Ici, mon cher avocat, je veux m’arrêter un moment pour vous prévenir que

je n’exagère pas, que je ne vous mens pas, que je ne peux pas vous

mentir parce que ce début de ma vie d’amour est la préface de ce que

vous appelez, ne la comprenant pas, ma _passion maladive_, celle qui m’a

conduit où je suis, c’est-à-dire devant vous. Il faut que vous

compreniez et admettiez la première si vous voulez comprendre et

admettre la seconde. Il le faut... pour en pouvoir mesurer toute

l’étendue déserte de sa réelle, affreuse et merveilleuse, pureté. Je

n’ai aucune intention de vous leurrer parce que je _joue ma tête_ contre

votre conviction. J’ai assez discuté avec vous pour savoir que vous

plaideriez mal une cause que vous ne croiriez pas _bonne_, si

intéressante que vous puissiez la trouver. Je vous raconte les choses

comme elles vinrent. Et je ne me leurre pas moi-même à leur souvenir.

Peut-être ai-je été plus ou moins éloquent vis-à-vis de mon professeur

d’énergie morale, mais en substance c’est bien cela que je lui ai dit et

que je pensais. Que pensait-il, lui? A vingt ans de distance, je

l’ignore encore. Je ne peux pas le juger, car il était certainement plus

averti que moi par la pression du devoir religieux qui le pliait à des

lois que je ne connais pas. Une discipline de fer avait assoupli cet

homme jeune à tous les tours de force du renoncement mais s’il s’était

réfugié, par noblesse d’âme ou violence de tempérament, dans une volupté

cérébrale constante qui le grisait assez pour l’empêcher de distinguer

le rêve et la réalité, ce n’est pas à moi de le blâmer. Que cet homme

m’aimât du même amour que ma cousine savait si bien avilir, je n’en

doute pas, mais que ce splendide athlète de l’esprit pur sût l’élever

jusqu’à l’art du martyre et à la vertu de l’apostolat, je n’en doute pas

davantage!

Il faut rendre cette justice à la religion catholique c’est qu’elle a

fait beaucoup plus que le paganisme pour augmenter la somme de volupté

offerte à notre triste monde puisqu’elle a inventé le plus puissant des

aphrodisiaques: la pudeur. J’étais, moi, d’une race de bourgeois, de ces

grands bourgeois de France qui lui ont donné ses meilleurs magistrats,

ses plus fameux stratèges, mais qui ne brillent pas, précisément, par la

continence ou la réserve du mot, sinon du geste. Techniquement, que

n’aurais-je pas pu démontrer à l’abbé de Sembleuse, cette fleur pâle de

sa lignée très, trop noble! Lui n’osait pas constater mais, moi,

qu’est-ce qui m’aurait fait reculer?... Or, il ne pouvait, justement, me

réduire que par l’admiration que je gardais pour lui de sa résistance à

mes faiblesses, à toutes les faiblesses. A certains sommets, tout se

rejoint, les preuves de l’amitié comme celles de l’amour. Il m’aimait si

profondément qu’il en souffrait à crier comme un brûlé dès que je

l’effleurais de mon insolence de libertin. Or, il n’en profitait pas et

ce soir-là il fut admirable de raisonnable sagesse.

--Soit. Que notre destinée s’accomplisse, Henri, balbutia-t-il en me

regardant de nouveau bien en face. C’est souvent tenter Dieu que refuser

la lutte contre le démon et j’accepte tout ce qui me viendra de toi,

seulement, je te l’affirme, nous courons tous les deux un mystérieux

danger et il est de ma loyauté de t’en avertir.

--Tu m’ennuies! ripostai-je brutalement. Tu as l’air d’un de ces acteurs

qui déclament _faux_. Ce que je te demande, à moi qui sors de la plus

révoltante liaison, c’est du surhumain. Le reste, je n’ai pas besoin de

toi pour le trouver.

Il tressaillit, détourna son regard du mien.

--Et si je devenais jaloux du reste? Si j’exigeais le sacrifice de tous

les plaisirs? Si je te voulais toujours semblable à l’ami de ce soir?

--Eh bien! dis-je un peu troublé, je te promets d’essayer. J’ai déjà

pris ma cousine en grippe à cause de toi, je continuerai à répudier

toutes les cousines d’occasion (j’ajoutais avec une fatuité niaise de

gamin de dix-huit ans, toujours heureux de scandaliser le voisin):

d’ailleurs, je suis tellement fatigué que ce sera moins qu’un jeu! J’ai

besoin d’air pur. Cette odeur de chypre me poursuit à me faire rendre

l’âme!

Il soupira, très tendrement:

--S’il en est un qui épouvante l’autre, ce n’est pas moi. Bonsoir,

Henri, dors, tu es assez fatigué, en effet, pour qu’on te couche.

Et il sortit de ma chambre, fermant la porte un peu fort.

Le lendemain nous étions en route pour l’Italie. L’Italie au

printemps!... Nous étions plongés comme en un bain d’eau tiède et nos

mouvements avaient l’aisance et la nonchalance de ceux du nageur qui se

laisse porter. Dans la pénombre des églises ou des musées, nous allions

côte à côte, saisis des mêmes joies de la vue, de la même ivresse

cérébrale. Nous eûmes, pour les effigies de femmes, depuis si longtemps

mortes, les mêmes transports d’admiration ou les mêmes hantises. Il me

disait sa ferveur pour telle sainte et je lui répondais par mes

sarcasmes sur telle courtisane.

Rome, Florence, Milan, Naples! Et les plaisirs vulgaires s’offraient

aussi comme des jalons, des bornes kilométriques, indiquant le progrès

que nous faisions chaque jour sur le chemin montant de ce singulier

calvaire. Une étrangère traversa notre route de sa grâce un peu

encombrante, une femme dont les prunelles vertes de chatte en folie

daignèrent m’aguicher. Elle me donna un rendez-vous en me disant de me

défier de la vigilance de mon précepteur et je le dis, très franchement,

au précepteur en question. Il partit d’un éclat de rire qui ne sonnait

pas faux et il supprima toute déclamation théâtrale en me tendant un

billet, pareil au mien pour l’écriture malgré plus de prudence dans les

phrases. Elle avait commencé par lui!

--Mais, dis-je très vexé, pourquoi ne m’as-tu pas prévenu? Ça date de

trois jours.

--Ce n’eût pas été convenable à cause de ma robe, d’abord, et ensuite,

je lui devais le secret... à cause de la sienne.

--Alors, la jouons-nous à pile ou face, Armand?

--Non, mauvais sujet. Je te cède le jeu entièrement.

--Merci! Je n’accepte les restes de personne. Mais quelle race que celle

de la femme! Encore une vicieuse, naturellement. C’est surtout le

sacrilège qui lui plaisait.

--Oh! fit-il doucement, ayons plus d’indulgence pour ces malheureuses.

Au moins, elles ne savent pas ce qu’elles font.

J’étais irrité contre lui, contre moi et contre elle.

--Elles font de la honte et du désespoir pour tout le monde. Elles nous

cueillent et nous fanent de si bonne heure que rien ne peut plus

refleurir où elles ont passé.

--Calme-toi, Henri... car il y aura la jeune fille très innocente que tu

épouseras en une belle cérémonie... où je prierai pour toi.

--Ma cousine?

Il se mordit les lèvres, sachant, à n’en pas douter, qu’en effet mes

parents désiraient ce mariage d’inconvenances à cause de la somptuosité

de la dot. J’étais riche. Ne fallait-il pas le devenir bien davantage?

Qu’importait mon rêve!

--Armand, tu as des idées sur le mariage? Je t’en prie, développe-les!

Que je sache une bonne fois ce que tu as l’intention de faire de ton...

influence.

--Il faut tout de même songer au nid futur, au vœu de l’espèce: les

enfants, avoua-t-il, très gêné par mon ironie.

--Eh bien, mon cher, il existe énormément d’enfants sans père, beaucoup

de pauvres diables condamnés à la faim ou à la réclusion parce qu’ils

ont mal tourné. Le premier vœu de l’espèce humaine serait, à mon humble

avis, de secourir les êtres _faits_ avant d’en fabriquer d’autres.

Risquer de tarer des créatures de ses propres tares?... Il me semble que

ce serait mieux de protéger celles dont on connaît déjà les misères.

--Tu es plus juste que le bourgeois ordinaire, Henri, et tu me fais de

plus en plus peur. J’ai grand’peine à te suivre, tu vas trop vite. Je

n’aime pas à te voir vieillir ainsi.

Il essayait de se moquer, n’y réussissait pas car le souffle lui

manquait pour me suivre sur ce terrain-là.

On ne reparla plus de la dame aux yeux verts. Nous ne songions qu’à

nous, noyés, sombrés, dans un égoïsme à deux qui nous cachait toute la

vérité de la vie. Il y avait, entre nous et le monde réel comme le

cristal d’une vitrine, et, nous, les objets rares, nous regardions, de

haut, ce qui se passait, persuadés que nous avions arrêté notre cœur à

l’heure de notre bon plaisir personnel, un bon plaisir amer, cruel, qui

nous exaltait sans parvenir à nous exténuer, ni à nous faire perdre la

raison, car rien ne pouvait entamer la chasteté d’Armand de Sembleuse.

Il était criminel sans faiblesse... j’avoue que, moi, je n’ai jamais

compris cet amour qui ne désirait pas, mais j’en subissais le très noble

ascendant comme, sans nul doute, j’aurais subi tout autre chose de sa

part.

Vous le voyez, mon cher avocat, je ne me montre pas meilleur que je

n’étais, seulement, j’ai compris, plus tard, beaucoup plus tard, que

c’était lui qui aimait le mieux et qui se trouvait le plus heureux parce

qu’il échappait à la loi commune. Or, l’unique assouvissement de

l’orgueil, d’un orgueil immense, ne domine-t-il pas toutes les voluptés

connues?...

Un soir, le dernier soir de ce que j’avais appelé audacieusement notre

voyage de noces, à Venise, comme nous contemplions la mort du soleil

dans les flots d’une lagune et qu’un vol de pigeons rayait la nue

enflammée pour se refléter dans l’eau, y tremper leur ventre presque

rose, nous eûmes, peut-être ensemble, une de ces émotions affreuses qui

précipitent les hommes aux pires abîmes. Nous étions tristes parce que

le départ était fixé pour le lendemain. Nous pensions au retour comme on

songe à la tombe et, cependant, nous devions continuer à vivre ensemble,

côte à côte, partageant les mêmes joies, ou les mêmes ennuis, ce qui

nous serait encore une joie. Le cœur serré, une angoisse nous liant les

mains, nous regardions, de ce balcon de marbre, agoniser la lumière avec

une étrange appréhension de ne jamais plus la revoir. Il n’y avait que

de la beauté autour de nous et nous étions seuls, dans ce palais qui

dissimulait sa banalité de grand restaurant sous sa très ancienne

élégance princière. L’eau, le ciel et nous... quelques gondoles glissant

comme de funèbres cercueils pour nous dire que tout passe et s’efface,

en laissant à peine une ride à la surface de la nappe mouvante. Nos

yeux, se détournant de la beauté des choses, se prirent et se brûlèrent

de toutes les flammes du couchant.

--Si cela devait _aussi finir_, murmura Armand de Sembleuse, nous

pourrions nous en aller ensemble... où sont allés ceux que la terre ne

satisfaisait pas.

--Où donc? Mais, fou que tu es, tu blasphèmes, toi, le très saint?

--Là-haut! Et il me désigna la nuée d’or fluide où se poursuivaient les

pigeons devenus noirs, oiseaux de mauvais augure, malgré leurs ardeurs

amoureuses qui nous scandalisaient.

--Je n’aime pas la mort, dis-je, dédaigneux de cette conception

sentimentale. Je suis trop près de la vie par mon âge et surtout mon

matérialisme. Tu m’as enseigné que tout renoncement de ce genre est un

crime. Pourquoi voudrais-tu m’anéantir? Ne suis-je pas devenu semblable

à toi? Que veux-tu t’embarrasser d’un Dieu à rejoindre quand je suis là?

--Je ne veux pas te rendre à cette femme et je suis certain que ce qui

me menace est... plus fort que ton affection.

--Tu as envie de m’insulter, ce soir, Armand! Et j’ai envie moi-même de

te dire des choses désagréables. Brisons là. Nous n’avons plus qu’une

nuit à passer sous ce toit. Si nous faisions demander des liqueurs

extraordinaires, ce serait plus simple.

--Voilà bien ton perpétuel besoin de sensualité, cette fatale

gourmandise de ton imagination. Si je le permettais, tu serais capable

de te griser pour oublier... que nous rentrons dans la vie demain.

--Eh bien! Restons ici! Ne rentrons pas. Tu as eu l’audace de m’enlever,

prends l’audace de me garder... toujours.

--Je suis pauvre, Henri, et tu es ce qu’on appelle un fils de famille

destiné à l’avenir le plus fortuné. Est-ce que je peux tromper la

confiance de tes parents qui m’ont permis de t’enlever, de te guérir?

--Ah! que ton amour pour moi est donc étrangement compliqué, Armand. Tu

parles de suicide et tu recules devant un abus de confiance! Tiens! Tu

m’exaspères! Tu ne sais pas ce que tu veux. Je t’assure qu’il

conviendrait de demander des alcools!

Je m’efforçais de plaisanter, selon ma détestable habitude quand je

voulais fuir ma propre sentimentalité, mais je souffrais de le sentir

aussi malheureux.

La nuit était tombée tout à fait. J’enroulai son bras autour de mes

épaules et je murmurai:

--Il est écrit dans un autre évangile que le tien, cher maître, et j’ai

lu des romans malgré ta défense, que si notre meilleur ami était une

femme, il serait notre maîtresse... Voilà ce qui nous manque!... Ta

sensualité à toi c’est la jalousie. Tu ne t’en aperçois pas parce que tu

es un saint, mais dès que tu t’imagines que je vais livrer ma personne à

ceux qui en abuseront, tu deviens fou. Est-ce vrai?

Inconsciemment, il me pressait contre lui.

--Je suis jaloux de ton éternité, Henri. Plus tu t’abaisseras dans cette

vie et moins j’aurai la chance de te retrouver où j’espère bien que

cesse l’ignoble règne de la matière. (Et il ajouta, le plus

naturellement du monde, sans cesser de m’illuminer de son splendide

regard brûlant à ce moment où la nuit nous enveloppait de sa complicité

caressante.) Si tu étais une femme tu ne serais pas ma maîtresse,

surtout si je t’aimais comme je t’aime, c’est-à-dire du seul amour.

Un frisson me secoua. Je baissai les paupières, épouvanté, et ce fut à

cette minute-là que j’eus, pour la première fois, le désir du meurtre:

le jeter, le précipiter dans ce flot sombre qui léchait les assises de

ce palais vénitien avec un râle très doux d’animal guettant une proie.

Cela ne dura pas. Je réagis en allumant une cigarette, parce que je

savais qu’il avait horreur de me voir faire ce geste-là et que je tenais

à lui prouver que mon caprice passerait toujours avant son intervention.

Il se mit à rire et conclut d’une voix sourde:

--Le feu purifie tout! je préfère t’entendre penser à autre chose, mon

cher monstre!

Avait-il compris, lui, qui, en effet, m’entendait penser!...

Et il fallut revenir, cesser ces jeux enivrants d’une impossible

volupté, abandonner la pleine liberté où deux enfants, privilégiés entre

tous, avaient joué avec le fluide amour insaisissable qui laissait aux

doigts énervés la seule sensation d’une fraîcheur d’aube ou d’une

brûlure exquise n’entamant pas la chair. Comme nous étions forts contre

la vie, contre la mort! Et comme nous devions tomber de haut devant une

abjection féminine!

Mes parents donnèrent une soirée de gala en l’honneur de mon retour au

bercail. Somptueusement provinciale, cette fête leur représentait un

beau moment de triomphe. Armand ramenait un jeune homme (au moins le

croyaient-ils) après avoir enlevé un enfant et personne ne se doutait

que ce jeune homme revenait tel qu’il était parti, mais miné par le plus

effroyable mal: _le doute_, celui qui effondre toutes les croyances en

la santé morale, qui ruine les meilleures intentions en vous forçant à

creuser tous les problèmes. J’avais un siècle de plus. J’étais attaché à

un maître dans toute l’acception du mot. Je l’avais rejoint sur un

sommet inaccessible aux autres mortels et, avec l’enthousiasme fatal de

la jeunesse qui demeure sincère, même quand elle raille, je me murais de

plus en plus dans mon farouche secret. Or, où il n’y a rien, prétend un

vieux dicton, le diable perd ses droits et ma cousine, Lucienne Morin,

ne pourrait probablement plus m’entamer.

Elle fut, à ce bal, presque jolie. Tout en blanc, comme une fiancée,

avec des roses blanches dans ses cheveux crépus, très relevés en chignon

espagnol. Sa robe de tulle au corselet de satin uni révélait un buste

d’heureuses proportions, mais ce fut ce soir-là que je découvris ma

répulsion pour les seins de la femme, cette anomalie destinée à l’utile

après l’agréable. Ne sachant pas bien danser, je refusai de valser avec

elle, ce qui lui donna un mouvement de dépit.

Ma mère, très belle et toujours très distante, en satin gris de perle

brodé d’argent, vint me morigéner affectueusement. Son regard lointain

semblait de plus en plus absent, mais elle avait au coin de la bouche un

pli que je ne lui connaissais pas encore.

--Je te voudrais plus homme! m’avait-elle déclaré dès mon retour en

caressant mes cheveux et en les rejetant en arrière. _Tu te coiffes trop

long!_ Et puis on ne sait pas ce que tu penses. Tu es si fermé.

--Maman, je tiens de vous, lui répondis-je en souriant, et vous ne

pouvez pas m’en blâmer puisque vous êtes parfaite.

Cela la fit rire un peu, car la femme qui est flattée par un mâle en est

toujours touchée au point de ne pas distinguer un compliment d’une

ironie, que ce mâle soit son fils ou son amant.

--Tu devrais faire danser ta cousine? Qu’est-ce que vous avez à vous

regarder en chiens de faïence? Elle est charmante et sait danser mieux

que toi... tu n’as qu’à te laisser conduire.

--Ce rôle ne me convient pas du tout, maman. Et je ne désire pas que ma

cousine me dirige... au moins pour danser en public.

--Comme tu nous reviens volontaire, mon cher petit. Enfin, c’est dans

l’ordre. J’espère pourtant que cette enfant ne te déplaît pas, au point

de lui manifester ton antipathie... momentanée?

--Rien de ce qui est chez vous ne peut me déplaire, chère maman.

Cependant, si vous tenez absolument à ce que je danse, j’accepte de me

laisser conduire par vous... qui en avez seule le droit.

Elle me frappa de son éventail sur l’épaule.

--Ah! le petit roué, soupira-t-elle, vous êtes en train de vous tirer

d’un mauvais pas en me faisant une révérence. Faut-il que j’aille

chercher votre précepteur pour vous apprendre qu’on ne doit pas se

moquer ainsi de sa vieille maman?

--Ma cousine est _aussi_ plus âgée que moi, il me semble.

--Quelle affaire... deux ans?

On voyait bien que ma mère était ce soir-là dans le monde; elle avait le

temps de causer avec son fils!

Nous étions assis sur un canapé, derrière des plantes à parfums très

violents, des tubéreuses et des lilas blancs sans aucune feuille, de ces

branches nues, du bois sec et dur terminé par l’épanouissement d’une

grappe immaculée forcée en serre.

--N’est-ce pas que ta cousine a changé, Henri? Elle paraît plus

sérieuse, plus femme. Je suis étonnée et vraiment charmée de sa réserve.

Son pensionnat lui avait donné de si mauvaises manières.

--En effet, elle m’embrassait vraiment beaucoup. Vous vous en êtes

aperçue, n’est-ce pas?

--Je parie que, toi, tu ne t’en apercevais pas? Seuls, les innocents ne

savent pas voir.

--Maman, ripostai-je en me mordant les lèvres pour ne pas lui rire au

nez, j’étais donc innocent parce que je me laissais embrasser, et

maintenant, je suis coupable parce que je me refuse à la prendre dans

mes bras devant tout le monde. Je vous en prie, chère maman, allez

chercher mon professeur de maintien pour nous expliquer cela. Je suis

curieux de connaître son avis!

--Henri, tu es insupportable quand tu poses des questions inconvenantes.

Ça, par exemple, c’est une manie qui te reste. Je n’ai pas besoin d’un

confesseur pour te confesser. Les enfants jouent à des jeux qui font

quelquefois peur aux hommes.

Elle conservait son sourire aimable de dame qui reçoit.

--Si j’ose vous deviner, madame ma maman, je suis devenu un... monsieur

sérieux parce que je redoute le contact de mon estimable cousine?

--Tu me fais de la peine en plaisantant sans cesse sur les sujets les

plus sacrés. Tiens... regarde ton père? Le voici obligé de la faire

danser pour réparer ta négligence... et ma foi, ils dansent fort bien

tous les deux, elle ne perdra pas au change!

Je reçus comme un choc électrique et je regardai dans la direction

indiquée.

Mon père, dont j’aurai à parler bientôt longuement, était, à cette

époque, un homme de cinquante ans, un magistrat de salon, d’une rare

correction d’allure, de très froid visage, à regard impérieux qui devait

terroriser les coupables, à cheveux gris mais le coiffant _jeune_, à la

dentition encore superbe, lui permettant un demi-sourire amusant par son

énigmatique scepticisme. Il demeurait mince, portait des habits très

soignés, tenait surtout à ne pas se faire remarquer en suivant la mode,

mais on aurait pu supposer que la mode, qui n’est qu’une courtisane et

n’a que les caprices qu’on lui impose, le suivait.

Il me parut, ce soir-là, comme ma mère, très loin de moi, très près de

ses devoirs de maître de maison, cherchant à consoler une muette

douleur.

--Cela forme ce qu’il est convenu d’appeler un beau couple, murmurai-je

ironiquement, au moins dans votre monde, ma chère mère.

--Henri, tu n’as vraiment pas de mesure. Ton père, tu le sais, te la

destine. Elle a six cent mille francs de dot, et en ce moment les

meilleurs partis de la ville tournent autour d’elle.

--Vous me dites cela ce soir seulement et sans daigner vous informer de

mes goûts personnels? Dois-je même, ô ma jolie maman, me permettre

d’avoir un goût... personnel.

Je parlais les dents serrées, mordant les mots et fouettant la robe de

ma mère avec une branche de lilas que j’avais arrachée au buisson de

fleurs derrière nous.

--Henri, je te parle un peu malgré moi, je suis entraînée par les

circonstances. Tu reviens d’un de ces voyages qui, dit-on, forment la

jeunesse. Je te pressens. Je ne t’ordonne rien. Je crois que tu tiens de

moi encore plus que de ton père. J’ai essayé de t’élever le mieux

possible et, justement, constatant la déplorable influence des pensions

entières sur les élèves qu’on leur confie, j’ai voulu te garer des

douteuses intimités. M’en veux-tu pour cela, Henri?

--Non, ma chère maman, je ne vous en veux même pas de m’avoir pris pour

une fille!

--Que signifie cette plaisanterie?

--Cela signifie que l’on n’élève pas un garçon comme une Lucienne Morin,

ni une Lucienne Morin comme un garçon, C. Q. F. D!... Et que je n’aurai

jamais de moustaches.

--Enfin, voyons, Henri, sois donc raisonnable une minute! Puisqu’il

fallait vous éloigner l’un de l’autre durant votre enfance, époque où il

est souvent dangereux de préparer l’habitude qui détruit le plaisir que

l’on peut éprouver à se voir, je devais tout naturellement garder celui

qui m’était le plus cher.

--Maman, m’écriai-je étourdiment, vous avez dû faire une grande

amoureuse, car vous êtes une bien grande égoïste.

Elle se leva vivement, très choquée par l’audace de ma phrase que je

corrigeai en me levant, à mon tour, et lui prenant la main, une main

étroite onglée long, je la portai respectueusement à mes lèvres,

murmurant:

--Veuillez m’excuser, madame ma maman, mais si votre fils en sait

tellement long, c’est probablement grâce au genre d’éducation que vous

lui avez donnée. Et cela ne m’empêchera pas de vous obéir... dans la

limite de l’impossible, ce qui est la mienne.

Je regardai ma mère à la dérobée. Elle conservait un pli dur, accusant

le coin de sa bouche, mais ce n’était peut-être pas à moi qu’elle en

avait.

Et la soirée triomphale se termina. Je ne dansai ni avec ma cousine ni

avec une autre; je pus faire, à mon aise, la grasse matinée sans que

personne vînt attenter à l’innocence de mon sommeil, ce qui me

scandalisa un peu.

Ce fut vers cette époque que je fus en proie à des troubles cardiaques

extrêmement graves qui me mirent à deux doigts de cette mort dont l’abbé

de Sembleuse parlait comme d’une suprême délivrance des appétits de la

chair. Il me fallut suivre un régime et connaître l’ennui des visites

médicales. Quand le danger fut passé, on m’envoya au milieu des bois,

dans un pavillon de chasse où l’air me conviendrait mieux que celui de

la ville et ce fut encore à mon précepteur que l’on me confia. Armand

était désolé. Il s’accusait de me faire physiquement du mal par sa

morale intensive, ce qui était peut-être vrai, mais lorsqu’il déclara

qu’il allait demander son congé, j’eus une telle crise de larmes qu’il

me jura de ne plus me quitter. J’avais beau lui répéter que je ne

souffrais pas, que je m’en allais, détaché de tout ce qui est la

vulgarité et que cela, au contraire, aurait dû l’enchanter, puisqu’il

m’avait, lui, condamné à rester son bien, sa chose, son Dieu; il ne

vivait plus du fait que je songeais sérieusement à cesser d’exister

normalement.

Cette crise dura longtemps. Elle servit, d’ailleurs, à m’empêcher d’être

pris par le service militaire, ce qui m’humilia sans trop me déplaire.

Mes parents me déclarèrent que je pourrais choisir telle carrière qui me

conviendrait mais qu’ils me conseillaient fort de me marier jeune car je

ne devais pas, à cause de ma santé, mener une existence trop libre.

J’eus à cette occasion un entretien très curieux avec mon père et je ne

veux pas en distraire un mot de votre attention. Je me le rappelle

absolument comme une leçon apprise, la plus terrible leçon donnée par la

famille à un jeune homme, relativement trop sage.

Mon précepteur vint me trouver au saut du lit, un matin, ce qu’il

faisait souvent depuis que je me levais tard, et il me dit, en proie à

une fièvre que je connaissais bien parce qu’il arrivait toujours à me la

communiquer:

--Henri, te sens-tu de force à affronter les... conseils de ton père et

pourras-tu soutenir une lutte que je redoute pour toi tout autant que

pour moi? Je crois qu’il s’agit de ton avenir. On me charge de t’envoyer

à son cabinet d’affaires.

--Mon cher Armand, je me moque de tout, particulièrement des conseils de

la famille. Je ne suis pas allé aussi haut pour condescendre à...

épouser la demoiselle aux six cent mille francs de dot. J’aurai,

paraît-il, vingt mille livres de rente à ma majorité, c’est-à-dire

demain. Tu viens de m’éveiller d’un beau rêve... Nous retournions en

Italie, tous les deux.

La souris japonaise · 第 2 / 11 段