j'aperçois enfin. C'est une barque, qui semble grandir en sortant des
flots...
«Un ordre encore...
«--Comment, nous abandonnons la chasse? regrette mistress Hurchisson.
«--Non, nous coupons la route à ces damnés animaux avant qu'ils soient
dans les eaux britanniques.
«Les coups de sifflets se succèdent qui parlent dans la nuit. Un cri
plus long... puis le sifflet pousse un hurlement continu. C'est le cri
de victoire.
«La route est coupée... Les trois canots forment un arc de cercle. La
proie ne peut échapper... On ralentit l'allure. Les canots dansent sur
les lames, la barque, une jonque chinoise à voile rectangulaire est là,
à un demi-mille de nous. Quelques ronflements du moteur et nous serons
sur elle.
«La lune a crevé sa ceinture de nuages, goguenarde et amusée, elle
contemple ce tableau... La jonque louvoie, elle ruse encore, essayant de
passer au travers des mailles du filet qui se resserre de plus en plus.
«On voit distinctement les matelots courant sur le pont. Tout à coup, le
_chief of police_ pousse un juron épouvantable. Un commandement a
retenti sur la barque, les hommes se groupent, soulèvent une caisse et
la jettent par-dessus bord; ils procèdent ainsi quatre fois...
«Je ne comprends pas... Le chef jure comme un démon. Je regarde ma
voisine, ses yeux sont luisants comme des lames, une lueur les allume.
La bouche est tirée, les narines sont contractées. Il y a de la louve
dans cette physionomie. Elle sent que je l'observe.
«La lady reparaît avec son sourire immuable, elle dit:
«--_Aoh! very exciting!_
*
* *
«C'est nous qui donnons les ordres, cette fois; an coup de sifflet bref,
un coup plus long, les trois canots virent, nous tournons le dos à la
jonque qui bientôt diminue, diminue et se perd dans l'Océan.
«--Je ne comprends pas...
«Alors, mistress Flossie Hurchisson m'explique, complaisante:
«--La chasse est finie.
«--La chasse?
«--Je vais vous dire, homme de peu d'entendement, les lois américaines
sont sévères qui prohibent l'entrée des Chinois sur le territoire de
l'Union.
«Aussi ces maudites bêtes usent-elles de ruse pour passer sur la
frontière. La plus facile, parce que la plus difficile à surveiller, est
la mer. C'est pourquoi par la mer, la contrebande est plus importante...
«--Mais alors...
«--Alors, les Chinois s'enferment dans des caisses et les matelots de
leur pays les déposent sur le sable, tout simplement.
«--Tout simplement!
«--A moins, continue la jolie Mme Hurchisson, avec un sourire ambigu, à
moins qu'on ne leur donne la chasse comme ce soir.
«--Alors les caisses par-dessus bord?
«--C'est pour ne pas être puni, la loi est dure, vous ai-je dit.
«--Mais dans les caisses?
«--Dans chaque caisse, il y avait un Chinois, cela n'a aucune
importance.
«Véritablement, c'était une belle chasse...»
XVII
DANS LE SILENCE DE LA NUIT
Je suis seul, ce soir, dans ma hutte, mes chiens reposent au dehors;
seul avec Tempest roulé en boule devant l'âtre qui flambe.
La journée a été rude et saine. Je me sens heureux, le corps lassé, le
cerveau libre.
Ouvrir un livre, à quoi bon? Le dernier journal a deux mois de date, et
puis qu'importent ces choses qui sont vieilles, il y a entre le monde et
moi des milliers de milles. Le camp le plus proche--où l'on vit de ma
vie--est à trois jours de marche, au sud-est.
Quelle ivresse d'être une chose anonyme perdue dans le grand Tout
immense!
La nuit polaire m'environne et je savoure la joie calme d'être seul.
La neige ne tombe plus molle sur la neige molle. Rien ne vibre, rien ne
vit que mes bêtes et moi.
Dans le ciel clair, il y a l'errance des étoiles qui parcourent leur
cycle immuable.
En face de moi, il n'y a rien que la nature dressant la virginité
redoutable et le hérissement de la Banquise. Ceux qui ont cherché la
Route sont passés plus à l'est. Garde, ô ma Terre, ton secret de la
curiosité des hommes!
Et cependant, ce sont les meilleurs qui sont venus à Toi, les cœurs
exaltés qui croyaient servir une idée et les cœurs farouches qui
suivaient par simple goût de l'aventure.
Ils s'étaient donnés à Toi et tu t'es donnée à eux, tu les as pris, dans
une étreinte irrésistible, sans voir que tu brisais leur vie.
Accomplissant le sourd travail de la destinée, tes glaces, qui tenaient
leur navire prisonnier, ont resserré leur emprise; le bois, le fer,
l'acier, elles ont tout tordu, tout brisé; elles ont effacé la preuve de
la hardiesse des hommes. Rien n'a subsisté que quelques êtres qui ont
erré des jours encore, puis la misère et le découragement, plus sûrement
que le froid et la faim, les ont couchés.
La neige a empli les paupières creuses, puis une autre neige encore a
nivelé le tout. Et le Grand Nord est rentré dans le silence blanc qui le
garde depuis les premiers âges du monde.
*
* *
Ce silence est descendu du Nord mystérieux. J'ai la paix du cœur, la
paix des sens, la paix du cerveau.
Seule la Bête vit en moi et, ce soir, la Bête est heureuse de sa
solitude dans le cœur immense de la forêt septentrionale.
Rien ne vibre. Rien ne vit que Moi. Quelle erreur! La vie poursuit sa
marche invisible. Tout vibre. Tout tressaille autour de moi.
Les mille bruits de la forêt, je les perçois: le craquement du bois sec
qui se détache et tombe, le frôlement des branches, les millions
d'aiguilles de pins s'entremêlent, des cônes tombent avec un bruit mou.
Comme dans la vision fantastique de Shakespeare, la forêt s'agite, elle
se meut, elle marche, elle vient, son ombre immense s'étend oblique sur
la terre blanche... les racines fouillent le sol pour y chercher les
couches primitives, la sève monte généreuse dans l'âme des arbres et les
arbres grandissent, grandissent pour atteindre les nues.
Et la chanson du vent est passée dans les branches, c'est une chanson
vieille comme le vieux monde, où l'éternel réprouvé se plaint de ne
s'être jamais reposé. Il implore ses amis les arbres, se suspend aux
rameaux, fait un bouquet de feuilles, qu'il jette bientôt, lassé, pour
aller mugir comme un orgue sous les hautes voûtes des séquoïas. Puis, il
ravale sa plainte aux humbles pousses, caresse les saxifrages et les
lichens, se cogne aux rochers pointus et va, plus loin, porter sa peine
et pleurer sa douleur.
Et les bêtes de la forêt s'éveillent une à une. Mon oreille reconnaît le
lynx aux yeux obliques, guettant, les jarrets repliés, sa proie. Seules,
ses oreilles droites écoutent...
Le chat-tigre trompe son attente en plantant ses griffes dans la branche
qui le soutient. Son museau se plisse et ses oreilles sont rabattues.
Les renards passent, fouineurs, la queue basse, les gris, les argentés,
les noirs, les rouges fauves, les blancs rosés; puis, voici les
aristocrates, les bleus et les blancs, qui vont du Labrador à la mer de
Baffin promenant leurs rares fourrures.
Ils ont le museau large et court, ils trottent sur leurs courtes pattes
et changent de pelage deux fois l'an. Blancs en hiver, ils deviennent
blond foncé avec des reflets violets en été.
Soudain, peureux, ils se tapissent... l'armée redoutable des loups
s'avance...
Les grands loups polaires au pelage souple, noir ou gris, qui vont
maigres et nerveux, les oreilles droites, la gueule ouverte essayant de
calmer l'atroce faim qui les mord aux entrailles... Ils s'arrêtent
parfois les yeux luisants, une patte en l'air, le mufle droit pour
prendre le vent... Sur un signal du chef, la troupe repart, avide,
empressée...
Grignotant l'écorce des arbres, je reconnais la dent du blaireau et du
skunk; la martre veut sa part, la martre au corps agile, fière de sa
peau dorée. Le blaireau paisible quitte la place, mais le skunk puant
reste, c'est dame Martre qui, dégoûtée, s'en va...
Un cri aigu. C'est l'hermine querelleuse qui se bat. Elle a surpris un
vison. Ses dents pointues s'enfoncent dans le cou de la pauvre bête...
Les petits yeux ronds se voilent, les pattes grêles se replient, la
queue s'agite, deux ou trois fois, un long tremblement court sur son
corps... le vison est mort. Quelques gouttelettes de sang souillent la
belle robe de l'hermine.
Ces frôlements, en bas, ce sont les rats musqués; en haut, ce sont les
petits-gris, aux courtes oreilles pointues, à la queue en panache.
Patak, patak, patak, pflout, pflout, pflout... voici les loups qui
reviennent menant leur ronde affamée.
Un aboi, la troupe s'arrête, haletante; dans le lointain un bruit monte,
qui va grandissant, on entend un cloq, cloq, cloq, cloq significatif...
Ce sont les grands orignals, qu'on nomme ici les cariboos. Les cariboos
dont la rotule se déboîte en marchant et produit le bruit sec que les
loups connaissent si bien. Si les cloq, cloq, cloq sont répétés, c'est
que le troupeau est nombreux, les loups alors s'abstiennent. Si non, la
chasse commence. Les cariboos fuient, les femelles et les enfants au
milieu, les mâles gardant les flancs et l'arrière. C'est dans la plaine
blanche une fuite éperdue... Les loups suivent, les mâchoires
claquantes. Désespérés, les mâles font tête... C'est une lutte épique,
les loups attaquent en demi-cercle; l'orignal se défend non avec ses
bois, mais avec son genou et ses pattes. Malheur au loup imprudent, il
roule la tête cassée sur la neige; mais, le plus souvent, les loups se
précipitent tous ensemble sur leur proie: le cariboo plie les jarrets et
tombe. Il est perdu. Mais sa mort paye la vie des autres qui fuient,
cependant que les loups se précipitent à la chaude curée...
Cette nuit, on n'entendra pas le brâmement de détresse, ce long cri
pitoyable qui de la plaine monte jusqu'à la forêt et fait frissonner les
bêtes apeurées. Les cariboos sont en nombre, ils passent avec leur galop
martelé, et sur la piste opposée, les loups poursuivent leur
insaisissable destin.
XVIII
LA DAMNATION
Las de chiquer, Gregory Land sort une courte pipe de terre, il la cure
avec précaution à l'aide d'une allumette, la tapote à petits coups secs
sur le bois de la table, puis il me réclame ma boîte de _mixture_.
--Vous avez un excellent tabac, _dear boy_, indice d'une conscience
honnête. Les mauvais bougres, comme moi, n'ont jamais de tabac et fument
celui des autres.
«Ne protestez pas, je me connais mieux que vous, je suppose. La
preuve--et Gregory prend une voix lugubre--j'ai refusé, moi qui vous
parle, une pincée de tabac à un homme qui allait mourir.
--Oh!
--Comme je vous le dis. C'était dans le _Saloon_ de Rupert-City; je me
chauffais, le dos au poêle, en regardant deux honorables gentlemen qui
jouaient. La partie était rude, l'enjeu important. L'un d'eux gagnait
avec une étonnante persistance. Il avait l'œil pétillant, et ce pli
gouailleur au coin de la lèvre qui semble de la pitié et n'est que de
l'insolence. Deux plis parallèles barraient le front de son partenaire
et, au bas de ses joues, deux autres plis mettaient sa bouche comme
entre parenthèses.
«Celui-ci prend le cornet d'un geste nerveux, jette les dés: quatre
rois. Son camarade saisit l'étui de cuir, place les cubes d'ivoire, un à
un, avec attention, comme quelqu'un qui a tout son temps.
«Il agite le cornet, paraît s'intéresser au bruit des dés prisonniers,
puis il s'arrête et s'adressant à moi, il me dit:
«--Vous n'auriez pas une pipée de tabac, _sir_...
«Il m'agaçait cet homme avec son air suffisant; bourru, je lui réponds:
«--Je suis au regret...
«--Ça ne fait rien, merci tout de même...
«Il secoue les dés qui tintent et se décide à les faire rouler sur la
table: quatre as...
«Il avait encore gagné. Mais au moment où il ramassait son gain, l'autre
lui envoya une balle dans le ventre.
«Il ne poussa pas un cri: un flot de sang envahit sa bouche, il se cassa
en deux comme un polichinelle et mourut.
«--C'était vraiment scandaleux, fit l'autre en empochant l'or qu'il
avait perdu et celui qu'il n'avait pu gagner...
«Puis, il sortit après avoir absorbé un double whisky.
«Vous voyez, _old_ Freddy, conclut Gregory de plus en plus lugubre, que
je suis une vieille bête sans cœur...
Il a bourré sa pipe. Je veux lui donner du feu. Il bougonne:
--Vous me croyez donc paralytique, je peux bouger, que diable!
S'aidant des deux mains, il se redresse, fait quelques pas; il saisit
avec les pincettes un charbon et allume sa pipe...
Heureux d'avoir réussi ce court voyage, il déclare:
--Je suis tout à fait bien. Demain je pourrai vous débarrasser...
C'est sa marotte. Je laisse dire... il se rassied, se cogne la jambe, ce
qui lui arrache un cri et le voilà qui se lamente... Mais, ça ne dure
pas avec lui.
--Assez, crie-t-il, avec une voix de commandement. Je n'ai plus mal...
--Freddy, mon ami, excusez-moi. Quand je vous dis que je suis une
vieille bête, j'ai mes raisons. C'est vérité pure... Il ne faut pas m'en
vouloir, je suis toujours passé dans la vie à côté du bonheur. J'aurais
pu, comme tant d'autres, ramasser des dollars et retourner chez moi, où
je serais devenu un Monsieur comme Monsieur-tout-le-monde. Cela aurait
été difficile, les premiers temps, mais je m'y serais fait. J'aurais eu
un chapeau melon, et des souliers à boutons, et peut-être aussi une
femme... Souvent, j'ai essayé, j'ai rogné sur mon tabac, sur mon whisky,
pour économiser... Une fois même, j'ai retenu mon passage à Skagway;
mais, au moment de m'embarquer, je n'ai pas pu, le vent soufflait de
l'est m'apportant l'odeur de la terre où nous sommes: j'ai pensé à mille
choses, à la neige, à mes chiens, à mes amis les arbres de la forêt, les
pins, les thuyas, les bouleaux, les mélèzes, aux noirs rochers de la
Passe, aux flots mugissants du Yukon, à la mer d'un blanc laiteux qu'on
aperçoit soudain du haut d'un col, à l'eau transparente des lacs formés
dans le cratère des volcans morts, à la pyramide aiguë du Saint-Elias
que les Indiens appellent «la grande montagne», à mes rivières, la
Tanana, portant les bois flottés, la Cooper, aux flots métalliques où
les saumons ne vivent pas.
«A cette heure, je vous le jure, j'aimais même la Toundras, ses pièges,
ses moustiques qui ne dorment jamais, ses maringouins et même ses
_kiss-flies_ qui se logent sous les ongles, sous les cils et rongent les
oreilles des chiens. Je regrettais mes soirées de solitude, et mes
soirées de ripailles en compagnie de joyeux garçons...
«J'aimais ma terre qui paye pour son printemps alors que les lichens
verts, jaunes, rouges, mettent des taches vives dans le paysage; et les
saxifrages, rouges aussi, mêlés aux touffes de fleurs blanches des
dryas, qui, hélas! ne vivent que quelques journées.
«Je l'aimais aussi pour son rude hiver... les froids noirs où le mercure
gèle dans le thermomètre, où le lit des fleuves est une piste dure; où
les loups rôdent inquiets, où le grand ours affamé descend du cercle
polaire. Mes courses du nord au sud, de l'est à l'ouest, de Chilkoot à
Kinging, de la Mackenzie aux bouches du Yukon, mes longues randonnées
avec mon _team_ de labradors et de huskies.
«J'avais la hantise du _trail_, du _trail_ qui se déroule à l'infini
offrant au regard les plus affolants mirages.
«Je n'ai pas pu partir, je suis resté...
«Quand on a subi une fois l'attirance du Grand Nord, c'est fini. La
terre nous prend, elle vous a, elle vous garde...
Et Gregory Land s'abîme dans une lointaine songerie.
Je respecte son silence, mais bientôt le postier reprend:
--Je vous ai parlé de Ruppert-City, tout à l'heure. Vous connaissez,
n'est-ce pas?
«Oui, Ruppert-City. Quelques douzaines de maisons en planches sur la
rive droite de la Dat-Keena, non loin de la Chilkoot pass, c'est cela
même...
«A l'époque du grand _rush_, ce fut un camp renommé. C'est là qu'on
trouvait de la paye!! Les premiers arrivants furent d'heureux garçons...
je parle de ceux qui ne s'étaient pas cassé les reins pendant la
traversée de la Passe.
«Mais ce qu'un coup de pioche apporte, un coup de dé l'emporte. Il y eut
de fameuses parties dans le _saloon_ de Ned Douglas!
«Car Ruppert-City, comme tout camp qui se respecte, avait son
_saloon_... et Ned Douglas, le tenancier, une brute aux massives
épaules, était peut-être le seul qui n'ayant pas de _placer_ avait
cependant la mine qui rapportait le plus...
«Je crois même que cette infâme brute aidait la chance et qu'il
dépouillait les garçons qui, ayant gagné, avaient le tort de boire plus
que de raison.
«Mais je ne suis pas dans la conscience de Ned Douglas, c'est affaire
entre lui et Notre Maître.
«Le succès appelle la concurrence. Un autre _saloon_ s'ouvrit où le
service était fait par des _girls_ assez faciles.
«Ned faillit en claquer d'apoplexie, surtout lorsqu'aux _bar-maids_, le
nouveau venu ajouta un piano pour faire danser...
«Heureusement pour Ned, son confrère fut trouvé, au petit jour, avec un
couteau proprement planté entre les deux épaules.
«Ceci est encore une affaire dont probablement Ned rendra compte lorsque
les temps seront révolus.
«La succession du malheureux ne tenta personne et Douglas hérita, du
fonds, des _girls_ et du piano.
«Dès lors, ce furent des séances épiques. La fièvre de l'or et de
l'alcool montait dans le plus effroyable charivari qui se puisse
concevoir...
«Cette brute épaisse de Ned avait peut-être l'âme poétique. Il installa,
un beau soir, un pianiste devant le piano, fait mémorable, car
jusqu'alors n'importe qui tapait n'importe quoi sur la boutique, pourvu
que cela fît du bruit le reste importait peu.
«Le pianiste vint. C'était un pauvre individu, un gringalet, pâle,
mince, frileux et souffreteux, avec un air de fille. Je vois toujours sa
face blanche où vivaient deux grands yeux profonds, brillant comme des
lampes.
«On l'accueillit avec des rires. Ned, en patron pratique, eut peur qu'on
lui abîmât son joujou. Comme il connaissait ses clients et savait qu'au
fond, c'étaient des cœurs généreux, il fit placer bien en vue, sur le
piano, une large pancarte qui portait cet avis:
_Vous êtes priés de ne pas tirer sur le pianiste, il fait ce qu'il
peut._
«La pancarte obtint un beau succès et le pianiste fut accepté. Il put
dès lors, du soir au matin, moudre des fox-trotts, des one-steps, des
two-steps, et des valses pour la plus grande joie des garçons et des
_dancing-girls_, mais surtout pour le plus grand bénéfice de Ned
Douglas, tenancier pratique, qui faisait payer aux danseurs un dollar
par danse.
«La vie quotidienne s'écoulait avec des heures de travail, de plaisir ou
de peine. Chacun prenait ce qui lui revenait, selon son lot.
«Sandrino,--ai-je dit que le pianiste était Florentin?--Sandrino faisait
son métier avec conscience, dans l'atmosphère lourde de fumée et
d'alcool. Il poussait même la complaisance jusqu'à éviter de tousser
pendant les danses.
«Mais à la mi-temps, il sortait et le monstre enchaîné dans sa poitrine
alors se déchaînait. Il toussait, il toussait à se déchirer les poumons.
Une mousse sanglante émergeait à la commissure des lèvres... puis il
rentrait, un peu plus pâle, le regard encore agrandi; il buvait un grand
verre de lait, ce qui lui valait les sempiternelles plaisanteries des
buveurs de whisky, puis il s'accroupissait devant sa boîte et en avant,
recommençait à moudre des airs sautillants et gais...
«Quelquefois, un mineur en goguette priait Sandrino de lui accompagner
un air de son pays, car tous ces aventuriers, qui affectaient d'être
d'aucune patrie, gardaient tous, au fond du cœur, le souci ou la hantise
du clocher natal.
«Et Sandrino accompagnait, avec bonne grâce, _Ireland must be Heaven_ ou
_When Irish eyes are smiling_ pour les Irlandais; chaque Yankee chantait
son état: _Carry me back to old Virginia_ ou _Back home in Tennessee_ ou
_My old Kentucky home_, puis nous vociférions en chœur:
Yip, i, yaddy i aye, i aye
Yip i yaddy, i aye, i aye,
I don't care what become of me
When I hear that sweet melody...
ou bien encore:
K, ka, k, Katy
Beautiful Katy
You're the only girl that I adore
When the m, m, m, moon shine
Over the cow-shed
I'll be waiting at the k k k kitchen door.
«C'était ensuite un Andalou qui chantait en dansant:
El hombre que se enamora
De una mujer del teatro
Es come aquel que tiene hambre
Y be dan bicarbonato.
«Et tous les mineurs de langue espagnole, de la vieille Europe ou des
pays du Sud-Amérique, accompagnaient, en battant des mains:
Con el garrotan
Con el garrotan
A la vera, vera, vera,
Vera, va...
«Latulipe, un Canadien français de la paroisse de Québec, grasseyait:
Auprès de ma blonde,
Qu'il fait bon, fait bon, fait bon,
Auprès de ma blonde,
Qu'il fait bon dormir.
«Et Sandrino, sans jamais se lasser, accompagnait ces rondes populaires
ou ces refrains saugrenus; ses mains délicates, d'une maigreur monacale,
ses mains couleur de l'ivoire, semblaient des oiseaux farouches qui
voletaient sur le clavier...
«Comment était-il venu s'échouer là, après quelles infortunes, après
quels avatars, ce fils de la terre ensoleillée s'était-il perdu sur la
terre polaire? Nul ne l'a su. Sandrino a gardé un secret que personne
n'a songé, du reste, à lui demander.
«Les _dancing-girls_ trouvaient à leur gré sa délicatesse devant la
brutalité coutumière des autres garçons. Il était toute politesse, son
anglais zézayant plaisait, surtout sa figure classique d'archange pour
mauvais lieux.
«Mais Sandrino avait l'air désabusé des choses amoureuses; il devait
porter au cœur une de ces blessures, sans cesse rouverte, dont on ne
revient pas...
«Rose, une blonde Luxembourgeoise, qui se disait Française pour plaire
aux hommes, l'amusait cependant. Elle lui avait proposé de joindre leur
vie, il avait répondu avec douceur: que deux détresses ne pouvaient pas
faire un bonheur.
«La fille n'avait pas insisté. Il lui savait gré pourtant d'avoir songé
à lui et lorsqu'il avait touché quelque pourboire, il lui achetait une
babiole ou un colifichet, un collier de verroterie, ou un fichu de
laine.
«Un soir de querelle entre mauvais drôles, Rose fut tuée d'une balle qui
ne lui était pas destinée. On emporta la fille; un peu de sciure de
bois, un coup de balai, les tables mises en ordre. Sandrino continua à
faire danser les clients dont les bottes martelaient le parquet où le
sang faisait une tache brune.
«Pendant le repos, l'Italien sortit. Une quinte le prit et le flot rouge
emplit sa bouche.
«C'est moi qui le trouvai, en sortant, gisant à terre et râlant... Il
n'en mourut pas. Mais il lui était désormais impossible de reprendre sa
place. Quelques camarades et moi, à qui «la paye» avait été généreuse,
nous lui fîmes tenir cent dollars afin qu'il pût se rapatrier.
«Il partit.
«Mais la Terre du Nord est une amante qu'on ne peut oublier; deux mois
après, Sandrino était de retour. Il était allé jusqu'à Vancouver, et au
moment de s'embarquer pour son pays, il avait tourné le dos au clair
soleil du Pacifique. Le premier cargo le ramenait à la terre des Brumes.
«Ned Douglas l'accueillit avec joie. Il reprit sa place devant sa boîte
à musique et nous, pauvres fous, de danser et de reprendre en chœur nos
stupides refrains.
«Sandrino était promis à la terre septentrionale. Les êtres sont ainsi
marqués par le Destin. Un soir, le _saloon_ de Rupert-City fut dans la
joie. Un camarade avait découvert une pépite qui pesait une livre deux
cents.
«Ces trouvailles-là, ça se fête, et ça se fête, parbleu, au cabaret.
Quelle noce! mon ami, je m'en souviendrai toute ma vie...»
L'évocation de la ripaille fait un instant briller les yeux de Gregory
Land, mais ses yeux se voilent bientôt et il répète sur un ton plus
assourdi:
--Oui, je m'en souviendrai toute ma vie...
«On a bu comme des bêtes, plus que des bêtes. La bête, lorsqu'elle a sa
suffisance, s'arrête; l'homme est le seul animal qui puisse manger sans
faim et boire plus loin que sa soif. L'intelligence, si intelligence
nous avions, avait sombré sous la griffe de notre maître, l'Alcool. Sûr,
nous étions ivres-morts.
--Tous?
--Tous. Les _dancing-girls_ et même Ned Douglas qui, pourtant, dans les
beuveries savait, et pour cause, conserver son sang-froid.
«Mais ce soir-là, il avait dû boire pour entraîner les autres et le
whisky avait eu raison de ses calculs de brute roublarde.
«Il était tombé assommé derrière son comptoir. Nous, sous les tables...