RACHILDE
La
souris japonaise
ROMAN
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Il a été tiré de cet ouvrage
trente-cinq exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 35.
DU MÊME AUTEUR
CONTES ET NOUVELLES.
DANS LE PUITS.
LE DESSOUS.
L’HEURE SEXUELLE.
LES HORS-NATURE.
L’IMITATION DE LA MORT.
LA JONGLEUSE.
LE MENEUR DE LOUVES.
LA SANGLANTE IRONIE.
SON PRINTEMPS.
THÉATRE.
LA TOUR D’AMOUR.
LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1921,
by ERNEST FLAMMARION.
A HÉLÈNE RÉGISMANSET
La souris japonaise
I
On peut m’arracher la tête! On ne m’arrachera pas la conviction que mon
crime est une bonne œuvre, une chose utile, l’aboutissement logique de
toute une vie qui fut dominée, justement, par l’horreur du crime
bourgeois, de l’action inutile, nuisible, mais, hélas, permise par nos
dangereuses légalités.
Où prenez-vous que _l’anormal_ pur ne vaut pas le normal _impur_, que
l’absolu dans la sincérité n’est pas préférable aux hypocrisies qui ne
démontrent que l’impossibilité d’arriver à la vertu par les chemins
ordinaires?
Monsieur mon avocat, voulez-vous me laisser vous prouver que je suis
moins coupable que vous ne vous l’imaginez? Vous voulez des aveux? Vous
allez lire un roman. Celui de ce que vous croyez être _une passion
morbide_.
Névrosé? Non!
Vicieux? Pas davantage. Mais orgueilleux jusqu’au sacrifice de toutes
les conventions sociales pour obtenir la réalisation d’un vœu légitime,
pour sauver un être malgré le possible, en dépit de ce que vous appelez
tous, _le bon sens_...
Je suis né dans ce qu’il est d’usage de déclarer une excellente famille.
Mon père, vous le savez, était un magistrat d’une grande ville de
province. Il rendait la justice à peu près comme un rouage permet
l’enchaînement des autres rouages, d’une machine convenablement graissée
qui ne doit gripper qu’en présence du grain de sable. Il écartait le
grain de sable, le mettait à l’ombre pour que le soleil n’en fît plus
jamais briller aucune des facettes (certains grains de sable sont
taillés par la nature comme des diamants!) et il oubliait cet atome qui
avait fait partie, pourtant, de l’homogénéité universelle.
J’ai été fort bien élevé, en fils unique, seul héritier du nom, de la
fortune et surtout des préjugés, d’abord par ma mère, une personne
mystérieuse qui ne pensait à rien, mais agissait à la façon des rouages
dont il est question plus haut. Mince, élégante, blonde, sans
coquetterie, elle regardait tout avec des yeux sans fond, comme le ciel.
Elle ne m’aimait pas car elle n’admettait pas que mes idées fussent
opposées aux siennes. Aimer, dans toute la beauté de ce verbe, c’est
permettre. Celui qui aime vraiment peut rectifier le geste: il n’a pas
le droit de cerner l’essor d’un envol cérébral.
Lorsque je fus en état de comprendre les paroles humaines on me confia à
une bonne anglaise, méthodique, méchante, mais probe, qui m’apprit le
français tel que les étrangers le parlent, c’est-à-dire avec un accent
prétentieux.
Puis on me donna un précepteur quelconque, brutal, un socialiste enragé
qui cachait son jeu pour demeurer à la solde d’un gros bonnet de la
ville et qui me communiqua très vite le dédain des parvenus,
c’est-à-dire que je l’empêchai de parvenir à tromper mon père sur la
qualité de la marchandise qu’il lui vendait.
Alors, ma mère, indignée, chercha, dans l’aristocratie de ses relations,
un autre précepteur plus conforme à l’éducation qu’on désirait me donner
et qui fût, en même temps, un homme instruit.
Elle découvrit l’abbé Armand de Sembleuse.
A seize ans, j’étais un grand et frêle petit garçon, de très délicate
complexion, prétendait-on, _à tort_, d’une étrange volonté se
dissimulant sous une naissante ironie qui me faisait exagérer mes
défauts dès les reproches qu’on m’adressait à leur sujet. Physiquement,
j’avais l’aspect d’une fille déguisée mais je possédais une réelle force
latente qui se déclanchait dans la colère et pouvait jouer de terribles
tours aux gens non prévenus en ma faveur. Mes cheveux, d’un blond foncé,
à reflets de cuivre encadraient un visage de vierge dont les yeux seuls
auraient été violés. Je possédais les sourcils régulièrement ombrés de
ma mère et le regard malheureusement dur de mon père. J’étais beau avec
indifférence, mettons fatalité, si on tient au romantisme de la phrase.
J’excitais les femmes de chambre en faisant semblant de ne pas m’en
apercevoir. Or, je m’en apercevais très bien et cela m’amusait tout en
me dégoûtant un peu.
A ce moment-là, le plus décisif de la vie d’un homme, entra dans mon
existence morose de jeune provincial destiné à la carrière honorable
d’un hypocrite bourgeois, le plus dissolvant de tous les éléments de
discorde, une dualité cérébrale, la sinistre et cynique question de la
prédominance de l’éternel masculin sur l’éternel féminin.
Le précepteur qu’on me donna était un jeune prêtre, un jésuite, d’une
trentaine d’années, d’une éducation parfaite qui flattait ma mère parce
qu’elle lui rappelait sa famille. Pâle et brun comme une nuit de lune,
il avait, sous sa robe austère, une allure merveilleuse de jeune roi en
dalmatique, le montrant, sous le froc, plus puissant d’échapper à tous
les ridicules de la commune humanité. Il est toujours princier de porter
une robe en sachant la porter sans faiblesse.
Comme on nous présentait l’un à l’autre, ma mère ajouta, de sa voix
douce, au timbre un peu fêlé:
--J’espère en ton nouveau maître comme en un Messie. Il te régénérera.
Tu es indocile, en proie à des curiosités malsaines. Tu poses trop de
questions et M. l’abbé est ici pour répondre au nom d’une haute morale
qui te réduira, je l’espère, au silence. (Elle se tourna vers l’abbé et
lui sourit gracieusement.) Je vous confie un gamin absolument
irrespectueux. Je vous en fais d’avance toutes mes excuses. Il sait
beaucoup de choses mais les sait mal. Il a beaucoup lu, mais mal retenu.
Il faut essayer de le discipliner. Ce que nous désirons, mon mari et
moi, c’est non pas faire de notre fils un grand savant mais un être
vraiment raisonnable, sachant se conduire en toutes occasions difficiles
et surtout choisissant la bonne route, celle par où tout le monde doit
passer, la plus droite...
Armand de Sembleuse eut un sourire doux qui le fit resplendir d’un
étrange calme, le calme de ces belles nuits lunaires où toute la nature
endormie a l’air de se reposer comme quelqu’un qui attend.
Il ne me tendit pas la main, ce qui me glaça.
Je lui avais spontanément offert la mienne et, gauchement, je la remis
dans ma poche.
On resta à se regarder, interdit, puis on s’assit loin l’un de l’autre,
ma mère nous ayant abandonné à notre malheureux sort car elle était
discrètement indifférente aussitôt les rites mondains accomplis. Je ne
suis même pas bien sûr qu’elle eût de moi l’opinion qu’elle venait
d’émettre.
Nous nous trouvions dans le grand salon des réceptions officielles
ouvert exprès pour nous un jour où on ne recevait pas! Les portraits des
ancêtres nous contemplaient de haut, la physionomie de ceux qui vous
déclarent d’avance: _Débrouillez-vous_, mais en style moins familier.
Les meubles lourds et les tentures épaisses donnaient la sensation d’une
solidité où régnait l’éclat froid de la cérémonie, sans la gaîté, même
factice de la fête... Nous étions assis comme dans le monde et nous nous
regardions sans nous voir.
Le premier, Armand de Sembleuse, détourna les yeux de mes yeux, durement
fixés sur les siens, mes yeux d’un bleu crépusculaire.
--Votre père, me dit-il de sa voix prenante, un peu sourde, désire que
je vous prépare à vos examens. Je ne saurais trop féliciter vos parents
de vous soustraire à la promiscuité des collèges. Vous n’avez pas la
santé, paraît-il, qui vous permettrait d’essayer de la claustration un
peu sévère de nos institutions religieuses, et cependant votre mère
tient beaucoup à notre enseignement. J’espère, monsieur Henri, que nous
serons d’abord des amis avant toutes relations de maître à élève. Je
voudrais obtenir votre confiance et je devine que vous ne devez pas
l’accorder facilement. (Il se mit à sourire de son sourire calme
dénotant une conscience identique.) Si vous êtes aussi indocile et aussi
irrespectueux que veut bien l’avouer madame votre mère nous aurons sans
doute quelques discussions et je voudrais bien vous prouver, auparavant,
que je ne suis pas un ennemi de votre jeunesse malgré mon droit...
d’aîné.
Je me mis à rire, de mon habituel rire impertinent, mis en belle humeur
par le ton craintif de la voix sans trop m’occuper de ce qu’elle me
disait.
--Monsieur l’abbé, ripostai-je, maman exagère. _Les femmes exagèrent
toujours!_ Je suis, en effet, curieux et je m’impatiente quand on ne me
répond pas tout de suite, mais je suis capable d’écouter surtout si on
veut bien se donner la peine de m’expliquer ce qu’on m’apprend.
Il me regarda en haussant légèrement ses sourcils noirs et fins qui
rompirent son front blanc d’une ligne d’encre et eut (il me l’avoua plus
tard) l’impression qu’il se trouvait en présence de quelqu’un de
dangereux.
--Vous avez seize ans? C’est un peu tôt pour affirmer que les femmes
exagèrent toujours. Ce sont des créatures plus faibles que nous, plus
entraînées aux émotions et il me semble naturel de leur accorder toute
l’indulgence que mérite leur fragilité! En tous les cas, madame votre
mère est une si pieuse et si sérieuse intelligence que je m’honore
d’avoir été choisi par elle pour diriger vos études.
Il était clair qu’à ce moment-là il tâtait le terrain, ne parlait que
pour ne rien dire et commençait même à avoir envie de _se replier_,
mais, la pénible première entrevue fut traversée par un éclair brutal.
Ce fut comme la lueur annonciatrice de l’orage de plus tard. Les vapeurs
s’amoncelaient à l’horizon, il y régnait cette confusion des nuages qui
masque l’état de l’atmosphère en promettant ou la pluie bienfaisante, la
molle pluie rafraîchissant tous les paysages et tous les états d’âme ou
le bouleversement furieux, la tempête arrachant les arbres et déchaînant
l’électricité des nerfs humains.
Ma cousine, Lucienne Morin, pénétra en trombe dans le salon. Lucienne,
que j’appelais Luce, avait deux ans de plus que moi et elle était
orpheline. Mes parents l’avaient recueillie, elle et son héritage, assez
important, pour la laisser en pension le plus longtemps possible. Elle
ne sortait que le dimanche ou aux vacances de l’automne et quand elle
arrivait c’était toujours un événement regrettable. Elle aimait le
désordre, dérangeait la méticuleuse ordonnance de cette maison, au luxe
sévère mais très noble, se faisait gronder, répondait par des
protestations vulgaires qui irritaient tout le monde, jusqu’aux
domestiques qui la déclaraient: _chien couchant_, et elle s’en allait le
cœur gros, s’en retournait peut-être ulcérée par une secrète envie de
rendre le mal pour le bien, que, d’ailleurs on n’avait que l’air de lui
offrir.
Lucienne Morin était la fille de grands commerçants morts, le mari et la
femme, d’une grippe infectieuse, à quelques semaines de distance. Mes
parents avaient pris toutes les précautions possibles pour ne pas les
voir durant leur maladie mais, très frappés par la double catastrophe,
une fois tout danger de contagion écarté, ils avaient réparé
l’exagération de leur prudence par une courageuse adoption de la jeune
personne, horriblement mal élevée, en dépit de sa situation de grosse
héritière. Si, moi, j’étais curieux, elle se montrait d’une incorrection
de manières dont seul je connaissais l’étendue et j’avais le mépris de
ma cousine Luce comme ordinairement on a la terreur des animaux réputés
immondes: crapauds, couleuvres, limaces, qui sont d’ailleurs classés par
les hommes dans cette catégorie mais, sont, auprès de certaines femmes
que ces mêmes hommes déclarent _faibles_ ou _fragiles_, les plus purs
joyaux de la nature!
Brune, les joues couleur de brique, dès qu’elle riait ses petits yeux
noirs, perçants, disparaissaient sous le bourrelet de ses paupières sans
cil, et ses grosses lèvres, presque toujours gercées, avaient un pli,
boudeusement sensuel, qui me procurait, de loin, le plus désagréable
frisson. Elle n’était pas trop mal bâtie quoique un peu tassée, avec de
grands pieds et des mains sans ongle, parce qu’elle rognait les siens
avec ses dents. Elle cumulait tous les défauts des pensionnaires et,
n’ayant aucune retenue, dans l’intimité, elle conversait librement sur
les sujets les plus scabreux.
On la disait tendre et prévenante pour ma mère, tremblant de déplaire à
mon père mais, moi, je ne l’ai jamais crue bonne, sinon par une sorte
d’inconsciente ruse qui la rendait soumise devant les plus forts.
L’abbé Armand de Sembleuse, en voyant entrer cette jeune personne qui
portait encore le costume des pensionnaires: un sarrau noir, une
ceinture bleue et une médaille d’argent, se leva, surpris, et ne sut
trop comment saluer. Était-ce une femme? (L’une de celles qui
_exagéraient_?) Ou était-ce encore une écolière sans autre importance?
Il demeura immobile, droit, hautain, un peu gêné.
--Henri, fit-elle impétueusement, sans le regarder, sans même, je pense,
l’avoir vu, je viens pour passer la journée avec toi. J’ai lâché le
goûter chez les dames de Saint-Clair pour rester ici.
Puis, selon la coutume, elle se jeta à mon cou et m’embrassa très
goulument en se pendant à mes épaules pour bien se prouver à elle-même
que j’étais le plus grand.
--Permettez-moi, ma chère cousine, de vous présenter mon nouveau
précepteur, M. l’abbé de Sembleuse, puisque maman n’est pas là.
J’affectais une gravité solennelle. Elle se tourna gauchement, dit:
«Bonjour, monsieur!» et ne cherchant rien d’autre pour engager la
conversation, elle se retira comme elle était venue, avec la plus
maladroite des vivacités car elle faillit bousculer une potiche.
--Mademoiselle votre cousine demeure ici? questionna l’abbé dont l’air
fermé me frappa aussitôt.
--Non, elle demeure au pensionnat des dames Saint-Clair et ne vit chez
nous que ses grandes et petites vacances. (J’ajoutai, pour le prévenir
tout de suite, à cause de cette franc-maçonnerie singulière qui unit
tous les garçons contre les filles): C’est bien la créature la plus
insupportable de tout son pensionnat. Maman vous en fera un éloge
immodéré car elle exagère pour elle comme pour moi, mais je la
connais... Elle n’a peur que de moi, ici, heureusement.
Cette fatuité de mes seize ans stupéfia l’abbé qui demanda, malgré lui:
--Pourquoi?
--Parce que, sans moi, elle aurait déjà flanqué le feu à la maison.
C’est une nature... incendiaire.
Et je tirai mon étui à cigarettes, machinalement, en parlant de feu.
--Vous fumez déjà? murmura l’abbé scandalisé. Vos parents vous le
permettent?
--Ils me permettent tout, c’est-à-dire qu’ils ne me défendent rien. Ils
n’ont pas le temps! Maman a ses visites, ses bonnes œuvres, les réunions
de ses comités de secours. Papa, son tribunal... et moi, je m’ennuie.
Je n’osai pas lui apprendre que c’était ma cousine elle-même qui m’avait
allumé ma première cigarette parce que cela c’était... sortir des idées
générales.
L’abbé s’approcha de moi, me posa la main sur l’épaule, cette main qu’il
n’avait pas voulu me tendre d’abord et murmura:
--Enfant gâté! Et il prononça ces paroles insignifiantes avec une
émotion qu’il me communiqua immédiatement.
Je levai sur lui mes yeux tout à coup remplis de larmes.
--Est-ce que j’arrive à temps? Ou trop tard? soupira-t-il, comme pour
son édification personnelle.
Nous restâmes silencieux, puis, je pris le parti, brusquement, de lui
faire les honneurs de la maison. Il me suivit avec un gracieux
empressement, s’extasiant sur toutes choses en homme de la meilleure
compagnie. Il me parut, souvent, très jeune, malgré son droit d’aîné,
naïf, plein de cette ferveur pour les objets d’art que gardent ceux qui
n’ont pas la permission de s’y attacher. Il ne souriait qu’en se
demandant si tout cela était bien nécessaire à la vie quotidienne, mais
il connaissait leur valeur, s’il en semblait détaché. Nous possédions un
vieil hôtel datant de Louis XIII qu’on avait restauré de siècle en
siècle en lui ajoutant un défaut. Cependant il était encore fort digne
malgré ses anachronismes, que l’abbé ne se fit point faute de me
signaler.
Notre jardin-parc, avec son petit théâtre de verdure, son buste de
Thalie, très ancien, lui plut tout particulièrement.
--Et tout cet enchantement clos de murs, vous donne la sensation d’une
grande sécurité! Monsieur Henri, vous seriez vraiment bien difficile de
ne pas vous plaire ici! Que peut-il donc vous manquer?
--Il y a, au contraire, des choses en trop! laissai-je tomber, de
mauvaise humeur, parce qu’il m’agaçait de continuer à me croire un
_enfant gâté_.
Il eut la finesse de ne pas insister, redoutant mes confidences, ne
désirant pas du tout m’imposer le confesseur avant l’ami.
Autour de nous, en effet, les grands murs, couverts de lierre noir,
mettaient leurs remparts entre la ville et notre grave existence de
notables, mais, moi, je devinais cette ville, sournoise, défiante,
épiant nos visages hermétiques, pas moins clos que nos persiennes de la
façade qu’on n’ouvrait jamais au soleil de la rue.
Nos gens se composaient de la cuisinière, grosse personnalité à laquelle
il ne fallait pas faire un reproche, de Clara, la fille de chambre,
servant à table, une petite donzelle qui empestait _les odeurs_ bon
marché, et de Georget, le cocher, qui menait le coupé au tribunal, les
jours d’audience pour, le reste du temps, sarcler nos plates-bandes. On
présenta ce train de maison au nouveau venu et on l’installa dans une
chambre séparée de la mienne de toute la largeur de la bibliothèque
convertie en salle d’études.
Dès le lendemain il commença ses leçons par un entretien plein de
charmes où il semblait apprendre de moi beaucoup plus de choses qu’il ne
m’en apprenait de lui. Il n’avait pas d’histoire. Il était un homme
heureux. Et il souriait, de son sourire tristement doux, un sourire de
grand rêveur. Je fus irrésistiblement attiré vers lui par sa grâce et
aussi, le prétendait-il, par celle de Dieu dont il parlait avec un
respect craintif comme s’il en avait redouté les appréciations à mon
endroit.
Je n’ai jamais su comment il s’y prit pour faire de moi un bachelier ès
lettres mais il parvint, sans effort apparent, à me rendre docile,
respectueux, studieux, tout à fait correct vis-à-vis de ma mère que
j’accompagnais à l’église, à telle enseigne que ma cousine se moquait de
moi et me disait à l’oreille que je ne tarderais pas à entrer dans les
ordres.
J’étais simplement rentré dans l’ordre au moment précis où j’allais
peut-être devenir le cheval échappé, ruer abominablement.
Cette période de deux années fut tellement remplie de découvertes
intellectuelles pour moi que je n’eus pas le loisir de m’apercevoir de
ce qui se passait en nous et autour de nous. Les hommes et les
collégiens très occupés sont sourds, aveugles, et, quand ils commencent
à se douter de quelque chose, ils sont surpris comme des voyageurs qui
arrivent à un carrefour d’un pas très assuré mais ignorent encore la
route qu’ils doivent choisir.
Mon précepteur était vraiment devenu mon ami. Il n’avait pas voulu
devenir le confesseur. Il me regardait seulement parfois en hochant la
tête, sa tête au front pur, de lignes si orgueilleusement sculpturales,
et il rougissait subitement, inexplicablement, tandis que je demeurais
anxieux devant lui, me sentant l’offenser par ma seule attitude de
garçon nonchalant, mal éveillé, fatigué sans pouvoir lui avouer
pourquoi. Il devait lire à livre ouvert dans ma poitrine.
Chaque fois que me cousine avait des vacances il s’éloignait sous un
prétexte quelconque: des achats, une course, des exercices religieux,
une entrevue avec un ancien camarade de séminaire. Il me laissait le
champ libre par ignorance ou pudeur, peut-être par latente jalousie. En
tous les cas, je n’ai jamais rencontré chez lui cette tendance à
l’inquisition dont on accuse presque tous les jésuites. Cependant, quand
il en avait l’occasion, il parlait un peu sèchement à Lucienne, lui
répondant toujours en professeur et lui reprochant même certaines
habitudes, discrètement, en médecin qui ne peut s’empêcher de constater
_les progrès du mal_.
Elle était revenue demeurer chez nous, essayait de se dissimuler le plus
possible, mais elle s’emparait de plus en plus de mon existence
physique, me réduisant au rôle de jouet alors que je pensais,
ingénument, m’amuser d’elle. Il fallut un véritable hasard pour allumer
l’autre incendie et ce fut d’ailleurs encore elle qui, fatalement, mit
le feu aux poudres.
Un jour, je la cherchai, dans le jardin, pour lui annoncer que sa
couturière la demandait, question urgente, car elle devenait d’une
coquetterie toute spéciale que ma mère semblait encourager, désireuse de
la mettre un peu plus en évidence, au moins au salon.
Je trouvai Lucienne toute en larmes, se tamponnant les yeux avec son
mouchoir déjà trempé.
--Tiens, lui dis-je étonné, qu’est-ce que tu as?
Nous étions sous les arbres du petit parc, derrière le théâtre de
verdure, et Thalie nous contemplait, tournant vers nous son beau profil
indifférent au drame qui débutait très en dehors de la coutumière donnée
classique.
--Henri, hoqueta la pauvre éplorée, je suis bien malheureuse.
--Ah! fis-je souriant, l’abbé vous a encore taquinée au sujet de vos
manies? Il rêve de vous empêcher de rogner vos ongles! C’est un maniaque
aussi, d’un tout autre genre, le maniaque de la bonne éducation, ma
chère.
Quand je songe à la puérile entrée en matière de cette conversation qui
devait peser sur toute ma vie, j’en suis encore frémissant de rage!
--Non! Il prétend que je ne dois plus vous embrasser comme je le fais
tous les soirs, devant tout le monde, parce que _vous êtes trop grand_!
J’étais pourtant _votre aînée_, avant lui!
--Comment, m’écriai-je avec impatience, l’abbé peut-il se mêler de
ça!... lui qui ne m’en a jamais fait aucune observation? (Je m’approchai
d’elle et lui entourai la taille de mon bras après avoir jeté un coup
d’œil prudent autour de nous.) Voyons, Luce! Tu es une bonne petite
sœur, très mal élevée, c’est entendu et tu embrasses très bien... sinon
trop fort. Il n’y a pas de quoi te désoler puisque ça me plaît ainsi.
Je l’examinais, d’un peu haut, avec toute la facile indulgence du
collégien émancipé que j’étais depuis longtemps vis-à-vis d’elle. Je
n’aimais pas d’amour cette fille trop épaisse pour mes goûts mais
j’appréciais le montant de ses caresses louches et je lui gardais une
sorte de reconnaissance physique pour ce qu’elle libérait ma jeunesse de
sa fougue. Je pensais qu’elle ne m’aimait pas non plus. Nous nous
tolérions, voilà tout.
--Armand de Sembleuse est notre mauvais ange! balbutia-t-elle, il nous
perdra. Toi, tu ne comprends rien à rien depuis que tu vis dans les
livres et dans les nuages avec lui. Moi je sais: cet homme me déteste.
--Eh bien! répliquai-je de plus en plus impatienté, cela lui fait grand
honneur. Tu ne voudrais pas... qu’étant prêtre...
--Oh! fit-elle, il ne m’aimera jamais comme cela, jamais... et c’est
bien ce qui m’enrage. Il a une autre façon d’aimer, lui! Entre vous
deux, je vis comme une folle parce que je sens qu’il te prend à moi et
je ne sais pas ce que je risquerais pour l’en empêcher.
--Voyons, Luce, tu exagères encore. Armand de Sembleuse est un saint.
Alors, quoi? Tu veux, si je comprends bien, qu’il jette son froc aux
orties pour t’épouser? Ce nom de roman feuilleton t’a enthousiasmée à ce
point! (j’essayais de plaisanter mais je tremblais furieusement). Tu ne
vas pas y toucher, j’espère. Il est ma chasteté, cet homme-là. Il est
tout ce que je voudrais être et il est, en outre, tellement plus beau
que moi... J’en suis jaloux sous tous les rapports.
Elle pleurait, de nouveau, sur mon épaule en se tordant comme une vipère
qu’on coupe en deux.
--J’aurais tant voulu te garder tout entier! Seulement, toi, qui n’as
pas de froc à jeter aux orties, m’épouseras-tu?
--Non, répondis-je froidement, parce que je te connais trop.
--C’est ça... insulte-moi, à présent. C’est complet!
A ce moment une bonne nous appela et on se souvint de la couturière.
La vie provinciale ne permet pas l’épanouissement de certains états
d’âme. Il y faut, bon gré mal gré, garder sa ligne, rentrer dans le
rang, dès qu’on s’en écarte d’un millimètre, parce qu’il y a la ville,
les parents, les domestiques, enfin toutes les habitudes prises de la
correction ou de l’hypocrisie.
Depuis des années je jouais à la poupée avec cette grande fille qui
m’avait initié à ce sport dangereux, mais c’était tellement caché,
tellement furtif, que ça n’existait pas plus pour nous que pour le monde
qui nous entourait. Nous avions l’impunité et l’oubli dans une très
bonne tenue. Des remords? Aucun de ma part. Ce n’était pas moi qui avais
commencé. En finir? Pourquoi? Ça ne lui déplaisait pas en dépit de ses
nouvelles inquiétudes? Tout bien réfléchi c’était préférable à la fille
de chambre ou à tout autre liaison me forçant à sortir et ce n’était pas
plus troublant. Le seul ennui, c’est que, depuis quelque temps, depuis
sa délivrance du pensionnat, Lucienne appuyait davantage sur les
démonstrations extérieures et c’étaient ces exagérations qui attiraient
l’attention de l’abbé de Sembleuse.
Nous revenions, moi, balançant sa main en lui griffant la paume de mes
ongles, fort longs et très soignés.
--Tu me fais mal! gémit-elle.
--Tu m’as fait autrement de la peine en me montrant un abbé de Sembleuse
que je ne connais pas du tout, lui, décidément si, toi, je te connais
trop.
--Allons donc, cria-t-elle, exaspérée! Vous vous entendez tous les deux
contre moi. Je me vengerai. Tu l’aimeras et il t’aime déjà comme jamais
vous ne pourriez m’aimer, moi, une femme.
Je ne sais pas comment je pus résister au désir féroce de la tuer, là,
sur le perron que je gravissais avec elle, la tenant encore par la main,
en enfant qui joue. La fenêtre de la bibliothèque, notre salon d’études,
s’ouvrait sur ce perron prolongé en terrasse. Quand je pénétrai dans
cette salle très fraîche et un peu sombre à cause de l’ombre des arbres,
j’y aperçus mon précepteur, debout, justement contre l’un des battants
de cette fenêtre ouverte. Il était très pâle, bien plus pâle que
d’habitude, sa bouche tremblait et il la mordait nerveusement. Ses
sourcils se fronçaient comme quand il cherchait la solution d’un
problème pour le mettre à ma portée et, cependant, il demeurait si
droit, dans son étroite soutane, qu’il ne perdait rien de sa princière
allure.
--Henri, fit-il d’un ton contenu, les dents serrées sur les mots, je
suis obligé de partir. Il faut que je m’en aille de cette maison ce soir
même.
J’eus l’intuition immédiate qu’il avait saisi la dernière phrase de ma
cousine, l’horrible phrase dont je ne comprenais même pas encore toute
la démoniaque perversité.
--Pourquoi, monsieur l’abbé? Vous n’êtes donc plus mon ami!
--Je ne peux plus, je ne veux plus! dit-il d’un ton sourd. Je dois
partir tout de suite. Il le faut.
J’eus un frisson de fièvre à mon tour. Je fermai brutalement la fenêtre.
L’ombre de notre salon d’études, le nid de nos plus beaux rêves, fut
traversé par des oiseaux de feu, des oiseaux de paradis ou d’enfer? Tout
était si calme autour de nos deux âmes bouleversées! C’était là qu’on
m’avait appris l’ivresse de l’esprit, la volupté cérébrale maîtresse de
tous les sens, suprême verseuse d’oubli, l’art de s’extasier sur tous
les chefs-d’œuvre humains, loin de toute promiscuité humaine et des
gestes douteux de sa faiblesse physique. Armand de Sembleuse s’était
voilé la face. Je tombai sur un fauteuil et je m’efforçai de rassembler
mes idées, car, des deux, j’étais certainement le plus homme, le plus
dominant la situation étrange qui nous _transposait_.
--Monsieur l’abbé, murmurai-je, non seulement vous allez rester mon ami,
mais vous allez devenir mon confesseur. Je n’ai pas la foi, vous le
savez et je ne _pratique_ pas, ce qui vous désole et désole ma mère.
Aidez-moi à parfaire l’éducation que vous m’avez donnée. Voulez-vous me
faire l’honneur de m’écouter? Pour que vous compreniez tout il faut que
je dénonce quelqu’un, ce que je n’ai jamais osé... alors...
Je vis qu’il pleurait.
--Épargnez-moi cela, Henri! Vous voyez bien que je pleure de honte. Je
suis incapable de vous entendre.
--Tiens, dis-je avec un serrement de cœur atroce, est-ce que votre
pureté ne serait pas plus grande que la mienne... et les fantaisies de
ma cousine vous auraient-elles atteintes... plus que moi-même.
C’était à la fois une insolence et un cri de douleur, une déception
singulière en découvrant qu’il pouvait être faible comme un autre homme
celui que je croyais fort comme un dieu.
--Henri! gronda-t-il, cette jeune fille est la dernière des femmes. Je
l’ai en exécration depuis que j’ai tout deviné, c’est-à-dire depuis que
je suis ici. Elle déshonore la famille qui l’a recueillie. Il n’y a pas
d’excuse à sa mauvaise conduite car il y a des choses qu’on ne doit
jamais faire sous le toit de ses parents; c’est manquer deux fois au
saint devoir de la continence. Je vous aime assez pour ne pas vous
trahir, même sans vous avoir entendu en confession, cependant nous ne
pouvons plus vivre ensemble, ce serait odieux après ce qu’elle a voulu
vous révéler.
Je tourmentais, du bout d’un couteau à papier, les pages d’un
dictionnaire.
--Elle est folle! Ça n’a aucune importance de sa part. Ma cousine n’a
pas d’idée sur la différence des sexes. Elle m’a bien raconté, un soir
de nervosité, qu’elle m’aimait presque autant qu’une de ses amies de
pension! Rougissez tout à votre aise, mon cher précepteur, moi j’ai fini
de rougir depuis ce soir-là! Quand je vous disais que les femmes
exagèrent toujours!
J’essayais de plaisanter en poussant au cynisme mais je me sentais de
plus en plus en mauvaise posture devant ce jeune homme chaste,
orgueilleux de sa chasteté presque autant que moi, le petit bourgeois
hypocrite, je l’étais de mon impudeur.
--Henri! questionna Armand de Sembleuse, me regardant tout à fait navré,
avez-vous connu d’autres femmes?
--Non, répondis-je en baissant involontairement les yeux sous les siens,
comme si j’avouais une vraie faute. Quelques courtes plaisanteries avec
une fille de chambre, et encore! Vous dites qu’il faut respecter le toit
de ses parents! Je me suis aperçu qu’il m’était désagréable de... jouer
avec une créature qui habillait ou déshabillait ma mère. Je me moque de
ma cousine mais pas de ma mère! Arrangez ça!
Armand de Sembleuse me regardait, maintenant, d’un regard lumineux et
mouillé, d’un merveilleux regard ardent, désespéré. Jamais homme n’eut
un plus beau regard d’amour que le sien, car il disait tout, même ce
qu’il ignorait. Sa tête, très jeune, sur son corps svelte et robuste
paraissait d’une beauté idéale. Nous savions très bien que nous étions
de beaux modèles humains. Bien souvent nous nous étions amusés, tous les
deux, à mesurer les proportions de nos visages, constatant que le sien
était encore plus régulier que le mien.
--Je suis un fils d’Apollon, avouait-il, mais prenez garde, Henri, de ne
pas être un fils de Vénus! Ne vous adonisez pas au point de lui trop
plaire. Cette mère des amours n’est qu’un monstre.
On riait, dans ces temps innocents. A présent que la femme avait passé,
on ne riait plus.
Nous nous contemplions tout à coup désolés. Notre amitié de frères, ma
ferveur de disciple, sa gravité d’apôtre, tout avait disparu, tout
sombrait dans l’équivoque du geste féminin.
L’heure du dîner approchait. Il fallait se remettre aux propos
indifférents pour gagner le moment où nous serions en public devant ma
cousine, afin de lui témoigner le plus tranquille dédain. On se taisait
puis on revint sur le sujet brûlant par l’oppression du silence. Cela
jaillit malgré nous.
--Pourquoi veut-elle se venger? pensa-t-il tout haut.
--Parce qu’elle prétend que vous voulez me détourner d’elle.
--C’est exact. Je m’y emploie le plus que je peux, Henri.
--Alors, vous aviez deviné?
--Oh! ce n’était pas difficile. Elle a d’ailleurs tout avoué... en
détail. J’ai cruellement souffert de votre immoralité! Quelle
perversion! Et cela dure depuis si longtemps!
--Enfin, mon cher précepteur, à seize ans, tenu en laisse comme je le
suis par mes parents, comment n’aurais-je pas été corrompu par une
personne qui en sait tellement long que, malgré sa laideur, elle
séduirait un saint? Vous, par exemple, quand ça lui plaira.
--Oui, je connais la menace. Elle me l’a dit.
--Hein! Pas possible! Et qu’avez-vous répondu?
--Que mon amitié pour vous, Henri, m’empêcherait toujours de la regarder
autrement que comme un objet d’horreur.
Je me mis à rire, fouetté par l’excitation d’une très malsaine gaîté.
--Elle ne vous le pardonnera jamais, Armand.
Je ne m’explique pas, même encore aujourd’hui, le sentiment qui me fit
dire son petit nom pour la première fois. Il me semblait abolir les
distances et cet ami, en butte aux mêmes tentations que moi, me devenait
plus cher d’être, comme moi, la victime promise au dévergondage de la
même femme. C’était peut-être bien cela qui s’appelait partager un
secret.
Il courut vers moi, d’une allure souple d’animal libéré, il me prit les
mains, écarta mes bras de mon corps comme s’il voulait me crucifier.
--Merci, cher enfant, pour m’avoir appelé ainsi. Voulez-vous que cette
douloureuse aventure nous rende plus intimes, plus francs l’un pour
l’autre, que nous nous protégions mutuellement? (Il baissa la voix, me
prenant davantage les poignets, m’emprisonnant à la fois par sa force et
sa grâce affectueuse). Voulez-vous, Henri, que nous nous aimions
éperdument et divinement au-dessus de la même ignominie féminine?
Je fus secoué par le plus étrange des frissons. Il arrivait une chose
inouïe. Je goûtais la plénitude de l’amitié comme on aurait une passion
et je défends à quiconque d’en sourire. Si cela ne dura qu’un instant,
cela fut immense, presque divin, selon son expression.
--Cher, je le désire de tout mon cœur qui vous appartient en entier,
puisque je ne l’ai jamais offert à personne. Songez que jamais ni mon
père ni ma mère ne m’ont bien connu. Ils sont si loin. Vous m’avez
appris tant de merveilles! Vous m’avez ouvert de tels paradis! Je vous
dois les plus pures jouissances de ma pauvre imagination. Où aurais-je
été chercher les trésors de poésie que vous détenez et que nous
partageons comme deux frères? Si je ne suis pas digne du maître, parce
que je ne suis pas aussi sage que lui, j’ai bon espoir, à présent,
d’obtenir son pardon.
Armand se redressa, lâchant mes mains:
--Voulez-vous me sacrifier cette femme, Henri? Elle vous tue.
--Le pourrais-je? Oh! Armand, ayez pitié de moi!
--Je vais demander à madame votre mère de vous permettre, en ma
compagnie, un long voyage qui sera la récompense de vos études. Je lui
ferai comprendre qu’il est encore temps de vous montrer le monde... sous
toutes ses formes... et, au besoin, je m’effacerai, moi, devant
certaines de ses formes.
--Oh! Armand, m’écriai-je, enlevez-moi à mon vice mais ne le remplacez
pas par un autre. Je n’aimerai jamais d’amour une femme, ça n’est plus
possible. Tout ce que je vous demande c’est de me conduire si haut que
je ne puisse plus redescendre. J’ai besoin d’absolu en amour encore plus
qu’en volupté. J’ai besoin de savoir que rien, vous m’entendez, ne
pourra salir mon amitié pour vous.
Et je ne m’aperçus même pas que je venais de prononcer _amitié_ pour
_amour_, ce qui était jusqu’à un certain point monstrueux.
A partir de ce jour nous fûmes liés l’un à l’autre par une tendresse
inexplicable, toute naturelle de mon côté parce que je découvrais les
délices d’une amitié de collège dont j’avais été sevré à cause de
l’isolement de ma vie, une amitié d’une rare qualité d’intelligence qui
flattait tous mes instincts orgueilleux et, de son côté, passionnément
inquiète, réticente, remplie de désespoirs que je ne comprenais pas. Il
m’aimait comme quelqu’un qui a perpétuellement peur de perdre ce qu’il
aime et il n’avouait que très difficilement ses appréhensions. Et il
était jaloux sans pouvoir se défendre de ce sentiment qu’il déclarait
lui-même très bas.
Je me souviens qu’un soir, ma cousine, qui s’était glissée jusqu’à ma
chambre où je dormais du sommeil de l’innocence, car je dormais
quelquefois de ce sommeil-là, fut surprise au moment où elle
franchissait mon seuil, saisie à la jupe, traînée le long de l’escalier
jusqu’à ses appartements personnels où on l’enferma. Je ne sus cela que
beaucoup plus tard, lorsque je lui fis mes adieux, la veille de notre
départ pour le beau voyage accordé généreusement par mes parents.
Ma chère cousine pleurait dans mon gilet, m’inondant de ses larmes et de
son violent parfum de Chypre dont elle abusait jusqu’à m’écœurer.
--Oui, souffla-t-elle, tu t’en vas avec lui qui a l’air d’enlever une
femme! Tu me fuis, mais le malheur est sur toi pour toujours. Tu
reviendras changé, mort à nos caresses et c’est moi qui te fuirai.
--Ma pauvre Luce, nos enfantillages s’effaceront certainement de notre
mémoire. Nous nous reverrons guéris, je l’espère. Nous n’aurons plus
rien à nous refuser... parce que nous ne nous demanderons plus rien.
--Il m’a chassée de ta chambre, un soir. Tu ne l’as pas deviné?
--Non! Comme il a bien fait. C’est si dangereux pour une jeune fille de
se compromettre de cette façon! Songez donc, ma Luce, que vous avez une
grosse dot à apporter à votre mari futur. De quoi aurais-je l’air si je
vous séduisais dans toute la force du terme?
J’en savais très long, maintenant, grâce à certaines précisions des
bouquins de médecine que m’avait prêtés l’abbé sur mes instances
réitérées et je prenais l’aplomb d’un homme fait, alors que je n’étais
guère qu’un enfant perverti.
Dans le trajet en chemin de fer, ivres de liberté, tous les deux, nous
nous félicitions et nous nous serrions les mains comme deux bons
camarades qui se retrouvent loin des férules. Je lui dis, entre deux
éclats de rire:
--Avouez-moi, Armand, que vous l’avez lâchement séquestrée une nuit, en
mon honneur?
--Oui, fit-il de sa voix subitement sombrée, mais j’ai bien failli,
vraiment, y laisser ma vertu.
Je pouffai. Cela m’était égal, au fond, la vertu de l’abbé de Sembleuse,
parce que mon camarade Armand ne m’en parlait jamais; cependant, j’étais
humilié devant le bloc de perfections humaines que ce garçon superbe me
représentait.
--Oh! je vous donne la permission de chasser sur mes terres, lui
déclarai-je étourdiment.
--Quel monstre vous faites, murmura-t-il doucement? Cela ne vous
éloignerait donc pas de moi, un tel partage de ce qu’il y a de plus
secret en amour?
--En aucune façon puisque je n’aime pas cette fille.
--Alors pourquoi aimez-vous, justement, en elle, ce qu’il y a de plus
détestable?
--Mon Dieu, l’abbé, que vous êtes donc amateur d’absolu? lui répondis-je
en abaissant la glace du compartiment pour prendre l’air. Il y a des
choses qui comptent si peu! Vice de sa part, fantaisie de la mienne, je
ne vais pas chercher, moi, midi à quatorze heures. Je ne suis même pas
allé la chercher, elle! Entre quinze ou seize ans n’est-on pas tous à la
merci de la première venue? C’est, je le crois comme vous, le grand
défaut de nos éducations masculines: ce point de départ de notre vie
sensuelle peut être regrettable... En tous les cas, il suffit qu’elle ne
puisse jamais devenir ma femme, ce à quoi elle tend. Et ce ne sera
jamais... à moins que vous ne l’ordonniez, cher maître, pour ma
pénitence.
Et, toujours en riant, je jetai, par la portière, une grappe de fleurs
de jacinthe rose, épaisse et charnue comme la lèvre de ma cousine, une
fleur d’odeur entêtante qu’elle m’avait collée, sous mon pardessus, à
l’endroit même du cœur.
--Singulière créature que cette femme, murmura l’abbé, à qui mon geste
n’avait point échappé, joignant la sentimentalité d’une petite modiste
aux manœuvres abominables de la prostituée. Je la redoute de plus en
plus pour vous, Henri. Il ne fallait pas accepter cette fleur.
--Je l’ai acceptée par politesse, Armand. Je la jette... pour vous
l’offrir.
Il y eut un silence durant lequel nous aurions pu entendre nos deux âmes
battre des ailes!
Nous ne restâmes à Paris que le temps d’y faire quelques emplettes.
J’étais fou de vêtements de bonne coupe et de lingeries fines en
véritable gamin libéré des lisières provinciales. Armand qui avait, lui,
un goût très sûr au sujet de toutes ces choses, dirigeait mon choix.
Sous sa robe qui le gainait si étroitement et le faisait ressembler à
une statue, il portait les toiles canoniques, mais aimait, jusqu’à s’en
accuser humblement, les belles étoffes souples, et surtout les plus
méticuleux soins de toilette. «La propreté, disait-il, est la mère de la
pureté... les renoncements de saint Labre me révolteront toujours.» Avec
sa soutane il savait conserver la plus austère des élégances qui lui
allait comme une armure et rien, à mon avis, ne pouvait aller mieux à sa
beauté insexuée.
Il fut question, un instant, de poser l’habit monastique pour en mettre
un autre afin de ne pas se faire remarquer au théâtre, ce qui est
consenti par les rites, mais je choisis une pièce classique des
_Français_, pour simplifier le cérémonial tellement j’avais craint de le
voir changer de ligne à mes yeux et, qui savait, rompre le charme!
Nous écoutâmes, non sans dissimuler des bâillements nerveux, un drame
noir, inhumain, qui ne correspondait à rien de nos existences et je lui
fis remarquer qu’en me lisant lui-même, de sa voix sourde, le même drame
il m’avait profondément ému.
--Nous ne pouvons tirer d’émotion que de notre propre état d’âme et
c’est bon pour le vulgaire de succomber au factice, répondit-il.
--Mais, c’est ennuyeux, murmurai-je, ces gens-là s’ennuient eux-mêmes à
nous déclamer ça. Oh! Armand, que je m’ennuie? Si c’est ça les nobles
distractions parisiennes?...
Alors, l’abbé de Sembleuse imita Satan sur la montagne. Il risqua
franchement, très loyalement, la suprême tentation et, je dois le dire,
aussi franchement, il faut souligner la loyauté de son sacrifice, car,
déjà, c’en était un pour lui.
--Henri, me confia-t-il en sortant du théâtre, vous êtes libre de me
quitter ici. Nous avons emporté une suffisante fortune sur nous pour
vous permettre de boire à d’autres sources que celle de l’inspiration
classique. Paris ne vaut que par son luxe... inutile et ses maisons de
plaisir. Je suis bien obligé d’en convenir devant vous. Je suis chargé
de vous donner toutes les autorisations, au moins de la part de M. votre
père. Désirez-vous, puisque vous continuez à vous ennuyer, vous...
amuser?
J’eus, je ne sais pourquoi, envie de le frapper; puis je le regardai
bien en face, secoué d’une colère folle:
--C’est _toi_, m’écriai-je d’un ton véhément, me déchirant la gorge au
passage parce que, moi, je n’étais pas un acteur, qui me propose ça,
toi, le pur, toi le chaste, toi qui as failli perdre cette chasteté à
laquelle je ne tiens pas du tout... C’est toi, le prêtre, l’ami, le
frère et le maître, qui ose me proposer ça? Alors, ôte ce froc, viens
donc avec moi! Je ne suis jamais allé dans les maisons dont tu parles,
j’ai besoin d’un guide éclairé. Ah! c’est trop fort, Armand, tu vas trop
loin! Je connais, j’en suis persuadé, tous les mauvais lieux par les
frissons de ma cousine. Tu ne peux me vendre, toi, rien de mieux, mais
tu pourrais épargner cette honte à notre belle amitié? Armand, ce rôle
de mauvais ange ne te va pas du tout!
Il marcha plus vite, m’entraînant, dans la nuit, vers notre hôtel.
Quand nous fûmes rentrés, je m’aperçus qu’il avait les joues baignées de
larmes. Il voulut fermer la porte de communication entre nos deux
chambres, je lui serrai le poignet qu’il me retira vivement.
--Fâché? dis-je, un peu inquiet du résultat de ma scène.
Il cacha une seconde son visage dans ses très jolies mains longues et
blanches qui avaient, jadis, touché l’hostie.
--Je te supplie de ne pas me tutoyer! fit-il perdant la notion de notre
si bizarre situation de précepteur à élève.
--Au contraire! (Et je me mis à rire de bon cœur.) Qu’à partir de ce
soir et pour nous seuls, Armand, nous abolissions entre nous la dernière
des barrières de la sotte convention sociale. Nous nous dirons _tu_! (et
j’ajoutai, avec une effroyable malice) comme deux hommes qui furent des
compagnons de plaisir. Tant pis pour toi, vil entremetteur!
Il prit mes deux mains et les appliqua sur son visage à la place des
siennes.
--Henri, ce sera délicieux, seulement tu as tort. Je suis... responsable
de toi, je dois compte de ta conduite, bonne ou mauvaise, à tes parents.
N’oublie pas que mon ministère se double, en ce moment, de la mission
spéciale dont on m’a chargé. C’est moi-même qui l’ai demandé comme une
faveur. Je te voudrais un homme selon la morale courante, parce que tu
as très mal débuté dans la vie des sens. Tu pourras dévier de plus en
plus. Moi, mon expérience est moins grande que la tienne, Dieu merci,
mais si j’allais t’aider par mes idées sur l’absolu à devenir un
monstre, un anormal sous tous les rapports. Mes responsabilités
m’épouvantent.
Je l’attirai chez moi et je le fis asseoir sur mon lit.
--Il me plaît, dis-je, en appuyant mes mains moi-même sur sa bouche, de
te faire taire. Il me plaît d’aller voir en ta compagnie les belles
choses de l’art antique dont tu m’as tant parlé, là-bas, dans le jardin
de chez nous et dont je rêve comme d’un soudain transport au septième
ciel de toutes les nobles voluptés. Tu as fait de moi, en ces deux ans
de merveilleuse intimité, une espèce de monstre, en effet, ton
semblable, moins le détail féminin, alors pourquoi renier ton œuvre et
renverser ta statue? Sans toi, je continuerais à m’ennuyer bêtement.
Est-ce mon père, si rigidement sévère, est-ce ma mère, si
mystérieusement lointaine, qui auraient pu me donner la clé du trésor
intellectuel que tu m’as apportée? Nous allons nous diriger vers
l’Italie, mon cher Armand. Tu me proposes une course solitaire dans les
bas-fonds de la capitale, moi je te propose un voyage de noces! Oui,
simplement, le voyage de noces de deux enfants épris de la seule beauté.
Ce n’est pas de ma faute, hein? si la beauté est d’essence féminine! Et
ne sommes-nous pas les héros de la plus splendide des amitiés humaines,
Armand? Est-ce que cela ne vaut pas tous les amours et toutes les
passions?
Il pleurait à sanglots, dans mes mains réunies, le front courbé, prostré
tout entier devant moi, debout, qui le dominais, à présent, de toute la
supériorité d’un récent enthousiasme pour la pureté des intentions. Dans
cette banale chambre d’hôtel, nous les passagers de l’idéal, nous
allions aussi haut que l’humanité peut aller dans l’amour-passion sans
le vertige des sens et je ne me doutais même pas du précipice que je
côtoyais... Mais, lui, qui pleurait, semblant s’anéantir dans une sorte
de désespoir voluptueux, s’en doutait-il?...