«Combien de temps dura notre ivresse? Je ne sais; je me souviens,

nettement, m'être réveillé me croyant dans un nouveau rêve. Mon corps

brisé ne bougeait pas. Il m'eût été pénible de remuer un doigt. Mais mon

cerveau avait repris sa faculté de réception. Une musique, douce et

grave, me berçait et mon âme s'éveillait dans la réalité bien plus belle

que le songe.

«Sandrino était à son piano. Il jouait. Ses mains, qui frappaient en

cadence les fox-trotts et les refrains pleurards, ses mains plus

blanches, plus diaphanes que jamais, animaient l'instrument qui vibrait

et vivait. Je n'aurais jamais cru qu'on pût ainsi extérioriser son âme.

«Sandrino jouait la _Damnation de Faust_. C'était une reprise sur

lui-même, une revanche de sa volonté d'artiste bafoué.

«L'harmonie montait comme un triomphe, purifiant les mauvais instincts,

les bas désirs, les louches compromissions.

«Sandrino sortait de la fange où on l'avait ravalé et il s'élevait beau

comme un Dieu.

«La pensée musicale de Berlioz se développait, rude, heurtée, violente

avec le chœur des étudiants et des soldats pour devenir aérienne avec le

ballet des Sylphes. L'idée mélodique s'affirmait, pure comme une eau de

source, sans une mièvrerie, et l'évocation à la nature montait, hommage

de la créature au créateur, avec un élan spontané, une richesse de

timbres admirable, unique.

«Ce fut, après l'ouragan déchaîné, la course à l'abîme, de la joie et de

douleur; dans sa riche splendeur, le paysage symphonique se déroulait

montrant toutes les promiscuités, toutes les hypocrisies de l'âme

humaine, les colères et les désespoirs, la pitié, la souffrance, les

espoirs méconnus, tout passait, dans une rafale, avec le galop du

coursier farouche qui emportait l'homme, cet éternel damné.

«Le rire de Satan couvrait les appels et les cris, et la course passait

fantastique.

«Sortis de leur ivresse puante, les joueurs et les filles s'étaient

dressés comme dans un sommeil hypnotique et tous, nous étions là,

debout, en demi-cercle écoutant, écoutant, écoutant. Les figures les

plus basses, les physionomies les plus crapuleuses auxquelles la vie

avait donné les masques les plus durs, se détendaient; la joie

intérieure, que tout être porte, sans le savoir, dans le fond de son

âme, montait comme pour une transfiguration, éclairant d'un rayon plus

qu'humain la face des hommes.

«Oui, les visages les plus flétris où le vice avait mis sa griffe et son

stigmate, je vous le jure, ces visages étaient beaux, pareils à ceux des

prédestinés, qui, aux premiers siècles de croyance, dans leur extase,

croyaient voir Dieu.

«Et pour donner plus de vraisemblance encore à ce tableau, dans une

rupture d'équilibre, avec ce don inouï du contraste, qui fait le génie

de Berlioz, Sandrino interprétait maintenant le _Chœur des Anges_, où

tout le mysticisme de la foi est enclos.

«Tous ces hommes, toutes ces femmes avaient oublié Dieu depuis de longs

jours déjà.

«Cette damnation était à leur image, cette course à l'abîme était la

course chimérique de l'or, gardien de la cité, pourvoyeur de plaisir,

donneur de considération, dispensateur de renommée... et la mort

passait, emportant la vie en croupe.

«Les illettrés et les mécréants comprenaient obscurément cette chose,

des larmes délayaient le fard des filles, les hommes avaient un pli rude

au front.

«La dernière note les délivra de leur angoisse.

«La dernière note. L'âme du piano chante encore et vibre dans la

prolongation du son. Les mains restent, inertes, sur le clavier.

«Ayant accompli sa mission, ayant purifié sa vie, Sandrino courba la

tête comme pour accepter son Destin. Puis, il mourut.»

XIX

MON CHIEN TEMPEST ET MOI

--Quand vous contempleriez jusqu'à demain votre thermomètre, vous ne le

feriez pas monter d'un dixième, vous voyez bien qu'il est gelé à bloc.

C'est Gregory Land qui m'apostrophe véhémentement.

Je réponds, vexé:

--Je sais; le mercure gèle à 40 virgule 12.

J'ai dit: virgule, douze, ce qui provoque le bruit de crécelle rouillée

qui est la façon de rire de mon ami, le coureur des bois. Quand son

accès d'hilarité est fini, il avale deux gorgées d'une mixture où le gin

entre pour une part, le whisky pour l'autre.

Sans se déranger, il tend la main et décroche du mur son thermomètre. Il

l'examine avec soin et émet un long sifflement. Je me retourne.

Gregory Land explique:

--Pour un sacré froid, c'est un sacré froid; savez-vous, Freddy, cher

garçon, que nous avons présentement 48 et que nous atteindrons au petit

jour 50?

Sous zéro, fichtre, c'est, en effet, une belle température. Mais, encore

bourru, je réplique:

--Votre thermomètre à pur alcool bat la berloque.

--_What do you say?_

--Je dis, bat la berloque.

Et pour lui faire comprendre l'expression française, de l'index je toque

mon front.

Cette mimique expressive est saisie immédiatement par le postier qui me

lance un répertoire d'injures des mieux choisies.

Gregory a cette spécialité de pouvoir jurer dans une quarantaine de

langues ou d'idiomes qu'il a ramassés au cours de ses pérégrinations de

la British Columbia aux North-West Territories.

Je laisse passer le flot. Après, j'essaye de convaincre mon hôte, à

l'aide des données les plus scientifiques, que passé 50 degrés les

thermomètres à pur alcool perdent toutes précisions. Devant mes phrases

empruntées aux manuels dernière école, Gregory ne dit plus mot; il

hausse les épaules, signe d'un profond mépris pour toutes sciences

exactes, et chique, preuve irréfutable que ma conversation ne

l'intéresse plus.

Cinquante degrés sous zéro, c'est une affaire. J'ouvre la porte et je

sors. J'ai simplement relevé le col en wolverine de ma veste de peau.

Cinquante degrés, pas possible! L'air est pur. Rien ne trouble l'immense

silence de la nuit polaire. La silhouette des sapins se découpe, nette,

comme au ciseau. Seule, la terre est dure sous le pied. Et cela est une

constatation qui ne trompe pas.

Je rentre au bout d'un moment et je dis:

--Vous aviez raison, nous aurons cinquante.

Gregory Land bougonne quelque chose comme «évidemment». Avant de fermer

la porte, je siffle. Dix secondes après, une boule hirsute bondit en

jappant.

C'est Tempest.

Du coup, le mutisme du postier cesse. Il recommence à égrener son

chapelet d'injures qu'il émaille, aux gros grains probablement, de

conseils appropriés.

--Dam! nom d'un chien, per Dio! vous n'en ferez rien de cette brute

bête. Diavolo, devil, demonio, a-t-on idée d'élever un chien ainsi!

J'arrête le discours de Gregory d'un seul mot.

--Tempest n'est pas un chien.

--Eh, bruto! qu'est-ce que c'est donc?

--Tempest est mon ami.

J'ai dit cela si gravement que les grognements de Gregory s'arrêtent net

et sa colère tombe avec cette phrase:

--Oh! alors... vous m'en direz tant.

Devant le feu qui flambe, clair, Tempest se grille le museau et les

pattes.

Lorsque j'ai dit: «Tempest est mon ami», il s'est dressé, il est venu

mettre son museau sur mes genoux, il a levé ses bons gros yeux vers moi,

et sa queue a balayé les cendres.

Et comme pour moi, je parle:

--Il y a longtemps que l'on se connaît, n'est-ce pas, vieux copain? Une

amitié comme la nôtre cela date. Ah! ça n'est pas d'hier... Où je l'ai

rencontré? C'est toute une histoire... J'étais encore un apprenti qui

excitait la commisération et la pitié des aînés lorsqu'il essayait

d'atteler ses chiens ou de charger proprement son traîneau. Mais j'avais

une chose qui me faisait respecter: deux poings solides et très peu de

patience. Les rieurs se turent bientôt, pas vrai, Tempest?

--Vous avez toujours eu un fichu caractère, interrompt Gregory qui

crache sa chique dans le foyer...

--Possible, c'est comme ça! Ça ne vous dit pas comment j'ai connu

Tempest? La chose est simple. Je prospectais à l'ouest des Alpes

alaskiennes, le long de la Tanana river, l'affluent de gauche qui se

jette dans le Yukon, à Nuklukayet.

--Dix! laisse tomber Gregory.

--Quoi?

--Rien. C'est la note que je vous donne... en géographie.

--Bête.

Mais comme je tapote le crâne de Tempest, Gregory ne peut prendre

l'épithète pour lui. Je poursuis donc:

--Dans ma hutte, j'ai donné, un soir, l'hospitalité à un Yukoner

famélique, enveloppé dans des fourrures râpeuses. L'homme me convenait

peu, il avait le regard fuyant, le pli de la bouche mauvais. Un pauvre

diable, au demeurant, qu'on ne pouvait faire coucher dehors, n'est-ce

pas?

«Dans son _team_, il avait comme _wheeler_ (chien de queue) une chienne

qui était sur le point de mettre bas. Au matin, l'homme, qui entre

parenthèses avait bu mon thé et couché sous mon toit sans me dire le

moindre: «Je vous remercie», l'homme attelle son _team_; la chienne

lassée rechigne, il lui décroche un coup de pied dans le ventre qui

envoie rouler la bête, hurlante, à dix pas.

«J'avais le caractère que vous savez, plus, sur le cœur, la goujaterie

du bonhomme; je lui dis:

«--Vous êtes une belle brute!

«--Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

«Voilà une phrase que je n'aime pas, surtout lorsqu'on a couché chez moi

et qu'on a réchauffé sa carcasse à mon feu.

«Sans répliquer, je lui allonge un direct et voilà mon homme les quatre

fers en l'air.

«J'étais fou furieux. Quoiqu'il fût à terre, je le bourrai

consciencieusement; je crois même que je lui administrai en plus des

coups de poing, quelques solides coups de souliers ferrés dans les

côtes, histoire de lui apprendre à vivre.

«Las de frapper, je m'arrêtai et rentrai dans ma hutte. Lorsque je

ressortis, l'homme avait décampé, me laissant en héritage la chienne qui

se traînait en geignant.

«Elle mit bas le jour même. Cinq chiots mort-nés, un vivant. Le vivant,

le voilà, c'était Tempest, ce voyou, ce vieux frère!

Je gratte de mon index le crâne du chien, qui rit. Ma parole; je vous

dis que Tempest rit lorsqu'on lui gratte le crâne. Ses yeux pétillent,

ses flancs s'agitent et puis, il a une de ces façons de mettre sa gueule

de travers.

--C'est bon, c'est bon, je n'insiste pas, fait Gregory Land, il rit, il

rigole.

--Parfaitement.

Et je poursuis:

--J'ai soigné la mère et le fiston; la mère est morte, un matin, écrasée

par un bloc de glace. Le fiston, le voici, j'en ai fait un joyeux

gaillard. Nous en avons couvert des milles et des milles tous les deux,

hein?

Tempest répond par un grognement affirmatif.

--Ça n'a pas été tous les jours drôle, il a fallu parfois se contenter

d'un morceau de phoque gelé ou d'une poignée de maïs; quelquefois aussi,

on a dîné «par cœur». Pas vrai? Mais en revanche, les belles lippées de

viande fraîche lorsqu'on avait abattu un cariboo... et les saumons de la

Mackenzie! Quelle ventrée, hein, vieux frère?

«Aussi, ne boudait-on pas à l'ouvrage! On a couru le _trail_ en tous

sens. Souvent, l'étape était rude. Nous avons accompli, _sir_, une

traite de 65 milles, comme je vous le dis.

«La hausse brusque de la température ne me disait rien qui vaille, on

fuyait devant la tempête; vous savez, camarade, ces _woolies_ qui

descendent des montagnes de la côte et qui font trembler les marins. 65

milles, ça n'est pas rien. Les bêtes sont tombées épuisées en arrivant,

seul Tempest était vaillant, car Tempest savait qu'on avait sauvé sa

peau.

«Les autres chiens n'étaient que des bêtes. Tempest, lui, est un homme,

mieux qu'un homme, c'est un bon chien.

«Sitôt qu'il a pu se tenir debout, il a été plein de courage. Tout

petiot, il mordait les pattes du _leader_ pour le faire avancer, et

quand le _leader_ dételé venait à lui les crocs dehors, Tempest, au lieu

de se réfugier comme un chien de ville sous la table ou dans mes jambes,

Tempest, lui, tenait tête. Il a reçu de fameuses raclées; une fois, la

peau de son cou pendait comme une loque. C'est ça qui forme le

caractère...

«Croyez-vous, _master_ Gregory, qu'il n'a jamais voulu être attelé dans

le _team_! Il lui a fallu la première place, comme cela, tout de suite.

Il avait conscience de sa force et de sa supériorité.

«Un matin, comme je levais le camp, la chose a été réglée entre lui et

Flic, le labrador qui menait mon équipe.

«C'était une bête prudente, ce Flic; il connaissait tous les coups, il

avait roulé pas mal et savait qu'il faut se méfier de ces huskies

esquimaux qui sont fils du grand loup noir et qui portent en eux l'âme

sauvage de leurs ancêtres.

«Mais il fallait en finir et vider la querelle une fois pour toutes. Ce

fut une mémorable bataille. Le prétexte? Aucun. Tempest s'était

simplement placé à l'avant du traîneau pour être attelé en flèche.

«Flic accepte le combat. Les autres chiens se rangent en arc de cercle,

heureux de l'aubaine. Dame! le vaincu, c'est ça qui augmentera

l'ordinaire.

«Quelques-uns montrent ouvertement et sans aucune retenue leur fringale,

claquent des mâchoires et se passent la langue sur les babines. Tous les

yeux luisent de convoitise.

«Flic sait que les meilleures attaques sont les plus promptes. Il

bondit, mais cette sacrée rosse de Tempest se dérobe et Flic va

s'assommer contre un des patins de cuivre du traîneau. Il en reste tout

étourdi.

«L'affaire a été vite réglée, Tempest a profité du moment et a planté

ses crocs au travers de la gorge de Flic.

«Le robuste animal se relève et secoue mon Tempest comme une chiffe, son

corps va de droite à gauche comme le battant d'une cloche, mais il ne

desserre pas son étreinte.

«Le sang gicle et aveugle Flic; soudain, un long tremblement agite ses

membres, ses jambes fléchissent, la bête gît sur la neige, pantelante,

une eau grisâtre mouille son regard. Elle attend son destin...

«Un seul aboi jaillit, immense, c'est la meute qui se précipite à la

curée. _Poor Flic!_

«Tempest s'est tenu à l'écart, il lèche à petits coups ses poils, vient

à moi quêter une caresse. Je lui administre, pour la bonne règle, une

magistrale volée; pensez donc, Flic m'avait coûté 100 dollars... La

raclée reçue, têtu, Tempest prend la place du _leader_...

«Qu'auriez-vous fait, _sir_? Je lui ai passé les harnais du défunt et,

depuis, il a conduit mon _team_ comme une vaillante bête qu'il est.

«Ce qu'il a fait depuis? Il faudrait 350 pages d'un livre à 1 dollar 75

pour raconter ses exploits. Il a vécu de ma vie, souffert de ma misère,

nous avons exalté ensemble notre joie.

«Il sait des choses que les hommes ignoreront toujours. Je lui ai

raconté, aux soirs de détresse, les secrets dont mon âme était lourde.

Il a compris ma peine... et, parfois, nous avons pleuré tous les deux.

Oui, _master_ Gregory, pleuré de vraies larmes, car, je vous le dis en

vérité, Tempest pleure.

J'ai cru saisir un ricanement de Gregory. Je me lève, furieux.

--Mais oui, il pleure, c'est une bête sensible qui est meilleure que

vous, vous m'entendez?

Gregory ne s'émeut pas pour si peu, il se verse une copieuse rasade et

dit simplement:

--Quand je vous le dis que vous avez un caractère déplorable!

XX

ADIEU, TEMPEST!

--C'est la dernière heure de mon dernier jour dans la région polaire.

Viens, mon chien, viens, mon vieux compagnon, vivons ensemble nos

dernières minutes.

«Tu vois, mes coffres sont bouclés, on va venir les prendre. Renifle,

tourne tout autour. Nous ne les chargerons pas cette fois sur notre

traîneau rapide. Ils vont partir, tirés par d'autres chiens. Ils vont

partir! Je vais partir! Sais-tu ce que contiennent ces mots: partir pour

toujours?

«Je vais te quitter, Tempest, tu ne me verras plus jamais, je ne te

verrai jamais plus. Tes bons yeux ne rencontreront plus mes yeux, ma

main ne passera plus caresseuse sur ton pelage, je ne gratterai plus ta

tête et, moi, je ne sentirai plus ta douce langue sur ma joue.

«Tu ne grifferas plus de ton ongle dur ma cuisse pour me demander un

morceau...

«Le double sac de toile est vide que tu ne porteras plus sur ton dos, du

moins avec moi. Tes harnais, un autre que moi les fourbira... Ils

pendent au mur comme des choses inutiles.

«Nous n'irons plus courir ensemble du nord au sud, de l'est à l'ouest.

Finies les randonnées sur la neige, dans la forêt, dans les toundras!

«Le _trail_ est effacé pour moi.

«Allons, mange, mon vieux, la pâtée préparée. Si, mange, je le veux. Tu

secoues la tête et tu la baisses comme si tu étais en faute, tes

oreilles sont repliées, tes jarrets se cassent...

«Tempest, tu as du chagrin, je le sais, je le sens, je le vois...

«Non, ne me regarde pas ainsi, tes yeux ont un air de reproche.

Ecoute-moi, vieux, il faut que je m'en aille; j'ai mon pays là-bas, où

je vais revenir... un pays où la neige est un accident, où la mer est

d'un bleu profond, qui se confond avec le bleu du ciel...

«Je ne peux plus rester ici. Hélas! je n'ai point fait fortune. J'ai

vécu et ma vie a été moins rude, moins impitoyable parce que je t'avais.

«Tu as souffert mes peines et ressenti mes joies. Depuis des mois, nous

étions l'un à l'autre, nous avons été côte à côte, nous soutenant tous

deux.

«Et le meilleur, c'est toi.

«J'étais nerveux souvent--tu sais, les heures sont lourdes

parfois--pardonne-moi. Je t'aimais bien pourtant. Tu as été fidèle,

n'étant pas un homme.

«Ah! ah! te souviens-tu de nos gambades dans la neige, à Dawson? Et

lorsque nous dévalions les pentes en roulant?

«Approche-toi, mets ta tête sur mon genou, dresse ton oreille; dis-moi,

te souviens-tu de Jessie Marlowe?

«Chut! Il ne faut pas en parler. Si tu la rencontres un jour sur le

_trail_, tu t'approcheras d'elle en jappant et remuant la queue et tu

lui diras: «Reconnaissez-moi, je suis son chien, son chien à lui...» Te

voyant seul, elle comprendra alors que je suis parti...

«Partir, c'est une chose affreuse, un déchirement, une angoisse. J'ai

comme une boule qui monte à la gorge. Ma salive ne passe plus... Je ne

puis pas parler.

«Tes camarades sont loin et je n'ai pas eu de peine. L'homme les a

emmenés; je t'ai gardé, toi... pour te perdre bientôt.

«Tu resteras avec Gregory, je t'ai donné à lui, rends-lui un peu de ton

affection. Il viendra te chercher ici... quand je n'y serai plus. Tu le

suivras, tu l'aimeras, un peu moins que moi, dis? Mais aime-le tout de

même. Il n'a pas voulu être là quand je m'en irai. Vois-tu, c'est un

homme. Il ne veut pas montrer qu'il a, au fond, un peu de peine, d'avoir

à me quitter... Il sera peut-être ivre ce soir, ne lui en veux pas. Tu

veilleras sur son sommeil comme tu veillais sur le mien. C'est un cher

garçon. Il ne te battra pas... en souvenir de moi.

«Non, je ne peux pas te prendre avec moi. C'est impossible!

«Qu'est-ce que c'est? Ah! oui, je sais. _Come on._ C'est vous, Jack?

Bonjour, emportez les caisses; moi, je couperai à travers la piste et je

vous rejoindrai bientôt. Attendez-moi auprès du boqueteau de sapins.

Permettez, je vous donne un coup de main... Ça, oui, c'est Tempest,

c'est mon chien. Non, il reste ici avec Gregory Land. Une belle bête!

Parbleu, je le sais. Vous l'achèteriez 350 dollars?... Je crois bien

qu'il les vaut... Mais Tempest n'est pas à vendre. Je l'ai donné... Oui,

c'est ça, _good bye, boy_.

«Hein!... c'est vide, ici... quelle tristesse! Allons, du courage, il va

falloir se quitter... Mon sac, ma carabine, mon bâton. Tu veux que je

t'embrasse? Ça, oui, je veux bien... Adieu, Tempest, adieu, mon bon, mon

vrai, mon unique ami!

«Je pleure moi, tu sais, comme Gregory, je ne suis qu'un homme. Non, ne

gémis pas. Le cœur me fend... Allons, tu es un bon garçon que j'aime.

Adieu.

«Tu veux me suivre? Jusqu'à la côte alors, je veux bien.

«En route. Allons, cours, gambade, sois heureux, tu n'as pas le cœur en

fête... pauvre vieux.

Je me mets en chemin et pourtant mes jambes sont cassées comme après un

long voyage. Je n'avais jamais remarqué combien cette côte était rude.

Quel calvaire!

«... Et maintenant, il faut rentrer; va, Tempest, va, retourne à la

cabane, reviens à ce qui fut «chez nous». Tu y chercheras, tu y

trouveras l'odeur de ton maître. Moi, ton maître? Non, ton égal, ton

copain, ton frère... Garde-moi un coin secret dans ton bon cœur de

chien, va, va, va...

* * * * *

... Je suis debout, au haut de la colline. Tempest descend la côte,

lentement, pitoyablement; chaque trois pas, il retourne la tête pour

voir si je ne vais pas le rappeler... Son ventre rase la terre, sa queue

traîne.

--Va, va, va...

Enfin, il arrive. Il s'assied sur le seuil et me regarde une dernière

fois. Une dernière fois, je vois ses bons yeux mouillés de larmes qui

m'implorent.

--Va, va, va...

D'un coup de patte, il pousse la porte. Tempest est rentré dans la

maison et dans mon souvenir.

Il est désormais hors ma vie. Je ne le verrai plus jamais, jamais,

jamais.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

Pages

I.--Une visite en manière de présentation 9

II.--Les trois rencontres de Jessie Marlowe 21

III.--La suprême sagesse ou le secret du bonheur 67

IV.--Les «pourquoi» de Kotak, esquimau Innuit 79

V.--La cité des phoques 85

VI.--De l'utilité du parapluie chez les Thlinkits 93

VII.--Sur le trail 103

VIII.--L'homme qui portait un chapeau haut-de-forme 109

IX.--La bête sociable 135

X.--La bête qui ronge 145

XI.--L'homme qui trouva un mammouth 159

XII.--La vallée du Yukon 171

XIII.--Push, chien d'Alaska 179

XIV.--La machine à fabriquer les dollars 189

XV.--Une fameuse pêche 201

XVI.--Une belle chasse 205

XVII.--Dans le silence de la nuit 217

XVIII.--La damnation 223

XIX.--Mon chien Tempest et moi 239

XX.--Adieu, Tempest! 249

1196-11-21.--Imp. HENRY MAILLET, 3, rue de Châtillon, Paris.

End of Project Gutenberg's Le Grand Silence Blanc, by Louis-Frédéric Rouquette

Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska · 第 10 / 10 段