Pendant qu’il se rendait dans le salon d’étude, je m’habillais et je lui

lançai, joyeusement, me dirigeant vers le bureau de mon père:

--Armand, nous touchons à la délivrance! Je me porterai bien mieux quand

je ne sentirai plus rôder cette fille autour de ma faiblesse... et tu ne

seras plus inquiet.

Le cabinet de mon père était situé très loin de mes appartements, à

l’extrémité de l’hôtel, donnant sur la rue, et on n’y relevait presque

jamais les persiennes. C’était une pièce meublée austèrement, de façon à

impressionner les visiteurs, toute en vert sombre comme le fond d’une

forêt où l’on aurait détroussé les passants; il y avait un

bureau-ministre, des piles de cartons étiquetés contenant tous les

dossiers célèbres de l’arrondissement et un divan à la Baudelaire, en

velours mousse où je ne voulus pas m’asseoir pour bien accentuer ma

tenue de fils encore souffrant mais respectueux.

--Henri, me dit mon père insistant sur ma convalescence, assieds-toi.

J’ai à te parler longuement et tu es encore fatigué. Si tu n’allais pas

avoir ton libre arbitre bientôt je n’aurais pas entamé le chapitre de

tes devoirs de fils de famille... vis-à-vis de ses parents, mais, il le

faut. J’y suis absolument obligé par les circonstances inattendues qui

se présentent.

Il ne me regardait pas en face. Il regardait, plus bas, presque par

terre, les yeux sur le divan vert mousse, éteignant toutes les

manifestations d’un regard qui pourrait trahir de la colère ou de la

honte.

Par extraordinaire, j’étais calme, prêt à défendre ma liberté par tous

les moyens permis à un... fils de famille, puisqu’il décidait que j’en

étais un... plus qu’aucun autre fils.

--Henri, je ne te reprocherai rien. Je ne te ferai aucun sermon et

j’irai droit au but parce que c’est mon seul système vis-à-vis des

grands coupables. Tu nieras même si cela te convient car, selon le

proverbe, tout mauvais cas est niable. Henri... Mlle Lucienne Morin,

notre nièce et ta cousine, celle que nous avons dû recueillir pour

l’élever, la protéger contre les dangers que court une orpheline riche

dans l’isolement malgré la fortune ou parce que la fortune, Mlle Morin

_est enceinte_.

Si la grande bibliothèque, remplie de tous les bouquins lourds de la

législation française, m’était tombée dessus, je n’aurais pas eu un plus

furieux geste d’épouvante.

Je restai la bouche ouverte, sans un cri, sans une exclamation, et je

finis par m’asseoir sur le fauteuil que m’avança mon père parce que

j’allais m’évanouir.

--Tu l’ignorais? ajouta-t-il d’un ton où je ne pus démêler aucune

raillerie, car l’heure, vraiment, n’était plus à l’équivoque. J’en suis

très triste pour toi car Lucienne doit se trouver tellement désemparée

par ton inqualifiable conduite qu’elle n’a sans doute pas eu le courage

de te prendre à témoin de son infortune. Voudras-tu, daigneras-tu

seulement m’avouer que tu es son amant depuis au moins trois ans,

paraît-il, même avant d’avoir eu l’âge de... devenir père?

Un temps, qui me parut un siècle, je demeurai muet, le visage glacé

comme par un vent violent traversant mon cerveau en rafale. Tout

tournait autour de moi, surtout une jeune fille en blanc pur, en robe de

tulle, semée de roses blanches, une vision à la fois décente et

infernale... Mais j’entendais quelqu’un, ma conscience, sans doute,

crier: _Mlle Lucienne Morin est enceinte et tu es son amant depuis trois

ans!_... Alors, tout à coup, la véritable conscience de cette singulière

situation me revint. Je me relevai en rejetant mes cheveux en arrière

d’un mouvement de libération parce que je sortais d’un cauchemar, et je

dis, les yeux fixes, les poings tendus:

--Mon père, Mlle Morin en a menti.

Le magistrat solennel, qui ne regardait les coupables qu’à la dernière

sommation, dirigea ses prunelles dures sur les miennes, qu’il découvrit

peut-être aussi dures et gronda:

--Sous quel rapport?

--Sous tous les rapports.

Mon père eut un geste de colère.

--Vous n’avez pas été l’amant de Lucienne, Henri?

--Non.

Et je soutins le choc de son regard d’accusateur avec le courage d’un

homme qui n’est plus en face que d’un autre homme.

--Voulez-vous que je la fasse venir, monsieur?

--Épargnez-moi la confrontation, mon père. Je ne tiens pas à la voir

pleurer ou rougir, mais mon précepteur, lui, m’a entendu en

confession... il sait de quel côté on doit chercher le coupable. Je suis

assez instruit, hélas, par la théorie sinon par la pratique, de ce qui

peut s’appeler une séduction, or, je n’ai pas séduit Mlle Morin... parce

que, justement, quand nos relations ont débuté je n’avais pas l’âge...

de séduire.

--Vous admettez donc, Henri, que des relations existaient entre vous, et

pourquoi pensez-vous que ces relations ne doivent pas impliquer le titre

d’amant? Je serais vraiment curieux de vous entendre m’expliquer cela.

Je vous ferai remarquer que vous avez droit à toute ma patience, puisque

vous êtes mon fils et surtout un convalescent, mais je ne vous lâcherai

pas que vous n’ayez avoué ce qu’il faut avouer. Celui qui ne rendrait

pas la justice dans sa famille ne serait pas digne de la rendre en

public, avec ou sans huis clos. (Il ajouta, un peu lourdement.) Profitez

donc du huis clos, puisque vous avez peur de la confrontation.

Une idée bizarre éclaira le chaos de mes idées. Ce que j’allais dire

serait monstrueux sans pouvoir en offrir les preuves. Or, un seul être

pouvait me soutenir dans une pareille alternative: ou tout avouer,

dénoncer une femme, ou n’avouer que le possible et me perdre moi-même.

Ce qui me donnait l’assurance de lui démontrer l’évidence c’est que

depuis mon retour d’Italie, c’est-à-dire depuis près d’un an, aucune

relation, légère ou sérieuse, ne s’était renouée entre elle et moi. Si

elle m’avait réellement traqué, elle ne m’avait pas forcé. Quelqu’un

veillait sur moi jour et nuit.

--Mon père, dis-je, très froidement, puisque vous me traitez déjà de

coupable et que vous daignez employer vis-à-vis de votre fils les grands

mots de votre... habituelle justice, souffrez donc que je me réclame

aussi de ses lois. Je désire être assisté par mon avocat qui est

également mon précepteur, celui que ma mère a choisi pour veiller sur ma

conduite d’enfant et de jeune homme: l’abbé de Sembleuse.

--L’abbé Armand de Sembleuse, fit mon père avec une grimace de dédain,

porte une robe qui n’est point celle d’un avocat, et je me demande ce

qu’elle viendrait faire entre un gamin effronté, capable des pires

audaces, et une jeune fille très malheureuse, enceinte de trois mois.

Vous ne voulez pas que Mlle Morin puisse rougir devant vous, alors ne

compliquons pas la séance.

--Je ne tiens pas à ce que Lucienne y assiste, ripostai-je, à moins que

ce soit elle, pourtant, qui m’accuse directement.

--Et qui voulez-vous que ce puisse être, sinon votre victime! répliqua

mon père d’un ton rauque, le mot _victime_ s’étranglant dans sa gorge.

--C’est Lucienne qui prétend que...

Alors, ce fut plus fort que moi. Je pouffai. Une irrésistible envie de

rire me secoua des pieds à la tête, j’éclatai même de si bon cœur que

j’en oubliais complètement ma terrible situation vis-à-vis de mon père.

--Malgré tout le respect que je vous dois, mon cher père, je suis obligé

de vous dire que si vous tenez à ce qu’on répare, vis-à-vis de votre

nièce, il faut chercher ailleurs le monsieur sérieux! Ce qui arrive à ma

cousine était même prévu depuis longtemps par le gamin effronté en

question. Elle a dû s’adresser à un homme alors qu’elle ne connaissait

que... des enfants, car elle a fait la cour (soyons poli) à mon pauvre

précepteur encore plus innocent que moi étant donné, justement, la robe

qu’il porte... comme un cilice. Lucienne est capable d’incendier un bloc

de glace. Vous ne la connaissez guère en la traitant de victime... c’est

une...

Je m’arrêtai court. Mon père s’était dressé, pâle comme un justicier de

la bonne école. On voyait bien que la vérité le préoccupait beaucoup

moins que la victime. Il lui fallait un coupable, c’est-à-dire un

réparateur, mais il ne se souciait pas énormément d’élucider les faits.

--Je vous défends d’insulter cette jeune fille.

--Comment voulez-vous que je me défende, moi?

--Vous n’avez qu’à m’obéir. Avez-vous été, oui ou non, son amant?

Je lui envoyai en pleine face la plus étrange phrase qu’il eût jamais

entendue dans toute sa carrière de magistrat et je la lui lançai avec

tout l’aplomb d’un libertin consommé, ce qui ne prouvait rien en ma

faveur, naturellement.

--Non, mon cher père. A peine son _amie de pension_ comme elle prenait

le soin de me le raconter entre chien et loup!

Cette fois, le grand magistrat, le père sévère, l’homme d’une autre

époque fut médusé. Il contemplait son fils en se demandant de quel bois

il l’avait fait.

--Devenez-vous fou et désirez-vous que je vous fasse interdire? Un être

maladif est aussi dangereux qu’un malfaiteur. Pensez-vous que le récit

de pareilles turpitudes puisse un seul instant arrêter le légitime désir

d’une femme qui a la sottise de vous aimer au point de m’avoir caché

votre abominable conduite? Elle est mère, c’est la seule vérité

indéniable de cette triste aventure. Et comme elle n’a jamais aimé que

vous...

--Je suis obligé d’endosser... les six cent mille francs! Fichtre! Si

Lucienne était pauvre, ce serait très ennuyeux, mais comme elle est

riche ça me paraît encore plus vilain qu’ennuyeux. Il va falloir tout

simplement que l’abbé ou moi, nous la confessions. Comptez sur nous. Ça

presse: elle parlera.

--Elle ne parlera plus. Elle est, depuis hier, dans une maison de

retraite, d’où elle ne sortira que pour se rendre à la mairie avec vous.

J’ai dit. Vous pouvez vous retirer, monsieur.

Il me montra la porte d’un geste où il ne manquait que l’ampleur de la

toge.

Je m’inclinai et je sortis. Du moment que je ne pouvais pas interroger

moi-même... _la victime_, ça devenait sinistre.

En quelques bonds je descendis nos escaliers, déclarés d’honneur, car il

y avait ceux qui étaient qualifiés de dérobés, et je cherchai mon seul

protecteur dans cette redoutable affaire.

Il était chez nous en train de préparer un bain chimique, pour je ne

sais plus quelle opération.

--Armand, m’écriai-je en fermant la porte du salon d’étude à double

tour, il faut me sauver, car je commence à avoir une peur bleue de cette

sale bête.

--Quelle sale bête? questionna l’abbé de Sembleuse relevant son beau

front, et fronçant légèrement les sourcils en me voyant verrouiller les

portes.

--Ma cousine!

--Voyons, Henri, de la tenue, pourquoi cette subite grossièreté?

Je me jetai à son cou, le courbant jusqu’à moi, car il était le plus

grand et je lui soufflai dans l’oreille:

--Lucienne a déclaré à mon père que je l’avais séduite.

Armand eut un frisson d’horreur.

--Ce n’est pas possible!

--Parfaitement. Elle est enceinte de trois mois. Et il faut, d’après

monsieur mon père, que je l’épouse.

Armand de Sembleuse restait calme et patient tant qu’on ne touchait pas

à sa mystérieuse passion. Je le vis rougir, blêmir; il me saisit aux

épaules et me plia sous le poids d’une rage d’autant plus effrayante

qu’il ne criait pas, ne risquait aucun qualificatif mal sonnant.

--Répète un peu?... alors, tu l’as reçue malgré toutes tes

protestations, elle est arrivée jusqu’à toi malgré toutes mes

précautions... tu m’as trompé au lieu de te confesser librement selon

ton habitude. Henri, tu es un lâche. Voilà!

Mes larmes jaillirent en dépit de mon envie de lui rire au nez pour sa

façon cavalière de me croire capable de tout, moi qui dormais si

tranquille sous sa protection religieuse... et amoureuse.

--Armand, si c’était vrai, est-ce que je serais là pour te demander ton

appui?

Il mit son front dans ses mains.

--Mon Dieu, murmura-t-il, voici le temps de l’épreuve! Alors pourquoi

cette fille ment-elle... et à ton père, encore? Est-ce que ta mère est

instruite de cette abomination?

--Je n’en sais rien. Toujours est-il que j’ai prié mon père de

t’accepter en qualité de mon avocat. Veux-tu dire ce qu’elle t’a avoué?

--Non! fit-il désespéré. Je n’ai pas accepté ta confession, jadis, ne

m’en sachant pas digne, mais elle... j’ai bien voulu lui... certifier

l’impunité. Elle s’est déclarée coupable sous le sceau du sacrement. Et

elle m’a déclaré des choses que je ne t’ai jamais dites, parce qu’elles

ne te regardaient pas.

--Nous sommes donc incapables de nous défendre. Mais on ne peut pas

épouser un garçon de force, voyons, Armand. Est-ce que tu veux que je

l’épouse?

--Où est-elle? Je veux lui parler. Tout de suite!

--Elle est au diable, mise en lieu sûr par mon cher père. Et d’ailleurs,

dans un état pareil, déclaré _intéressant_ par les imbéciles... nous

aurions vraiment mauvaise grâce en la malmenant. C’est très bien joué.

Qu’en penses-tu?

Des larmes coulaient le long de ses joues qu’il ne songeait même pas à

essuyer. Il murmura:

--L’œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement.

Il n’en fallut pas plus pour déchaîner mon particulier démon.

--Assez! hurlai-je hors de moi. Vous êtes tous des hypocrites, toi, mon

père, ma mère et le monde entier! Et pourquoi donc naissons-nous tous,

moi, toi, mon père, ma mère et les autres avec des sens, des appétits

très à côté de votre sacro-sainte institution du mariage? Hein! Peux-tu

me l’apprendre? Est-ce donc de ma faute, à moi, si, très beau, j’ai

tenté cette ogresse flaireuse de chair fraîche et tendre? Est-ce ta

faute, à toi, si, dévié de ta véritable ligne de mâle, tu as, malgré

toi, malgré ta religion, l’amour de ton propre sexe en ma personne que

tu respectes... jusqu’au jour où il me plaira de te forcer au contraire?

Allons donc? Est-ce que mon père s’est gêné, un jour, pour courtiser la

femme de chambre, à telle enseigne, que par politesse, j’ai dû reculer

devant lui? Est-ce que maman, elle-même, n’est pas très sensible aux

compliments que je lui fais... surtout depuis qu’elle s’imagine que je

suis devenu un homme, c’est-à-dire quelqu’un qui a la noce crapuleuse

dans le sang? Mais vous me rendez enragé avec vos pudeurs, vos

sentences, votre justice aveugle et vos petites vertus à compartiments

secrets! Non! Regardez-vous donc un peu au miroir et voyez si vous

pouvez vous empêcher de rougir en arrangeant vos voiles du saint mystère

de façon à ce que rien n’en dépasse jamais les lignes. Mais, sangdieu,

c’est ma cousine qui a raison! Elle va droit au but qui est son plaisir,

et au moins on sait tout de suite qu’on est en présence de tous les

vices. Elle m’aime et elle me veut et elle prend le seul chemin pour

arriver au très saint sacrement du mariage où l’œuvre de chair ne sera

même pas à désirer parce qu’elle sera désormais accomplie. Bravo! Moi je

commence à lui découvrir une allure, à cette gueuse! Quel couple nous

allons faire! L’humanité n’a décidément pas fini de se martyriser, car

je jure bien que si, pour je ne sais quelle raison que je ne devine pas

encore, il faut que je me sacrifie, elle pourra faire son deuil de

l’époux. Je jure par ta robe, que je préfère à la sienne, que je ne la

toucherai jamais, même avec une cravache. Ah! non! Ce n’est qu’à

présent, Armand, mon cher précepteur, que je vais devenir un monstre car

vos natures pondérées me révoltent. Je serai la bête fauve qui, de ses

griffes et de ses dents, saura bien vous réduire à la terreur, puisqu’au

fond vous n’avez peur que des cyniques. Moi je n’ai peur de rien, pas

même de la volupté, puisque j’ai consenti à en mourir! Armand, je vais

aller prier ma mère de venir à mon secours, puisque ta religion te le

défend... si ma mère ne veut pas ou ne peut pas, tiens-toi prêt à un

second enlèvement. Je me ferai rendre des comptes de tutelle, parce que

j’ai dû hériter de mon grand-père, et nous irons au bout du monde...

libres, tout à fait libres. Seulement je te préviens que je ne veux plus

entendre parler de morale. Assez! Assez! Si tu as envie d’aller

_là-haut_, moi, je t’entraînerai si bas que tu ne remonteras jamais.

Mourir ensemble, soit, mais par les bons moyens. La religion et la

morale justicières, c’est le fatras romantique par excellence. Je

préfère le marquis de Sade et ses aphrodisiaques. Au moins ça ne trompe

pas. Absolu pour absolu, moi j’entends fabriquer mes paradis à ma taille

et en dehors de toute légalité.

L’abbé Armand de Sembleuse agenouillé sur son prie-dieu, la tête dans

ses mains, se bouchait les oreilles.

Je haussai les épaules et je sortis pour aller à la recherche de ma

mère.

Comme je tirais les verrous des portes, je l’entendis qui me suppliait:

--Henri! Henri! fais attention à ton cœur. Tu vas le briser contre eux!

On ne pénétrait pas facilement chez ma mère. Elle paraissait au repas de

midi, toujours très soignée, d’une élégance sobre mais très étudiée, et

ses quarante-deux ans ne semblaient pas lui causer énormément de souci.

Cependant, elle était d’une coquetterie raffinée qui ne lui permettait

pas l’intimité du petit jour et elle ne recevait ni son mari ni ses

enfants dès le matin. Ma cousine disait même que rien ne pouvait lui

être plus désagréable comme d’accorder une audience de bonne heure. Je

rencontrai Clara, sa femme de chambre, dans la lingerie, qui portait sur

le bras un peignoir de bain encore humide et elle m’assura que ma mère

avait la migraine.

--Je veux la voir. Il est à peine dix heures, oui, je m’en rends compte,

mais je veux la voir.

On avait pour moi les égards que l’on a pour un malade capable des pires

violences, à l’occasion, et on connaissait, dans les offices, ma manière

forte. J’avais, un soir, envoyé rouler au bas du fameux escalier dit

d’honneur, un homme qui se prétendait du dernier bien avec une de nos

bonnes. Je l’avais pris simplement pour un cambrioleur, mais mon

intervention flatta infiniment la jeune personne qui en conclut que

j’étais jaloux, ce qui ne me flatta pas du tout et m’exposa aux pires

familiarités.

--Clara, je vous en supplie? murmurai-je en la regardant de très près.

--Tout de suite, monsieur Henri. Si on me gronde, je m’en moque! J’ai

déjà failli me faire renvoyer pour vous plaire. Que ne ferait-on pas

quand vous commandez comme ça!

Elle m’introduisit dans la chambre mystérieuse. Ma mère était couchée

sur une chaise longue. On venait de la masser et de démêler ses cheveux

blonds, plus clairs que les miens, qui lui retombaient sur les épaules.

Roulée dans un peignoir de velours mauve, elle était encore très belle,

mais semblait si lasse et si décolorée de teint qu’elle me fit peur.

--Maman, lui dis-je, en cherchant à ne rien remuer autour d’elle car on

n’y voyait pas, je vous fais mes excuses pour avoir forcé la consigne;

seulement je suis très effrayé par une chose qui vient de m’arriver et

que vous ignorez, sans doute. Maman, je n’ai plus confiance qu’en vous.

Elle releva ses cheveux par un joli geste de décence, les fixa sous une

grande épingle diamantée puis soupira, très confuse:

--Tu aurais pu me prévenir hier soir. Je suis tellement fatiguée... mon

pauvre Henri.

--Maman, pourquoi êtes-vous fatiguée? Ce n’est pas d’être jolie, en tous

les cas!

Et je lui baisai les deux mains avec une ferveur passionnée qui lui fit

plaisir, car, certainement, cette femme devait avoir un chagrin profond

de se sentir décliner, elle, dont on avait dit: _la plus belle blonde

des soirées de la préfecture_.

--Henri, dites vite et sauvez-vous! Qu’est-ce qui vous arrive?

Je restais là devant elle, la contemplant de haut, dans ce demi-jour

auquel je m’habituais peu à peu. Je me sentais tout à coup une immense

pitié pour cet être qui ne parlait presque pas et qui avait l’aspect

d’une énigme pour mon entendement fougueux de collégien averti des

seules choses inutiles de l’amour. Ma mère avait-elle un lourd secret à

porter, aussi lourd que le mien? Quelle passion mystérieuse rendait ses

yeux lointains comme un ciel trop pur, inaccessible? Ou, n’y avait-il

rien, au fond, qu’un égoïsme froid, despotique, un désir de règne

éternel sur _celui_ que je savais lui avoir échappé par les plus basses

portes?

--Maman, commençai-je d’un ton frissonnant de dégoût, ma cousine désire

m’épouser... par tous les moyens mis à la disposition d’une jeune fille

sans scrupules... Je suis désolé d’avoir à accuser, moi qu’on accuse,

mais il faut, pourtant, que j’en appelle à vous puisque mon père me

condamne sans vouloir m’entendre ou me comprendre. Maman, pardonnez-moi

si je vous offense dans l’affection que vous avez pour elle: ma cousine

est un monstre.

Ma mère se redressa, du milieu de ses coussins, et s’empara d’un flacon

qu’elle porta à ses narines.

--Oui, je sais, fit-elle laconiquement.

Je me jetai à genoux devant la chaise longue. Je saisis un des plis du

peignoir qui embaumait la lavande et je me cachai le visage, le cœur

battant à rompre. Là, était mon salut. _Elle savait._

--Maman, balbutiai-je retenant mes sanglots, je ne peux pas, je ne veux

pas épouser ce monstre. Plaidez ma cause auprès de mon père, car elle

l’a odieusement trompé en m’attribuant une paternité... de fantaisie. Je

suis même persuadé qu’elle n’est pas enceinte et qu’elle abuse de la...

naïveté de mon père. Il est toujours dans des histoires criminelles et

il a tellement la coutume de voir les coupables... où ils ne sont pas.

--Non, votre père est absolument certain de la culpabilité de cette

fille.

Ma mère disait: _cette fille_. Il me semblait, de plus en plus, que le

ciel de ses yeux lointains s’ouvrait pour moi.

--Maman, ma chère maman, ma belle maman que j’aime! Il faut que je vous

dise tout parce que je suis un bien vilain petit garçon. Je ne veux pas

surprendre votre estime, ce ne serait pas loyal. Cette fille et moi...

Ah! maman ne me regardez pas, nous avons joué à des jeux... des jeux

inconvenants. Que voulez-vous, je n’aurais jamais osé vous salir

l’imagination en vous avertissant de ces choses que vous ne pouviez pas

deviner, vous, si bien élevée, si sage. Ma pauvre maman, c’est à ce

piège-là que je suis pris... est-ce que vous me comprenez?

--Oui, je crois. Et vous vous rencontrez deux en présence du même enfant

sans savoir lequel des deux doit être le père.

--Si, maman. Je sais très bien. Ce n’est pas moi. _C’est l’autre!_

Ma mère eut un geste effrayé. Elle leva son bras blanc qui sortit tout

entier de la manche large de son peignoir.

--Dieu seul peut connaître tous les secrets de la nature, Henri.

--Puisque vous ne me mettez pas à la porte, maman, il faut que vous ayez

le courage de m’écouter encore...

En me redressant pour chercher ses yeux, je fus effaré de constater leur

profondeur. C’était le néant, un ciel tout entier, vide! Elle avait

l’air à la fois si douloureusement meurtrie et si absolument en dehors

de la question que je fus transporté d’une admiration qui confinait à

l’horreur. Non seulement elle ne comprenait pas, mais j’avais la

certitude qu’elle ne comprendrait jamais.

--Maman, murmurai-je, promenant machinalement mes lèvres brûlantes de

fièvre sur ses ongles polis, dois-je continuer?

--Non, Henri, parce que toutes les explications ne peuvent empêcher le

fait brutal: Lucienne est enceinte et a le droit d’exiger qu’on lui

rende l’honneur qu’elle a perdu.

--Pourquoi, alors, moi et pas l’_autre_?

--Parce que l’autre est déjà marié.

--Alors, vous le connaissez, l’autre?

--Oui.

Il y eut un silence de mort.

Cette fois nous nous regardions en communiant dans la même horreur, dans

le même dégoût de toute l’humanité.

--Maman, je ne peux cependant pas accepter la responsabilité de ce qu’il

m’est impossible d’avoir créé il y a trois mois, quand mes relations

avec ma cousine ont cessé depuis un an. Est-ce que je vous mentirais, à

vous que je vois si épouvantée de ce que je vous explique? Sur votre

honneur à vous, maman, et je n’ai rien de plus cher en ce moment même,

je vous jure que je dis la vérité.

Ma mère était retombée sur ses coussins comme une morte. Elle était

évanouie, pâle, si terriblement privée de toute apparence de la vie

qu’elle m’affola et je bondis vers un timbre.

--Clara, dis-je à voix basse, ma mère vient de s’évanouir, je ne sais

pas comment m’y prendre pour la soigner.

--Ah! monsieur Henri, ce n’est pas gentil à vous de lui augmenter son

chagrin. Madame est malheureuse depuis si longtemps!... Voilà que ça

déborde.

La souris japonaise · 第 3 / 11 段