Hérode est là, Hérode, le méchant roi tueur d'enfant, le seul qui parle

français--parce qu'il est le Roi--le serviteur arrive, vêtu d'une peau

de mouton; il parle provençal, car il est d'une basse origine...

--Gran Rei, vaqui li reis Mages.

Et Hérode, qui parle français parce qu'il est le Roi, étend la main avec

majesté et laisse tomber de ses lèvres augustes cette phrase:

--Dizi qui z'entrent...

Et la foule, simple et naïve, de rire...

Je l'entends ce rire avec la voix des cloches...

* * * * *

--Hé là, cher garçon, vous dormez debout...

Et Mac O'Neil me remet d'aplomb avec une bourrade.

Puis, il sort, ayant pris son fouet en cuir de cariboo, pour aller

rosser ses chiens qui hurlent à l'unisson de la tempête.

X

LA BÊTE QUI RONGE

N'était la carabine Winchester que je porte en bandoulière, je dois

avoir l'air, en descendant les pentes escarpées du Black-Mount, d'un

homme préhistorique.

Je suis parti pour une randonnée en montagne et j'ai eu la chance de

tuer un tébaï, sorte de petit chamois à pelage blanc; je porte la bête

autour de mon cou, la tenant par les pattes.

Je saute d'un rocher à un autre rocher, tandis que Tempest, mon chien,

bondit en jappant autour de moi.

Au pied du Mont, dans une hutte qui a été autrefois occupée par un

trappeur de l'Hudson Bay Cº, je chausse mes raquettes et me voilà

filant, comme une flèche, sur le _trail_, avec ma proie sur mes épaules

et mon chien rivalisant de vitesse avec moi.

Bonne chasse, joyeux retour. D'une main experte, je dépouille la bête

dont je mets la peau à sécher. Je découpe un cuissot que je passe à la

broche, cependant que, dehors, Tempest et ses compagnons se disputent

les entrailles de la victime.

*

* *

Les branches de sapins font des gerbes d'étincelles. Je hume avec joie

l'odeur du rôti. Par ma foi! je veux faire ripaille. De ma cantine, je

sors une bouteille de champagne, du bon vieux champagne de France et non

un _Champaigne-type_ de Californie. Hélas! c'est la dernière. Tant pis,

ce soir Lucullus dîne chez Lucullus. Décidément, je fais des frais, je

mets le couvert avec soin.

Sur une caisse renversée, je déploie le dernier numéro d'un journal de

Portland,--les ultimes nouvelles du monde civilisé, vieilles de trois

mois! Voilà ma nappe. Mon assiette d'aluminium, ma fourchette pliante

que j'ouvre d'un coup sec, ma provision de sel et de poivre que je

garde--comme nos pâtres languedociens--dans le creux d'un roseau.

Je ris sans raison en me frottant les mains. Qu'est-ce que c'est? Du

sang? mais oui, du sang... Ah! j'y suis, le sang de la bête. Je sors: un

peu de neige, il n'y paraîtra plus.

Les chiens repus somnolent, seul Tempest se dresse et, me reconnaissant,

vient me flairer. Il me regarde de ses bons yeux suppliants, et remue la

queue. Oui, je te vois venir, tu voudrais rentrer avec moi. Tu sais

qu'il y a un bon feu qui pétille et quelque os à attraper... non, non,

_my dear_ Tempest, il faut rester avec les camarades.

La bête a compris que je ne voulais pas d'elle, elle s'en va tristement,

l'échine ployée, la queue traînante, la tête ras du sol...

La table dressée, la viande qui cuit, tout cela c'est pour moi. Je vais

banqueter, oui, banqueter tout seul.

Tout seul?

Tout seul.

Ces deux mots martèlent mes tempes. C'est vrai, je suis seul, ce soir,

seul, depuis des mois, et je serai encore seul demain, les jours

suivants... toujours alors...

Pourquoi cette idée hante-t-elle ma cervelle?

Loin de moi, pensées mauvaises...

On dirait que je suis ivre. Je jure de par Dieu que pas une goutte

d'alcool n'a frôlé mes lèvres depuis sept semaines, je me sens tout

drôle. Bah! ce ne sera rien, je suis à jeun depuis le matin. La faim

peut-être!

C'est ce sang sur mes mains qui m'a troublé! Pourquoi? Je ne suis pas

Macbeth et n'ai point les remords qui déchirent son âme. Ils ne peuvent

rien contre moi, les fantômes dressés, mes mains sont pures de toute

souillure, mes pauvres mains blanches d'autrefois, maintenant crevassées

et rugueuses, habituées à se servir elles-mêmes...

Quelle folie! Allons, Freddy, mon vieux camarade, tu t'es promis un

Balthazar... Qu'attends-tu? Les viandes sont prêtes, le vin est tiré...

Je veux me mettre en gaîté, le bouchon saute, le vin blond fait une

mousse blanche.

Ah! ça va mieux! Par tous les diables, vive la vie! et je chante:

Nargue la tristesse

Et l'ivresse,

Chasse pour aujourd'hui

Les ennuis...

D'un trait, je vide mon verre, je vous dis que cela va beaucoup mieux. A

nous deux... et je plante mon couteau dans la chair savoureuse...

Je suis un maître coq fameux, je me décerne, sans modestie, des

compliments que mon orgueil accepte.

Dommage d'être tout seul!

Hein! Quoi? Qui a parlé? Je me dresse, le couteau à la main... J'ouvre

la porte: personne, je suis fou... ce soir... qu'est-ce que j'ai

donc?...

Je me rassieds, ou plutôt je retombe accablé sur l'escabeau de bois...

Un mince filet de fumée s'élève de la viande... des globules blancs

montent, montent du fond du verre. La viande est fade, le vin mauvais.

Je n'ai plus faim, je n'ai plus soif.

Mon Dieu! mon Dieu! épargnez-moi, éloignez de mon cerveau l'affreuse

bête qui ronge; je la sens, elle arrive, elle vient, elle est là...

J'entends le travail obscur de ses pattes... Sournoise, elle s'avance,

tâtant le chemin de ses frêles antennes...

Moi qui n'ai pas reculé devant le grizzli des Rocheuses, j'ai peur. Je

suis tout seul, Seigneur, ne m'abandonnez pas! tout seul, tout seul,

perdu dans l'immensité blanche de la terre polaire...

Que faire? Que devenir? La fièvre bat à coups précipités mes poignets et

mes tempes... J'ai chaud et je claque des dents.

Si je mourais là, par aventure, qui le saurait? Personne.

Non, non, je ne veux pas, je ne veux pas... Au secours, quelqu'un,

venez, venez... je ne veux pas rester tout seul.

Maman, maman, j'ai peur de la méchante bête. Je ne puis rien contre

elle, elle ronge mon cerveau, vrille ma tête, elle se repaît de ma

chair, lambeau par lambeau...

J'ouvre la porte et je hurle dans la nuit:

--Tempest, ici, Tempest...

Le chien, me croyant en danger, accourt l'aboi furieux.

--Entre.

Peureuse, craignant d'être battue, la bête passe...

--Mais non, mon pauvre vieux, je ne veux rien te faire; viens, mon

chien, viens près de moi, plus près encore.

Tempest a mis son museau sur mes genoux, ses bons yeux me guettent,

étonnés; je lui parle, je lui dis des choses insensées sur un ton

tellement lamentable qu'il se met à hurler d'un sanglot continu...

*

* *

Ma voix s'est tue. L'emprise de la bête est définitive. Elle agrippe mon

cerveau, aspirant toute ma volonté... Il n'est pas possible de lutter.

Je le sais par expérience. Je suis comme un vêtement vide. Tout sombre

dans la nuit terrible. Et l'effroyable cauchemar commence.

L'ancienne croyance au démon tentateur, elle est là. L'esprit du mal qui

rôde, c'est lui. Il est multiple et divers. Le chacal de Paphnuce, les

larves d'Antoine, le serpent d'Eve, le démon de Jésus, le cafard du

légionnaire, la bête d'orgueil et de proie... C'est lui, lui.

Lui qui nous fait chercher l'impossible, qui insuffle le doute à notre

âme, lui qui gâche toutes nos joies, lui qui fait que nous ne sommes

jamais satisfaits de nous-mêmes.

Allons, va, hante ma cervelle, épuise ma matière grise, repais-toi du

suc de ma chair.

Que ton marteau frappe, frappe, frappe ma boîte cranienne. Va! forgeron

mauvais, poursuis ta funeste besogne:

Aux enclumes du mal notre cœur s'est forgé,

L'oubli, ce forgeron terrible s'est vengé...

Oui, j'ai cru oublier, j'ai cru pouvoir effacer de ma vie les moments

pénibles. J'ai cru, en mettant entre moi et le passé huit mille lieues

de mer et de terre, avoir rompu à tout jamais le lien qui me rattachait

au monde civilisé, déchiré la page du livre de ma vie.

Ah! simple que je suis!

Les voilà, les voilà, les souvenirs anciens, ils sont rangés dans mon

cerveau, un à un, comme les sarcophages dans les catacombes. La bête

tire le rideau et la scène s'anime... Et les pantins, qui sont des

hommes, s'agitent. Tous les types de l'éternelle comédie humaine

défilent, même ceux qui ont échappé à Molière et à Balzac.

Et dans la nuit s'éveillent les noires jalousies.

Le jaloux est là, ce n'est plus cette vieille loque de Bartholo... c'est

Pierrot, peut-être, joué par Arlequin, oui, c'est Pierrot, il est si

pâle... Il guette par la croisée celle qui ne vient pas, son oreille

écoute les bruits de la rue, mais ce n'est pas le toc-toc du haut talon

qui martèle le pavé... S'il fermait les yeux, le malheureux! il verrait

celle qui est toute sa joie dans des bras mercenaires. Il pourrait dire

la rue, le numéro, l'étage et s'il écoutait à la porte, il entendrait

des phrases toutes faites et bien connues; s'il tournait le loquet, il

la verrait Elle, son Idole, ravalée aux pires caresses.

Et dans le cerveau, la bête promène ses antennes sur tous ces tableaux

afin que rien ne reste dans l'ombre.

Tout est précis. Le bruit des baisers, je les perçois; les beaux regards

sombres où brillent deux paillettes d'or, je les vois; je vois aussi les

lèvres comme une fleur rare où la pourpre du soir met un reflet

sanglant.

Cette chose qui fut mienne, que j'ai façonnée de mes mains, à laquelle

j'ai insufflé mon rêve, cette chose-là gît au ruisseau avec les

bassesses humaines.

Pitié! ne me fais pas voir cela, Bête!

Et la Bête ricane.

La lumière chasse le troupeau des nuages nocturnes et le soleil surgit,

dans un éblouissement. J'ai la hantise du soleil, j'ai faim de lui dans

ma nuit polaire.

Ce n'est pas Toi, cette tache laiteuse qui roule dans le ciel blafard,

c'est ta contrefaçon... un esprit malin a ravi ta couronne de gloire, ou

bien c'est toi qui, pour ne pas voir ces terres désolées, as replié le

double éventail de tes rayons.

Grand Roi, on t'a pris ta chevelure lumineuse et tu montes, chauve, au

zénith de mes jours.

Oui, rappelle-moi que tu existes, resplendissant, là-bas, tout là-bas,

et que tes flèches dansent sur la mer latine... Les criques au creux des

rochers rougeâtres... les golfes pleins d'ombres bleues, et la maison

toute blanche sous sa calotte de tuiles rouges avec, montant la garde,

les platanes feuillus et le fuseau vert sombre des cyprès immobiles. De

ma chambre d'enfant, on aperçoit la mer qui étincelle comme une épée

nue; sous l'ardent soleil, les barques mettent une tache brune, et la

tache vive des voiles triangulaires.

Petite chambre, d'où mes rêves puérils sont partis, où mon sommeil a été

bercé au rythme des vagues, où j'ai tremblé de peur, dans la crainte des

vents qui passaient en rafales, courbant les hautes cimes et livrant

bataille à la mer jusqu'à ce que la mer se soulève furieuse et démente.

Mais le soleil revient chauffant la garrigue pierreuse, tordant les

ceps, lourds de grappes, et sur la route blanche des filles saines

passent en chantant.

La page tourne, l'ardeur s'atténue, c'est un soleil plus frileux et plus

pâle, sa lumière diffuse enveloppe la grande ville qui, peu accoutumée,

se réjouit. Et Paris apparaît, pas le Paris turbulent et luxueux, ni le

Paris ouvrier, un seul coin surgit de l'ombre: la pointe de l'île de

Saint-Louis.

Je n'ai jamais pénétré dans l'île et soudain une envie furieuse me prend

de la voir, tout de suite, tout de suite.

Je me lève si brusquement que Tempest aboie:

--Ah! oui, te voilà, viens.

Je sors, le fouet en main.

--Allons, garçons, debout.

Les chiens surpris surgissent de leur trou, mal éveillés et secouant la

neige qui tombe de leur poil. Plusieurs bâillent et étirent leurs pattes

de devant.

Tempest, inquiet, rôde autour de moi, je le bouscule, il se plante à

trois pas et me considère tout étonné.

Non, je ne resterai pas une minute de plus. Je veux partir, je veux

partir maintenant. Je serai à Dawson dans deux heures, je réglerai mes

affaires; dans huit jours, je serai à White Horse où je prendrai le

train qui me conduira à Skagway; avec un peu de chance, je rencontrerai

bien un steamer descendant la côte qui en dix jours me mettra aux quais

de Vancouver. Là, le Canadian Pacific Railway par le Fraser Canyon,

Banks et Calgary, la frontière américaine et New-York, cinq jours de

chemin de fer. La «Transatlantique» aura bien quelque _Rochambeau_ ou

_Touraine_ accotés et si la mer est bonne, dans neuf ou dix jours tout

au plus je débarquerai au Havre.

Si l'on arrive dans la nuit ou à l'aube, je pourrai prendre l'express de

sept heures ou de neuf heures. Dans les deux cas, je serais à Paris vers

midi.

Mentalement, je calcule les probabilités; oui, tout s'arrange pour le

mieux, je serai à Paris pour déjeuner. C'est drôle. Cette certitude

amène une détente et un apaisement.

Je suis sûr de moi à présent, j'attelle mes chiens sans impatience et,

comme je lance mon traîneau sur le _trail_, je me surprends à siffloter.

*

* *

Mais la bête ne lâche pas sa proie. Au premier mille, elle reprend son

martèlement régulier, comme pour dire: c'est moi, je suis là, je ne suis

pas partie...

Je fais donner à mes chiens toute leur vitesse, j'entends leur souffle

rauque.

Je sens des picotements dans mes yeux, et j'ai la sensation d'avoir des

aiguilles piquées dans le crâne... Tiens, j'ai oublié ma toque de

loutre. Que m'importe!... La pointe de l'île Saint-Louis est là, toute

proche, un effort encore et je l'atteindrai...

--_Mush, mush on, boys..._

J'use du fouet. Les chiens, inaccoutumés, essayent de se mordre les uns

les autres. Je suis debout dans le traîneau, hurlant des choses

insensées; les bêtes affolées tirent sur les harnais, en hurlant.

L'île Saint-Louis est là. Enfin, j'aperçois ses lumières.

Un trait s'est rompu. Les chiens roulent, le traîneau verse... Je me

relève, je me tâte machinalement, rien de cassé, tout va bien...

Soudain, une voix goguenarde prononce à mes côtés:

--Vous menez comme un fou, garçon; à ce train-là, je ne vous donne pas

trois milles avant d'avoir claqué vos bêtes...

Dans la nuit, des inconnus approuvent.

Alors moi, qui passe pour le plus sage, le plus calme, le plus raisonné,

des mineurs du Yukon, je vais droit à celui qui a parlé et avant qu'il

soit revenu de la surprise, je lui envoie un crochet à la mâchoire qui

l'étend dans la neige boueuse qui couvre la Troisième Avenue.

Je me suis attaqué à Boby, celui qu'on appelle Boby le rouge, non parce

qu'il est un méchant homme, mais parce qu'il est d'une riche nature et

très haut en couleur.

Boby se relève, c'est un colosse important, il est encore un peu ahuri.

Posément, tranquillement, avec sûreté et précision, il m'envoie une

suite de coups de poings que je pare avec difficulté.

Mes jambes se dérobent et je m'affaisse. Ma tête porte sur un des patins

de cuivre du traîneau...

Lorsque je reprends mes sens, je suis chez moi, dans ma hutte; une

grande ombre va et vient avec des gestes gauches et brusques.

C'est Boby le rouge qui s'est constitué garde-malade; ses énormes mains

portent, avec précaution, la théière et le bol...

--Ah! vous voilà revenu, garçon, je n'en suis pas fâché; depuis deux

jours, vous commenciez à me donner des inquiétudes.

«Tenez, buvez ça.

Avec des prévenances maternelles, le bon géant me soulève et me fait

boire une mixture de sa composition où le gin et le whisky jouent

certainement les premiers rôles.

Deux grosses larmes tombent de mes yeux. Et je pleure, je pleure, je

pleure...

--Ça, c'est indispensable... conclut le rude mineur. Sans ça, ça vous

crève... Je les connais ces coups-là... Pleurez, mon garçon... pleurez

tout votre saoul... ça noie la bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-des-

hommes-qui-vivent-dans-la-solitude...

«Vous m'avez décoché un maître coup de poing; savez-vous qu'on les

compte, ceux qui ont envoyé Boby sur les épaules? Mais non, mais non, je

ne vous en veux pas, mais sachez bien une chose, c'est qu'il est heureux

que je n'entende pas le français, car depuis deux jours vous m'en avez

fait des confidences!

Et Boby m'ayant fait avaler une seconde bolée de son remède, je retombe

assommé sur ma couche, cependant que mes oreilles perçoivent assez

distinctement un bruit saccadé. C'est Boby qui rit en disant:

--Il est véritablement prouvé que la Bête noire ne supporte pas le

whisky!!

XI

L'HOMME QUI TROUVA UN MAMMOUTH

--En ce temps-là, vous m'excuserez, je parle comme un évangéliste, mais

je ne sais vraiment par quel bout commencer mon histoire... En ce

temps-là, c'est une expression fort commode, cela permet de rassembler

ses idées et de chercher ses mots.

«En ce temps-là... Damnée jambe! Voulez-vous, sir, arranger mon coussin?

Là, merci. Je suis très fâché... J'emprunterai, s'il vous plaît, votre

blague. _Thanks._

Et Gregory Land écrase avec son pouce, dans la paume de sa main, le

tabac qu'il roule ensuite en boule, laquelle boule il place,

consciencieusement, dans sa bouche.

Gregory Land, le postier, l'intrépide coureur des bois, est mon hôte

depuis déjà trois semaines. Une chance qu'il a eu de se casser la jambe,

non de se casser la jambe, je m'exprime mal, mais de la casser à un

mille de ma cabane. Un mauvais virage pris par ses chiens.

Et, depuis trois semaines, je fais le rebouteux et le garde-malade. Dire

que c'est une double sinécure serait mentir, car Gregory est bien le

patient le plus impatient qu'il soit.

Ne parlait-il pas, dès le lendemain, de repartir! Heureusement qu'une

bonne fièvre est intervenue à temps, qui l'a calmé pour quelques jours.

Depuis, il est beaucoup mieux et passe son temps à boire mon whisky:

c'est souverain, prétend-il, pour les cassures, à chiquer mon tabac et à

le fumer lorsqu'il est las de le mâcher.

Parfois aussi, il me conte des histoires. Le plus souvent, il fait les

trois choses à la fois. Ainsi présentement, la bouteille de whisky est à

portée de sa main, il mastique sa chique et commence:

--En ce temps-là...

Ce sont non des histoires, mais l'histoire de ces temps héroïques où

l'homme était seul, ici, à se battre contre les éléments.

Le froid terrible, la faim, la soif, la fatigue, le surmenage, le combat

de tous les instants pour mater la nature et essayer de lui ravir sa

proie.

Pour les exploits de deux villes rivales grandes comme le demi-quart

d'un quartier de Chicago, les Grecs ont persuadé au monde, pendant des

siècles, qu'ils étaient un peuple admirable. Des artistes, des

philosophes, des orateurs et des poètes ont chanté leur «gloire

immortelle». Oui, mais au commencement était Homère, et:

Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère

Et, depuis trois mille ans, Homère respecté

Est jeune encor de gloire et d'immortalité...

Quel Homère dira l'abnégation et le courage, la volonté et l'énergie de

ces hommes qui partirent à la conquête de la moderne toison d'or,

n'ayant devant eux que des mondes inconnus, des solitudes vierges se

perdant à l'infini dans des milliers de lieues de neige?

L'or qui, dans les villes, coule entre les doigts comme l'eau primitive,

ne laisse pas de trace.

L'or! Tout ce qui s'achète et tout ce qui se vend... Sait-on ce qu'il a

coûté de patience, d'attente, et de longue espérance au mineur

solitaire! Les compagnons d'Ulysse sont changés en pourceaux,

avilissement de l'intelligence par la matière.

Vous n'avez pas eu de poète pour vous chanter, aventuriers de tous les

mondes, qui vîntes au matin sur la «terre qui paye» pour y chercher

sinon fortune, du moins l'assurance d'une vie libre, loin des règles

étroites de nos civilisations.

Aucun artiste n'a gravé nos exploits au Temple de Mémoire, et vos

douleurs et vos joies ne seront à jamais immortelles.

Pas de Parthénon pour vous, ni de Panathénées! Mais combien plus

simples, plus émouvants sont vos tumulus de pierre qui bossèlent, çà et

là, les plaines neigeuses, indiquant au passant qu'un homme dont

personne ne saura le nom dort son dernier sommeil au cœur même du grand

silence blanc.

Je songe à toutes ces choses cependant que Gregory prépare une

combinaison savante d'alcool, dont il prétend avoir seul le secret.

Il ferait la fortune d'un marchand de recettes, cet _old fellow_ de

Gregory Land. Il connaît trois cent quatre-vingt-trois manières de

fabriquer les cocktails, et cent vingt façons de cuire le maïs; il sait

l'art d'apprêter les peaux blanches et à longs poils des phoques

nouveaux-nés, et les prières pour les morts de toutes les tribus

indigènes, depuis les Esquimaux Innuits qui campent sur les bords de

l'Océan Glacial jusqu'aux Ingalit, ces Indiens qui, venus des Rokies,

vivent à l'est de l'Alaska.

Il entretient des relations d'amitié avec les Tenankoutchin, qui ont la

figure peinte et dont les terrains de chasse suivent le cours de la

Tanana. Il déchiffre les totems Thlinkits comme un vieil indigène, il a

l'esprit bourré de statistiques d'une précision étonnante et, ce qui est

mieux, Gregory connaît le cœur des hommes.

Je pense, en moi-même, que ce postier est un drôle de corps et, tout en

l'écoutant bavarder, je fais trois parts de ma «paye».

_Nuggets_ les pépites, _gold dust_ les parcelles d'or plat, et _flour

gold_ l'or fin, la poussière d'or, que je serre précieusement en des

petits sacs de cuir.

--Vous avez une belle «paye» aujourd'hui. Vous n'avez point perdu votre

temps; la jolie breloque que voilà!

Et Gregory fait sauter dans sa main ma dernière trouvaille, une pépite

grosse comme une amande.

Le postier l'examine en connaisseur, entre le pouce et l'index, puis,

délicatement, il la pose sur le bord de la table en disant:

--Vous en avez là pour cinquante dollars. Prenez toute votre chance

jusqu'au bout, c'est de toute justice, mais j'avais, je crois, commencé

une histoire.

Il se recueille et, pour la dixième fois, il répète:

--En ce temps-là...

J'éclate de rire.

--Vous avez raison de vous moquer, _old chap_, mais je sais plus long

que le commencement... En ce temps-là... les bouches de la Renommée

apprenaient à tous les propre-à-rien, qui sont des propre-à-tout, de la

machine ronde, que l'or poussait en Alaska comme blé en juillet dans les

champs du Manitoba; il n'y avait qu'à se baisser pour emplir ses poches.

Un trappeur du bout de son soulier avait trouvé une pépite grande comme

un œuf de cane; un autre, en creusant pour tendre un piège, avait mis à

jour un filon... Et les imaginations de galoper.

«Le bassin du Yukon fut bientôt envahi par une foule d'apprentis

richards. Je ne vous dirai pas ceux qui sont tombés en route, ceux qui

ont fait en quelques jours des fortunes scandaleuses, et qui les ont

reperdues en quelques heures; ceux qui, plus malins, laissaient

travailler les autres et les attendaient posément au retour dans les

passes de White Horse et dans les bouges de Skagway.

«Ce fut une belle époque. J'en étais, moi qui vous parle. Oui, j'en

étais.

Et Gregory redresse le torse fièrement, ce qui déplace sa jambe et lui

arrache un cri... Mais, déjà, il poursuit:

--Et les mains que vous voyez là ont aidé à brancher pas mal de mauvais

garçons. Dame! Il fallait faire la police soi-même, le gouvernement--que

Dieu garde!--ne prétendait pas encore se mêler de nos affaires.

«A Rome, il faut agir comme les Romains, ce que vous traduisez, je

crois, dans votre langue, par: «Il faut hurler avec les loups.»

«Je hurlais donc ainsi que vous dites. Je travaillais, je gagnais de

l'or que je reperdis, je bus pas mal de gin et de whisky dans tous les

saloons disséminés depuis la source du Yukon jusqu'à la Porcupine.

«Si j'ai vu des choses étonnantes! Etonnantes est le mot. Tenez, et

c'est pour cela que j'ai commencé mon histoire, la plus curieuse,

assurément, est l'aventure de celui qui, étant venu pour chercher de

l'or, n'en trouva pas et fit fortune tout de même.

--Hein?

--Ah! ça vous intéresse donc mes histoires? Mon coussin, ici, s'il vous

plaît. _Thanks._ Un peu de whisky? Non? Alors une part pour vous et une

part pour moi.

Gregory Land prend son temps, avale son alcool à petites gorgées, cligne

de l'œil de mon côté, puis il continue:

--La chose est arrivée sur la Lewis River; trois cents mineurs en furent

les témoins qui pourraient attester que je vous dis la vérité et non des

contes pour endormir les enfants.

«Patrick Packing, un Irlandais naturellement, était un bon géant roux,

doux comme une petite fille, comme une petite fille qui aurait bu sa

bouteille de whisky tous les jours ou plutôt tous les soirs; c'est le

soir que Patrick buvait. Mais il tenait confortablement la boisson et

gardait son égale humeur. On l'estimait beaucoup dans notre camp, mais

ce n'était pas un garçon qui avait de la chance.

Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska · 第 6 / 10 段