Ceci n'est pas du goût du postier.

--Garçon, vous m'agacez les dents.

--Je suis au regret.

--Si vous continuez, vous ne saurez pas la suite.

--Gregory, mon vieux camarade, vous n'avez pas plus envie de vous taire

que moi j'ai envie de traverser les pieds nus le lac Labarge.

--Dieu me damne si vous savez la fin!

Ma peau taillée, je m'installe à cropetons devant l'âtre qui crépite, je

sors mon aiguille et je couds.

Un silence...

Gregory gigote sur sa chaise. Sa jambe est encore en capilotade. Il

geint...

Je couds en mesure... Gregory, de ses doigts nerveux, joue une marche

sur la table.

Je l'accompagne en chantonnant.

Le postier grogne:

--Vous n'avez pas plus de cœur que l'ours polaire et encore cet animal a

l'instinct de la famille; ainsi, un jour...

Voilà mon Gregory lancé dans une autre aventure.

Je ne puis retenir mon rire.

Mais comme il remue sa jambe malade d'une façon inquiétante, j'ai peur

pour le pansement.

--Voyons, _old fellow_, je plaisante. Racontez-la, votre histoire.

--Vous n'en saurez pas un traître mot.

Je souris, j'enfile mon aiguille avec attention; à peine l'opération

terminée, il commence:

--Je vous la dirai tout de même, car elle peut vous servir d'exemple.

«Jack Nichols, je l'ai vu débarquer au camp de Cariboo. Il me plaisait,

ce garçon à lunettes. Il était timide comme une demoiselle et doux comme

un mouton. Le voyant, je m'étais dit: «En voilà un qui ne fera pas long

feu ici, si personne ne le garde.»

«J'avais la maladie à cette époque d'être philanthrope, une maladie qui

m'a passé heureusement!

«J'adopte mon garçon. Je le prends sous mon aile (ce qui est une façon

de parler), et le présente aux camarades; je le conduis moi-même devant

l'ingénieur du Gouvernement et je lui fais acheter une bonne place, vous

pouvez m'en croire.

«Le malheureux ne savait rien de rien. Mais il avait de la bonne

volonté.

«Je lui appris, tout d'abord, à reconnaître un terrain aurifère. Ça

n'était pas facile. Il se perdait dans mes explications, Dieu m'a doué

d'une belle patience...

Je souris à nouveau.

L'homme patient se fâche.

--Tout doux, ami Gregory, j'écoute votre cours d'histoire naturelle.

--Vous en avez bien besoin, vous n'êtes qu'un apprenti.

Je ne sourcille pas.

Gregory s'étonne et répète:

--J'ai dit que vous n'étiez qu'un apprenti.

Avec un flegme tout britannique, je réponds:

--Je suis...

--Oui, Jack ne savait pas discerner un filon de quartz, je lui enseignai

cette chose; je lui montrai le filon coupant les roches métamorphiques

qui sont, comme vous le savez, ou plutôt comme vous ne le savez pas, le

plus souvent des schistes argileux...

Je poursuis, du ton d'un écolier récitant sa leçon:

--... Des schistes argileux, talqueux, chloriteux, de couleur verdâtre

ou grisâtre; parfois aussi on le rencontre dans des roches porphyriques,

des gneiss, rarement des granites...

Je prends la respiration. Gregory m'arrête du geste, cligne de l'œil et

dit:

--_All right!_

Puis un peu présomptueusement, il ajoute:

--J'ai fait de vous un bon élève.

«Jack ne pouvait concevoir que, dans ce conglomérat quartzeux qui lui

sert de gangue, il pût y avoir de l'or.

De l'or... Le soleil de nos vieilles barbes d'alchimistes! De l'or! La

possibilité de satisfaire son désir, de l'or! Le prestige, la puissance,

de... Quelles fâcheuses bêtes que les hommes!

«Celui dont je parle, véritablement, découvrait le monde. Il avait des

innocences d'enfant. Il fallait voir sa joie lorsqu'au fond de la _pan_

où il lavait les sables, il vit, pour la première fois, des petits

grains luisants... Il fut tellement satisfait qu'il pleura.

«Il resta des heures à contempler sa «paye», les yeux fixes, les mains

trembleuses; on aurait dit qu'il voyait quelque chose, comme dans un

miroir.

«Je lui ai aidé à construire son premier _sluice-box_, son premier canal

incliné, le long d'une centaine de pieds.

«Je lui expliquai pourquoi il fallait garnir le fond de saillies en bois

et de cavités et pourquoi dans les cavités on mettait du mercure.

«Il ignorait, le cher garçon, que l'or a la propriété de s'unir au

mercure et qu'ainsi il était plus facile de le débarrasser du sable

granulaire.

«Du courage? Il en avait, malgré son air chétif, et jetait vaillamment

dans le haut de «la boîte» la matière.

«Il maniait la pelle avec ardeur. Parfois il s'arrêtait. Je surprenais

alors la même fixité dans ses yeux. Il semblait toujours regarder, plus

loin, dans la vie... Il soupirait, crachait dans ses mains et reprenait

l'outil.

«Il avait une force de résistance étonnante. Il lavait parfois 18 tonnes

de sable dans une journée!

«L'eau qui coulait dans le _sluice-box_ semblait soutenir son courage.

Parfois il s'arrêtait et s'amusait à plonger sa main dans l'eau qui

coulait, sans arrêt, entre ses doigts, rapide et insaisissable.

«J'avais dit: «Avant trois mois, en voilà un qui aura replié bagage et

qui prendra le chemin de Dawson sans espoir de retour.»

«Les mois passèrent. L'homme tint. Je partis. Après une longue tournée,

je le retrouvai, toujours ardent à la besogne, ouvrant comme un

mercenaire. Avec cela sérieux comme un ministre, jamais au cabaret,

jamais une bonne goulée de whisky qui assomme, jamais une carte entre

les doigts.

«Il avait pris goût au métier. La joie qu'il avait en lavant sa «paye»,

il la retrouvait en regardant ses appareils d'amalgamation qui

tournaient en cadence; il surveillait avec amour son _rocker_, suspendu

comme un berceau d'enfant, recouvert d'une toile grillagée avec, au

fond, un tapis de toile grossière.

«Le sable aurifère déposé sur la grille, sous la double influence de la

rotation et de l'eau, cédait ses parties les moins grossières qui se

tamisaient, peu à peu, pour ne laisser--l'or étant 18 fois plus lourd

que l'eau--que les pépites sur la toile.

«Avec quelle ivresse, il recueillait sa «paye», qu'il serrait ensuite

dans des petits sacs de cuir!

«Un jour, je l'ai surpris écoutant, comme une musique divine,

l'effroyable tumulte du moulin à broyer; les concasseurs à mâchoires

mangeaient le quartz comme des bêtes goulues, le minerai disparaissait

comme devaient autrefois disparaître les proies offertes à Baal ou à

Moloch.

«Les distributeurs amenaient la matière, les cinq pilons fonctionnaient,

alternativement, soulevés par une lame en fonte dont l'arbre était

supporté par un bâti en bois.

«Les pilons retombaient, en tournant sur eux-mêmes, broyant le minerai.

«Je jure que ce bruit d'enfer était doux à l'âme de cet homme.

«La convoitise la plus basse se lisait ouvertement sur son visage. Cet

homme frêle, myope et doux, avait une face de démon lorsqu'il raclait,

avec des frottoirs en caoutchouc, la surface des lames de cuivre qui

avaient retenu l'or...

«L'or... l'or... l'or...

«C'était la seule chanson que lui chantait la machine à fabriquer les

dollars.

Gregory prend un temps, puis il émet:

--Jack Nichols me répugne, c'est un avare sordide.

Et pour prouver son dégoût, par-dessus ma tête, le postier crache dans

le feu.

*

* *

--C'est là toute votre histoire?

Gregory me regarde, interloqué...

--Eh bien! il me semble...

--Il me semble, ô psychologue, ô contempteur des humains, ô ceci, ô

cela, il me semble que vous êtes une stupide bête.

--Vous dites?

--Je dis qu'avec toute votre philosophie vous n'êtes qu'un imbécile.

«Laissez donc votre jambe tranquille, vous remuez comme un diable et

toute la nuit vous geindrez comme une femmelette.

Jamais je n'ai rudoyé aussi brutalement mon ami. Il en reste médusé et

se contente d'interjecter lorsqu'il peut placer un mot:

--Ah! bien! ah! bien...

--Ah! bien, j'ai dit que vous étiez un mauvais psychologue et je le

prouve. Et votre histoire, c'est moi qui la terminerai.

--Jack Nichols?

--Oui, Jack Nichols, je l'ai connu; nous avons été voisins, placer

contre placer, sur la Tanana, et si cela peut vous être agréable, féroce

postier, je lui ai fermé les yeux à ce garçon, et s'il y a une justice

quelque part, dans un paradis, Jack Nichols a sa place auprès de ceux

qui ont souffert le supplice de la vie.

«Il a eu une agonie atroce, un accident banal, un bloc lui avait écrasé

les deux jambes... et cette agonie n'était rien à côté de celle qu'il a

subie des mois et des mois sous le cercle polaire.

«La fièvre le tenait. Son esprit battait la campagne et j'ai su... J'ai

su la vie d'abnégation et de courage de cet être, qui était né pour une

vie paisible, dans la quiétude d'un cabinet de travail, parmi l'ombre

amicale des livres qui sont chers et des bibelots rares qu'on a su

assembler avec un soin jaloux...

«Mais une femme passe qui bouleverse tout, sa jupe en coup de vent

renverse les plus beaux projets... La vie est mesquine, quotidienne, les

gazettes rapportent les succès mirifiques des coureurs d'aventures.

«L'or, donneur de fortune, est là, il n'y a qu'à se donner la peine de

le prendre. Mais pour le prendre, faut-il encore l'aller chercher.

«La jolie poupée à cervelle étroite veut être aussi belle, aussi

attifée, que ses amies... Quoi, elle va traîner sa misérable existence

en attendant quoi? Dans vingt ans, un succès problématique?

Les querelles éclatent qui gâchent le bel amour.

«Vous n'êtes qu'une poule peureuse.

«Vous n'êtes qu'un loir paresseux.

«Vous avez un cœur de lièvre.

«Enfin, un soir, l'ultimatum: la poupée va partir essayer sa grâce...

Perdue pour perdue, ne vaut-il pas mieux lui montrer qu'on est un homme?

«Au matin, sans plus raisonner, il part, lisant dans les yeux de

porcelaine un peu d'amour et beaucoup de joie.

«Et Jack Nichols débarque, vous le rencontrez, vous l'aidez. Il m'a

souvent dit combien il vous était reconnaissant et combien il souffrait

de votre éloignement...

«L'apprenti chercheur d'or, fixait «dans la vie» disiez-vous, par Dieu!

oui; lorsque vous le voyez, penché sur la _pan_, ce ne sont pas les

pépites qu'il contemple, mais l'image de la poupée chère qui apparaît

souriante, et les paillettes de l'or animent un regard lointain.

«Il reste accoudé sur sa pelle, les nerfs tordus par la fatigue, il est

las à tomber; là-bas, par delà les collines et les milles de neige, dans

la grande cité, il y a une poupée fragile qui attend le bonheur; ce

bonheur, lui seul peut le donner à force de labeur et de peine... Houp

là, on crache dans ses mains et l'on remet en marche la machine à

fabriquer les dollars.

«Ce ne sont pas vos concasseurs aveugles, vos appareils anonymes qui à

force d'ingéniosité arrachent à la terre «l'or, dieu souverain». La

machine à fabriquer les dollars, c'est lui, l'être chétif qui, sous un

climat effroyable, travaille, travaille, pour que là-bas la poupée soit

rieuse et que des fanfreluches neuves lui servent à mettre en valeur sa

beauté...

«Et le sacrifice est vain.

«L'or qu'on arrache à la terre est plus pénible à trouver que l'or qui

roule dans la grande ville.

«Vous n'avez pas vu le visage de «votre avare» lorsque vous êtes passé

trois fois au camp et que, pas une fois, dans votre sac de cuir, vous

n'avez eu pour lui la lettre coutumière... L'enveloppe bleue où se

lisait en grandes lettres endiablées le nom de Jack Nichols...

«Finies, les lettres! Il n'en recevait plus! Mais l'espérance illuminait

son cœur d'amant; après un désespoir farouche, il se reprenait. «La

machine à fabriquer les dollars» se remettait à œuvrer d'un mouvement

continu, avec cette obstination, cet entêtement qui est la force des

faibles.

«Il est mort tandis que l'aurore boréale enchantait la nuit polaire. Il

est mort doucement, les yeux grands ouverts sur son rêve, avec un nom de

femme sur les lèvres.

Gregory dit simplement:

--Vous avez raison, ami, décidément, je suis une stupide bête.

XV

UNE FAMEUSE PÊCHE

La journée finie on vient au Saloon, où dans le tumulte des cris, la

fumée des pipes, le son criard des phonographes et la plainte des

accordéons, on laisse aller sa pensée vers des choses lointaines.

On boit pour soutenir son corps brisé. On boit pour oublier les

tristesses anciennes, on boit surtout pour boire.

Les deux coudes sur le comptoir, une paille entre les lèvres, je bois.

Une voix m'interpelle:

«--Eh bien! cher garçon, votre pêche?

«--Ma pêche, dites ma chasse.

«--Votre chasse! Je suis véritablement étonné. Ne vous ai-je pas vu

partir flanqué de tout un attirail. Vous alliez, m'aviez-vous assuré,

pêcher la truite dans les torrents des Rokies.

«--Pêcher la truite, certainement, et nous avons ramené le corps d'un

magnifique grizzli.

«--Un grizzli?

«--Oui, une superbe bête, deux mètres quarante pour vous donner des

précisions.

«--C'est une drôle d'histoire. _Waiter_, deux whiskies.

«--La chose est toute simple. Voici:

«Nous étions partis, Lewis W. Gould et moi, pour pêcher la truite--la

belle truite saumonnée--nous avions amorcé nos lignes lorsqu'un trappeur

est descendu, courant: «J'ai relevé, dit-il, les traces d'un grizzli,

dans la montagne, à deux milles d'ici. Si vous voulez le tuer, je ne

m'en charge pas seul.»

«--Avec nos cannes à pêche, ce serait drôle de tuer un grizzli, répond

froidement Lewis W. Gould.

«--Qu'à cela ne tienne, j'ai deux Winchester à vous offrir.

«Mon camarade se tourne vers moi:

«--Cela vous plairait, _dear_, d'être venu pour la pêche et de chasser

l'ours.

«--_All right!_

«--Bon.

«Méthodique, Lewis W. Gould replie les engins et s'adressant au

trappeur, déclare:

«--On vous suit.

«Par une piste en lacet, nous escaladons la montagne, tout étonnés de

nous retrouver, après un mille et demi de marche, devant l'endroit que

nous avions quitté, mais à 300 pieds plus haut.

«La hutte--une hutte de rondins de pins--faite selon les bons principes,

les fissures bouchées avec de la terre glaise. Les Winchester sont en

bon état. Lewis W. Gould les examine avec attention. L'examen est

satisfaisant, car il émet simplement:

«--En route!

«Nous suivons un chemin étroit, bordé de pins gigantesques, mais je n'ai

pas le temps de m'émouvoir à l'aspect «des plus vieilles choses vivantes

de la terre», comme disent les Yankees, notre guide nous montre déjà des

traces indiscutables.

«Pour être vrai, je dois avouer que je trouvais le sentier pareil aux

autres sentiers. Ce n'est pas évidemment l'opinion de Lewis W. Gould qui

hoche la tête et prononce:

«--C'est une importante bête!

«Je ne devais pas tarder à savoir combien importante elle était.

«Les arbres cessaient, les rocs amoncelés faisaient une gorge peu large,

en bas on entendait le mugissement du torrent étranglé dans la passe

trop étroite.

«La gorge passée, la végétation reprenait et à cinquante pas, devant

nous, nous vîmes un des plus beaux ours que jamais les Rokies Mountains

abritèrent.

«Il fut, certes, plus surpris que nous. Mais il continua d'avancer en

balançant sa tête énorme, à droite et à gauche avec une régularité de

métronome.

«--Vous le tirez, cher?

«L'invitation m'est adressée.

«J'ajuste. Je fais feu et... je rate la bête--qui, cependant,

souvenez-vous-en, était d'importance--Lewis W. Gould eut un sourire de

pitié. Il lâcha deux coups et la bête croula sans un cri; elle ouvrit

seulement ses griffes en éventail qu'elle replia presque aussitôt,

arrachant d'une seule étreinte un sapin de trois ans.

«Vous pourrez voir, chez moi, sa peau, qui est fort belle, les poils

sont longs, pas abîmés du tout, la bête était adulte.

«--C'est en effet, une fameuse «pêche», apprécie mon compagnon en jetant

d'un trait, dans le fond de son gosier, le contenu de son verre de

whisky.

XVI

UNE BELLE CHASSE

Ce soir, c'est moi qui parle.

Gregory est d'humeur bourrue et pour cause: le tabac manque...

Il tette sa pipe vide pour tromper sa fringale et se créer une illusion.

Je fais:

--Vous connaissez Seattle?

Le postier lève les épaules.

--Evidemment!

Je poursuis, plus pour moi-même que pour lui, pour bercer mon ennui, je

me souviens à voix haute.

*

* *

--L'arrière-boutique d'un bar, à Seattle, dans l'Etat de Washington, où

malgré les prohibitions, on boit toute la gamme des alcools, depuis le

gin d'Ecosse jusqu'à la grappa d'Italie, en passant par le cognac de

France. La salle est pleine de joyeux garçons, marins arrivant des mers

du Pacifique, caboteurs venus d'Europe et remontant jusqu'à Vancouver,

après avoir suivi la côte, passé le détroit de Magellan.

«On parle toutes les langues ou plutôt l'argot de toutes les langues. Le

_slang_ domine, depuis les appellations gutturales des Chiliens au teint

olivâtre, jusqu'au zézaiement des Chinois, aux yeux bridés, aux visages

ridés comme des pattes de poule.

«Les Malais mâchent du bétel, les Yankees de la gomme. Deux marins,

basque et marseillais, fument la cigarette, le premier silencieux et

grave, le second par bouffées saccadées et hâtives.

«Il y a des matelots de la marine fédérale, pantalons à pattes

d'éléphants et béret en galette.

«Tous ont le cou libre, nerveux, musclé, avec une ligne de peau plus

mate lorsque le cou se soulève.

«Des mineurs descendus du Klondike jouent au faro et selon la coutume

pèsent leur mise--de la poudre d'or--dans des balances minuscules.

«Harry Flink, le garçon britannique, en veste blanche, impeccable, verse

à boire d'un mouvement brusque. Un jeune garçon de quinze ans--un

Italien aux yeux de femme--manie avec force la machine à fabriquer les

cocktails.

«Le mouvement est continu. Des garçons entrent, boivent, payent et

sortent, d'autres arrivent qui font de même. Ici, on ne vient pas au bar

pour causer, on vient uniquement pour boire... Toute chose doit servir à

ce pourquoi elle est destinée. Un bar, c'est pour boire, donc on boit.

«Un gars de l'Est fredonne: _All the nice girls love the sailors_,

commande un whisky, jette deux «nickels» sur le bois du comptoir; la

machine enregistreuse tinte, le tiroir n'est pas refermé qu'il est déjà

dehors, son refrain se perd dans la rue.

«--_Hello, boy!_

«Une rude tape s'abat sur mon épaule. C'est mon ami Lewis W. Gould. J'ai

reconnu sa manière.

«--... _Are you?_ mâchonne-t-il entre ses dents et, sans attendre ma

réponse, il ajoute: «Moi, je suis véritablement confortable.»

«En effet, j'ai rarement vu un garçon tenant mieux le whisky. Pour

prouver sa «confortabilité», il jette au garçon: «Un whisky pour moi» et

avec une moue de pitié il poursuit: «Un verre de bière... pour

Monsieur.»

«--_For your love._

«--_The same to you._

«Il élève le verre à la hauteur de son œil et d'un trait vide

l'alcool...

«Il pousse un ah! satisfait et, les coudes sur le comptoir, il me dit:

«--Etes-vous revenu de votre chasse au grizzli?

«--Ma foi, oui.

«--Voulez-vous être en chasse cette nuit?

«--Cette nuit?

«--Probable, si vous dites oui, nous sortons et nous embarquons.

«--Nous embarquons. On va donc chasser le phoque?

«--Non, répond Lewis W. Gould flegmatique, non pas le phoque: le

Chinois.

«--Hein! vous dites?

«--Je dis bien: le Chinois.

«--Une bête que vous appelez ainsi?

«--Non, non, je m'exprime correctement, pas une bête chinoise, une bête

de Chinois... C'est la même chose, achève-t-il dans un gros rire.

«Son rire me gêne et m'intrigue à la fois. J'ai tellement vu de choses

bizarres dans cette bizarre Amérique. Je ne sais si je dois prendre au

sérieux la proposition de mon camarade.

«Mais, imperturbable, il conclut:

«--C'est une chose vraiment excitante.

«Du moment que c'est _exciting_, c'est le fin du fin pour un Américain.

«--Vous venez?

«J'hésite. Mais Lewis W. Gould ajoute:

«--Mistress Flossie Hurchisson en sera...

«--Oh! alors, du moment que mistress Hurchisson en est. _All right!_

J'accepte.

«--Hé! là, camarade, pas si vite. Comme vous êtes bien Français. Vous ne

voulez pas et puis, quand vous voulez, vous voulez tout de suite.

«--Garçon... un whisky pour moi.

«J'ajoute, ironique:

«--Et un verre de bière pour moi...

«--Non, rectifie Lewis W. Gould... un whisky pour vous aussi. La nuit

sera rude. Whisky, très bon contre la brume maritime...

«Les whiskies absorbés, nous sortons. La nuit est claire, les hauts

_buildings_ silencieux silhouettent leurs masses énormes... Les

lampadaires à huit globes jettent des nappes lumineuses dans la rue où

seuls des groupes de matelots s'attardent...

«Le Totem Pole se dresse hiératique au milieu de Pionner-Square...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Les pontons... le wharf... Les trois canots automobiles qui, sur leur

coque, portent en lettres capitales brunes POLICE, sont allongés comme

des bêtes endormies.

«--Mistress Flossie Hurchisson?

«--Me voici, jette une voix claire.

«--_Well!_

«Le chef de police, qui est le manager de l'expédition, après les

salutations d'usage, nous prie d'embarquer.

«Mon ami Lewis W. Gould monte dans l'embarcation du sous-chef. Mistress

Hurchisson et moi avec le chef.

«Diable! on n'est pas trop «confortable», pour employer l'expression de

Lewis... ces sacrés canots automobiles ont une lunette peu large; enfin,

on se case, mistress Flossie tout près de moi...

«Elle est «confortable», mistress Flossie, aussi ai-je le côté droit un

peu trop serré contre le bastingage... mais auprès d'une jolie femme...

«Le chef, un grand homme glabre, lève le bras gauche et l'abat, c'est le

signal... Les bêtes endormies se réveillent... les moteurs ronronnent...

nous sommes en route.

«--Je vous souhaite bonne chance, lance la voix de Lewis W. Gould, dont

le canot prend la tête.

«--Merci, répond mistress Flossie, qui s'emmitoufle dans une vaste

couverture faite de peaux de renards assemblées...

«Nous passons à ras d'eau auprès des steamers gigantesques.

«La lune déchire un voile de nuage et risque un œil... Son reflet danse

sur les vagues.

«--Damnée lune, jure le _chief of police_.

«Moi, je la trouve divine cette lune blonde qui met en valeur la nuque

plus blonde de ma voisine; assis, en retrait, je regarde ce profil de

femme, cette nuque grasse où se jouent des frisons légers... Elle a dû

comprendre que je la regardais, car elle se retourne brusquement, elle

me sourit. Et ce sourire échancrant largement la bouche me montre une

rangée de dents solides... Je lui trouve le sourire un peu «fauve» à la

jolie mistress Flossie Hurchisson.

* * * * *

«Nous avons franchi l'avant-port, l'œil du phare nous poursuit. Nous

voici remontant le large estuaire que forme le détroit de Juan de Fuca.

«Laissant à notre droite l'île de Vancouver, nous louvoyons, en vue des

feux de Victoria, mais en évitant de pénétrer dans les eaux anglaises.

«La Colombie Britannique est là, n'oublions pas que nous sommes, nous,

pour l'instant, police américaine...

«Nous sommes à ce qu'il paraît en chasse, cela doit être vrai, car je

lis sur le visage du chef de la police toutes les déceptions du chasseur

qu'étreint l'angoisse de rentrer bredouille.

«Les _Dam_ se succèdent dans sa bouche...

«_Dam_, c'est ce sacré gibier qui ne veut pas se laisser tuer ou tout au

moins se laisser prendre.

«Une interrogation de mistress Flossie fait éclater la déconvenue de

notre manager.

«--Vous ne trouvez rien, cher? Mon Dieu, que c'est peu intéressant!

«Il répond avec une rudesse toute américaine:

«--Hé, madame, croyez-vous que ce soit une sinécure... mes

renseignements sont exacts pourtant... mais allez donc vous rendre

compte avec un ciel pareil, et ce moteur qui fait un bruit de tous les

diables. Je suis sûr qu'on nous entend à 10 milles d'ici...

«Nous tournons en rond depuis deux grandes heures. Les autres canots

sont invisibles, perdus, là-bas, dans l'immensité.

«Moins abrités par la côte, nous sommes pris de biais par un vent nord,

nord-est, qui nous poussant vers la mer accélère notre vitesse.

«--Il ne fait pas chaud, murmure avec une moue notre jolie compagne qui

s'emmaillote complètement dans ses peaux de renards.

«Soudain, trois coups de sifflets brefs, aigus, stridents, déchirent

l'air.

«Le signal!

«L'animal est en vue. Un coup plus prolongé nous avertit que nous devons

surveiller sur notre gauche...

«Un commandement du chef. Le canot, docile, vire, et prend de la

vitesse.

«Mistress Flossie Hurchisson pousse un ah! curieux, elle rejette les

couvertures, son cou se tend.

«--Plus vite, plus vite, ordonne le _chief of police_ debout, les yeux

guetteurs.

«--Ah! là-bas, je vois...

«J'écarquille les yeux, en vain.

«Deux coups brefs, un coup espacé:

«--Changez de direction, coupez la route.

«Deux ordres exécutés avec une ponctualité militaire.

Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska · 第 8 / 10 段