Ma foi! la maison paraît confortable et de bon accueil, ma physionomie
s'éclaire, je deviens moins maussade.
--Entrez.
Le vieillard s'efface et je pénètre dans sa demeure. La porte
soigneusement refermée, deux serviteurs chinois se précipitent.
Hong-Tcheng-Tsi donne des ordres dans sa langue natale, ce dont il
s'excuse auprès de moi.
Les serviteurs font diligence, l'électricité brille, doucement voilée
par des lanternes multicolores. Maintenant, ils sont là; l'un d'eux,
avec adresse, enlève mes bottes boueuses. L'autre a pris ma veste de
cuir et m'a passé une robe aux manches larges et souples. Il n'y a que
les Chinois pour savoir s'habiller sans gêne aucune.
Je ris de me voir ainsi attifé; cela doit être drôle, en effet, car
Hong-Tcheng-Tsi plisse ses yeux bridés, ce qui est sa façon de sourire.
Les serviteurs ont disparu. Hong me convie à prendre place auprès de lui
sur des coussins aux soies vives. Il frappe dans ses mains. Une poupée
chinoise est là; par où est-elle entrée? Mystère.
Du thé et des pipes... C'est ce que le maître a dû commander, car la
poupée est sortie et déjà revenue apportant ces choses.
La petite flamme crépite... La poupée est restée. Elle est assise à
cropetons, elle a l'air vraiment mécanique; d'une main experte, elle
prépare la boule, la grille à la courte flamme... Elle tend la première
pipe...
Hong avec politesse renouvelle ses excuses... Du thé, il n'a jamais
d'alcool; de l'opium, il ne m'en offre pas. Il me juge probablement
indigne de pénétrer les arcanes de la sacrée drogue. Au fond, je
préfère; je sors ma pipe de terre et avec la permission de Hong, je
fume...
*
* *
Depuis combien d'heures je suis là? Je ne sais. Je ne pense à rien. Je
n'ai pensé à rien et Hong-Tcheng-Tsi a respecté ce qu'il croyait être ma
rêverie.
Mais, j'ai fini par m'ennuyer. J'ai fumé comme la cheminée d'un steamer,
j'ai la bouche pâteuse, la gorge irritée... je tousse. Par déférence,
Hong s'arrête de fumer. Il délaisse le bambou et s'informe de ma santé.
Dieu qu'il est drôle ce magot vivant, qui, dans la contrée la plus
abominable du monde, est arrivé à s'évader des contingences humaines et
à vivre son rêve!
Mes yeux regardent ce raffiné de civilisation avec stupeur.
Il perçoit toutes mes idées; c'est étonnant comme ce diable d'homme lit
en moi... ça me gêne. Je ferme les yeux.
Alors, Hong-Tcheng-Tsi dit:
--Laissez vos paupières ouvertes, mon fils; tant que Bouddha nous
ordonne de vivre, ne voilons pas la beauté du regard. Tout vieillit, en
nous, avec l'heure qui marche, notre cœur, notre corps surtout, le
visage, la bouche comme un arc qui se détend, le menton qui se creuse ou
s'amollit dans la graisse, les oreilles qui se ratatinent comme de
vieilles choses brûlées, les mains qui se plissent, les doigts qui se
nouent, seuls les yeux ne vieillissent jamais.
«Ces choses vous paraissent toutes simples et pourtant vous n'y aviez
pas arrêté votre pensée avant. Pourquoi? Parce que vous êtes d'une race
qui n'observe pas.
«Vos hommes qui se croient les premiers des hommes ne sont que des
enfants. Vos savants en sont à la première lettre du livre de science;
vos lettrés, des gâcheurs de copie qui manient le roseau d'une main
inexperte; vos artistes, quels monuments ont-ils élevés qui soient
durables? Votre Vénus de Milo est une robuste femelle. Et votre
Parthénon ne vaut pas un des piliers d'Angkor...
«Vous êtes habiles dans l'art des duperies; pour une parole chinoise,
vous avez dix actes, parafés par les scribes, et la parole chinoise est
cependant la plus certaine.
«Vous êtes un peuple enfant, chacun sait que l'enfance a des mauvais
penchants; nous avons eu le tort de vous montrer l'art de faire du bruit
avec de la poudre. Comme des garnements, vous vous en êtes servi pour
vous entre-tuer. Du reste, tout ce que Bouddha vous inspira pour être
heureux, vous l'avez détourné de sa source pour le diriger vers la Mort.
«Vous portez en vous le germe de toutes les destructions. Enfants, qui
ne serez jamais des hommes».
Il parle et sa voix fluette coupe avec la dureté et le tranchant de
l'acier... Une fumée monte du creuset en bronze, la poupée est toujours
accroupie, hiératique, le visage fermé.
Et mon regard s'arrête sur un petit groupe de porcelaine, un groupe
bizarre que je ne distingue pas très bien.
Hong-Tcheng-Tsi devine ma préoccupation. Il donne un ordre, la poupée me
tend la statuette... Ce sont trois singes assis; l'un d'eux, celui de
gauche, a ses pattes devant sa bouche; celui du milieu les a devant les
yeux; celui de droite ferme de ses poings minuscules ses oreilles.
--Cela vous intrigue? Sachez simplement que ceci est le secret du
bonheur de notre race. Ce groupe représente à nos yeux la suprême
sagesse:
_Ne pas parler._
_Ne pas y voir._
_Ne pas entendre._
La poupée chinoise a pris dans mes doigts le groupe de porcelaine
fragile et l'a remis en place. Les petites bêtes sont là-haut, faisant
leur geste immuable et consacré. Celui qui n'entend pas et celui qui ne
parle pas ont l'air de me regarder d'une façon impertinente...
La suprême sagesse? Allons donc... et je cherche en moi l'argument qui
réfutera les témoignages que mon ami Hong-Tcheng-Tsi ne va pas manquer
de me servir à l'appui de sa thèse... Je ne trouve rien... et mon hôte a
repris sa fumerie silencieuse...
A la soixantième pipe, comprenant ma pensée et lui répondant,
Hong-Tcheng-Tsi soulève péniblement sa tête et me dit:
--La preuve que nous possédons la suprême sagesse? Un seul exemple,
voulez-vous?
--J'attends.
Et Hong-Tcheng-Tsi ajoute placidement:
--La preuve, c'est que nous avions découvert l'Amérique bien avant
Christophe Colomb; seulement, on s'était bien gardé de le dire.
Et la tête de Hong-Tcheng-Tsi retombe, faisant une tache blanche sur la
soie vive des coussins.
IV
LES «POURQUOI» DE KOTAK, ESQUIMAU INNUIT
--Avoue que tu habites un drôle de pays.
«Tu te prétends un homme libre (les hommes blancs sont immodestes et se
croient toujours les premiers des hommes), cependant cette chose-ci, il
ne faut pas la faire, cette chose-là, non plus. Que te reste-t-il? Rien.
«Tu compliques à plaisir ton existence, pourquoi?
«Vous avez des shérifs, des policemen, pourquoi?
Le raisonnement des êtres primitifs est pareil à celui des enfants, sa
logique est impitoyable et je dois reconnaître que j'étais fort
embarrassé de répondre à mon ami Kotak, qui me posait ces
interrogations, tout en entaillant avec un couteau une défense de morse.
Ceci se passait chez les Esquimaux Innuit, campés à l'extrême pointe que
l'Amérique enfonce dans l'Océan Glacial et que les géographes ont
dénommée Point-Barrow.
Autour de nous, hérissant le sol, gisaient des carcasses de baleines qui
avaient une vague ressemblance avec des cales de cargos en construction.
C'est là que les indigènes arriment leurs canots.
J'affûte la pointe d'un harpon et affecte d'être absorbé par l'unique
souci de mon travail, afin de ne pas avoir à répondre.
Mais Kotak est tenace.
--Je voudrais bien le connaître, ton pays. Si j'en juge par ce que j'ai
vu à Dawson...
Je l'interromps brusquement:
--Tu connais Dawson, toi?
--J'ai remonté le Yukon, parfaitement, avec la
face-blanche-qui-vendait-des-prières, et si ton pays ressemble à Dawson,
je ne te fais pas mon compliment.
«Il y a plus de décrets et de règlements affichés dans l'Office du
shérif que jamais Tounya, l'esprit qui vit dans la terre, dans l'eau et
dans le ciel, n'en édicta pour le bonheur des hommes.
«Pourquoi travailler tout le jour aux rudes tranchées de la mine pour
disperser la pierre jaune si péniblement acquise en quelques instants
sur un coup de dé? Pourquoi?
«Pourquoi boire quand on n'a plus soif? Dis.
C'est étonnant ce que l'affûtage de ma pointe d'acier m'absorbe de plus
en plus.
Mais Kotak continue.
--L'homme-blanc-qui-vendait-des-prières me grondait lorsqu'il me voyait
polir mon bâton d'ivoire qui sert à éloigner les maléfices de Kiolya,
l'Esprit de l'aurore boréale. En revanche, il voulait que j'embrasse le
double bâton de bois sur lequel est attachée la face-pâle-suppliciée,
pourquoi?
--Tu m'agaces, Kotak.
--Ne te fâche pas, et dis-moi: pourquoi enfermez-vous les petits enfants
dont l'Esprit a pris les parents dans des prisons au lieu de les confier
comme cela se fait chez nous aux plus riches familles?
«Pourquoi vous battez-vous pour déplacer la pierre qui borne votre
domaine?
«Toute la terre est à nous, la mer aussi, tout appartient à chacun, sauf
le _Kayak_ qui est nôtre, puisque nous l'avons creusé de nos mains.
«Les femmes de Dawson dansent, boivent des choses fortes et fument le
tabac, vous les méprisez; nos femmes préparent nos armes, elles ont les
mêmes droits que nous. Aucune grande chasse n'est décidée sans elles,
elles nous accompagnent dans nos aventures.
«Où est ta femme, à toi?»
Cette question précise me laisse bouche close, j'avoue que je n'avais
pas prévu le cas où l'on me demanderait pourquoi je n'ai pas amené de
femme voir ce qui se passait à Point-Barrow par 39 degrés de froid, aux
environs de l'année 1916.
Kotak, impitoyable et triomphant, poursuit:
--Et les vieillards, qu'en faites-vous?
Je surprendrais fort mon camarade si je lui disais que, dans mon pays,
où la compétence exige la sénilité, les vieillards occupent les
premières places, défendant _unguibus et rostro_ les prébendes acquises,
que ce sont eux qui président aux destinées de l'Etat et donnent le ton
à la politique, ou plus simplement à la littérature.
Je me garde bien de dire ces choses qui mettraient en déroute l'esprit
simple de Kotak, Esquimau Innuit, vivant aux dernières contrées
habitables du monde.
Kotak ajoute froidement:
--Chez nous, les vieillards, on les mange.
Cette fois, c'en est trop, j'interviens et le rudoie; j'essaye de lui
faire comprendre toute l'horreur de sa conduite, mais Kotak n'est pas
ému pour si peu. Il m'explique:
--Aux bonnes pêches, aux chasses heureuses succèdent les périodes de
famine: on supprime alors les bouches inutiles. Ce sont les vieux
eux-mêmes qui demandent à mourir.
«Nous ne sommes pas des barbares, nous leur évitons de voir la mort en
face; on les empoisonne, un jour, sans qu'ils s'en doutent, puis on leur
tranche la gorge et on les donne en pâture à nos chiens.
--A vos chiens?
--Bien sûr, et puis les chiens, c'est nous qui les mangeons.
Ce jour-là, je ne poursuivis pas l'entretien plus avant.
V
LA CITÉ DES PHOQUES
Entre le 171e et le 169e degré de longitude, à l'ouest de Greenwich, il
est une île qui, sur la carte, a l'air d'une poule s'enfuyant déplumée.
C'est Saint-Paul, l'île des Phoques.
Cette poule a trois poussins, Saint-Georges au sud-est, l'île des Morses
à l'est et l'île des Loutres au sud-ouest. Toutes quatre sont connues
des navigateurs et des géographes sous le nom des îles Pribilov, que les
Esquimaux Aléoutes nomment plus simplement Atik.
Saint-Paul, la poule déplumée, est une île rocheuse, parsemée de cônes
et de cratères. Il est fort probable qu'elle serait restée inconnue s'il
n'avait pris, un jour, la fantaisie à Messieurs Phoques de la choisir
comme domaine.
Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du
phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin,
le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des
phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer.
Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l'aventure
la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik!
Mais je n'ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon
temps, tous n'avaient pas abandonné les rivages de l'île Saint-Paul pour
s'en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow!
Ils étaient là par milliers, couvrant la grève.
Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou
l'honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la
mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les
héroïques combats des phoques mâles pour la possession d'un terrain de
30 mètres carrés, et les batailles homériques pour--comment
dirai-je--pour l'usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues
de leur cœur!
Jamais la loi de la force ne s'est affirmée, dans la nature, avec autant
de précision.
Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l'empire des mers, c'est
à date fixe la même volonté de vaincre, c'est aux premiers jours de juin
que, précédés par le vieux _bull_ au pelage gris fer, ils arrivent. On
les voit s'avancer, le mufle large hors de l'eau, fortement moustachus;
ils donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont
dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une
succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle.
S'aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la
meilleure place. Pour qu'une place soit bonne, il faut qu'elle réunisse
la triple condition d'être rapprochée du rivage, abritée du vent,
exposée au soleil.
Hélas! la place n'est pas au premier occupant, mais bien à celui qui
sait la faire respecter.
Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts
assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent
certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées.
Lorsque la maison est en ordre, il n'y a plus qu'à attendre l'hôtesse.
Celle-ci arrive quelques jours après.
La cité des Phoques a un gardien vigilant, qui, haut perché, signale
l'approche du danger ou les événements mémorables. L'arrivée de Mesdames
Phoques est un événement mémorable.
Par un cri guttural, qui tient du mugissement et du soufflet de l'orgue,
le guetteur signale que ces dames sont en vue.
Aussitôt les bulls prennent la mer, faisant leurs plus beaux plongeons,
ébauchant leurs plus savants ébats nautiques, beuglant, meuglant, ils
virent, chavirent, reviennent à l'air, crachant l'eau en soufflant, ils
font pour elles mille grâces et mille tours.
C'est un bruyant cortège nuptial qui se dirige vers la grève où se
choisissent les épouses.
Quelques-uns, très gourmands, se constituent un harem. On a vu certains
bulls s'offrir jusqu'à quinze femelles.
Mais avec le mariage adieu la tranquillité. Monsieur Phoque est jaloux,
rageur, soupçonneux; il veille sur sa propriété avec une telle attention
qu'il ne quitte plus sa «rookerie». Deux, trois mois, tant que durera la
belle saison, le vieux mâle ne quittera plus son poste, s'abstenant de
courir la mer, oubliant de manger. Si bien que venu en juin gros et
gras, il part à l'automne réduit à sa plus simple expression, ayant
perdu, parfois, jusqu'à quatre cents livres.
Malheur au «célibataire» qui rôde autour du harem. Il lui en coûte sinon
la vie, du moins une belle raclée, et le jeune présomptueux revient
clopin-clopant à l'emplacement qui lui est réservé.
N'ayant pas su vaincre, les faibles, les moins bien armés pour la lutte,
sont réduits au célibat. Ils sont refoulés par leurs congénères, loin
dans l'intérieur des terres, en des endroits mal abrités où le soleil
n'arrive pas, où les vents froids du nord soufflent en tempête.
Ne produisant pas, ne reproduisant pas surtout, ce sont eux qui sont
voués à la mort, car les règlements édictés par les hommes sont
impitoyables et les célibataires sont seuls frappés et détruits.
Les faiseurs de statistique vous diront que plus de trois millions de
phoques tombent assommés tous les ans, sous la matraque des chasseurs.
Pauvres _Bachelors_!
Quelle leçon morale, les phoques donnent aux hommes!
Mais laissons là ces considérations et revenons à Mesdames Phoques,
lesquelles ont assisté impassibles aux batailles de leur maître et
seigneur.
Peu après son arrivée, Madame Phoque met bas--un seul petit
généralement--qui vient au monde couvert d'un duvet laineux. Il y a des
centaines d'espèces: MM. les zoologistes vous diront en latin leur nom,
genre, famille, succédané, etc...
Baby Phoque est un petit déluré qui prend la mer quelques heures après
sa naissance, mais ce sont des précoces pareils à ces bouts d'homme qui
jouent du violon à trois ans. Chez les gens raisonnables, Phoquelet
attend d'avoir perdu son pelage laineux, ce qui prend bien une
quinzaine.
Tous les Babies Phoques vous diront que ce n'est pas un jour de noce,
pour eux, le jour où ils perdent leur «bourre». Maman Phoque survient et
traîne, par la force, _yes_, gentlemen, par la force, leur progéniture
dans les flots. Bêlements, soupirs, rien n'y fait. Maman est
impitoyable. A l'eau, à l'eau et flac, elle vous jette son petit qui
barbote, qui barbote dans l'eau salée.
Si l'aventure tourne mal Madame Phoque, d'un coup de queue, ramène
l'imprudent au rivage. Mais, pour peu qu'il soit intelligent, Phoquelet
se débrouille et en peu de temps devient un nageur émérite. Dès lors, il
a un nouveau terrain de jeu où il peut batifoler avec les camarades...
*
* *
Dans l'île Saint-Paul, la cité des Phoques, il y a des quartiers, des
places, des rues, où chacun va à ses petites affaires et où chacun jouit
de la plus stricte liberté, liberté selon la formule la mieux conçue et
qui consiste à faire tout ce qui vous plaît, à la condition de ne pas
gêner son voisin.
Mais là des animaux commandent et non des hommes.
*
* *
Et quand la saison est finie, lorsque les premières brumes d'automne
enveloppent les hautes falaises de Saint-Georges et les cônes
volcaniques de Saint-Paul, Messieurs Phoques, suivis de Mesdames Phoques
et des Babies Phoquelets, se mettent en route vers les mers du Sud.
Des milliers de célibataires--les bachelors, comme disent les marins
anglais--qui les années précédentes évoluaient, libres dans la mer
libre, ne reviendront pas; ils ne pourchasseront plus le flétan et le
saumon, ils ne joueront plus sur la crête des vagues en renâclant et
sifflant, ils ne se laisseront plus porter, les griffes ouvertes, par
les courants.
Hélas! leurs dépouilles sèchent, depuis des semaines déjà, sur les
claies des abattoirs; leur peau, tondue au rasoir, débarrassée des poils
raides et couchés, ne garde que la bourre brune qui, entre les mains du
faiseur de Londres ou de Paris, deviendra pour les épaules de nos belles
ladies de la «loutre marine».
Pauvre _Bachelor_ dépouillé, ta chair, qui est loin d'être savoureuse, a
fait les délices de quelques-uns de mes amis Aléoutes ou Innuits, et ta
graisse bouillie, fondue, a été échangée aux trafiquants contre quelques
dollars ou plus souvent quelques gallons de whisky.
Tout ce qui vient de toi, le plus inoffensif, le plus sage peut-être de
tous les animaux, sert au trafic.
Jusqu'à tes dents que, pour dix cents la pièce, on peut se procurer dans
les shops de Seattle et de Vancouver.
Avoir couru le Pacifique de l'île Juan-Fernandez à l'archipel de
Pribilov pour finir en breloque sur le ventre tendu d'un bourgeois
satisfait, quelle triste destinée! Vrai, ce sont bien là inventions des
hommes.
VI
DE L'UTILITÉ DU PARAPLUIE CHEZ LES THLINKITS
La porte tourne sans bruit. La face camuse de Kotak paraît; il entre
avec précaution, puis il m'aperçoit; sa physionomie s'éclaire d'un large
rire qui montre ses dents éclatantes. Son nez court et plat semble
encore s'élargir, ses yeux se plissent comme une patte d'oiseau.
Kotak fait ses plus belles révérences, il se frotte, tour à tour,
l'oreille droite et la narine gauche, ce qui est sa manière de montrer
sa civilité.
Les politesses terminées, il s'assied sans façon près de moi, sur le lit
de camp où je suis couché tout habillé.
Kotak gratte de l'index son crâne, puis lisse ses cheveux qu'il a
roides, drus, luisants et noirs.
Evidemment Kotak a des choses importantes à me dire.
Je lui demande des nouvelles de sa femme, de son père, de son
grand-père, de ses trois petits enfants.
Tout le monde va pour le mieux. Les chiens alors? Non, l'équipage est au
repos; Doll, qui s'était brisé une patte dans la toundra, est guérie, et
Kâa-ka n'a plus ses coliques qui le faisaient se rouler sur la neige en
hurlant.
Alors, seulement, je vois la tenue de mon ami Kotak. Il a sa double
jaquette de peau de phoque, celle de dessus porte un capuchon, ses
culottes, en phoque également, sont attachées par des courroies de cuir.
Il a chaussé ses hautes bottes dont la semelle est faite de peau de
moose, ses gants en cuir de cariboo pendent à sa ceinture.
--Tu pars en expédition?
--Oui.
--Allons, bonne chasse, Kotak. Emporte ce flacon de whisky.
Kotak empoche le whisky et ne bouge pas d'un pouce.
Il se décide tout d'un coup.
--Tu viens avec moi.
--Moi?
--Toi.
--A la chasse?
--A la chasse. On m'a signalé un passage important de phoques.
«Je prends la mer et tu viens avec moi.
Je veux protester. Kotak maintenant parle avec une volubilité
extraordinaire.
--Tu ne peux pas ne pas venir. D'abord cela t'intéressera. C'est une
joie de chasser le phoque et puis...
--Et puis?
--Et puis, tu ne peux rester seul éternellement; Tounya, qui vit dans la
terre, est entré dans ta tête, pendant ton sommeil, mais le Corbeau qui
nous protège chassera Tounya. Il est tout-puissant, c'est notre Père. Il
a ravi au Chariot, notre grand-père, le poisson pour le donner aux
Thlinkits, il offrira à Tounya des présents et Tounya fuira dans sa
demeure souterraine.
Si tous les dieux esquimaux s'en mêlent, je n'ai qu'à obéir.
Je vais pour prendre ma Winchester, Kotak m'arrête.
--Non, non, pas cette chose.
--Pour chasser, il faut un fusil.
--Inutile.
Et Kotak m'explique que les détonations effarouchent les phoques,
peureux à tel point qu'ils restent cinq ou six années sans reparaître
dans les régions où ils les ont entendues.
Nous sortons. Il me montre alors ses armes: javelines, harpons, lances.
Ce sont, assure-t-il, les armes qui ont été données aux Esquimaux par
Klouch, le grand maître des sommets, à l'époque où l'homme parlait comme
le chien.
Sur la côte, quelques hommes sont assemblés qui préparent des amorces,
fourbissent des coutelas ou raclent des peaux avec un grattoir d'ivoire.
Des femmes aussi, vêtues absolument comme les hommes; le capuchon est
plus large. C'est là que gîte le dernier-né. Ficelé soigneusement dans
une gaine de cuir, seule apparaît la face cuivrée où les yeux bleu
tendre s'étonnent.
Kotak tire son _kayak_ sur la grève, puis le kayak que Tohui a bien
voulu mettre à ma disposition, cependant qu'il allait chasser la
_baldface_, l'ours blanc redoutable.
Certes, la civilisation des Esquimaux m'a toujours surpris, mais où
vraiment elle se montre raffinée, c'est dans l'établissement de ces
fragiles esquifs. Ce sont des peaux de phoques tendues sur un cadre de
bouleau de cinq à six mètres de long, sur un mètre soixante de large.
Une lunette est ménagée au milieu. C'est là que le pagayeur se place. Il
ramène à lui une des peaux, l'agrafe; dès lors, le canot est
insubmersible. L'homme et le bateau ne font qu'un. Il peut chavirer, un
coup de pagaie le redresse. C'est un chef-d'œuvre de précision et
d'ingéniosité.
Kotak préside à notre installation, boucle lui-même les courroies, me
donne l'unique pagaie, puis il s'installe à son tour. A l'avant sont ses
armes, à l'arrière une vessie reliée au harpon par une longue corde,
vessie qui servira à indiquer la trace du phoque harponné.
Les femmes nous souhaitent bonne chance et sourient d'un sourire agrandi
par les _tatoux_ qui sont des boutons minuscules en os ou en ivoire
qu'elles placent latéralement au-dessous de la commissure des lèvres.
Leurs mentons tatoués portent de cinq à douze raies parallèles, selon le
clan auquel elles appartiennent.
Mais Kotak profite de la galerie pour s'offrir un succès personnel. Il
fait virer son esquif, il bascule, il disparaît, reste quille en l'air
un long moment, puis réapparaît.
On dirait un dieu marin jouant sur les eaux.
Quand il estime avoir suffisamment excité l'admiration, il émet un petit
sifflement et pique droit vers la haute mer.
Je m'efforce de le suivre de mon mieux, le _kayak_ vole littéralement
sur la crête des flots et bientôt, en me retournant, je vois la Pointe
de Barrow qui se perd, confuse, dans l'enchevêtrement fantastique des
carcasses de baleines d'un blanc de craie sur la neige bleuie.
*
* *