trou comme pour se coucher.
La neige est bientôt déblayée, l'ouverture assez large, les bêtes se
tapissent.
Tempest a fait son trou plus vite que les autres, mais il est aussitôt
ressorti.
Ses bons grands yeux me regardent et me disent:
--Comment, tu ne te couches pas aussi?... Vite, vite, fais comme nous...
Il va vers son gîte, revient vers moi, et ne me quitte plus du regard.
Alors, pour faire comme lui, dans cette immensité où rien ne paraît, où
rien ne vit, ayant rangé mon traîneau et sorti mes outils, je commence à
construire un abri pour la nuit.
Hâtif, je façonne une hutte de neige, un _igloo_ à la façon des
Esquimaux. Un peu d'eau jetée sur les blocs les unit plus solidement que
le meilleur mortier.
Au bas, j'ai ménagé une porte étroite sous laquelle on passe en rampant.
On pénètre ainsi dans une chambre circulaire de quinze pieds de
diamètre... Je jette sur le sol battu, deux peaux de phoques et une
couverture. Je ménage une place pour ma cantine... une étagère
s'improvise bientôt pour mes objets usuels.
La clef de voûte est un bloc de glace équarri. J'y suspends ma lampe,
une lampe primitive où brûle un lumignon qui flotte dans l'huile de
phoque...
L'odeur m'écœure toujours un peu. Mes nerfs de civilisé sont encore
sensibles...
Je sors... Mes chiens ont disparu sous la neige. Seul Tempest m'attend
sur le seuil. Son œil pétille de satisfaction. Il remue sa queue avec
contentement, je lui tapote les flancs. Il disparaît heureux dans son
trou de neige...
Et comme je reviens un peu étonné vers mon _igloo_ en levant la tête,
j'aperçois devant moi, par-dessus le mont que nous avons descendu à une
allure si vertigineuse, j'aperçois un tourbillon qui vient à la vitesse
d'un cheval au galop.
--Ho! ho! nous allons avoir une sacrée tempête...
Et je comprends, tout à coup, la hâte de mes chiens et l'esprit de
Tempest qui a prévu l'ouragan. Il a senti que si nous étions surpris par
lui dans la montagne, c'était la mort.
La bête, avec son intelligence sûre, a eu conscience de cette chose...
Elle m'a sauvé la vie tout simplement... J'éprouve mon _igloo_ du poing.
Il est dur comme du granite.
La tempête peut arriver maintenant. Je la brave. Et tout en émettant des
pensées philosophiques sur les bêtes en général et Tempest en
particulier, à quatre pattes je me glisse dans mon abri, cependant que
la hurlée de l'ouragan monte et passe, avec bruit de galopade
fantastique...
Pour une sacrée tempête, c'est une sacrée tempête! La neige tombe,
épaisse et rude, que les vents emportent en tourbillons. Il ne doit pas
faire bon à cette heure sur le _trail_ de la montagne.
Je savoure, en égoïste, la joie d'être à l'abri... Je paresse, allongé
sur mes peaux, les mains sous ma nuque, les jambes tendues vers le feu
sur lequel la bouilloire de cuivre chante.
Un instant, mes mocassins qui fument m'intéressent, puis c'est la flamme
courte de ma lampe, toute pareille à un œil jauni, qui retient ma
pensée. Je me sens fort, je me sens sain, je suis heureux...
La rafale n'ayant plus rien qui lui résiste passe, frénétique, courant
droit sur la plaine comme une bête enragée.
L'âme du café s'éveille, elle monte lente, comme un parfum, et bientôt
elle emplit ma chambre. Mes narines battent, mes paupières se ferment à
demi; au travers de mes cils j'aperçois encore un tout petit point
lumineux qui troue ma nuit. Le rideau tombe doucement et je glisse au
royaume des songes.
Et mon âme légère évolue, elle a quitté son enveloppe de chair, elle
tourne en rond dans la chambre, puis elle danse devant la courte flamme.
C'est le vol autour des lumières et bientôt la flamme l'attirant, elle
s'identifie avec elle... L'âme du feu, pureté première, a pris l'âme de
l'homme dépouillé des bassesses charnelles.
La flamme est descendue de la lampe primitive. Elle vagabonde à son
tour, de-ci de-là, là-bas, plus loin, ailleurs, ici... Je veux la
saisir, mais un poids m'oppresse qui m'accable et me cloue.
L'étincelle de mes yeux est morte... je suis aveugle et pourtant je vois
dans ma nuit intérieure, je vois l'étoile qui conduisit les croyants en
marche vers l'adoration des Saintes Images.
Un saut léger, elle a disparu. La nuit. La grande nuit froide et bleue
de décembre... Non, la revoilà. Elle anime à nouveau le cœur familier de
la lampe. Une lampe! non, une veilleuse dans le temple... Elle est
enclose dans la richesse des métaux, parmi l'or pur et les gemmes
précieuses. C'est le cœur farouche de l'Islam qui brûle dans le
sanctuaire de Moulay Idriss; mais oui, Moulay Idriss, je suis à Fès,
voici le souk et la rue Chemmaïne où se tiennent les marchands de
dattes, de figues, de cierges et de gâteaux, des marchands, graves et
paisibles, qui, accroupis, attendent le client en égrenant d'un geste
uniforme leurs chapelets aux grains oblongs.
Mais non, c'est la lampe de Julien... de Julien qui veille, dans son
palais de Lutèce, cherchant où est la Vérité.
Le monogramme du Galiléen flambe sur le labarum portant en auréole la
prophétie faite à Constantin: «Par ce signe, tu vaincras.» Mais là-bas,
par delà les collines monte l'éternel Dieu de lumière, Mithra, père du
Monde.
Hélios ou Christ? Qui? Les légions inquiètes attendent.
La nuit encore. Des couloirs sombres où l'on s'enfonce en rampant avec
la sensation affreuse que le couloir va en s'amincissant et que le
plafond descend, descend. Mais voici que la lueur reparaît, agrafée aux
chapeaux des mineurs... Des hommes peinent un labeur immense pour
arracher à la terre la pierre noire qui porte en elle le principe du
Feu. Mais non, je suis fou, du charbon, ça? Non. De l'or. Les murs
s'élèvent à une hauteur vertigineuse, la petite flamme se transforme en
un brasier effrayant; la voûte, les parois, le sol, tout est en or. Le
métal jaune illumine la nuit de son rayonnement, c'est un soleil de feu
d'artifice qui gire en lançant aux murs des gerbes d'étincelles; et moi,
aussi, je suis en or, l'or coule, il ruisselle, il pénètre ma chair
comme une pluie, il circule dans mes veines et le sang chassé remonte à
mon cœur... je vais mourir, le poids m'écrase...
*
* *
--Satanée bête! Que faites-vous là?
Je me dresse et reconnais Tempest.
--Tempest, mon ami, vous êtes un âne... oui, un âne...
A-t-on jamais vu de semblables manières, un sacré individu qui entre
sans crier gare et qui pèse de tout son poids, les pattes sur ma
poitrine. Vous croyez qu'il a du remords? Vous ne connaissez pas
l'animal. Il est heureux avec insolence et sa mimique exprime la joie de
m'avoir éveillé.
--Hein! Quoi? Vous n'y pensez pas, _old chap_, sortir par un temps
pareil. Allez au diable si vous voulez, mais allez-y seul si telle est
votre fantaisie.
Je dis cela pour le principe, car je me connais et je sais que j'en
passerai finalement par où voudra Tempest. Tempest veut que je sorte
dans l'ouragan et dans le froid. Ecoutons-le. Il est chien de bon
conseil. Conseils de chien doivent toujours être suivis, ce ne sont pas
conseils d'hommes.
Je m'équipe et sors. La tempête paraît calmée. Tempest file le museau
dans la neige; à cent pas, il s'arrête et lance un aboiement de
détresse. J'accours et j'aperçois une forme que la neige qui tombe
couvre, peu à peu, de son drap glacé.
--Holà, _fellow_, vous choisissez bien mal votre couchette, vous n'en
reviendrez pas, savez-vous...
Je secoue le corps avec violence. C'est une loque inerte. Le vent, un
instant apaisé, siffle à nouveau aigre et aigu. Des milliers d'aiguilles
piquent ma peau. Il faut prendre une décision.
Houp là! Je charge le camarade sur les épaules. Quelque _chechaquo_
évidemment. Il faut être novice pour continuer sa route dans la montagne
par un temps pareil.
Tempest suit, le mufle sur mes talons. Je glisse mon fardeau, par
l'ouverture de l'igloo, dans ma chambre où j'entre à mon tour.
Sans façon, Tempest fait la même chose. Le spectacle l'intéresse
évidemment.
L'inconnu est tombé la face contre terre. Je le retourne afin de lui
donner des soins et je constate que ce diable d'imprudent est une
diablesse de femme, et que cette femme est Jessie Marlowe.
*
* *
Quelques gorgées de whisky et surtout la bonne flambée que j'ai faite
ranime Jessie qui, en bonne Yukoner, ne s'étonne pas de me trouver à son
chevet. On vit de telles histoires dans ce pays!...
--C'est vous, Freddy?
--C'est moi.
Elle me tend la main d'un geste spontané.
--Merci.
C'est tout.
Je sais ce que l'on doit en pareille circonstance. Je mâche un
grognement, qui signifie: «Ça importe peu, pas la peine, vous auriez
fait de même...»
Ici, on n'interroge jamais un hôte. On l'accueille, d'où qu'il vienne,
où qu'il aille.
Jessie n'est pas trop mal en point. Pourquoi insister? Du reste, je vous
dis, ça n'est point la coutume.
--Vous avez du thé dans la boîte, du café dans le pot, du whisky dans la
bouteille, des cigarettes dans ma cantine, voici une peau de phoque, une
couverture, couchez-vous et dormez. Bonsoir.
--Bonsoir, Freddy.
--Bonsoir.
Après un silence, j'ajoute:
--Il fait tout de même meilleur ici que là-bas.
Jessie est accroupie devant le feu, son regard dur fixe la flamme.
Un autre temps.
--Vous dormez, Freddy?
--Pas sommeil.
--Vous n'êtes pas bavard...
--Possible.
--Vous m'en voulez?
--Peuh!
Le vent balaye la plaine, chassant devant lui la neige par paquets. La
hurlée recommence. Jessie Marlowe frissonne. Ses épaules sont secouées
par mouvements saccadés. Elle s'approche. Je veux me lever.
--Non, restez, vous êtes confortable; restez, je vous en prie.
Elle s'assied tout près de moi, me prend la main et, dans un souffle,
elle me jette ces deux syllabes:
--J'ai peur...
«Oui, j'ai peur, ami, protégez-moi... Je viens de vivre des heures
d'épouvante. Surpris par la tempête, mon «team» est tombé dans un ravin;
c'est miracle que je sois sauve, un faux mouvement qui m'a jetée sur la
piste, tandis que mes bêtes hurlantes se fracassaient sur la pointe des
rocs.
Le frisson la reprend... ses yeux semblent revivre l'horreur passée.
Elle poursuit, sur le même ton bas, comme pour une confession:
--Ce n'est pas la tempête qui me fait peur... ce sont les hommes... La
police montée me traque. Oui, moi, Jessie... on m'accuse du meurtre de
Marlowe...
*
* *
--Voilà trois semaines que cela dure. C'est un supplice abominable.
J'erre de camp en camp. A peine installée, il me faut repartir. La
moitié de mes chiens a crevé à la peine, l'autre est vous savez où. Je
n'ai plus rien, ni bêtes, ni traîneau, ni vêtement, ni provision. Rien,
rien, rien, ni un briquet, ni une once d'or.
«Vous auriez bien dû me laisser dans la neige. C'est un sommeil d'où
l'on ne revient pas.
«Ils sont sur ma piste depuis hier soir. J'ai coupé à travers la
montagne pour gagner du terrain. C'était fou? Oui, je le sais, je serais
passée à travers la banquise. Je ne veux pas que l'on me pende. J'ai
peur de la mort, j'ai peur, j'ai peur.
La femme se suspend à mon cou, les yeux révulsés, tous les muscles de la
face tellement crispés qu'on dirait qu'elle porte un masque...
Puis, elle se fait tendrement câline:
--Gardez-moi, gardez-moi près de vous, ne me chassez pas... Je vous
jure, dear, que je n'ai point meurtri Marlowe... Ce n'est pas moi, ce
n'est pas moi.
«On m'accuse.
«La jalousie et la bêtise, ces deux sœurs jumelles des hommes, sont
après moi, comme une troupe affamée. Je suis une pauvre femme qui
implore... Je suis partie, affolée, je n'aurais pas dû. Là est ma faute;
ne me livrez pas... Vous me connaissez, vous qui m'avez vue si peu.
Voilà les mots qu'il ne fallait pas dire.
Pourquoi Jessie a-t-elle prononcé ces paroles?... Jessie, chercheuse de
périls et guetteuse d'inconnu... Oui, oui, je me souviens... vos yeux
allumés dans l'ivresse du mal... vos narines reniflant la douleur, vos
nerfs tendus vers les impossibles désirs...
Mais tuer un homme, son homme à elle, cela n'est pas possible, et je
prends dans ma main, la main fragile de la jeune femme. Main aux doigts
effilés, à l'attache fragile... Non, cette main vivante dans ma main
vivante n'a pu donner la mort...
J'essaye de vagues consolations:
--Ils auront perdu votre trace...
«Comment voulez-vous qu'ils nous retrouvent à présent. L'ouragan a
balayé le _trail_, bien malin qui pourrait lire sur la neige. Le sillage
du traîneau, la griffe des chiens, vos pas, les miens, tout cela est
effacé à jamais, admettant toutefois qu'ils essayent. La montagne est
peu sûre cette nuit et le démon lui-même ne passerait pas...
Tempest s'agite, va vers la porte basse, renifle et aboie...
Jessie s'affole et crie:
--Les démons ont passé... les voilà... Il n'y a pas de doute, ce sont
eux...
Dans le fracas de la tempête, on entend les coups de gueules de la meute
harassée et les cris des meneurs qui les excitent...
--Ehahayaha! Ehoyohooo...
Tempest va s'élancer... Jessie se précipite et tombe devant le chien au
moment même où il arrive à la porte. Nous formons, à genoux, un groupe
étrange. Le chien nous regarde de ses yeux étonnés...
S'il aboie, nous sommes perdus...
Je prends la tête entre mes bras et je lui dis tout près de l'oreille:
--Tempest, _hijo mio_, taisez-vous, ne soyez pas méchant, ayez pitié de
cette chose lamentable qui est là auprès de vous. Vous n'êtes pas un
homme, vous, mais un bon chien... vous avez un cœur simple et fidèle...
vous ignorez les combinaisons redoutables et les raisons qui nous font
agir, le mensonge, la cupidité, la jalousie, les pensées qui hantent la
cervelle pendant des jours et des nuits... Ils vont passer...
entendez-les... Ils cherchent une proie.
«Voyez comme nous sommes peu de chose. Un aboi et ce corps est perdu, ce
qui est peu, mais que fera-t-on de cette âme?
«Mon chien, mon bon, mon excellent Tempest, mon frère, mon ami,
tais-toi, tais-toi, tais-toi, ne sois pas le pourvoyeur de la justice
des hommes...
--Ehahayaha! Ehoyohohoo... oua... oua... oua...
Les appels et les cris passent, se perdent, se fondent et se confondent
dans le rauque aboiement de la tempête...
De grosses larmes de sueur tombent de mon front sur mes joues; alors,
Tempest tourne vers moi son regard de bête, puis avec un gémissement
plaintif, il essuie ma figure à petits coups de langue...
*
* *
Nous sommes depuis huit jours bloqués par la tempête, vivant côte à
côte, dans une fraternité inconnue dans tout autre partie du monde.
Jessie, le danger passé, a retrouvé son activité féminine. Elle va,
alerte, dans l'étroite chambre, me débarrassant des soucis domestiques.
Elle est la clarté de ma vie, sa présence se devine à mille détails
ménagers... Ma veste de cuir a tous ses boutons, mes fourrures ne
pendent plus comme des loques, ma toque de loutre possède une coiffe...
Ce matin, elle est sortie le rifle sur l'épaule, avec Tempest qui l'a
prise en amitié. Vers le milieu du jour, mon chien revient seul au
logis. Craignant un accident, je le suis. A deux milles, je trouve
Jessie, qui m'attend fumant une cigarette, confortablement installée
entre les bois immenses d'un cariboo qu'elle a abattu.
--Je ne pouvais traîner cette grosse bête, alors j'ai envoyé le chien.
«Nous allons faire une belle réserve de viande fraîche.
Jessie est heureuse, elle rit d'un rire éclatant qui découvre ses dents
de jeune louve.
*
* *
Ne pouvant rester là indéfiniment, nous avons décidé de partir...
Jessie attelle les chiens qui aboient, impatients de courir.
--_Are you ready?_
Je réponds:
--_Just a minute_... attendez, un instant, je suis à vous.
Je rentre dans l'igloo, sous le fallacieux prétexte de voir si nous
n'avons rien oublié... Là, je reste debout... emplissant mes yeux de
souvenirs...
Non, il n'y a plus rien, plus rien qu'un peu de cendre froide à la place
de ce qui fut notre foyer.
*
* *
Comme je rentrais d'une battue aux phoques, je n'ai point aperçu comme
de coutume, au tournant du chemin, la lumière qui indique, dans ma
hutte, qu'une femme est là qui m'attend.
Jessie s'est attardée certainement. Sur le seuil, Tempest guette mon
arrivée. Sa joie, ce soir, est plus exubérante. Il saute et me lèche les
mains.
--Allons, la paix. Oui, vous êtes un bon chien, je le sais, la paix, la
paix...
Une sensation de froid me saisit en entrant... Brrou, Jessie a laissé
mourir le feu... J'allume la lampe, la porte sur la table et j'aperçois
un papier cloué sur le bois avec un couteau. C'est un billet de Jessie.
Je lis plusieurs fois avant de comprendre, puis la lugubre, l'évidente
réalité s'impose.
Jessie est partie...
Ce qu'elle me dit. Oh! peu de choses, elle n'a pas fait grand frais...
* * * * *
«Ami, une baleinière appareille tout à l'heure pour Frisco. Je pars.
Vous m'en voudrez longtemps, mais lorsque l'apaisement sera fait en
vous, vous garderez au fond de votre cœur mon souvenir, parmi les
souvenirs qui aident à vivre la vie.»
*
* *
J'ai fait ainsi. J'ai creusé un trou dans mon cœur. Un trou profond
comme une tombe, et j'ai mis, dans le fond, Jessie Marlowe que j'ai
rencontrée trois fois, pour chaque fois la perdre.
Le temps a mis sa fine poussière sur ma mémoire, mais sous la housse
grise de l'oubli ma pensée veuve se souvient.
Durant les mauvaises nuits d'hiver, quand les vents descendent du Nord
pour heurter à ma porte, je cherche à réunir, un à un, les fils cassés
de cette histoire que je jurerais avoir rêvé si je n'avais, devant mes
yeux, accroché au mur, le fin poignard, dont la lame triangulaire
s'adaptait si bien à la blessure que portait au cou certain sergent de
la police montée canadienne.
Jessie Marlowe, vous êtes une réalité. Je vous ai vue, je vous ai
connue, vous êtes passée dans ma vie, marquant mon cœur d'une empreinte
indélébile.
Et dans le tumulte de mes pensées, plus fort que l'ouragan de jadis, je
vous entrevois, Vous, pour qui je n'ai rien été, Vous qui ne fûtes rien
pour moi, Vous qui êtes aujourd'hui quelque part dans le monde...
III
LA SUPRÊME SAGESSE OU LE SECRET DU BONHEUR
Si vous vous ennuyez sur le Yukon et que vous redescendiez à la côte
vers la Chilkoot pass, n'allez jamais du côté des îles de l'Amirauté et,
si, par hasard, le démon des voyages vous pousse, ne traversez pas le
chenal et n'entrez jamais dans l'île Baranov.
Où c'est? Au bout de la terre naturellement, pas au bout, au bout,
j'exagère, mais vers le 57e degré de latitude nord.
A l'ouest de l'île, si votre mauvaise chance vous amène là, vous
dénicherez une ville qui porte le nom des Indiens indigènes, Sitka; les
Russes essayèrent bien, lorsqu'ils la fondèrent, de lui donner le nom de
Novo-Arkangelsk, mais Novo-Arkangelsk, c'était trop difficile à
prononcer, on a adopté Sitka. Sitka, c'est un nom civilisé... a-t-on
idée de ces Russes!
Mais, ce n'est pas la question; quand je dis dénicher la ville, je dis
bien dénicher. Lorsque vous venez par la mer, vous ne voyez rien: des
flots, des écueils masquent la cité, vous n'apercevez à l'horizon que le
mont Edgecumbe, debout comme une gigantesque sentinelle et la base
occidentale du volcan Vestoria.
Lorsque vous avez doublé l'île Japonaise et suivi un long chenal
tortueux, dans le fond, apparaît la crique de Sitka et la ville en
amphithéâtre.
Le mot est grand, la chose petite; voyez d'ici un amphithéâtre de 5 à
600 méchantes cabanes de planches ajustées ou de rondins de sapins!
Une église qui tient du minaret et de l'isba autour de laquelle se
groupent les maisons. Telle est Sitka.
Mais, que vous importent ces détails, vous n'irez jamais là-bas,
gentlemen, heureusement pour vous...
Moi, j'ai voulu voir... J'ai traîné mon ennui par les rues de la ville;
par les rues, c'est une façon de parler, dans les bars est plus exact...
Or, un soir, j'étais accoudé à la balustrade en bois qui domine de
quinze pieds la grande salle où l'on danse, au Northern, un fameux bar,
entre nous.
Dans le fond l'orchestre, représenté par un orgue mécanique; à droite,
le comptoir où trônait master John Sulivan, une épaisse brute qui, entre
deux rasades, glapissait: «Allons, garçons, choisissez vos cavalières,
_fifty cents_ le tour». Ici, ça ne coûte que cinquante sous; à Skagway,
à Dyea, à Dawson, la polka ou la valse se paye un dollar... mais à
Sitka, il y a plus de marchandises que d'acheteurs; la loi de l'offre et
de la demande joue... l'offre dépasse la demande, alors le produit est
en baisse... Les _dancing-girls_ de Sitka? Pfut, la même chose que
celles de là-haut, un peu plus fripées, peut-être, parce que plus
misérables... Dieu les garde tout de même!
Je n'aime pas tourner en rond ou piétiner sur place, même lorsque cela
ne coûte que cinquante sous.
Ce soir-là, de nombreuses dancing-girls étaient inoccupées, faute de
clients. Elles étaient assises, leurs robes pailletées cachées sous de
vastes fichus de laine; jamais la ressemblance avec un morne bétail ne
m'avait paru aussi rigoureusement identique.
Cependant quelques matelots--débarqués la veille d'un steamer de
San-Francisco, qui ravitaille toute la côte depuis l'archipel de la
Reine-Charlotte jusqu'à Saint-Paul, l'île des Phoques--s'en donnaient à
cœur joie; les chers garçons s'excitaient du rire et de la voix et
menaient grand bruit pour prouver qu'ils étaient heureux.
Je dois rendre grâce à l'un d'eux qui avait renouvelé ma provision de
_mixture_. Je n'avais pas fumé de bon tabac depuis des mois... et
j'étais là, ne pensant à rien--il faut le dire--savourant l'herbe à
Nicot, dont la fumée faisait des ronds bleuâtres qui allaient en
s'amincissant...
Le tableau est très net dans ma mémoire. Je suis là, l'orchestre fait
rage, les pieds des danseurs frappent, en cadence, le parquet; les rires
fusent, celui des femmes aigre, celui des hommes gras, avec sur tout
cela, la voix enrouée de l'hôte qui excite son public à la consommation.
Je devine plutôt que je sens un frôlement... C'est mon ami
Hong-Tcheng-Tsi, que j'ai connu dans la Chinatown de San-Francisco.
Mon ami Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois qui a su résister à tous les
décrets et prohibitions du gouvernement américain qui, pour se
débarrasser de la concurrence des hommes jaunes, a expulsé tout
simplement les fils de la Céleste République.
Comment? à la suite de quelles compromissions avec le shérif, Hong
est-il resté? Je n'entreprendrai pas de vous le conter.
Ce que je sais, c'est que les autres sont partis, lui est là...
C'est un vieillard alerte, vif, fluet. S'il porte des lunettes d'or?
Cette question! Parbleu, comme tous les Chinois cossus et, vous pouvez
m'en croire, Hong-Tcheng-Tsi est un Chinois cossu. Ce qu'il vend? Je
vous avoue que je n'en sais rien. Mais je vous affirme que Hong est un
commerçant considéré même des Yankees. Si vous me pressez davantage, je
vous dirai que je le soupçonne de se livrer à l'usure et au trafic de la
drogue.
Je vous vois rire, de la drogue? S'il y a un Chinois, il doit y avoir de
la drogue, évidemment...
Hong-Tcheng-Tsi est tout près de moi. Sa voix aigrelette murmure:
--Ça ne vous intéresse pas?
--Pas à la folie.
--Je vois ça... Il ne faut pas rester ici.
--Où aller, pour être plus mal?
--Chez moi, si vous voulez...
--Oh! alors...
Hong glisse sur le parquet, c'est sa façon de marcher; je le suis à
trois pas...
La porte ouverte, la pluie nous gifle le visage.
Le Fils du Ciel, philosophe, relève le col de son paletot. Moi, j'ai ma
veste en peau de rennes, mais je maugrée:
--Brrou, damné temps...
Comme si je n'avais pas l'habitude. Je dois vous avertir, puisque j'ai
oublié de le faire, qu'il pleut à Sitka 285 jours... je dis bien, vous
n'avez pas la berlue, deux cent quatre-vingt-cinq jours par an. Les
statistiques sont là, vous n'allez pas nier les statistiques, je
suppose.
Dire que plus au Nord, on aperçoit la cime d'une montagne qu'on a
appelée Fairweather: le beau temps... Les explorateurs ont certainement
voulu se payer notre tête...
Il pleut à torrents. Hong-Tcheng-Tsi sautille, j'enfonce mes lourdes
bottes dans la boue liquide, je jure tous les démons de l'enfer... Hong
chemine maintenant près de moi; dans une ornière, je perds pied; d'une
poigne qu'on n'aurait pas soupçonnée chez un homme de son âge,
Hong-Tcheng-Tsi me remet debout.
Du cône du Vestoria sortent des jets de flammes. Le spectacle du volcan
serait pittoresque si l'on avait le temps ou plutôt si le temps était
plus agréable...
Je continue à pester. Pourquoi diable, suis-je allé écouter ce vieux
fou, n'étais-je pas heureux dans le bar? J'avais chaud, j'avais une
pipe... Ah! les hommes ne sont jamais satisfaits de leur sort...