«Il avait acheté pour cent dollars toute une colline. Il s'usait à

l'ouvrage, peinant, piochant, minant, s'abîmant les yeux à chercher la

plus petite parcelle d'or; mais de l'or, pas ça, m'entendez-vous, pas

ça, pas une once.

«A droite et à gauche, ses compagnons ramassaient «de la paye» comme ils

voulaient. C'était à se cogner la tête contre le rocher. Patrick ne fit

pas cette stupide chose, ce en quoi il agit raisonnablement.

«--Ça viendra», répétait-il avec philosophie.

«Ça vint, en effet. Un après-midi, il avertit les camarades d'avoir à

s'éloigner. Il voulait faire sauter une mine assez importante, assurant

que certains indices lui révélaient avec certitude un filon.

«Il alluma sa mèche et vint se mettre à l'abri avec ses compagnons. La

mine réussit à merveille, et lorsque la fumée se fut dissipée, la

colline apparut comme coupée au couteau. Un trou béant s'offrait; on

dégagea l'entrée, et Patrick et ses amis pénétrèrent dans une immense

caverne. Mais, dès qu'ils eurent fait quelques pas, ils reculèrent,

épouvantés.

«Patrick, en bon Irlandais, se signa et revint affronter le péril; il

put se rendre compte alors qu'il se trouvait en présence d'un

gigantesque mammouth.

--_Yes, sir_, un mammouth, un vrai mammouth, en chair, en peau, en

poils, en os, et en ivoire.

«Un de ces mammouths qui, à l'époque tertiaire ou quaternaire, furent

les souverains du monde.

«Il était là, admirablement conservé, effrayant, monstrueux, splendide;

il avait de longs poils formant crinière sur le dos; sous ces poils, on

apercevait une bourre laineuse; mais, ce qu'il avait de magnifique,

c'était ses défenses, des défenses énormes et contournées en spirales...

Patrick les mesura. Elles avaient trois mètres quarante-deux, oui, trois

mètres quarante-deux, _exactly_.

«Jack London, que j'ai connu ici et qui était le meilleur compagnon de

la terre--il est mort aujourd'hui et son âme est dans la paix du

Seigneur!--Jack London a raconté comment un certain Thomas Stevens, qui

fut son hôte toute une soirée, avait tué le dernier mammouth. La chose

s'était passée fort simplement. La bête avait écrasé les sept petits

chiots de la chienne Klooch. Pour se venger, Thomas Stevens avait

pourchassé l'animal, l'empêchant de boire, de manger, de dormir; et, le

faisant tourner en rond dans une vallée, comme dans un cirque, pendant

des jours et des nuits, le mammouth était mort d'épuisement et de

fatigue.

«Mais Jack London lui-même conseille à ses lecteurs de croire au récit

de Thomas Stevens sur parole.

«Aux incrédules, il dit d'aller à la recherche du célèbre chasseur

qu'ils trouveront certainement entre le cinquante-troisième degré de

latitude nord et le Pôle, à moins que ce ne soit sur la côte orientale

de la Sibérie ou les confins les plus reculés du Labrador.

«Donc, le mammouth de Jack London pour beaucoup est un mythe. Mais ce

qui était une réalité, c'était le mammouth de Patrick Packing. Chercher

de l'or et trouver un animal d'avant le déluge, c'est une chose peu

ordinaire.

«Les mineurs se moquaient de Patrick, lui demandant si c'était là «les

indices certains d'un filon».

«Patrick laissait dire. Il réfléchissait. Un matin, il confia son

terrain et son mammouth à un camarade, puis il partit.

«Le camarade en profita pour faire payer un dollar à ceux qui voulaient

voir l'animal; pour deux dollars, on avait droit à l'un des poils.

«Tenez, regardez cette chaînette tressée: ce sont des poils du mammouth

de Patrick. En vérité.

«Les jours passaient après les jours. Enfin, Patrick revint. Ce fut un

événement; il était accompagné de véritables gentlemen, des vieux à

lunettes, qui discutaient en agitant leurs bras qu'ils avaient courts.

«Ils se disputaient avec des mots latins.

«Ils parlaient de protapirus, ancêtre hypothétique, d'ypotapirus,

grand-père des éléphants et des artiodactyles; un autre assurait qu'ils

étaient en présence d'un spécimen unique de chœrodonte non moins ancêtre

et non moins hypothétique que le protapirus.

«Un grand maigre, qui avait l'air d'un porte-manteau enredingoté,

certifiait que c'était un proproboscidea, ce à quoi répliqua vertement

un bon gros tout réjoui, traitant «son cher confrère» d'ignare, attendu

que le proproboscidea n'avait, paraît-il, qu'une trompe rudimentaire.

«Ils échangèrent des propos aigres-doux et faillirent en venir aux

mains; il fallut s'interposer.

«Enfin, après avoir cité Pohlig, Falconer, Gaudry, Brehm, Ameghino, Cope

et parlé de lombrifrons, ganesa, insignis, hysudricus, namadicus,

angustidens, trigonocephalus, méridionalis, et pentalophodon, et passé

tour à tour de Java à l'Inde, de l'Inde à la Chine, de la Chine à

l'Europe, après un crochet en Afrique, ces honorables gentlemen

tombèrent d'accord pour déclarer qu'on se trouvait en présence du

Mastodon américanus et mirificus de l'Amérique du Nord, contemporain de

l'Elephas primigenius, lesquels vivaient, comme chacun sait, à l'époque

quaternaire, à moins que ce ne soit dans le miocène supérieur, peut-être

bien aussi dans le pliocène.

«Finalement, on sut que Patrick avait échangé son mammouth contre un

chèque de cinquante mille dollars... C'était un bon _business_.

«Aujourd'hui, le mammouth est au Muséum et Patrick, avec ses cinquante

mille dollars, vit comme un homme heureux dans une ferme qu'il acheta

dans le sud de l'Irlande.

«Et comme il faut une morale, conclut Gregory Land, en se versant une

dernière rasade de whisky, je dirai donc qu'avec de la persévérance on

vient à bout de la plus mauvaise destinée.

«Freddy, mon ami, je vous souhaite de trouver un mammouth.

«Ce était le filon, ajouta-t-il, en français.

XII

LA VALLÉE DU YUKON

Ce jour-là, Gregory Land m'assura:

--Vous n'entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n'est pas une

chose qui s'apprend dans les livres...

«Lorsque la nouvelle se répandit que l'on avait trouvé de l'or, au cœur

même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce

fut une ruée.

«Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la

chance. La fièvre de l'or les tenait si fort qu'ils en oubliaient les

rigueurs impitoyables du Grand Nord.

«Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une

bonne partie des premiers émigrants; du Canada et de la Colombie

Britannique vinrent les autres.

«Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers

le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des

embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les

terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur

le granite des roches, traîtreusement tapies au fond des passes.

«Aujourd'hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis

d'éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la

traversée est encore des plus périlleuses.

«Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou

de Skagway, n'étaient pas au bout de leur peine.

«Quelques cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un

misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway.

«Pour atteindre les terrains aurifères, la «terre qui paye», selon

l'expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la

redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles

par une route affreuse, surplombant l'abîme de huit cents à neuf cents

pieds.

«Aujourd'hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur

les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à

la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l'homme a-t-elle pu

s'affirmer? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass

engloutit pourraient seuls répondre.

«Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux

traîneaux que les chiens tiraient le long du _trail_, soit à des

embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux

chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants.

«La neige, les glaciers, les gouffres s'ouvrant tout à coup et avalant

hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n'eurent pas

raison de l'énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu

d'arracher son secret à la terre mystérieuse.

«La folie du Klondike les soutenait; nombreux furent ceux qui tombèrent,

mais d'autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance.

«Là où rien n'existait que la solitude vierge, sur les berges de ce

Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du

Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des

villes.

«Une chose remarquable: dès que la «terre payante» était découverte, les

mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l'or comme par la

lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos,

on posait des fils et les paysages du Grand Nord s'agrémentaient bientôt

de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l'homme.

Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient

parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à

peine ébranchés.

*

* *

«Le Yukon qui, en été, a un débit formidable, plus de vingt-cinq mille

mètres cubes à la seconde, est long de trois mille trois cents

kilomètres (de sa source jusqu'à l'embouchure de son bras principal, le

Yukon formant un vaste delta). Il prend sa source au col qui porte le

nom du géodésien français Périer, à mille deux cent cinquante mètres

d'altitude.

«Son bassin crève les frontières officielles de l'Alaska, empiète sur

les territoires du Canada et couvre une étendue de plus d'un million de

kilomètres carrés (deux fois la superficie de votre France).

«En hiver, par les grands froids, le fleuve est gelé, parfois à bloc,

c'est-à-dire jusqu'au fond de son lit. En été, il est navigable jusqu'en

amont de sa jonction avec la Lewis river. C'est-à-dire sur plus de trois

mille kilomètres.

«Les mineurs bloqués à Dawson attendent avec impatience l'époque de la

débâcle qui leur permet d'espérer la venue des bateaux de

ravitaillement.

«C'est un spectacle féerique dans le mystère de ces contrées

silencieuses que celui du craquement monstrueux qui annonce le dégel.

«Sous la rude poussée du fleuve, la glace casse, les blocs se heurtent,

s'entre-choquent et se précipitent. On dirait un combat de monstres

antédiluviens. Au lac Labarge, la sensation est grandiose: c'est la ruée

des blocs qui essayent de passer tous à la fois; malheur à l'embarcation

du pilote inhabile qui, impatient, s'est aventuré sur le fleuve avant

que les temps soient révolus!

«Dès sa source, dans la région volcanique qu'il a à traverser, il forme

de nombreux lacs qui sont d'anciens cratères.

«La pureté des eaux est telle que le paysage s'y reflète comme dans un

miroir; ce fait a frappé les premiers pionniers; aussi, les _mirrors

lakes_ sont légion dans toute la vallée.

«Le Yukon descend les pentes rocheuses des monts Chilkoot; ses eaux

s'enfuient, dans des couloirs, sombres et tortueux, étranglés dans les

immenses parois à pics des roches de basalte; elles sautent de cascades

en cascades augmentées par les eaux des torrents issus des glaciers.

Gregory Land prend sa respiration, puis il repart sur le ton d'un maître

d'école:

--Il reçoit à droite et à gauche, d'importants affluents, la Hotalinqua,

la Newberry, la Big Salmon-River, la Pelly, la Lewis, puis en aval de la

traversée des Rocheuses, la Stewart et la Porcupine (dont la vallée se

profile parallèle à la rive de l'Océan Polaire), la Tanana, la

Cooper-river, la Koyukuk, qui vient des toundras.

«Là, il atteint 2.500 mètres de large; on pourrait croire qu'il va se

jeter dans la baie de Norton, dont il est séparé par une quarantaine de

kilomètres. Mais non, il tourne brusquement vers le sud-ouest, puis vers

l'ouest, remonte au nord et se sépare enfin en plusieurs branches qui

forment un delta.

«Les rives de ce delta changent constamment du fait de l'apport

considérable d'alluvions, mais aussi (et surtout) du fait de l'érosion

causée par les glaces.

«Les énormes blocs minent la rive, la mangent peu à peu, et la font

écrouler dans les flots.

«Parfois, l'embâcle tardant, il y a des conséquences inattendues: les

saumons ne peuvent remonter le cours des diverses branches du fleuve, le

frai ne peut se faire et les populations indigènes souffrent cruellement

de la faim.

*

* *

Le postier boit une rasade et poursuit:

--Dawson, qui s'étend sur plus d'un kilomètre le long du Yukon, est

aujourd'hui une ville importante.

«Ce n'est plus le camp des mineurs où certain hors-la-loi célèbre dans

les annales de la cité imposait autrefois sa volonté.

«Ses rues numérotées coupent à angle droit (selon la mode américaine),

huit avenues. Dawson qui, à l'époque héroïque, s'enorgueillissait de ses

bars fameux, le Northern, l'Exchange, le Monte-Carlo, a maintenant des

églises, des temples, un vaste bâtiment postal, qui encombre la

Troisième Avenue, des trottoirs en bois, et si la ville a perdu en

pittoresque, certes elle a gagné en sécurité.

«Encore quelques années et le vieux Yukoner, chaussé de mocassins en

peau de wolverine, aux fourrures lépreuses, revêtu de l'indispensable

_overall_ en grosse toile imperméable bleue ou kaki, retenu aux épaules

par de courtes bretelles, le vieux Yukoner, aux gants de cuir fourrés

serrés au-dessus du coude, ne sera plus qu'un souvenir.

«Et le soir, dans un hôtel confortable de la Cité de l'or, devant un feu

clair, les belles dames en quête de sensation ou les beaux messieurs

neurasthéniques entendront conter les exploits légendaires de ceux qui

ouvrirent, à force de courage, les portes mystérieuses de la Terre de

l'Eternel Silence.»

Gregory Land soupira... et pour chasser ce tableau désolant, il s'offrit

un double Martini cocktail.

XIII

PUSH, CHIEN D'ALASKA

--La chose avait été décidée dans un bar de Dawson, le Monte-Carlo, si

vous voulez des précisions.

«C'était à l'époque de la «ruée de l'or» où chaque jour, à Skagway ou

Dyea, débarquaient de joyeux garçons qui, sans plus attendre,

remontaient le Yukon afin de prendre la chance.

«Les uns, les plus riches, achetaient un _team_, c'est-à-dire un

équipage de chiens et un traîneau; les autres, c'était le cas pour la

plupart d'entre eux, chargeaient leur maigre bagage sur leur dos et se

mettaient en route.

«Les capitalistes n'avaient pas réalisé alors cette chose follement

aventureuse: accrocher un chemin de fer sur le granite des rochers à

pic.

«Combien de compagnons sont restés dans les gorges de la White-Pass,

combien ont fini là leur rêve de richesse!

«La terre du silence garde son secret.

«Mais ce n'est pas là l'histoire, il importe peu de philosopher; sachez

seulement que ceux qui essayèrent de franchir la Passe et réussirent

cette performance étaient de rudes hommes.

«Hans Troemsen était de ceux-là. C'était un bon géant blond de

Scandinavie, silencieux et grave. Pêcheur, il avait abandonné sa barque

pour courir sa vie, à travers le Canada et la Colombie Britannique.

«A Vancouver, il avait entendu parler des découvertes des champs d'or de

Fairbanks et de la Tanana. C'était, si mes souvenirs sont exacts, vers

1902 ou 1903.

«Hans Troemsen s'embarqua sur un des vapeurs qui, à travers le méandre

des îles, faisaient le trafic sur la côte du Pacifique entre Vancouver

et Skagway.

«C'était un garçon économe. Il put acheter un _team_ de six chiens, des

bêtes du Labrador magnifiques, pas trop usées, mais cependant habituées

au _trail_. Il les choisit en connaisseur.

«De Skagway à White Horse, il y a 111 milles par l'affreuse route que

vous savez surplombant l'abîme de 8 à 900 pieds.

«A 15 milles à l'heure, le _team_ allait allègrement, Hans excitant ses

bêtes de la voix, dans un anglais un peu rauque. Les chiens tiraient,

l'ongle dur griffant la glace, le cou en avant; je dois vous dire que le

thermomètre marquait 38° sous zéro.

«N'importe, homme et bêtes allaient; le _sleigh_, glissant sur ses

patins de cuivre, semblait voler, lorsque tout à coup un craquement se

fit entendre. Un vieux Yukoner, habitué de la Passe, aurait pris garde à

cet avertissement. Hans Troemsen, pas. Il supputait ses bénéfices, les

yeux perdus dans le lointain. Et ce qui devait arriver arriva. Un bloc

de glace (rongé par quel monstre invisible?) se détacha qui s'abattit

sur le _team_.

«Cinq chiens furent écrasés du coup. Hans, que la commotion avait rejeté

contre une roche, gisait la tête ouverte.

«Ces blessures-là, quand on n'en meurt pas sur le coup, sont sans

importance. Le Scandinave avait le crâne dur.

«Lorsqu'il revint à lui, ses yeux rencontrèrent les bons yeux clairs du

_wheeler_ (le chien de queue) qui, n'ayant pas de mal, léchait, à petits

coups de langue, le sang qui coulait de la blessure de son maître.

«C'est de cette heure que data l'amitié de l'homme et de la bête.

«Hans Troemsen était heureux dans sa malchance. Il eut la bonne fortune

d'être rencontré par le _mail stage_, qui le rapatria. Le soir même,

l'homme et le chien étaient à Dawson.

«Le pionnier avait perdu tout son bagage, seule sa ceinture de cuir

qu'il portait sur la peau lui restait, et la ceinture contenait encore

quelques beaux dollars.

«J'en viens maintenant à l'histoire. Donc, ainsi que je vous le disais,

la chose avait été décidée dans un des bars de Dawson: le Monte-Carlo.

«Il ne faut pas vous imaginer que la Dawson de 1902 était semblable à la

ville d'aujourd'hui. Mais combien plus pittoresque!

«Naturellement, nous avions eu des bars avant d'avoir une église: nous

avions le Bank, l'Exchange, le Northern, le Savoy et surtout le

Monte-Carlo où, pour un dollar, nous avions le droit de goûter les

charmes de la valse entre les bras d'une _dancing girl, yes, sir_, un

dollar pour une valse. Il est vrai que l'on donnait deux dollars pour un

cocktail; bah! la terre «payait» et la poudre d'or semblait ruisseler

entre nos doigts comme l'eau des _sluice boxes_. Heureux temps tout de

même!

«Les souvenirs m'emportent, excusez-moi. Or, un soir, au Monte-Carlo,

nous vîmes entrer Hans Troemsen suivi de son inséparable chien Push.

L'entrée du bon géant blond fit sensation. En effet, jamais le

Scandinave ne franchissait le seuil du cabaret. Il était accompagné par

Ralph Harrisson, un mauvais garçon, franc buveur et coureur de filles.

«--Jésus et le mauvais larron», fit à voix haute James W. Bilt.

«On rit. Ralph dédaigna l'insulte. Les deux compagnons s'assirent à une

table écartée. L'orchestre mécanique attaquait une polka. On dansa sans

plus prendre garde aux deux hommes.

«Tandis que nous dansions, un marché était conclu. Hans Troemsen

achetait «sur la chance», c'est-à-dire sans autre information que la

parole du vendeur, un _creek_, à 20 jours de marche de Dawson, du côté

de Ruppert City, sur la Datkeena.

«On avait trouvé par là de la «paye» en quantité et les terrains

s'enlevaient à coups de dollars.

«Au moment de régler, Hans, qui était un garçon pratique et méfiant, ne

donna qu'un tiers de la somme, promettant le surplus sur place.

«Ralph fit bonne contenance, empocha les dollars et promit de conduire

lui-même le nouveau propriétaire. On partirait le lendemain.

«Hans Troemsen sortit, Push sur ses talons, et Ralph, qui était le plus

enragé _gimbler_ de la terre, entreprit une partie de faro avec quelque

_rushler_...

«A cent onces d'or le point, Ralph, qui n'avait pas la chance, eut tôt

fait d'être à sec.

«Le lendemain, néanmoins, il attela son _team_ et partit avec Hans

Troemsen, précédé par Push qui jappait, libre, à la tête de la meute.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Deux jours après, dans ce même Monte-Carlo, nous vîmes revenir Ralph

Harrisson. Il était seul et portait un énorme bandage autour de la tête.

Son poignet droit était aussi serré dans un pansement.

«Il conta l'aventure. Hans Troemsen avait voulu conduire le _team_ à

l'indienne. Peu accoutumé, le Scandinave n'avait pu, à un tournant,

rassembler assez vivement les guides et le _team_ était tombé dans un

ravin; lui, Ralph Harrisson, avait prévu la chute: debout sur le _taku_,

il avait sauté juste à temps, cependant que chiens, homme et traîneau se

fracassaient dans le gouffre.

«Ralph avait la tête un peu cassée, mais solide; un _team_ qui rentrait

à Dawson l'avait heureusement reconduit vers la ville.

«Ces sortes d'accidents étaient quotidiens. Personne ne s'apitoya sur la

triste fin de Hans et comme Ralph payait une tournée générale, on le

proclama le meilleur des garçons.

«Il avait le verre en main--je le vois, tenez, comme si c'était

d'hier--il était accoudé sur le bois du comptoir et tenait son verre de

la main gauche. Il regardait la liqueur à hauteur de son œil et riait

d'un rire qui découvrait une double rangée de dents blanches, des dents

aiguës comme celles des loups. Il buvait et riait et les filles le

trouvaient beau, la tête un peu pâlie dans son maillot de linge...

«Il allait porter la santé lorsque quelque chose de hirsute se

précipita.

«De la porte au comptoir, il y avait bien quinze pieds; un seul bond et

l'espace fut franchi. Les buveurs s'arrêtèrent. La chose: un chien

hurlait à la mort devant Ralph.

«Quelqu'un dit: «C'est Push.» Push? Oui, Push, le chien du Norvégien...

«Push, heureux d'être reconnu, arrêta son aboiement et remua la queue.

Puis, il se livra à un étrange manège: il allait de l'un à l'autre en

gémissant, des larmes voilaient véritablement ses regards; arrêté devant

Ralph, l'aboiement devenait rauque et furieux.

«Ralph fit bonne figure, il voulut chasser le chien d'un coup de pied;

mais la bête s'élança, furieuse, sur lui. James W. Bilt le retint, au

vol, par le collier...

«Il apaisa Push, d'une tape amicale et s'avançant vers Harrisson, il lui

dit:

«--C'est le chien de votre compagnon?

«--Oui.

«--Il n'était donc pas tombé dans le ravin?

«--Je ne sais... je croyais bien... toutefois...

«--Oh!

«D'un geste brusque, James W. Bilt venait d'enlever le pansement; la

tête de Ralph apparut, saine, nette, sans blessure...

«Se voyant démasqué, le bandit eut un geste vers sa ceinture; il ne put

l'achever, vingt poings s'étaient abattus...

«Trois garçons partirent sur-le-champ, guidés par Push. Ils suivirent le

_trail_ jusqu'au Yukon. Là, la piste remontait vers le nord; à un jour

de marche, ils reconnurent que le _trail_ avait été abandonné pour une

piste nouvelle...

«A trois milles du point de départ, dans une gorge solitaire, Push

poussa des gémissements insensés. Il grattait la neige durcie avec ses

pattes... on déblaya la place et l'on trouva d'abord le cadavre des

chiens, gelés à bloc, puis celui de Hans Troemsen, qui avait fini là sa

carrière de chercheur d'or.

«Comme il portait entre les deux omoplates la trace nette d'une balle,

les trois compagnons revinrent.

«La justice d'alors ne s'embarrassait pas d'enquête ni de paperasses

inutiles. Pour le surplus, Ralph avouait.

«Il avait manqué à la loi du Nord, il serait pendu... La chose devait

arriver un jour ou l'autre à un garçon comme Ralph. La sentence ne

l'émut pas. Il avait perdu. Il payerait.

«On l'amena, un peu hors la ville, en face du Yukon. Là, il y avait un

saule, véritablement confortable pour l'usage auquel on l'employait...

«Le prisonnier fut amené, mais comme James W. Bilt lisait la sentence,

Push se précipita sur l'assassin de son maître et lui ouvrit la gorge

d'un seul coup. Ce fut précis, rapide, personne n'eut le temps

d'intervenir...

«Mais, comme Ralph avait été condamné à être pendu, quoique mort on le

pendit tout de même. Car la loi doit toujours suivre son cours... Il

faut qu'il en soit ainsi pour toute chose.»

XIV

LA MACHINE A FABRIQUER LES DOLLARS

--Jack Nichols? encore un à qui j'ai tenu les brassières.

--Vous avez été mère nourrice, Gregory?

--Vous êtes bête.

--La même chose pour vous.

--_Thanks._ Je continue.

Et Gregory Land se cale dans ses coussins. Je sens venir l'histoire.

J'en prends mon parti et je feins de m'absorber dans la coupe d'un

pantalon, que j'essaye de tailler dans une peau de renne, une peau

magnifique, brune et blanche, un vrai porte-bonheur.

La chose est cependant délicate, je n'ai pas de ciseaux et me sers de

mon couteau de chasse.

La lame, à mon gré, n'est pas suffisamment effilée. Je la passe

plusieurs fois sur la pierre.

Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska · 第 7 / 10 段