ne suis pas bien du tout. N’appelle personne. Je

désire marcher un peu et... réfléchir à ce que tu viens de m’apprendre.

Je te crois incapable de me mentir.

Elle s’appuya sur mon épaule et se fit pesante, s’abandonnant à ma seule

force.

--Tu n’es déjà pas si bien portant, mon pauvre petit. Vois-tu, nous

deux, nous ne sommes pas du tout faits pour ces sortes d’aventures. Nous

ne comprendrons jamais rien à leurs passions. Enfin, c’est ainsi. Il

faut sortir de là. Ta cousine nous menace d’un scandale qui me tuera si

on le laisse éclater. Veux-tu lire sa dernière lettre?

Elle fouilla dans un tiroir et me donna un papier. Je lus ceci:

«Ma chère tante,

«Tout ce qui s’est passé est de votre faute. Vous ne m’avez jamais

aimée que pour ma fortune que vous désiriez donner à votre fils. S’il

ne m’épouse pas, _je dirai tout_. Et on verra qui de moi ou de la

famille respectable a raison.

LUCIENNE.»

--Ma chère maman, il faut vous moquer de cette atrocité-là, parce que le

scandale dont elle vous menace ne peut atteindre qu’un garçon de vingt

et un ans. Si Lucienne était pauvre, ce serait beaucoup plus délicat

mais elle est riche, plus riche que nous... donc, elle n’est pas très à

plaindre. Quant au monsieur marié faisant partie de nos relations, je

m’en charge. Ce ne serait pas la peine de savoir tirer l’épée grâce à

mon précepteur si je n’en venais pas à bout. Dites-moi le nom du

personnage, on s’expliquera correctement. Je n’ai pas envie de crier sa

paternité sur les toits, pas plus, je pense, que je n’ai envie de

l’endosser. Et même si on me l’attribuait, tant pis! Je serai le mauvais

sujet, le séducteur tant qu’on voudra. Qu’est-ce que ça peut te faire ma

petite maman jolie, puisque tu sais que je ne te mens pas?

Je la serrai dans mes bras. Je constatai, malgré moi, que son corps

était plus souple et plus léger que celui de ma cousine. Cette femme-là

ne vivait plus que par l’effort constant d’une volonté de fer, une

miraculeuse volonté d’orgueil. Je me sentais si proche d’elle, si

sincèrement son fils que je lui dis en l’embrassant furieusement, ivre

d’une soudaine colère passionnée:

--On est nous deux, maman, contre le monstre. Il a pu me salir. Il ne

vous salira pas parce que je vous défendrai, entendez-vous! Allons!

Dis-moi son nom... et je te jure bien que ce n’est pas la jalousie qui

me pousse à te le demander. Quant à Lucienne, elle ne m’épousera pas...

ce sera sa punition. Maman? Maman! Qu’avez-vous? Ah! vos yeux, vos yeux

qui deviennent noirs.

Je glissai à genoux devant elle entourant ses jambes tremblantes de mes

bras; je la tenais ainsi comme une grande poupée qui va s’abattre parce

qu’elle n’a plus aucun ressort pour lui donner l’allure mondaine de la

belle dame en visite.

--Henri, souffla-t-elle, regardant le tapis comme on regarde le fond

d’un trou, d’une crevasse où l’on va glisser, Henri, cet homme-là,

_c’est ton père_.

J’eus la respiration coupée, puis j’éclatai d’un rire nerveux qui ne se

calma que par un frisson d’agonie.

Nous nous taisions, moi couché à ses pieds, elle renversée sur sa chaise

longue. Je me souviens que j’entendais mon cœur battre comme on entend

le balancier d’une horloge. Je ne pensais plus. Ce fut elle qui revint à

la vie normale en me disant:

--Il va falloir paraître au déjeuner où il y aura l’abbé de Sembleuse et

peut-être le secrétaire du tribunal. Henri, je dois finir ma toilette.

Va-t’en!

--Que m’ordonnez-vous, mère?

--Je ne t’ordonne rien.

--Voulez-vous que j’aille étrangler Lucienne?

--Un crime n’efface pas un crime.

--Est-ce vous, ou mon père, qui désirez me voir l’épouser, c’est-à-dire

effacer toute possibilité de scandale?

--Quand j’ai su, quand elle m’a dit que vous étiez tous les deux

coupables, j’ai inspiré à ton père l’idée d’une union qui ne peut guère

être heureuse mais qui, en effet, effacerait tout. Elle avait prévu,

d’ailleurs, ton refus, puisqu’elle aurait alors exigé que ton père

divorçât. Le pauvre homme a été entraîné par une fille experte, dépravée

toute jeune et qui ne recule devant aucun moyen. C’est un peu ton œuvre,

Henri, ce monstre-là.

--Mon père vous a-t-il avoué...

--Oui, je l’ai vu pleurer de honte à la place même où tu pleures. Ce

sont les plus forts qui sont souvent les plus faibles, qui résistent le

moins.

Je me relevai lentement.

--Je ne pleure pas, maman, je ne pleurerai plus jamais, quoique je ne

tienne pas à passer pour le plus fort. Je m’incline devant votre affreux

chagrin, car vous aimez toujours mon père.

Je pris sa main glacée et je la baisai froidement. Il ne pouvait plus y

avoir entre nous aucun contact nous vivifiant. Nous avions vécu la seule

minute de passion filiale ou maternelle que nous devions vivre et elle

suffisait pour une éternité de douleurs.

--Puis-je obtenir l’adresse nouvelle de ma cousine, maman? Mon père me

l’a refusée.

--Que prétends-tu faire? Une scène? C’est si dangereux... et dans son

état tout est à craindre, Henri! Voici cette adresse.

--J’irai, accompagné par Armand de Sembleuse qui a été, une fois, son

confesseur et j’obéirai à mon père, je demanderai, aussi correctement

qu’il me sera possible de le faire, la main du monstre. Seulement je

quitterai cette maison pour toujours dès le soir de mes noces. Adieu,

maman, ne paraissez pas à ce déjeuner, vous avez les yeux très rouges.

J’eus le courage de sortir sans même entendre ses remerciements éperdus.

J’éprouvais, pour elle, comme le vertige d’une chute.

... Armand de Sembleuse m’attendait, au fond du jardin, devant une haute

muraille tapissée de lierre noir.

--Tu comprends, lui disais-je allant et venant comme un animal en cage

qui cherche une issue, je suis en face de ce mur et il faut que je

passe... ou que je me brise. Tu vas venir avec moi pour m’empêcher de la

tuer. Est-ce que tu te doutais de cela, toi, l’autre monstre? Toi qui

t’accuses de me pervertir?

Il me buvait des yeux, les bras croisés. Il eut une pensée grotesque:

--Et si je disais que l’enfant est du cocher de la maison, que je l’ai

vu, car, ça aussi, c’est le possible.

--Nous serions simplement _trois_ et ça n’empêcherait rien, répliquai-je

avec un rire sec. C’est très drôle, cette histoire et la famille est,

décidément, une bien belle invention! Je suis dans le piège et il me

faut y rester, sinon ma mère en mourra.

--Je t’accompagnerai, soit, Henri. Je crois que je deviens fou.

Le déjeuner eut lieu très naturellement. Mon père avait l’air préoccupé

et moi j’exagérais ma gaieté, une gaieté infernale, m’étourdissant à

relancer Armand sur le terrain d’une controverse religieuse qui ne nous

intéressait pas. Maman écoutait, impassible, poudrée, fardée légèrement,

souriante et prenant soin du secrétaire du tribunal qui, gras et sot,

tonnait contre un article d’une feuille locale, que personne, du reste,

n’avait lu.

Vers trois heures, l’heure des visites en province, je commandai le

coupé. Je cherchai des gants assortis à mon costume gris, le dernier.

Armand, dans ma chambre, me tendait des gants blancs qu’il avait gardés

d’une soirée parisienne.

--Non, pas ceux-là! des gris perle, je ne veux pas de ceux-là! criai-je

comme quelqu’un qu’on égorge.

--Henri, supplia-t-il, laisse-moi monter ce calvaire, je ferai ce qu’il

faudra, mais tu ne peux pas te mettre à la merci de cette femme?

Réfléchis? C’est épouvantable.

--C’est digne de moi! râlai-je. N’est-ce pas moi qui l’ai dépravée...

Ah! qui donc m’achèvera? Armand, souviens-toi de la nuit de Venise.

Pourquoi sommes-nous revenus?

Dans le coupé, je me mis à lui parler très bas, le brûlant de mon

souffle.

--Tu prieras pour moi le jour de la cérémonie, hein? J’épouse la jeune

fille innocente et je suis même sûr d’avoir des enfants. De toute la

liberté de ma jeunesse il me restera le souvenir de notre voyage. A

peine quelques mois de pleine beauté. Ensuite, lié pour toute une

existence à cette créature qui ne divorcera pas et ne me trompera pas!

J’aurai beau ne pas la toucher, elle sera ma femme. On le saura, je le

saurai... et qu’inventera-t-elle de plus pour me river à ma chaîne, dis?

Armand, ta mission auprès de moi se termine à ce mariage. Où nous

retrouverons-nous? Est-ce que mon cœur ne va pas enfin se briser dans ce

dernier combat avec mon orgueil? Il fallait briser ma mère... Je suis un

lâche, je n’ai pas pu...

--Henri, mon Henri bien-aimé, tu as fait très noblement ton devoir. Je

t’admire et je te supplie de ne pas t’exaspérer. Il est encore temps.

Veux-tu que je m’efforce de la fléchir, de lui inspirer le renoncement?

Je vais donner l’ordre de retourner. Tu m’attendras. Mon Dieu!...

Je me mordais les poings et il fut obligé de m’arracher les lambeaux de

mes gants que je mangeais.

Le coupé s’arrêta devant une petite maison basse du bout de la ville. Il

y avait une grille et un jardin derrière, tout ruché de buis. Une

religieuse arriva, pleine de déférence pour ce prêtre mondain qu’on

appelait M. l’abbé de Sembleuse en y mettant le ton du respect, malgré

sa jeunesse: «Il est si beau, prétendaient les vieilles dévotes, qu’il

n’a pas l’air _en vrai_!»

Puis, la religieuse rougit jusqu’à la coiffe en apprenant qu’elle

recevait un fils de famille qui venait demander une riche héritière en

mariage. Aucune substitution de démarches ne restait possible. Nous

devenions des gens très bien. Quant au père noble...

--Mon père n’est pas venu lui-même, Lucienne, parce qu’il a pensé que

nous suffirions tous les trois pour fixer des dates.

La porte se referma et la scène changea. Je cessai de sourire.

Ma cousine était vêtue, de nouveau, en pensionnaire, robe sombre et

coiffure chaste. Elle avait les traits tirés, la taille un peu alourdie,

les cernures de ses yeux très accusées.

--Vous consentez? fit-elle, debout, très maîtresse d’elle-même, sans

daigner jeter un regard à mon précepteur.

--Madame, lui répondis-je tranquillement, je consens à vous offrir mon

nom et ma liberté en échange de la vie de ma mère, voilà tout.

Maintenant, écoutez-moi bien et ne revenons jamais là-dessus. Nous

quitterons la maison de mes parents dès le mariage célébré. En outre, je

ne serai jamais ni votre amant ni votre mari. Je suis un anormal,

incapable d’aimer une femme et vous savez pourquoi. Vous êtes même la

seule à l’avoir deviné. A ces conditions, nous nous entendrons le mieux

du monde. On peut, je crois, vivre en bonne intelligence quand on est

deux monstres de pareille envergure. J’appartiens à qui vous savez et je

fais le serment devant lui de me conduire vis-à-vis de vous comme tout

homme doit le faire avec la... femme de son père. Moi je n’ai pas encore

le goût de l’inceste! Notre notaire vous signifiera mes volontés au

sujet de votre fortune. Je désire me marier sous le régime de la

séparation de _corps_ et de _biens_. Maintenant j’espère que votre

enfant sera beau. Ne l’ayant pas fait, je serai peut-être capable de

l’élever mieux que je ne l’ai été moi-même, surtout s’il me ressemble,

ce à quoi je m’attends. (Puis je me tournai vers Armand qui avait fermé

les yeux comme frappé au visage par mes paroles.) Viens-tu, Armand, la

messe est dite!

Ce tutoiement qu’elle n’avait encore jamais surpris entre nous, lui fit

l’effet d’une gifle. Elle poussa un cri sourd, voulut se précipiter sur

ce prêtre immobile et muet, le mauvais ange, mais il ouvrit les yeux...

elle recula.

Il n’avait pas proféré une syllabe.

Nous sortîmes. Il me tenait par un bras, redoutant de me voir tomber.

--Je t’ai un peu compromis, mon pauvre Armand, murmurai-je une fois dans

le coupé. Me le pardonnes-tu?

--Ne t’ai-je pas tout pardonné... depuis la nuit de Venise, dit-il en me

regardant comme s’il était encore là-bas, au balcon de ce vieux palais,

devant la mort du soleil, de notre soleil!

II

Nous allons, mon cher avocat, traverser une époque de ma vie qui vous

scandalisera peut-être moins par la qualité de mes passions mais qui

vous donnera l’exacte mesure de ce que je suis capable de fournir comme

force mauvaise dans l’art de la volupté... car la volupté est un art.

Entre un voluptueux et un sensuel il y a toute la belle différence, que

l’on doit faire entre un gourmet et un gourmand. Il est indéniable que

je suis, que j’étais à ce moment-là, un voluptueux préparé aux

jouissances artistiques par une adolescence relativement chaste. Étant

donné, en outre, le singulier mariage que l’on m’avait... permis, je

devais fatalement me jeter dans le plaisir comme on se jette dans un

bain chaud lorsqu’on a froid.

Je fus Don Juan. Je ne m’en vante pas. C’est vous qui me l’avez

reproché! Or Don Juan ne peut exister, de notre temps, que s’il porte en

lui une mystérieuse puissance féminine. La femme ne cède qu’à elle-même

et croyez bien que ce n’est pas du tout pour nous amuser qu’elle cède.

Les plus imprenables, celles qu’on viole, choisissent toujours... au

moins à l’âge de raison.

Mon cœur ne me gênait plus en battant trop vite. Mon cœur semblait

s’être arrêté une fois pour toutes lorsque je vis disparaître, au

tournant d’un chemin, l’ombre d’une robe noire... j’avais failli me

tuer. Et ce qui me sauva fut de trouver, blottie à mes pieds, comme le

chasseur blessé perdu au fond des bois retrouve, tout à coup, son chien

qui lui lèche les mains pour attirer son attention, lui dire humblement:

«Il y a mes caresses», une simple fille de chambre, Clara, la bonne de

ma mère!

Malgré tous les orgueils et mon orgueil particulier qui n’est pas mince,

en redevenant un homme ordinaire, mais plus franc que les autres, je

suis obligé de... commencer, par le commencement. Soyez assuré que nous

irons beaucoup plus loin ou plus haut; ce ne sera peut-être pas meilleur

ni plus moral.

Clara, cette petite donzelle, qui empestait les odeurs bon marché, était

une paysanne délurée, pervertie si on peut admettre qu’avoir été violée

à douze ans par un garçon d’écurie et laissée pour morte sur la paille,

suffit à pervertir une fille de cet âge. Ma mère l’avait prise à son

service en ignorant, naturellement, ce détail, et les dames patronnesses

qui la lui procurèrent se gardèrent bien de le mentionner. Clara eut

encore des aventures, chez nous, parce qu’elle les fuyait. On a toujours

des aventures quand on dit: _non_. J’en sais quelque chose! Clara était,

à dix-huit ans, une créature effacée comme il convient «_en maison

bourgeoise_». Elle portait une robe de laine noire, un tablier blanc qui

se distinguait de celui de la cuisinière par sa forme ronde et

festonnée, un petit bonnet en ailes de papillon posé sur une jolie

coiffure frisée, très brune. Elle avait des yeux gris à la pupille très

dilatée, des yeux intelligents, une peau délicieuse sous laquelle on

voyait courir le sang et une bouche, un peu grande mais relevée des deux

coins _en pagode chinoise_. On ne la remarquait que quand elle

s’animait. Or, elle ne s’animait qu’en des circonstances qui ne

permettent guère de savoir à quoi s’en tenir avant de les bien

connaître.

Clara aussi savait des choses, elle savait trop de choses. Elle avait

deux ans de moins que moi mais son expérience dépassait celle de mon

père car elle avait su, heureusement, le débouter de sa demande, en

style de palais et elle s’en était débarrassée le mieux du monde malgré

ma bonne volonté à m’incliner devant le chef de famille.

En la trouvant un jour à genoux, à mes pieds, dans ma chambre déserte,

dans ce salon d’étude où jamais plus je n’entendrais la voix chère, je

fus transporté d’une colère affreuse et je l’inondai d’un torrent

d’invectives, la menaçant de la faire chasser de la maison parce qu’elle

écoutait aux portes.

--Ça, c’est la pure vérité, monsieur Henri, c’est parce que je vous ai

entendu pleurer que je suis entrée. Vous n’avez pas mis le verrou,

n’est-ce pas? Quand j’entends pleurer madame votre mère j’entre de même.

C’est plus fort que moi.

Cette phrase me fit un effet bizarre. Elle me détendit les nerfs en

redoublant mes sanglots.

--Voyons, monsieur Henri, faut vous faire une raison... quand le diable,

ou le bon Dieu, n’existerait plus!

--Rien n’existe, Clara. Je suis maudit. Et je te défends de t’occuper de

ça... qui ne regarde pas ton service.

Elle rampa jusqu’à la table, en face de moi, le bureau de l’abbé de

Sembleuse et prit, toujours à genoux, le revolver qui brillait, très

lisse, pesant sur un buvard.

--Qu’est-ce que tu fais, Clara?

--Je vais serrer ce presse-papier, si monsieur veut que je range les

livres et que je passe le plumeau tranquille. Moi j’ai toujours eu peur

de ça. Des fois, ça éclate tout seul.

--Rends-moi ça et fiche-moi la paix. Je n’ai pas envie de me tuer

puisque je vais me marier! Vas-tu m’obéir?

Elle s’était dressée prête à fuir avec l’objet lisse, le presse-papier

suspect.

--Mais monsieur m’égratigne, monsieur me fait très mal.

J’eus peur de voir le revolver partir tout seul dans la lutte ridicule

et je lâchai la fille et l’arme.

--Ah! m’écriai-je en me tordant les bras, où sera donc la liberté?...

Quelle maison!

--A Paris, où monsieur va s’en aller bientôt avec la jeune madame. Il

fera tout ce qu’il voudra. Maintenant, si monsieur veut me permettre de

parler, je lui demanderai conseil.

--Encore?

--Dame! C’est sa maman qui ordonne et je ne sais pas si ça va convenir à

monsieur.

Ce bavardage intempestif m’exaspérait mais il arrivait à la fin d’une

telle crise que je n’avais même plus le courage de jeter cette fille

dehors.

--Madame a idée de m’envoyer chez monsieur Henri pour être femme de

chambre parce qu’elle n’aura plus jamais de vos nouvelles, qu’elle dit.

--Et elle veut me faire suivre par sa bonne. La séance continue!

--Elle sait qu’entre madame et vous, après le mariage, il y aura,

naturellement... le bébé.

--Très bien, Clara. Vous désirez une place de nourrice.

--Monsieur plaisante. C’est bon signe!... Seulement si monsieur ne

m’engage pas lui-même, y a rien de fait.

--De mieux en mieux! Tu me parais en savoir beaucoup trop long. Quels

gages exiges-tu?

Elle me regardait, les pupilles extraordinairement dilatées, la bouche

un peu tremblante, tenant ce revolver dans les plis de sa jupe, à la

fois effrayée par l’arme dangereuse qui pouvait éclater toute seule, ce

qu’elle supposait naïvement, et ce qu’elle était obligée de me demander.

--Pour ça, ce que monsieur décidera sera bien... si je suis à son

service particulier. Pour ce qui est de la jeune madame, j’y tiens pas.

Voilà tout ce que je voulais dire. Maintenant, si monsieur était

raisonnable, il passerait dans son cabinet de toilette pour se laver les

yeux parce que voilà l’heure du dîner qui s’avance.

Je me mis à rire en dépit de l’horreur de cette situation qui permettait

à une servante l’audace de déclarer sa préférence.

--Si j’ai bien compris, tu désires entrer chez moi pour y faire _l’amour

à la troisième personne_?

J’avais prononcé cette phrase froidement, en la toisant de mon regard

dur encore tout cuisant de larmes, de ces larmes dont le sel est un

poison corrodant pour celui qui les verse et pour celui qui les essuie.

Elle devint pourpre et je lui vis esquisser un geste machinal effrayant,

car il dénotait chez elle une révolte intérieure dont elle ne mesurait

plus l’étendue. Ce n’était pas la comédienne, c’était l’animal, le chien

qui fuit la correction, qui essaye de se soustraire à l’envie de mordre

le maître le cinglant. (Et elle venait de me sauver, car dans cette

maison qui, en dehors de cette servante, avait deviné mon secret

désespoir?)

--Clara, lui dis-je plus doucement, pardonnez-moi de _vous tutoyer_. Je

sais que vous n’aimez pas ça et qu’il m’a fallu un soir flanquer un

homme par terre à cause, justement, de son vilain langage. Vous êtes

charmante. Vous irez à Paris, c’est entendu, mais vous aurez l’air de

vous mettre aux ordres de ma femme, ce sera plus... naturel.

D’un bond léger elle sauta sur la porte. Elle gardait le revolver, mais

il n’était, maintenant, pas plus dangereux pour elle que pour moi.

L’orgueil, la volonté de tenir le rôle que j’avais choisi, me releva peu

à peu et je songeai à vivre _sans cœur_, sans espoir, sans rien d’idéal,

sans amour surhumain mais en exprimant, du fruit de mon amère

expérience, tout ce qu’il pouvait contenir de miel. L’ourson que j’étais

adorait certain miel, celui des caresses. Et s’il s’en était sevré

volontairement, il allait probablement réparer le temps perdu.

Après l’implacable cérémonie, nous étions partis, _ma femme_ et moi,

pour toujours de la maison dite paternelle et nous nous étions installés

à Paris dans une autre maison, plus petite quoique aussi ancienne, un

hôtel un peu sombre avoisinant le Luxembourg, dont trois arbres et une

corbeille d’hortensias formaient tout le jardin en isolant le perron de

la rue.

Lucienne Morin, après deux ans d’apprentissage de la vie parisienne,

devint une personne qu’on pouvait sortir: madame Henri Dormoy. Elle eut

des couturières habiles, des modistes spirituelles, une manucure. Elle

sut meubler un salon sous le rapport des tentures et des habitués. Ayant

reçu des mains mêmes de ma mère une liste de gens à voir tant dans

l’aristocratie que dans le barreau, elle fit des visites, et commanda

son coupé pour cinq heures, au lieu de se promener sur le mail vers

trois heures, selon l’habitude provinciale. Elle réalisa, je dois le

déclarer loyalement, des tours de passe-passe ingénieux dans l’unique

but de me plaire et elle me déplut moins. Mais, jamais, vous m’entendez

bien, elle n’obtint de moi autre chose que la politesse extérieure de

l’existence conjugale et toutes ses avances, audacieuses ou timides,

furent absolument, courtoisement, repoussées. Moi, le devoir, ce n’est

pas ma partie. Je ne pose pas à la vertu mitigée de circonstances

atténuantes. Je ne l’aimais ni ne la haïssais, je la tolérais, comme du

temps de ma maladive adolescence avec, cependant, des limites et la

nuance d’une certaine estime parce que je l’avais crue sotte et qu’elle

possédait, au contraire, une rare intelligence d’amour. Elle ne

connaissait que son métier de femme capable de tout pour arriver à ses

fins amoureuses, et quand elle devint la mienne, au moins par le nom,

elle se haussa jusqu’à la perfection du genre.

Nous avions séparé la maison en deux. J’habitais le rez-de-chaussée,

quelques pièces donnant sur la rue, de très libre accès avec toutes les

possibilités d’entrée ou de sortie nocturnes. Lucienne gardait le second

étage avec les mêmes facilités, quoique plus discrètes, et nous nous

rencontrions au premier soit dans la salle à manger commune, sous les

yeux de nos gens, soit dans les salons, les jours de réception.

Je savais, seulement, par Clara, qu’elle avait voulu sa chambre à

coucher d’un superbe rouge indien, toujours ornée de fleurs fraîches et

qu’elle ne craignait pas de dormir dans cette atmosphère de serre close,

ce qui lui avait d’ailleurs permis d’obtenir un accident au septième

mois de sa grossesse, durant la si pénible première année de notre toute

particulière union.

Le petit monstre était mort.

Chose curieuse, j’éprouvai, moi, le cynique, un chagrin mystérieux de la

destruction de cette petite créature, une fille, qui n’avait même pas

existé. Elle tenait à mon sang par des liens encore plus sérieux que...

ceux dénommés de la chair... car elle était _ma sœur_!

Elle tua notre enfant pour la même raison qu’elle l’avait conçu! pour me

reprendre tout entier, car elle croyait, sans doute, que sa double

monstruosité l’éloignait doublement de moi. Or, mère dévouée elle

m’aurait peut-être permis l’indulgence de certains procédés, sinon une

affection charnelle possible: mère dénaturée elle me parut logique, mais

encore moins respectable. La bête fougueuse de mon cœur me remonta

jusqu’aux lèvres pour chercher à m’étrangler encore une fois, laisser

fuser tout mon sang dans une révolte inouïe, me donnant l’appétit d’un

tortionnaire, un goût d’encre dans la gorge.

La souris japonaise · 第 4 / 11 段