graisse de phoque jouent un rôle important.
La chasse a été fructueuse. Quatre mâles harponnés, que nous avons
traînés là, avant de revenir à Point-Barrow.
Nous sommes dans une anfractuosité de rochers d'un îlot où des myriades
d'oiseaux nichent, des oiseaux aux plumages étincelants; mais, ce qu'il
y a d'admirable, c'est l'harmonie, l'ordre qui règne.
Chaque espèce a son domaine déterminé: les mouettes, aux plumes couleur
de pêche, sont sur la haute falaise; à l'étage au-dessous, sur les
rochers en terrasses qui surplombent la mer, les goélands orange se
dandinent sur leurs pattes roses; dans les trous, il y a des millions
d'oiseaux inconnus, portant sur leurs ailes toutes les émeraudes de
l'Océan et tout l'azur du ciel.
La mer est calme, d'un vert puissant; l'horizon est fermé, là-bas, dans
un arrière-plan bleuâtre où se silhouette la masse dentelée d'un
iceberg, qu'entraînent irrésistiblement les courants sous-marins.
Et Kotak, très fier de montrer son savoir, en profite pour me faire un
cours sur les phoques.
Il s'exprime certes avec moins d'élégance que M. de Buffon, mais M. de
Buffon aurait beaucoup appris à l'entendre.
Il me parle du phoque couleur de buffle. Du phoque, dont la lèvre
supérieure est cannelée, dont les pieds de devant n'ont que quatre
doigts.
Le phoque à long cou, qui vient on ne sait d'où et qui ne possède point
d'ongles; de ces vieux à la peau tigrée; de ces jeunes, noirs sur le dos
et sous le ventre blancs.
Du phoque grand comme un bœuf qu'on voit parfois, mais qu'on ne harponne
jamais; certains chasseurs l'ont poursuivi pendant cent cinquante
milles; il disparaît toujours au moment de l'atteindre, protégé par les
esprits des eaux.
Il en est qui ont la tête d'une tortue, d'autres fantaisistes sont d'une
couleur noirâtre et portent un dessin jaune sur les côtés.
Les mouchetés et les tachetés sont par mille fois mille. Une espèce a,
sur l'échine, des ronds bien tracés.
Celui-ci est barbu, celui-là moustachu. Il y a encore les otaries aux
yeux chassieux, au pelage doux ou au pelage dur et grossier, les unes
noires, les autres gris cendré. L'une, coquette, s'orne d'une bande
rousse sous le ventre, celle-ci l'a sur la tête, comme une écharpe.
Quelques-unes sont jaunes avec des oreilles longues; d'autres, pour se
différencier, ont les oreilles rabattues. On en rencontre qui n'ont pas
d'ongles, d'autres en ont trois, quatre ou cinq.
Et Kotak a des précisions qu'envierait M. le Directeur du Muséum. Il
m'explique pourquoi les phoques ayant les pattes postérieures dirigées
en arrière ne peuvent pas se tenir debout et sont obligés de rebondir
sur le sol comme une balle.
Il sait que le phoque ordinaire a trente-cinq dents, dix-huit en haut,
dix-sept en bas, que la plupart ont cinq griffes développées réunies par
une membrane interdigitale.
Il en a vu de trois mètres de long et pesant huit cents livres, mais la
plupart ont un mètre cinquante et pèsent moitié moins.
Je songe, malgré moi, à toutes les hécatombes dont les malheureux
phoques font les frais!
Pauvres phoques ignorant la malice des hommes! Quelle affreuse chose que
votre mort! Qui n'a pas entendu vos cris et vos appels déchirants ne
connaît pas jusqu'où peut aller la douleur.
On vous abat, on vous assomme, on vous égorge, on vous dépèce, le sang
coule, il ruisselle, et bientôt la neige disparaît pour laisser la place
à une boue liquide dont l'odeur fade écœure.
*
* *
Mais Kotak, dont l'esprit ne s'embarrasse pas de sentimentalité, me dit,
pratique:
--Nous avons eu ici des proies faciles, mais sais-tu ce que c'est que
guetter pendant des heures, sur la banquise, le trou où le phoque
viendra sûrement respirer?
«On est accroupi sur la glace, l'œil fixe, le poing crispé sur le
harpon.
«Le froid pénètre les os, la pensée vacille et s'obscurcit; une seule
idée subsiste: «Si la chasse est infructueuse, la tribu ne mangera pas.»
Le phoque pour nous, c'est la vie, notre vie, et celle de nos chiens...
C'est pourquoi les tribus qui sont loin des côtes font de grandes
expéditions pour se procurer des réserves.
«Nos frères Thlinkits capturent des animaux vivants. C'est une curieuse
chasse. Ils se placent en arc de cercle entre les phoques et la mer et
les effrayent avec de grands cris; le cercle se referme, peu à peu; ils
poussent les phoques dans la direction voulue. Pour arriver à leur but,
les chasseurs se servent d'une arme étrange importée par tes frères: des
parapluies.
--Des parapluies?
--Oui, des parapluies, c'est vraiment très commode, des parapluies
échangés aux pêcheurs et aux trappeurs, de grands parapluies rouges ou
bleus qu'ils ouvrent et referment avec fracas. Les animaux affolés font
des bonds, tombent, essoufflés; le jeu des parapluies recommence et,
ainsi de suite, jusqu'à ce que les animaux soient rendus à l'endroit
propice pour les abattre. Parfois, la chasse dure vingt jours.
Je reste confondu devant l'utilisation inattendue des riflards de nos
pères par les Esquimaux d'Alaska. Et comme toujours, dans les plus
tristes choses, il y a une note comique; c'est la note comique que je
retiens et qui me fait sourire. Je souris encore quand Kotak me dit:
--Ne nous attardons pas, la nuit va manger le jour. Si tu veux, nous
retournerons, petit frère, nous et notre chasse.
Et nous sommes rentrés à Point-Barrow, le dernier port du monde avant le
pôle ou le premier, cela dépend à quel point l'on se place et d'où l'on
vient.
VII
SUR LE TRAIL
Brusquement, la longue trace blanche, le _trail_, sur laquelle glisse le
traîneau, a disparu, et pour comble de malchance une bourrasque de neige
s'est abattue.
Vaillants, mes chiens font tête, mon _team_ est attelé à la façon
indienne, le _leader_ d'abord, puis les autres déployés en éventail. Les
bêtes tirent sur les harnais, enfonçant leurs ongles durs dans la neige
gelée, les jarrets tendus, le museau cherchant la piste...
Si mes souvenirs sont exacts, après cette colline, je dois retrouver le
_trail_ de la poste; j'encourage mes bêtes de la voix: _Mush, mush on,
boys_..., mes sept labradors redoublent d'effort, mon _sleigh_ passe,
rapide; un coup de collier, enfin voici le sommet de la colline...
Là-haut la tempête fait rage; les chiens, aveuglés, s'affolent et nous
dévalons la pente comme poussés par l'ouragan.
Et le _team_ s'enfonce dans une gorge étranglée; l'abîme est là, à sept
cents pieds. L'éventail se replie; d'instinct, les chiens ont pris le
virage. J'ai le temps d'apercevoir le gouffre où le vent se précipite en
mugissant...
De piste, point. Il n'y a rien que de la neige pendant des milles et des
milles.
La nuit tombe. Le thermomètre marque quarante sous zéro...
... Nous allons.
Depuis deux jours, nous avons perdu le _trail_ et nous errons et campons
à l'aventure.
Dix fois, j'ai cru retrouver mon chemin; dix fois, je me suis rendu
compte que c'était ma propre trace que je suivais.
Nous avons tourné en rond. Les chiens sont harassés. Ils répondent mal à
mon appel.
Ma boussole est détraquée. J'ai perdu toute direction. Parfois, les
bêtes, lasses, s'arrêtent; je dois, malgré ma répugnance, employer le
fouet en cuir de renne qui se lance comme un lasso.
Ma provision de farine de maïs est épuisée, il me reste une poignée de
thé et du sel dans un cornet de bois.
Heureusement, la tempête s'est apaisée. Dans le ciel, courent de gros
nuages blancs et la plaine s'étend à l'infini, ourlée de rose mauve à
l'horizon.
Des sapins rabougris étirent leurs branches...
Une lourde fatigue accable mes paupières; je secoue ma torpeur, si je
m'arrête, je dormirai, et si le sommeil me gagne, c'est la mort...
--_Come on, boys, Ehô Ehôôô._
Les bêtes, excitées de la voix et du fouet, donnent un suprême effort.
Tout à coup, Tempest, le _leader_, lance un aboiement... Pourquoi cette
joie? Mes yeux cherchent... je ne vois rien.
Lui a vu, ses camarades ont compris: le traîneau glisse sur ses patins
de cuivre... je laisse faire... les guides molles. Appuyant sur la
droite, les chiens tirent, leurs mâchoires claquent, l'aboiement du
_leader_ a fait place à un grognement continu qui a l'air d'un gros
rire... Et soudain, je vois aussi... Là-bas, une mince traînée grise...
C'est le _trail_... nous sommes sauvés...
*
* *
Nous courons depuis trois milles sur le _trail_ de la poste, les chiens
paraissent avoir oublié la fatigue... mais la nuit va venir et
l'excitation tombée, que deviendrons-nous?
Mais le Dieu des coureurs de bois nous protège... Les chiens jappent
tous à la fois et s'arrêtent devant une hutte de sapin.
Sans frapper, je pousse la porte en lançant mon plus aimable _hello!_
mais pas un souhait de bienvenue,--ainsi qu'il est de coutume--ne
m'accueille... J'entre, la demeure est vide...
J'en use librement, selon la loi établie par les rudes hommes du Nord.
Je bats le briquet. Je fouille les coffres, je trouve des vivres pour
mes chiens qui les reçoivent avec une évidente satisfaction.
Quant à moi, je m'endors comme une brute, la tête enfouie dans les poils
de renard gris.
*
* *
Lorsque je m'éveille, il fait grand jour. Un soleil pâle fait miroiter
la neige. Je me mets sur mon séant. De mes poings, je frotte mes yeux,
je bâille longuement en étirant mes bras, mais mon geste ne s'achève
pas. Je viens d'apercevoir, clouée au-dessus de la porte, une gravure
représentant l'_Angelus_ de Millet.
Certes, le chromo était affreux, mais je m'attendais si peu à retrouver
là cette image, qui me rappelle la patrie lointaine, que je reste un
moment comme étourdi.
Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne de France, le chef
courbé vers la terre, donneuse de moissons, et j'oublie que je suis à
des milliers de lieues sur une terre âpre qui défend avec obstination le
misérable métal qui se cache en ses flancs. Certes, c'est «la terre qui
paye», les mille parcelles d'or jaune étincellent au fond de la _pan_,
mais combien moins belle, combien moins lumineuse que la meule qui est
là, dorée par le soleil couchant.
*
* *
Deux jours après, j'étais à Eagle, dans l'Alaska yankee, chez mon ami
Jim Mac Carter, un cher garçon qui m'amena chasser le moose, si bien que
j'oubliai totalement de lui demander s'il connaissait le nom de
l'individu qui avait apporté l'_Angelus_ de Millet aux dernières marches
du monde.
VIII
L'HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME
--Vous êtes jeune, camarade, me dit Gregory Land, qui était en train de
confectionner des beignets de maïs dans la propre poêle qui me sert à
passer les sables aurifères, vous êtes jeune et vous connaissez mal le
pays.
«Croyez en la vieille expérience d'un sacré individu qui traîne sur le
_trail_ depuis quatorze années. Quatorze années, _yes, sir_, que je
cours, sur la piste, derrière mes chiens, distribuant lettres et
journaux sur tout le territoire du Yukon... Et pour quel salaire! Damné
gouvernement!...»
Et Gregory Land s'interrompt pour lancer un jet de salive brunâtre au
delà des beignets, dans la cendre chaude, car Gregory a l'honorable
habitude de chiquer.
Je crois devoir intervenir:
--Vous êtes l'homme le mieux accueilli, dès que les grelots de vos
chiens tintent sur le _trail_; le cœur est en joie, vous êtes celui
qu'on attend, on vous choie, on vous fête...
--Je sais, je sais, mais je ne me fais pas d'illusion, on attend non
moi, mais ce que j'apporte.
--C'est la même chose...
--Encore un de vos défauts, garçon, si vous voulez vivre dans ce pays,
il faudra vous débarrasser de cette sentimentalité. Du sentiment ici...
Gregory rit d'un rire qui le secoue, il en profite pour faire sauter les
beignets...
La poêle remise en place, il continue:
--Ici, il faut un cœur solidement accroché dans une bonne vieille
carcasse à toute épreuve, de la volonté, de la force, ou, à défaut, de
l'adresse.
«Tenez, moi, j'étais fait pour une autre vie: j'ai étudié à l'Université
de Berkeley, en Californie, j'ai même des diplômes écrits en latin, avec
mon nom en lettres rondes au milieu.
«Pourquoi je ne suis pas resté dans ma ville où je serais devenu un
_lawyer_, ni plus ni moins réputé qu'un autre? Pourquoi? Parce que les
civilisés me dégoûtent.
«Je suis parti, un matin, essayer ma chance; j'ai perdu au jeu le peu
que j'avais arraché à la terre, ce qui m'a guéri des mines; ensuite,
j'ai été bûcheron, maçon, garçon de bar, puis, comme je savais mener
proprement un _team_, le gouvernement canadien a bien voulu m'agréer
comme maître de poste... voilà quatorze ans... Excusez-moi, camarade, je
me répète... mauvais signe.
Gregory Land soupire et s'apitoye:
--Ah! ça n'est plus le bon temps... ça n'est jamais le bon temps quand
on vieillit; alors, on trouve tout naturellement que les jours de notre
jeunesse étaient les plus beaux... Tout de même, ici, c'était mieux
autrefois.
Pour lui donner du courage, je lui verse une rasade de whisky. Gregory
l'avale d'un trait, la tête rejetée en arrière.
--Vous êtes un aimable garçon, fait-il pour me remercier; puis il
ajoute: Voilà des beignets dont vous me direz des nouvelles...
Il m'en offre un, doré, croustillant, à la pointe de son couteau.
Je rends hommage à ses talents culinaires, il accepte, sans modestie, et
reprend son discours.
C'est vraiment une encyclopédie, cet homme qui court la piste, il cite
des faits, des dates, il émaille son parler d'une série d'anecdotes
sérieuses ou plaisantes.
C'est ainsi que Gregory Land paye l'hospitalité qu'on lui donne lorsque
ses chiens et lui sont surpris par la nuit, qui tombe, dans ces régions
polaires, comme un rideau qu'on abat.
Le postier poursuit tandis que je mange, lui se déclarant satisfait avec
la bouteille de whisky et la blague que j'ai mise à sa disposition.
--Si mes souvenirs sont exacts, le territoire de l'Alaska (les îles
comprises) ne doit pas atteindre moins de 1.376.000 kilomètres carrés,
c'est-à-dire presque trois fois la superficie de votre France.
De l'embouchure du Simpson à la pointe sud de l'île du Prince, du
Saint-Elie à l'Océan Glacial, en suivant le 143e degré 20′ de longitude
est de votre méridien, sur ces 1.376.000 kilomètres carrés, vous êtes
bien aujourd'hui trente à trente-cinq mille mineurs ou vivant des mines,
groupés dans la vallée du Yukon ou les environs de la Tanana, de la
Stewart ou de la Porcupine.
«Vous êtes, comme cela se doit, de joyeux garçons venus des quatre coins
du monde pour prendre la chance.
«Je vous connais presque tous; en tous cas, tous vous me connaissez. Ah!
j'en ai rencontré, j'en ai vu: des Américains de l'Ouest à qui «la paye»
n'avait pas été favorable du côté du Sacramento ou du Nevada, des
Canadiens français de l'Alberta ou du Saskatchewan, des Européens aussi
ayant traîné--faites excuses--dans tous les bouges du monde, essayé de
tous les métiers, Anglais, Ecossais, Irlandais, Allemands, Autrichiens,
Français, des Espagnols parfois et des Italiens, mais qui restaient peu
devant les rigueurs du climat.
«Je ne dis pas, le métier est rude, car il ne suffît plus--comme
jadis--de tamiser les alluvions aurifères, ou d'arracher à même le roc,
sans grand travail ni peine, le quartz receleur de pierre jaune.
«Depuis longtemps, les _creeks_ sont abandonnés, ne donnant plus un cent
de «paye». Les mineurs ont renoncé ou sont montés plus au nord, où la
vie est plus âpre, où le sol défend mieux son secret.
«Savez-vous, garçon, que sur la Porcupine, une équipe de mineurs a dû
défoncer neuf mètres de glace avant d'arriver à la terre meuble! Ceux
qui, comme moi, partirent à l'aventure, un pic sur l'épaule, ont peu de
certitude d'arriver à un résultat. Les vieux Yukoners ne trouvent plus
une once d'or livrée à leur seule ressource.
«Ah! les mines d'aujourd'hui! Il faut être plusieurs fois millionnaire
pour être mineur; et des prospecteurs, et des machines électriques, des
grues, des défonceurs, des concasseurs, un matériel du diable qu'ils
amènent par des sentiers d'enfer.
«Etre mineur aujourd'hui, c'est le bagne. Le vieux libertaire
d'autrefois allait, venait, comme un loup des prairies; maintenant, il
est domestiqué comme un chien de ville.
«Il obéit au contremaître qui obéit à l'ingénieur, lequel représente
Messieurs les financiers des cités civilisées; c'est une cellule dans
l'organisme. Voilà.
D'un coup de langue, Gregory passe sa chique de la joue droite à la joue
gauche.
--Mais ce sont là des considérations philosophiques, qui ne changeront
rien à la chose. Il importe de savoir--uniquement--que les quinze hommes
de race blanche qui se livraient au trafic des peaux, dans le bassin du
Yukon, vers l'année 1890, se sont maintenant multipliés par milliers.
Or, je dis et je prétends que les milliers sont des esclaves et que les
quinze seuls étaient des hommes libres.
C'est étonnant ce que le whisky rend mon Gregory loquace. Au fur et à
mesure que l'ivresse envahit son cerveau, son esprit devient plus clair,
mathématique. Mais pour ne pas me désobliger, il redevient indulgent.
--Bah! vous êtes de bons compagnons; dire que vous n'avez rien à vous
reprocher, serait exagéré. J'en connais (il dit cela en plissant sa
paupière gauche), j'en connais plusieurs qui sont en délicatesse avec la
Justice de leur pays et des pays voisins. Ce ne sont pas les plus
mauvais.
«Beaucoup sont d'honnêtes garçons, épris d'aventureuse vie, et que la
terre du Nord, mangeuse d'hommes, attire comme une maîtresse.
Croiriez-vous pas, Freddy, mon ami, qu'il y aurait long à écrire sur la
psychologie de ces gens qui quittèrent tout pour courir leur chance aux
dernières marches du monde!
«De savants docteurs trouveraient là matière à disséquer l'âme de
l'homme mais--fort heureusement pour nous--les graves docteurs restent
frileusement ficelés dans leur robe de chambre, quinteux, toussotant et
grincheux, au fond de leur confortable studio.
Je ne sais rien de plus bavard qu'un homme solitaire. Gregory Land, qui
passe des journées et des journées en tête à tête avec ses chiens, parle
de tout et sur tout; il saute d'une idée à une autre idée, comme un
oiseau d'un perchoir à un autre perchoir.
Les mains croisées sur la poitrine, les jambes allongées sur le parquet,
il parle plus pour lui que pour moi!
De temps en temps, il s'arrête, boit une gorgée d'alcool et repart,
poursuivant tout haut son rêve.
Tout à coup, il se replie si brusquement qu'il a l'air d'une marionnette
cassée.
Il se recueille un instant, mâchant sa chique avec béatitude. Je
respecte son silence, mais il est de courte durée.
Il reprend bientôt sur le mode familier qui lui est cher:
--Bien sûr, j'en ai connu de drôles de types depuis quatorze ans que je
roule, de Skagway à Port-Clarence, en passant par Dawson et Rupert-city,
mais le plus intéressant, sans mentir, est un de vos compatriotes. C'est
un solitaire, qui n'a pas voulu se plier aux exigences des grandes
compagnies, il a un _creek_ à 35 milles d'ici, un _creek_ bien à lui,
dont les papiers de propriété sont en règle; promesse, argent, rien ne
l'a tenté, il est plus têtu que le roc auquel il arrache, péniblement,
avec des moyens de fortune, quelques onces d'or tous les jours.
«S'il les boit? Jamais un cabaret ne l'a reçu sur son seuil.
«S'il les joue? Personne n'a vu une carte entre ses doigts.
«Cela est. César Escouffiat existe, il est mineur sans être ivrogne ni
_gimbler_. Quand je vous dis, c'est un drôle de type, c'est un drôle de
type, vous pouvez m'en croire. Au surplus, je vous le veux montrer, dès
demain, si telle est votre fantaisie toutefois.
«Pour l'instant, votre whisky n'est pas éternel, mon gosier en a perdu
le goût depuis deux quarts d'heure; de plus, je vous assomme avec mes
bavardages et je vois que malgré votre politesse, vous tombez de
sommeil.
Et sans prononcer une autre parole, Gregory Land étale une couverture de
peau à même le sol, devant le feu; il ramène ses genoux à la hauteur de
son menton et bientôt un grognement rythmique m'annonce que Gregory
Land, le postier, dort du sommeil de ceux qui ont conscience d'avoir
bien accompli leur journée.
*
* *
Des aboiements me réveillent en sursaut. C'est Gregory Land qui rosse
d'importance deux de ses chiens. Les bêtes cinglées hurlent, les crocs
dehors, les oreilles rabattues, le regard mouillé de larmes. Le fouet en
lanière de cariboo se déroule et enveloppe, tour à tour, les flancs de
chaque chien.
Gregory a la justice dans le sang. A chaque coup, il compte: un pour
Ruf, un pour Chappy...
Je veux intervenir, Gregory m'arrête du geste.
--Laissez, _sir_, laissez, c'est cette rosse de Chappy qui voulait
prendre la place du _leader_.
--Mais pourquoi fouetter Ruf alors?
--Parce que Ruf est un fils de porc, qu'il est lâche comme un lièvre et
qu'il tremble de tous ses membres devant cette satanée femelle de
Chappy.
Gregory n'aimait pas les lâches, c'est pourquoi Ruf eut deux coups
supplémentaires.
Les autres chiens attendent, impassibles, que la correction soit
terminée; chacun est rangé, à la place assignée, près du harnais qui est
sien.
Le postier est un maître conducteur de bêtes. Il a tôt fait d'installer
son attelage. Je prends place, dans le _sleigh_, entre deux sacs de
dépêches. Gregory grimpe debout sur le _taku_, il rassemble les rênes,
fait siffler joyeusement son fouet et lance son traîneau sur le _trail_,
cependant qu'il commence une complainte compliquée où il est vaguement
question des amours d'une _bar-maid_ avec un intrépide postier, coureur
des bois.
*
* *
Trente-cinq milles ne sont rien pour le _mail stage_, surtout lorsque le
traîneau est tiré par un _team_ de labradors croisés avec des huskies
esquimaux et que ce _team_ est conduit par un maître tel que Gregory
Land.
Trente-cinq milles de bonnes pistes--bien entendu--mais cela n'était pas
notre cas.
Il fallait, pour atteindre le camp de Kid's city, traverser une vaste
étendue de toundras qui, à première vue, paraissait uniforme mais qui,
en réalité, n'était qu'une longue suite d'arêtes glacées, quelques-unes
même avaient huit à dix pieds de haut. Un véritable jeu de montagnes
russes, si l'on peut dire...
Jamais je n'ai vu plus morne paysage, des herbes échevelées méritant
bien leur nom de «têtes de femmes», des racines enchevêtrées où les
pattes des chiens se prenaient comme dans un piège, ce qui agaçait
particulièrement les bêtes qui aboyaient avec fureur.
Parfois un bouquet d'arbustes, grêles ou rabougris, des saules et des
aulnes, des arbres pitoyables, pauvres choses souffreteuses, pareils à
des rejetons issus de septuagénaires, dont la sève est épuisée, et qui
portent, malgré leur jeunesse, tous les stigmates d'une précoce
flétrissure.
J'essaye de me rappeler le printemps dernier, alors que sur la côte
nord-ouest abritée des tempêtes, je voyais se dérouler, devant mes yeux,
à perte de vue, des fleurs aux couleurs merveilleuses; les hauts sapins
immuablement verts, gardiens silencieux des monts impassibles,
veillaient comme des personnages de légendes sur cette floraison de
rêve...
Mais le printemps est mort. Y a-t-il eu seulement un printemps? J'en
doute, le ciel est bas, d'un gris argenté, on dirait une chape de plomb
qui va couvrir la plaine...
Les sacs de dépêches et l'angle du traîneau s'enfoncent dans mes côtes,
à chaque virage je retiens un cri et Gregory hurle un juron.
*
* *
Nous avons franchi la toundra. Gregory arrête son équipe. Les chiens,
haletants, soufflent, la langue pendante, les paupières battent plus
vite, les flancs oppressés...
Le maître postier visite, soigneusement, les pattes de ses bêtes.
--Allons, rien de cassé, ça va. Mais, pour sûr, un jour, j'y resterai
avec les dépêches du gouvernement.
Cette idée le met en gaîté sans que je sache pourquoi; lorsqu'il a fini
de rire, il ajoute:
--Si je ne savais pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions, je le
croirais vraiment fait comme cette route.
Puis il m'explique:
--Ce que vous venez de voir n'est rien, je connais plus au nord-est,
vers la Great-Fish-River, du Chesterfield-Inlet à la mer polaire, un
territoire long d'un millier de kilomètres, où vous avez, en grand, ce
que vous venez de voir en raccourci.
«Encore en hiver on passe, on se casse les pattes dans les racines et la
glace, mais en été, des fondrières vous guettent pour vous happer; toute
une végétation rampante, des lichens, des mousses, tend des pièges
difficiles à éviter.