«C'est la terre de l'absolue désolation où rien ne croît si ce n'est les

baies de corail, les gueules noires, la tripe de roche ou le pain de

cariboo.

«Holà, vous n'allez pas dormir ici, mes garçons, allons hop, à

l'ouvrage.

Le fouet claque, les chiens tirent sur les harnais, le traîneau repart.

*

* *

Maintenant, la piste court, bordée d'épinette blanche, de sapins et de

pins, de bouleaux à canots et des baumiers, des trembles, beaucoup de

trembles...

Les dix derniers milles sont franchis en se jouant, par les chiens.

L'instinct les avertit que l'étape est prochaine.

Gregory les encourage de la voix et, joyeux, il entonne:

When you come to the end of a perfect day.

Il cesse, tout à coup, son chant pour pousser des cris inarticulés, les

coups de fouets cliquent-claquent, les chiens aboient comme des enragés,

une ligne brune apparaît. C'est le camp des mineurs de Kid's City.

*

* *

La musique que mène Gregory, son fouet et ses chiens, annonce l'arrivée

de la poste. Les baraquements se vident en quelques instants; les hommes

qui sont au bar, eux-mêmes, viennent sur le pas de la porte.

Tous nous saluent avec des hourrahs; j'avais raison, Gregory Land est

l'homme le plus attendu de la ville. Même ceux qui n'espèrent rien de sa

venue sont autour du traîneau.

C'est là que j'ai vu se détendre les plus rudes visages: telle face est

sombre qui s'illumine à l'appel d'un nom, telle mâchoire est contractée,

dure, mauvaise, qui s'échancre d'un large sourire pour un paquet de

quelques grammes, et les mains, toutes ces mains tendues, mains

calleuses, rugueuses, entaillées, qui toutes frémissent comme des ailes

d'oiseaux; quelques-unes mettent une note plus blanche. D'où

viennent-elles? Que viennent-elles faire là? D'autres sont crevassées ou

bosselées d'ampoules, d'autres encore ont le poignet serré dans un

bracelet de cuir lacé, et les doigts noueux, les doigts crochus, les

doigts écrasés en spatule, les doigts volontaires, les doigts impatients

et trembleurs...

Et chacun ayant reçu son bien se retire à l'écart pour savourer la joie

de se sentir moins seul, moins perdu dans l'immensité de ces terres

mystérieuses.

Pour ceux qui n'ont rien, les doigts se replient, la main se contracte

et retombe, la face reprend son masque, le front barré, le regard dur,

les maxillaires crispés.

*

* *

--Ouf! c'est fini, déclare Gregory Land qui a rangé son traîneau et

libéré ses chiens, et je vous vois venir: vous voulez savoir lequel

parmi ces garçons est celui qui nous intéresse. Aucun de ceux-là, venez

avec moi.

Habitué à ces manières, je le suis sans demander d'autres explications.

Nous remontons le camp qui vit d'une vie particulière, puisque c'est

aujourd'hui dimanche.

Kid's City a, naturellement, sa rue centrale, pompeusement appelée

Broadway. Passé Broadway, il n'y a plus rien que les champs de neige à

l'infini. C'est pourtant sur cette route que Gregory s'engage. Nous

tournons à droite et, soudain, j'ai devant mes yeux le plus inattendu

spectacle, la chose la plus imprévue qui soit: j'ai devant les yeux, en

plein Alaska, dans un camp de mineurs, par une température qui dépasse

30° sous zéro, j'ai là, vivant, marchant, un homme qui porte un chapeau

haut de forme et une redingote qui lui bat les talons.

Certes, Gregory ne m'a conduit ici que pour jouir de cette minute et de

mon ahurissement. Il se tient les côtes et rit comme un fou. L'homme se

retourne, ce qui arrête net le rire du postier qui, presque respectueux,

lance:

--Hello! camarade, je vous conduis un de vos compatriotes. J'ai pensé

que vous aimeriez à le voir...

L'homme retire son chapeau haut de forme, salue cérémonieusement et dit:

--Vous avez bien fait, monsieur.

Gregory s'esquive et nous laisse en tête à tête.

J'essaye une politesse. Je lui dis:

--Je suis heureux de rencontrer un Français.

L'inconnu enlève encore une fois son chapeau et répond:

--Tout l'honneur est pour moi.

Alors, il me parle le plus simplement du monde, il m'interroge sur ma

vie, mon passé, sur la France. Je le regarde éberlué.

--Je vois ce qui vous intrigue, ajoute-t-il.

--Ma foi, je l'avoue, votre tenue est si étrange... et je lâche tout de

trac! Pourquoi diable, portez-vous un chapeau haut de forme?

Il me regarde fixement et laisse tomber ces mots:

--Parce que c'est dimanche!

*

* *

Parce que c'est dimanche! Alors seulement je regarde l'homme qui vient

de me donner une raison aussi convaincante. C'est un gars solidement

râblé, un cévenol de l'Aveyron ou de la Lozère, j'en jurerais, et tout à

l'heure, lorsque je me rappellerai le nom que Gregory lui donne: César

Escouffiat, je n'aurai plus aucun étonnement.

Je comprends alors l'infini de cette réponse.

--Parce que c'est dimanche!

Toute l'âme française est là. L'âme paysanne ou bourgeoise si

identiquement même. Dimanche, la blouse neuve bien empesée ou la

redingote sortie de l'armoire. Dimanche, toute la tradition, toute la

beauté sentimentale de la race. Et soudain, la neige s'efface, le ciel

gris se dépouille pour s'azurer légèrement, j'entends les cloches du

pays, je vois les bandes rieuses de jeunes filles et de jeunes garçons

sous les platanes feuillus, les petits rentiers assis sur le banc de la

promenade, les vieux sur le seuil de leur porte, et je sens tout le

parfum qui monte de la terre natale...

Et je songe à toutes les batailles que

l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme a dû livrer pour faire

respecter sa volonté.

Les poings du montagnard me rassurent. Le premier, qui a dû rire de son

couvre-chef, a dû être maté depuis longtemps, imposant le respect aux

autres et ceux-là désormais lui ont laissé célébrer en paix, à sa

manière, le jour que le Seigneur créa pour le repos.

*

* *

Je n'étais pas au bout de mes étonnements.

--Voulez-vous me faire l'amitié de venir jusque chez moi?

Comment refuser une invitation ainsi faite? J'opine du bonnet et je suis

l'homme-qui-porte-un-chapeau-haut-de-forme et dont la redingote bat les

talons. César Escouffiat me fait les honneurs de chez lui; devant la

porte de sa hutte, il s'efface pour me laisser passer.

--Vous m'excusez, dit-il.

Et brossant du revers de sa manche son chapeau, il l'enveloppe dans un

papier de soie, puis l'enferme, soigneusement, dans un coffre de bois.

Il relève, l'un après l'autre, les pans de sa redingote et s'assied.

--Vous m'excusez, répète-t-il, la demeure du sage est simple, mais la

sagesse se développe partout, à la condition de ne point abaisser son

âme aux promiscuités environnantes.

Je regarde mon hôte d'un air effaré, mais il poursuit sans prendre

garde:

Ἐσθλῶν μεν γαρ ἀπ' ἐσθλα διδάξεαι ἢν δὲ κακοῖσιν

συμμισγῃς ἀπολεις καὶ τὸν ἐόντα νόον.

Ce sont deux vers de Théognis, que Xénophon et Platon placent dans la

bouche de Socrate. Xénophon dans les _Entretiens mémorables_ et Platon

dans le _Banquet_ et le _Ménon_.

Mon effarement a fait place à la stupéfaction, je dois avoir les yeux

ronds et la bouche ouverte. César daigne m'expliquer:

--Avec les sages, tu apprendras la sagesse; si tu te mêles aux méchants,

tu perdras ce qu'il y a de bon en toi.

Puis il ajoute avec condescendance:

--C'est du grec.

--Du grec!

--Oui, du grec, cela vous étonne?

--J'avoue... vous me pardonnerez, dans ce pays...

Je bafouille et m'emberlificote en des phrases que je commence sans

pouvoir les finir. César Escouffiat me prend en pitié et plein de

suffisance, il savoure son triomphe.

--Enfant, fait-il avec un accent inénarrable.

Ce mot dans sa bouche prend une signification péjorative, il le laisse

tomber avec une moue un peu méprisante; heureusement, ce jour-là, je

n'étais pas d'humeur trop susceptible...

Je regarde la carrure de cette splendide bête humaine, ce cou court,

cette face massive, ces cheveux tondus ras sur le front étroit, ce nez

fort, ces lèvres charnues, ce menton volontaire. Certes, ce n'est pas la

race grecque que je m'attendais à trouver là, on lit, ouvertement, sur

cette physionomie, tout l'entêtement, toute la résolution, toute la

brutalité romaine.

Devançant mes questions, il daigne m'éclairer:

--Vous allez me demander si je suis un professeur en rupture de chaire,

un prêtre échappé du Séminaire, un savant expulsé de l'Université; non,

rien de tout cela, je suis César Escouffiat tout court, et je suis

charretier de mon métier...

Il s'assied à mes côtés, sur la caisse dans laquelle est enfermé le

fameux haut-de-forme. Il jouit un instant de ma stupeur et ajoute:

--J'ai été à l'école jusqu'à onze ans. J'ai gardé les porcs jusqu'à

quinze ans, j'ai cinquante ans, je suis ici depuis près de dix ans.

Il y a un trou dans les explications de mon brave, ce qu'il fit de

quinze à quarante ans, qui le saura jamais? César Escouffiat a sauté

sans transition de son extrême jeunesse à sa maturité.

Timidement, j'ose l'interroger:

--Et vous avez appris le grec?

--Ici, monsieur, ici, les solitudes du Nord sont mauvaises conseillères,

mais quand on a une âme bien trempée, on résiste aux tentations; cela

n'est pas toujours facile, et je dis avec Hésiode:

Τὴν μὲν γαρ κακότητα καὶ ἰλαδὸν ἔστιν ἑλέσθαι

Je dois avoir l'air d'Henriette, dans les _Femmes savantes_, lorsqu'elle

dit:

«Pardonnez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.»

César traduit:

«Il est facile d'atteindre, même en troupe, à la demeure du vice; la

route est unie, il habite près de nous. Mais les dieux immortels ont

placé la fatigue et la sueur sur les chemins de la vertu, un sentier

long et escarpé conduit à elle; il est rude d'abord, mais lorsque tu es

arrivé au sommet, il devient facile.»

«Du reste, Epicharme, de Cos, nous dit sous une autre forme:

... τῶν πόνων

πωλοῦσιν ἡμῖν πάντα τἀγαθ' οἱ θεοί.

«Les dieux nous vendent tous les biens au prix de nos fatigues. Le

bonheur s'achète, je l'ai payé, je puis en jouir. J'imite, en cela,

l'exemple de mon unique maître, Socrate, je suis endurci contre le froid

et tellement habitué à me contenter de peu qu'un rien suffit à mes

besoins.

«Dans le pire milieu, je reste étranger. Je n'ai aucun souci de vouloir

imposer mon commandement; Xénophon vous dira que telle était la coutume

du grand Philosophe.

«Comme lui, je suis frugal, je ne bois jamais sans avoir soif et j'évite

les alcools qui nuisent à la fois à l'estomac, à la tête et à

l'esprit...

... καὶ γὰρ τὰ λυμαινόμενα

γαστέρας καὶ κεφαλὰς καὶ ψυχὰς ταῦτ' ἔφη εἶναι.

«Je travaille parce qu'Hésiode a dit: L'action n'est pas une honte,

l'inaction est un opprobre...

--Et vous avez appris le grec?

Il me réplique avec orgueil:

--Tout seul, monsieur, tout seul.

--Mais enfin, pourquoi?

--Pourquoi? parce que je m'ennuyais, monsieur.

César Escouffiat s'est dressé. Il a rouvert son coffre, enlevé

minutieusement le papier de soie et, à nouveau, il lustre le poil de

l'ineffable chapeau.

Pendant qu'il accomplit cette grave fonction, je regarde autour de moi

et, sur une planchette, je vois, pêle-mêle, des livres entre des boîtes

de saumon et de lait condensé. Quelques titres m'arrêtent. Isocrate:

_Conseils à Démonique_; Euripide: _Electra_; Eschyle: _Prométhée

enchaîné_; Jean Chrysostome: _Homélie en faveur d'Eutrope_; Platon:

_Apologie de Socrate_; Esope: _Fables choisies_; d'autres gisent avec de

gros dictionnaires sur une caisse renversée qui sert de table de nuit,

mais j'ignorerai toujours quels en sont les auteurs. César Escouffiat a

replacé sur sa tête son chapeau haut-de-forme. Il se tourne alors vers

moi; d'un large geste, il se découvre et me salue, puis il me dit:

--Le monde est plein d'imprévu. Je suis heureux de vous avoir rencontré.

Nous reverrons-nous? c'est peu probable. Qui sait sa destinée? Tout

naît, tout meurt, disent les uns, rien n'a été engendré, rien ne périra,

disent les autres; qui croire? Le mieux pour l'homme serait de ne pas

naître ainsi que nous l'explique Sophocle du 1215e au 1220e vers

d'_Œdipe à Colone_.

Et César Escouffiat conclut, nettement, en bon français, cette fois:

--Je ne vous retiens pas.

*

* *

Devant le bar, je trouve Gregory Land qui m'attend, l'air goguenard, les

mains aux poches.

Il cligne de l'œil selon son habitude et me crie d'aussi loin qu'il

m'aperçoit:

--Eh bien! garçon, pour un drôle de type, c'est un drôle de type,

n'est-ce pas? Vous en êtes encore tout ahuri; entrez, garçon, entrez,

j'ai fait préparer pour vous un _oysterprayer_ dont vous me direz des

nouvelles.

Et d'une bourrade, Gregory Land me pousse dans la salle du bar où, dans

une fumée bleuâtre, une centaine de mineurs dansent au son d'un

phonographe criard.

*

* *

--Ma tournée est finie, je redescends à la côte, je vous ramène chez

vous en passant.

--_All right..._

Dans les claquements du fouet, les Ehôôô ôôô de Gregory, le traîneau

passe, en trombe, au milieu du campement parmi les cris d'adieu des

mineurs assemblés.

A cent cinquante pas, j'aperçois la lourde silhouette de César

Escouffiat, qui fut, tour à tour, gardien de porcs, charretier, et qui,

étant mineur aux mines d'Alaska, apprit le grec pour se désennuyer.

Il marche gravement à pas comptés. On pourrait le croire absorbé par des

préoccupations vulgaires. Sous le chapeau haut de forme, la cervelle

accomplit son obscur travail et les mâchoires massives ruminent des

citations grecques.

Je lui lance un amical bonjour; perdu dans son rêve, l'homme ne l'entend

pas, le traîneau vire, la silhouette diminue, elle a l'air de s'enfoncer

dans la terre. Je me retourne sur mon siège et j'aperçois encore,

là-bas, tout là-bas, le chapeau haut de forme; c'est longtemps un point

noir sur la blancheur immaculée de la neige polaire.

Le vent qui balaye la piste me fouette, je ferme les yeux; lorsque je

les rouvre, il n'y a plus rien à l'horizon.

Je ne reverrai jamais plus l'homme-qui-portait-un-chapeau-haut-de-forme

«parce que c'était dimanche» et subitement, sans raison, j'en ai une

peine infinie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Vous pleurez! ma parole!

--Moi, pleurer! Vous êtes fou, Gregory, c'est ce diable de vent qui me

pique les yeux.

IX

LA BÊTE SOCIABLE

Depuis trois heures, la bourrasque fait rage. Le vent secoue la hutte,

pourtant bien abritée et protégée à la fois par la montagne et un épais

rideau de sapins.

Le thermomètre ne doit pas être loin de quarante, au-dessous de zéro,

naturellement, ainsi qu'il convient à un thermomètre en usage passé le

70e degré de latitude nord.

Dehors, mes chiens sont couchés, sauf Tempest, mon husky esquimau, que

j'ai gardé auprès de moi. Un feu assez vif pétille, la bouilloire à thé

commence à chanter sa chanson.

Tempest est accroupi, le museau dans ses pattes; un petit sifflement,

une secousse brève de ses poils raides où les glaçons achèvent de fondre

disent son évidente satisfaction.

Désœuvré, je prends ma trousse et me mets en devoir de réparer ma

chemise de peau qui est en grande pitié.

Je tire l'aiguille à rendre des points--c'est le mot--à Jenny elle-même.

De temps en temps, Tempest ouvre un œil, grogne un peu plus fort, puis

reprend sa somnolence.

Il faut avoir vécu dans la solitude pour comprendre la joie de pouvoir

parler à un être humain. Les plus cruelles privations ne sont rien à

côté de l'effroyable supplice du silence. Etre seul devant les plus

beaux paysages du monde, seul avec sa pensée qui tourne en rond autour

du cerveau comme une bête emmurée, sentir sa raison mourir peu à peu,

être ivre de solitude au point de chanceler, avoir faim de parler à

quelque chose de vivant!

Dans l'Arizona, sous un soleil flamboyant, où les cactus se dressent

comme de gigantesques chandeliers à sept branches, je parlais à mon

cheval; ici, aux dernières marches du monde, je trouve l'apaisement et

avec l'apaisement la sagesse, en discourant avec mon chien.

--N'est-ce pas, Tempest, qu'il fait un affreux temps...

Tempest grogne, donc il approuve.

Un temps que les hommes--qui sont injustes parce qu'ils sont des

hommes--appellent un temps de chien... ou un chien de temps, si vous

préférez.

C'est évidemment son avis.

Je poursuis mon monologue:

--La justice n'existe pas. Qu'est-ce, en somme, que la justice? Un mot.

Et les juges? Moins que rien, des hommes. Si vous les voyiez, monsieur

Tempest, chez moi, dans mon pays de civilisés, ces hommes s'habillent de

rouge ou de noir, on leur met sous le menton des petites bavettes

blanches. N'allez pas croire pour cela qu'ils soient en enfance ou

simplement gagas, non, c'est la coutume; au pays britannique, ils ont

des perruques hautes comme ça...

Mon geste ou mon raisonnement effraye Tempest qui se dresse et montre

les crocs.

Son âme incivilisée ne comprendra jamais les beautés de notre monde.

Changeons la conversation.

--Là, rentrez vos crocs barbares, j'ai pourtant raison. Si la justice

existait, vous seriez dehors, avec vos compagnons, endormis sous la

neige et non devant le feu à vous rôtir les pattes...

Monsieur Tempest n'en veut pas savoir davantage, il ne rouvre même plus

son œil gauche, ses oreilles sont repliées, il rêve tout haut devant les

flammes qui dansent.

Tout à coup, il se dresse, les oreilles droites, la gueule ouverte;

rauque, il aboie trois fois, il replie à moitié l'oreille... Il guette.

Il aboie encore, puis il s'élance vers la porte...

J'écoute. Rien. Le sifflement du vent qui passe en tournoyant.

--Quelle idée folle, vouloir sortir... Enfin, allez, si tel est votre

désir...

J'ouvre. Un tourbillon de neige me frappe au visage.

--Damné chien!

Tempest est parti comme une flèche; dans l'enclos, les autres chiens

sont réveillés qui hurlent à l'unisson.

--Damné chien!

Je répète l'injure et vais pour refermer la porte, lorsque j'entends

soudain une voix claire qui m'interpelle.

--Hello, appelez votre chien, c'est un démon qui me dévorerait tout vif.

J'accours sur la piste. Je siffle Tempest qui vient se ranger près de

moi, les crocs dehors, grognant toujours.

--Qui va là?

--Un ami, Mac O'Neil. Quel temps, camarade!

--Entrez et chauffez-vous.

--Ça n'est pas de refus. Attendez. Ici, Floch, ici, Dark. Tenez votre

démon, pour Dieu! ils vont se battre.

Je saisis par la peau du cou Tempest qui va s'élancer et le jette dans

la hutte dont je tire la porte.

Libres, les chiens de l'homme creusent vivement leur trou dans la neige

et disparaissent.

O'Neil enlève ses raquettes et secoue son manteau. Nous entrons.

La douce chaleur nous enveloppe. Le voyageur pousse un ah! réjoui en

arrachant les glaçons qui pendent à ses moustaches.

Le thé copieusement arrosé de whisky. Beaucoup de whisky, très peu de

thé, c'est ainsi que mon compagnon comprend la chose.

--Garçon, j'ai pensé que vous vous ennuyez tout seul, alors je suis

venu...

--Merci.

--Pas la peine. Je m'ennuyais aussi. J'ai la noire bête, comment vous

dites en français le... là... vous savez l'affreuse noire bête.

--Le cafard.

--_All right._ Le cafard. C'est la nuit de Christmas, tout de suite.

--Ah! c'est Noël, j'avais oublié.

--Alors, j'ai pris mes raquettes et je suis venu. Seize milles, c'est

peu de chose, la Stewart est gelée à bloc. C'est une piste admirable,

mais après Cariboo Kid, le vent souffle de biais. Ça n'est pas chaud.

Il tend ses doigts à la flamme, puis, se pétrissant les mains, il fait

craquer ses os. Il étend ses jambes, entourées de peaux de renard bleu

qui, au contact du feu, se dégèlent. Lui aussi n'a pu rester seul. Je

contemple l'inconnu, il est heureux de vivre, ses paupières s'avivent.

Il parle, il parle, il parle.

Ce n'est pourtant pas un intellectuel, un cérébral, celui-là. C'est une

splendide brute taillée pour le combat.

La pensée qui voltige de-ci de-là s'est cognée les ailes dans la cage

étroite de ce cerveau... Et l'homme a fait seize milles par un temps

abominable, il a fui droit devant lui, risquant cent fois la mort pour

ne pas rester seul, ce soir, seul avec la pensée qui ronge, la pensée

qui vrille, la pensée qui affole, la pensée qui tue.

Enfin, l'homme se tait. Il fume, silencieusement, sa pipe par bouffées

mesurées et la fumée bleuâtre enveloppe sa tête. Il clôt à demi ses

paupières. Pour un peu, il grognerait avec satisfaction comme Tempest.

L'homme est une bête sociable. Celle-ci maintenant est heureuse.

*

* *

Lorsque Mac O'Neil a fini de fumer, il tape sa courte pipe contre son

talon et dit:

--Oui, je m'ennuyais à crever; parler à ses chiens, ça n'est point

drôle. Voilà quarante jours que Gregory Land est passé avec la poste. Il

m'a laissé un numéro du _Post-Intelligencer_, de Seattle. Je le sais par

cœur et pourrais vous réciter les articles et les annonces. C'est lui,

Gregory, qui m'a annoncé que vous étiez campé sur la Stewart. Il m'a dit

aussi que vous étiez Français. Je suis Ecossais, moi (ici, Mac O'Neil

soulève sa toque en peau de loutre), j'aime la France, moi, je ne suis

pas une écrevisse, ni un mâcheur de gomme, moi... Alors, j'ai pensé: il

doit s'amuser la même chose que moi, ce garçon, je vais aller le voir...

et me voilà... La terre paye-t-elle ici? ajoutait-il au bout d'un

moment.

--Peuh! 8 à 9 cents d'or à la _pan_...

Mac O'Neil émet un sifflement admiratif.

--Voilà ce qu'elle donne chez moi.

Et dans le creux de sa main rugueuse, le mineur me tend des pépites

grosses comme des amandes.

Lorsque j'ai apprécié leur valeur, il les renferme dans un petit sac de

toile qui avait contenu du tabac. Comme il serre les cordons et les noue

avec attention, il soupire:

--C'est avec ça que nous aurions une belle Christmas à Glasgow. Je

connais une taverne, dans la basse ville, où l'ale a la couleur du miel,

et le jambon!...

Les souvenirs des ripailles passées lui reviennent en foule, il se donne

des claques sur la cuisse et rit d'un gros rire...

--Une fois, chez mon père, on avait tiré un marcassin, sur les terres de

lord Denshire; entre nous, nous l'avions tiré sans autorisation et nous

l'avions bourré, le marcassin, pas le lord, avec des saucisses et des

châtaignes. Tous les voisins étaient de la fête--et comme cela se

doit--chacun avait apporté son présent; le whisky, le bon vieux whisky

d'Ecosse, était copieusement représenté.

Et Mac O'Neil fait claquer sa langue.

--Dans la cheminée, un tronc entier brûlait; la flamme jetait de grandes

lueurs qui illuminaient le visage des filles et les filles riaient parce

que les garçons les chatouillaient. Le lendemain, mon père et moi étions

seuls autour de la table.

--Et les voisins?

--Les voisins? Ils étaient dessous.

Le mineur conclut:

--En vérité, ce fut une belle Christmas!

Puis, l'homme conte d'autres souvenirs... Mais je n'écoute plus, sa voix

fait un ronronnement à mon oreille. Est-ce que je sommeille, est-ce que

je rêve? Ces évocations font se dresser un long cortège de fantômes

oubliés...

Les cérémonies familiales, mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère, la

grande table, autour de laquelle nous étions tous réunis attendant que

minuit sonne...

Le Père Noël chargé des joujoux convoités, les poupées pour mes sœurs,

les livres pour moi. Je vois nettement la couverture rouge, les tranches

dorées, et le titre qui flamboie: _Le sphinx des glaces_, _Le Capitaine

Hatteras_...

Le mystère des terres polaires qui m'attire...

Le grand silence blanc!

Hein! quoi... Ah! oui, je ne rêve pas... les solitudes glacées, les

neiges éternelles... je suis servi...

Tempest a repris sa place auprès du foyer, il grogne, l'air heureux. Mac

O'Neil confectionne un cocktail savant, et il parle, il parle...

Mes Noëls d'étudiants, dans la ville aristocratique où le ciel est

clément. La nuit trouée d'étoiles, la théorie des jeunes gens qui

passent chantant des refrains grivois... Mes camarades, je vous vois:

Broche, si drôlement ivre; Bartek, au large sourire; Sapiens,

Catacloum... Je vous vois aussi, Lise, Margot, Daisy, Mourrette, poupées

qui enchantiez nos âmes de vingt ans...[1]

[1] Voir: L.-F. Rouquette, _La Cité des Vieilles_.

Les cloches sonnent à la volée, les cloches qui chantaient à ma

naissance, les cloches qui pleuraient au cercueil de mon père... Le vent

m'apporte leurs voix graves qui passent sur les eaux, qui passent sur

les terres et qui, après une randonnée de huit mille lieues, mettent de

la joie dans mon âme, du soleil dans mon cœur.

Noëls de Provence illuminés de foi naïve... Les _Santouns_... Les

Saints... viennent pour adorer l'Enfant sur la paille de l'étable... Les

rois Mages et les bergers, tous si drôlement accoutrés. Un court

dialogue persiste que j'entends avec netteté.

Le Grand Silence Blanc: Roman vécu d'Alaska · 第 5 / 10 段