LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE
Le
Grand Silence Blanc
Roman vécu d'ALASKA
Préface d'André LICHTENBERGER
PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
Il a été tiré de cet ouvrage:
15 exemplaires sur papier vergé pur fil
des Papeteries Lafuma,
numérotés à la presse, de 1 à 15.
_Copyright by J. Ferenczi, 1921._
A TEMPEST,
chien d'Alaska,
qui à force de tendresse attentive m'a fait
oublier les misères humaines...
FREDDY.
PRÉFACE
Vous présenter mon ami Louis-F. Rouquette?
A quoi bon?
«... Né à Montpellier, en 1884, il y fit de complètes études classiques
où, de bonne heure, le démon qui le hante introduit un grain de
fantaisie. Il publie à quatorze ans ses premiers vers et prononce au
même âge sa première conférence, qui lui vaut, outre des tonnerres
d'applaudissements, une verte correction maternelle. A vingt ans, il est
à Paris, pour le conquérir. Laborieuse histoire...»
Bah, je m'arrête. Tournez quelques pages. Au premier chapitre de ce
livre, voyez Freddy.
Freddy n'est pas tout Rouquette. Rouquette n'est pas tout Freddy.
Mais Freddy est sans doute:
«Un étranger vêtu de noir
Qui lui ressemble comme un frère.»
L'écrivain a trouvé en notre vieux monde la vie dure et les hommes vils.
Comme le poète de Musset, mais sous des cieux autrement lointains que
ceux où se limitait notre romantisme, il a promené sa nostalgie.
Il ne s'est pas arrêté:
«A Gênes, sous les citronniers,
A Vevey sous les verts pommiers,
Au Havre devant l'Atlantique.»
Il a franchi l'Océan. Et c'est dans les solitudes de l'Alaska, proches
du pôle, parmi les âpres contacts de la vie farouche et brutale, qu'il a
ressenti davantage les liens qui unissent l'individu à l'humanité dont
il est issu et dont il ne saurait s'abstraire. Freddy, misanthrope, a
dédié son livre à son chien Tempest. Celui de Rouquette s'adresse à tous
les hommes, et en particulier à ceux de France.
*
* *
L'originalité des pages qui suivent est en effet double.
Nous sommes en ce moment, je ne dirai pas accablés (car je les adore),
mais abondamment comblés d'histoires d'aventures.
Au lendemain de la guerre, tandis que ses suites continuent de nous
opprimer, notre existence étant fort incommode, nous éprouvons le besoin
de nous réfugier ailleurs. La crise des transports et des changes et
l'encombrement des hôtels rendent malaisé de voyager. Nos grands
bienfaiteurs sont donc les romanciers qui, sans nous forcer à quitter
notre fauteuil, nous emmènent avec eux loin du boulevard et des autobus,
hors de portée du nouveau riche et du prolétariat conscient.
Ces bienfaiteurs sont ou bien des écrivains français ou des étrangers.
A part quelques excellentes ou admirables exceptions, les écrivains
français d'aventures ont souvent ceci de commun qu'ils n'en ont jamais
eu, et n'ont jamais mis les pieds dans les pays où ils nous promènent.
Nous avons donc leur seul génie pour guide. Cela nous ménage parfois de
délicieuses surprises, et offre d'autres fois quelques inconvénients.
Les écrivains étrangers,--parmi lesquels nous faisons en ce moment à bon
droit aux Anglo-Saxons un traitement privilégié,--écrivent sur les pays
où s'est modelée leur âme. D'où la palpitation robuste, intense et
ardente des récits d'un London, d'un Conrad et de plusieurs autres.
Ceux de Rouquette diffèrent de la plupart des romans français de l'heure
actuelle en ce qu'ils portent la directe empreinte d'une des régions de
mystère les plus évocatrices du globe.
Ils diffèrent des récits angle-saxons par le fait de la sensibilité et
de la culture foncièrement gréco-latine qui s'y réfracte.
_La suprême Sagesse_, _L'Homme qui portait un Chapeau haut de forme_,
_La Bête sociable_: je n'ai rien encore goûté d'analogue dans notre
littérature, puisque des raisons assez fortes ont empêché que Daudet se
soit amusé à récrire du Kipling.
En attendant que des œuvres prochaines achèvent d'imposer au grand
public la vision complète de son tempérament curieux et sensible,
ironique et généreux, je vous invite à savourer à leur valeur les récits
poignants et humoristiques d'un écrivain français qui ne s'est formé ni
dans les cénacles montmartrois, ni au sein des cloîtres académiques,
mais au contact étroit, douloureux et fécond de l'immense vie, maîtresse
inimitable.
ANDRÉ LICHTENBERGER.
* * * * *
Au moment de donner le «bon à tirer» de ce livre, on m'apprend que Jack
London a donné, à une de ses nouvelles, le titre: «_Le Grand Silence
Blanc._»
Je suis heureux, moi, qui, comme lui, ai vécu de longues heures de
solitude dans l'extrême Nord américain, d'avoir perçu, avec la même
acuité, cette sensation de grandeur et de silence qui pèse sur la Terre
Blanche.
Avec joie je saisis l'occasion qui m'est donnée de pouvoir rendre
hommage à ce garçon du Far West, qui dans sa littérature a su conserver
les rudes qualités de sa race.
A l'heure où certains ont tendance à monnayer sa gloire,--comme d'autres
ont voulu se tailler des pourpoints dans le burnous d'Isabelle
Eberardt--je veux apporter à la mémoire de Jack London le tribut de mon
entière admiration.
L.-F. R.
Le Grand Silence Blanc
Roman vécu d'Alaska
I
UNE VISITE EN MANIÈRE DE PRÉSENTATION
L'homme entra.
Il s'installa confortablement dans un fauteuil, posa son feutre à côté
de lui sur le tapis, croisa les jambes l'une sur l'autre et dit:
--Monsieur.
Il prononça: Mon Sieur, à la manière anglaise, puis il ajouta:
--Je suis Français.
Je lui présentai quelques paroles de bienvenue, mais il m'arrêta d'un
geste brusque de la main.
--C'est moi qui vous remercie, vous êtes un homme très occupé et je vous
dérange. Je sais, je sais. Je vous prendrai aussi peu de minutes.
«La littérature, qu'elle soit de France, d'Angleterre ou d'un autre
pays, se vend pareillement à la moutarde, au cirage ou aux harengs du
capitaine Cook. On met des affiches, on roule le tambour, et l'on crie,
la main en porte-voix: Holà! vous qui passez, lisez le roman de Monsieur
Chose. Monsieur Chose est un homme célèbre. Sa dernière production
atteint cent éditions de mille exemplaires.
«Selon le public, on dit encore «le roman de Monsieur Chose est le
meilleur des romans, les vieilles filles, les curés de campagne, les
membres de la Y. M. C. A. peuvent le lire, ou bien: ce roman-ci, les
vieilles filles, les curés de campagnes, les membres de la Y. M. C. A.
ne peuvent pas le lire.
«Dans les deux cas on achète, les uns pour avoir une littérature «saine,
morale, _ad usum pucellarum_», les autres parce qu'ils s'attendent à
trouver des situations graveleuses et des descriptions croustillantes.
«Vous me pardonnerez, Mon Sieur, les ancêtres, je veux dire ceux qui
sont arrivés, ont loué tous les panneaux-réclames, tous les emplacements
en vue, les jeunes ont le bas de la muraille que les autobus
éclaboussent de crotte et que compissent souventes fois les chiens,
errants malgré les décrets de police.
Je risquai:
--Je ne vois pas...
Energique, l'homme me coupa la parole.
--Si, Mon Sieur, vous voyez et je suis venu parce que vous voyez et que
vous savez faire une place sur le panneau aux camarades qui tirent la
langue.
«Vous me plaisez. Il y a dix minutes, je ne vous connaissais pas, mais
l'idée que j'avais dressée dans mon cerveau était telle que je vous
aperçois. Excusez, Mon Sieur, je ne sais plus parler le français... Je
veux dire, vous êtes la représentation du type que je m'étais créé sur
votre nom. Ça ne vous arrive pas, à vous, Mon Sieur, de mettre des...
comme dites-vous?... des physionomies sur des noms?
Et sans attendre ma réponse, il poursuivait:
--Vos livres me plaisent. Vous ne posez pas à l'artiste, vous êtes un
bourgeois qui n'avez pas honte de votre bourgeoisie, all right! et vous
la dépeignez comme elle est. Vous auriez pu tout comme un autre
atteindre «le fort tirage» par des procédés outranciers, vous n'avez pas
voulu. Les académies vous font sourire, vous ne monopolisez pas la
vertu, vous ne jouez pas de l'adultère, c'est bien. Vous êtes secourable
aux apprentis des lettres, cela est mieux. Je sais... je sais... Ne
prenez pas votre air colonel, malgré votre masque froid, derrière vos
besicles, votre œil pétille. Malice? non, bonté. C'est pourquoi je suis
là.
Et comme pour prouver sa présence, l'homme se cala dans le fauteuil,
changea ses jambes de place, puis il continua.
--Qui je suis? Freddy. Parbleu, oui, j'ai un autre nom, comme tout le
monde, mais qu'importe. J'ai trente-six ans depuis... (il regarda son
bracelet-montre)... depuis 2 heures 35 minutes. Mais trente-six ans bien
employés...
Il resta un moment silencieux, comme poursuivant un rêve. J'en profitais
pour le dévisager à mon aise. La lampe éclairait en plein sa figure.
Trente-six ans, pas possible, je lui en aurais donné vingt-huit ou
trente, tout au plus. Mais, en examinant bien, le visage est osseux, les
joues creuses, ces rides qui guillochent les tempes... ce pli amer qui
tire la bouche... cet être-là a souffert... seules les lèvres sont
jeunes, d'un rouge vif, plus rouge et plus vif de la pâleur des joues...
Le front en pleine lumière découvre une intelligence éveillée et les
yeux brillent d'un feu sombre, dans la cavité des paupières.
Mais l'homme a reprit son discours.
--Je ne suis pas venu ici pour faire une confession. Je ne fouillerais
pas avec le crochet de Jean-Jacques les épaves de ma jeunesse.
«Ce que j'ai fait? Mille métiers, mille misères disait ma mère, et mon
père ajoutait: oui, tu sais un tas de choses qui te permettront de
crever de faim toute ta vie... C'était sagesse!
«En effet, je peignais, je sculptais, je mettais en vers de huit à douze
pieds, le soleil, les oiseaux, les fleurs, le printemps, comme si le
soleil avait besoin de moi pour rayonner sa gloire, les oiseaux pour
lancer leurs trilles éperdus, les fleurs pour enchanter nos yeux, le
printemps pour faire croire au bonheur de notre âme!
«Le cercle étroit de la petite ville était trop restreint. Paris, voilà
le tréteau!
«Vous n'attendez pas de moi que je vous dise les courses dans la grande
ville. Il ne s'agissait plus de triomphes, et de lauriers, mais plus
simplement de manger. La course à l'écu! C'est un championnat comme un
autre!
«Si j'ai mangé de la vache enragée... un troupeau, Mon Sieur, un fameux
troupeau... Bah! ces choses sont finies et les Arabes disent: le passé
est un mort.
«Les mille métiers, je les ai faits, les mille misères, je les ai
connues.
«J'ai été, voyons, que vous dirai-je? J'ai couru les journaux pour
placer «un papier». J'ai fait des chansons (vous faites trop bien le
vers, donnez-nous quelque chose de moins soigné... dans le goût
populaire) et la chanson vendue (quinze francs, Mon Sieur), on touchait
six centimes quand un chanteur voulait bien la mettre au programme.
«Le théâtre, ce fut ma marotte, n'avais-je pas eu une pièce primée,
médaillée comme une bête au concours, lorsque j'avais seize ans! «Vos
actes, oui... très bien, portez-le donc à Monsieur un Tel qui signera
avec vous (moitié des droits d'auteur), plus une ristourne d'un quart
pour le régisseur, un autre quart pour le directeur». Je pose zéro et je
retiens tout.
«J'ai été secrétaire... J'ai beaucoup été secrétaire dans ma vie et à ma
mort, je ne désespère pas d'être embauché par M. Saint-Pierre,
secrétariat, service des entrées!...
«Secrétaire de théâtre (toujours!), cent cinquante francs par mois;
quatorze heures de travail par jour, un patron qui vomissait des injures
comme un autre parle ou respire... une brute congestionnée qui avait une
façon de se mettre les pouces dans les poches de son gilet en disant:
«Moi, je travaille pour l'Art!!!»
«Secrétaire de vagues gazettes, puis secrétaire d'un abbé... oui, Mon
Sieur, d'un bon abbé qui me faisait traduire Saint Jean Chrysostome, et
me payait quand il avait le temps. Il aimait à dire: «Il fait bon vivre
sous la crosse.» Hélas, sa crosse était dédorée! Il n'avait plus
d'argent cet homme, il ne pouvait pourtant pas en voler pour moi!
«Puis, j'ai fait le trust des parlementaires d'un département, trois
députés, deux sénateurs, cent quarante francs par mois, mais la paie
était aussi irrégulière. Alors j'ai envoyé le Palais-Bourbon au diable,
j'ai pris une blouse et je me suis embauché sur un chantier comme
ouvrier peintre... oui, peintre... barbouilleur, quoi! J'ai fait du faux
bois dans une banque, j'ai passé au minium les fers à T d'un immeuble
sur les boulevards, j'ai couvert d'une couche «ignifuge» les palissades
de l'ascenseur du Métropolitain, station Barbès... je travaillais de mes
mains, je gagnais huit francs par jour... j'étais heureux... Hélas!
j'avais une marotte... Oui, le microbe littéraire, je lâchai les brosses
pour le porte-plume et j'entrai comme nègre chez un de nos plus
sympathiques auteurs qui... que... dont...
«J'ai des diplômes aussi, si ça vous intéresse, comme tout le monde...
j'en ai gagné que je n'ai même pas. J'ai fait deux thèses de doctorat
économique, trois thèses de médecine. J'ai donné ma matière grise pour
cinquante centimes la page, c'était bien payé pour un «nègre».
«Et puis, las de courir Paris, le ventre vide, j'ai couru le monde pour
changer mes idées...
«J'ai pris ma chance, comme nous disons en Amérique, je me suis promené
de Rhadamès à Agadir, j'ai vu les oasis du Sud, empanachées de palmes,
j'ai couché dans des bordjs et sous la tente, j'ai écouté, le soir, la
chanson du sokar saharien qui montait dans la pureté du ciel, droite
comme une fumée aromatique, et j'ai commencé à saisir intuitivement
toute la grandeur, toute la beauté mystérieuse des Simples... Ah! qu'on
était loin de la course aux gros sous sous le ciel barbouillé d'encre de
la Ville!
«Je suis entré dans Marrakech, la cité rouge, trois fois ceinturée de
remparts, et, du haut de la casbah d'Agadir, j'ai longuement regardé
l'Océan qui berçait ses eaux vertes comme pour séduire l'ardente terre
barbaresque...
«L'Amérique? J'y viens, Mon Sieur, si je la connais? Depuis
Punta-Arenas, dans le détroit de Magellan, jusqu'à Point-Barrow, à
l'extrême-pointe de l'Alaska...
«Ce que je faisais... Hé donc! toujours mille métiers, mille misères!
«J'ai fait des conférences sur la littérature française, lorsque le
microbe littéraire prenait l'offensive. Entre temps, j'étais mineur aux
mines d'or, meneur de chiens et conducteur de traîneau.
«J'ai même représenté officiellement le gouvernement de la République
dans une grande foire, quelque part, là-bas, dans l'extrême Far-West.
C'était la guerre; comme sept conseils de revision n'avaient pas voulu
de moi pour les armées, je fis «de la propagande»; c'était avant
l'intervention américaine. Mais voilà, pour «la propagande», il y avait
un tas de braves gens «service armé» à qui l'air de l'Amérique était
favorable. Je fus «ce pelé, ce galeux, haro»! De quoi se mêlait-il
celui-là? On me le fit bien voir... Le chœur des vieillards célébra sa
victoire en dansant, sur le mode antique, la danse du scalp.
«J'avais la bouche amère, comme après boire; j'aurais pu me fâcher,
raconter les petites fripouilleries qui sont monnaie courante... Bah! A
quoi bon?
«Je me suis enfoncé dans les solitudes vierges du Grand Nord. Là, j'ai
goûté vraiment le repos de ma chair et le repos de mon âme. La vie était
rude, mais j'avais la santé physique et morale.
«Au fait, c'est pour cela que je suis ici. Voici, Mon Sieur, quelques
papiers (eh! oui, toujours le fameux microbe), j'ai noté là, par à-coup,
les heures de paix et de solitude, les heures mornes aussi où la
désespérance agrippe le cerveau.
«Vous lirez ces choses... oui, merci, mais je voudrais plus encore.
«Moi, voyez-vous, Paris, ses combinaisons, ses truquages, c'était bon
pour ma carcasse de vingt ans; aujourd'hui, non... je lâche tout... oui,
Mon Sieur, je m'en retourne vers le Grand Silence Blanc de ma Terre qui
paye. Vous lirez, vous verrez; une fois qu'elle vous tient, c'est pour
toujours...
«Je voudrais...
Pour la première fois, mon interlocuteur s'arrêta; il hésita, puis se
décidant:
--Je voudrais que vous le fassiez paraître... si cela est possible...
quelque part... Je ne le saurai pas, mais ça me fera plaisir tout de
même.
«A moins que vous trouviez la chose insuffisante, auquel cas je vous
demanderai de ne pas tenir compte de ma démarche et de jeter au feu ces
feuillets inutiles.»
L'homme se leva, prit son manuscrit, le posa sur la table, se baissa
pour prendre son chapeau et dit encore:
--Je vous salue... Mon Sieur!
Arrivé à la porte, il se retourna, fit trois pas en avant:
--A propos, si la chose paraît, _excuse me_, encore un service: je
voudrais que vous mettiez un nom sur la première page... Tempest... Qui
c'est? mon chien, parbleu! Croyez-vous que je dédie mon bouquin à un
homme!
Il leva les épaules et sortit...
*
* *
Ai-je rêvé cette scène singulière?
Pourtant, le manuscrit est là... L'écriture n'est pas très nette,
nerveuse, presque illisible; au diable soit l'animal!... S'il croit que
je vais déchiffrer ces hiéroglyphes... il peut aller au bout du monde,
lui et son manuscrit...
Et cependant, je l'ai lu et tel que je l'ai lu, je l'offre au public et
je supplie les lecteurs de croire que je n'y ai pas changé une virgule,
j'ai, tout au plus, corrigé les épreuves...
II
LES TROIS RENCONTRES DE JESSIE MARLOWE
Un garçon, que j'avais rencontré dans un bar de Montgomery-street, à
San-Francisco, m'avait assuré qu'on trouvait de l'or dans une des îles
de l'archipel de la Reine-Charlotte. «Mais, ajoutait-il,
confidentiellement, on tenait la chose cachée pour éviter un _rush_, une
poussée formidable.»
Ayant payé le tuyau de nombreuses tournées de whisky, il ne m'en fallut
pas davantage pour boucler mon maigre bagage et me mettre en route vers
les pays du Nord.
Je fis la chose en plusieurs étapes. N'avais-je pas dans ma ceinture
quelques centaines de dollars que j'avais arrachés à la terre du côté
d'Alhégany, dans le Nevada-County?
Je musais plusieurs jours à Portland, la ville des roses. Puis, un
matin, je pris le train pour Seattle où je m'arrêtais deux fois
vingt-quatre heures pour échanger un cordial shake-hand avec ma bonne
amie, Marcelle de J..., dont l'âme est fleurie de poésie comme un
églantier de France à l'avril.
*
* *
La coquette villa où s'abrite, à Seattle, le consulat de France. Devant
la porte, au milieu d'un jardinet minuscule, un haut mât avec, à la
cime, la flamme tricolore.
A l'intérieur, deux petits salons où la volonté de l'hôtesse a su faire
revivre la grâce de la patrie lointaine.
Aux murs, quelques gravures d'un goût rare; sur un chiffonnier Louis
XVI, le _Mercure de France_ fait une tache mauve, et Farrère est présent
avec ses _Petites Alliées_.
J'ouvre le livre, distrait, et ma pensée vagabonde.
Une voix prononce, derrière moi:
--Vous devez aimer Farrère?
--Beaucoup.
L'hôtesse m'observe et dit avec un anglicisme:
--Je pensais ainsi.
--J'aime les gens de mer. Tout ce qui vient de la mer m'attire. J'aurais
tant voulu être marin.
--C'est un regret?
--Oui, le grand regret de ma vie.
--Diable, quel amour!
--C'est un amour, aussi pour le satisfaire, j'ai tourné la difficulté:
ne pouvant être matelot, je suis voyageur!
--Je rends grâce à cette vocation qui nous permet de vous avoir. C'est
si rare que nous ayons quelqu'un qui vient de France.
--Ne comptez pas sur moi pour la dernière mode ou l'ultime potin.
J'arrive de France, si vous voulez, mais après un sérieux crochet dans
le Texas, l'Arizona et la Californie. Demain, je pars pour l'Alaska.
Avec une pointe d'émotion, Mme de J... me parle alors de Paris, du Paris
qu'elle aime, du Paris littéraire et théâtral. J'écoute la musique de sa
voix. Des noms frappent mon oreille peu accoutumée. De Max, Lavallière,
Bartet, Robinne, c'est comme un doux ronronnement qui berce mon âme, la
calme et l'endort...
Le nom d'un théâtre ou le titre d'un livre accroche de-ci, de-là, ma
pensée... c'est un film qui se déroule, je vois nettement les tableaux
et les scènes... Mais alors? L'Arizona brûlant que je viens de parcourir
à cheval, les Indiens Opi, hospitaliers et primitifs, la Californie et
mes bons camarades qui travaillaient avec moi dans la mine?
Qui est dans le vrai?
Elle ou moi?
Mais le consul s'approche, souriant:
--Prendrez-vous un cocktail, cher?
Un cocktail, _by Jove!_ Je suis bien à Seattle, dans l'Etat de
Washington, là-bas, à tous les diables, sur la côte du Pacifique.
*
* *
J'allais par mer à Victoria et de Victoria à Vancouver, où j'eus la
chance de trouver le jour même de mon arrivée un vieux cargo,
l'_Abraham-Lincoln_, qui faisait le service de la poste à travers le
méandre des îles.
La traversée? Un peu mouvementée, comme cela se doit dans ces parages où
l'on navigue dans des couloirs étroits, où le vent et la mer
s'engouffrent avec un bruit d'orgue.
Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous avons franchi le détroit de
Georgie que longe l'île de Vancouver.
On danse fortement lorsque, après les îles Scott, on pénètre dans le
Pacifique; mais, crachant, soufflant, faisant un bruit de vieille
quincaillerie, l'_Abraham-Lincoln_ double enfin la pointe du cap
Saint-James. Et notre bon cargo contourne l'île Prevost, laisse sur la
gauche l'Houston-Stewart-channel et le Skincuttle-inlet.
Nous avons encore quelques coups de mer dans le Juan-Perez Sound où
s'égrène un chapelet d'îlots abrupts et sauvages.
On jette quelques sacs de dépêches à Lyelle, nous doublons l'île Louise,
après avoir fait escale à Skedans. Je débarque enfin à Cumshewa, dans la
grande île de Moresby, tandis que mon vieil _Abraham-Lincoln_ poursuit
sa route vers Skidegate, dans Graham Island, la plus importante des îles
de l'archipel de la Reine-Charlotte.
*
* *
A Cumshewa, pas plus d'or que sous le pied d'un âne. Je vis quelques
jours sur mes économies et je serais mort d'ennui si je n'étais embauché
dans une fabrique de conserves de saumon.
Temps passé, douze jours. Un indigène haïda qui part à Skidegate me
propose de l'accompagner. Tope-là, en route vers le nord, et me voilà
mécanicien dans l'usine où l'on extrait l'huile des chiens de mer.
Je regagne quelques dollars que j'ai la chance de doubler au poker et je
reprends mon bâton de voyageur, ce qui est une façon de parler lorsqu'on
saute de cargo sur steamer et de steamer sur paquebot.
Il est plus facile d'entrer dans Graham Island que d'en sortir. Les
_Abraham-Lincoln_ n'assurent, sur la côte, qu'un service postal très
approximatif, mais j'ai la chance de franchir l'Hecate strait avec des
compagnons qui vont à Port-Essington, dans la British Columbia, afin de
renouveler leur provision de whisky, opération de la plus réelle
importance.
«Bonne chance, camarade», et me voilà seul sur le _pier_ en bois de
Port-Essington, cependant que, courbés sur leurs rames, mes amis gagnent
la haute mer.
Je prends une décision: le premier bateau, cargo à vapeur ou à voile,
qui passera dans un sens ou dans l'autre, j'embarque.
Dix-sept jours après, la _Princess-Sophia_, de la British Columbia Coast
Service, jette l'ancre de l'autre côté de Port-Essington, sur la rive
droite de la Skeena, à Prince-Rupert.
La destinée me pousse au Nord. En route donc pour la terre du silence,
terre du mystère, terre de la neige et de l'or: n'est-ce pas la
_pay-dirt_, la terre qui paye? Qui paye quoi? La volonté? La résistance?
Qui paye comment? Avec l'or arraché aux roches dures? Avec la rigide
beauté des paysages ou l'émerveillement des aurores boréales?
Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et
l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du
torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges
polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse.
Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il
y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante,
dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la
berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les
cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient,
soudain, de rabattre l'odeur.
Je pense à toutes ces choses sur le pont du _Princess-Sophia_, assis sur
mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice
bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant
toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte
déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins,
sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et
vert trouent avec peine la brume.
_Princess-Sophia._ La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de
suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk,
flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et
le vers de Térence vient sur mes lèvres: «_Ce jour qui t'apporte une vie
nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau._»
--Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise.
Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un
vaste chandail gris.
Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les
poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche,
et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux.
--Je suis Jessie Marlowe, et vous?
--Moi, Freddy.
--Freddy qui?
--Freddy rien, Freddy tout court.
--Ah!
La femme prend un temps et ajoute:
--Vous ne devriez pas rester immobile, c'est toujours mauvais dans ces
régions. Marchez plutôt avec moi.
Et nous voilà, tous deux arpentant le «deck» du navire comme deux vieux
camarades.
--Vous venez pour la première fois?
--Oui, et vous?
--Moi, je suis déjà une vieille Yukoner. J'ai fait cinq fois le passage.
--Et vous allez?
--A Dawson, rejoindre mon mari...
--Ah! vous êtes mariée.
Le ton sur lequel j'ai prononcé cette phrase fait rire Jessie d'un rire
qui sonne clair.
--Oui, j'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée.
La police montée canadienne! Le corps splendide qui n'aurait pas son
pareil si la Légion n'existait pas. On s'engage dans la police montée
comme dans la Légion, par coup de tête ou amour d'aventures.
Les magnifiques bêtes humaines, aventureuses et folles, qui, de l'Hudson
à l'Alaska, à travers l'immensité silencieuse du Grand Nord représentent
la loi de Sa Majesté Britannique.
Depuis j'en ai rencontré, groupés ou solitaires, plusieurs centaines au
hasard de mes pérégrinations polaires et j'ai toujours trouvé chez eux
les qualités qui font les hommes forts: la générosité, la droiture, la
bonté et le courage.
Et cependant de la savoir, cette Jessie, à un autre, cet autre fût-il
sergent de la police montée, cela me crispe.
Hé là, hé là! A quoi vais-je penser! Jessie Marlowe, il y a deux quarts
d'heure je ne soupçonnais même pas son existence... alors...
Alors, maintenant, je la connais. Voilà.
Le bateau tangue fortement, excellent prétexte pour saisir le bras de ma
camarade qui, du reste, ne se dérobe pas.
Sous la laine, je sens la chair ferme et la dureté des muscles. C'est
une femme souple et solide, mon amie Jessie Marlowe.
Mon étreinte se resserre.
--Venez-vous à l'entrepont, il y a des figures étranges de _Chechaquos_.
En argot du Yukon, _Chechaquos_ désigne tous les nouveaux venus au
travail de la mine, apprentis chercheurs d'or et chercheurs de fortune.
Nous descendons; dans un fouillis invraisemblable gîtent, pêle-mêle, des
dynamos, des sacs, des barils, des caisses, des cordages, des poutrelles
de fer, un enchevêtrement de pics et de pioches, avec çà et là, dans une
encoignure, un être vivant qu'éclaire la lumière jaune d'une lampe à
huile que la houle balance.
Vers le milieu, la place est plus nette. Assis sur des seaux renversés,
quelques hommes jouent aux cartes sur une table improvisée.
La partie est silencieuse et déjà la fièvre du gain stigmatise les
visages. On la reconnaît à ce froncement de sourcils si spécial et au
léger tremblement des doigts qui tiennent les cartons maculés.
Le vice humain s'étale sans forfanterie et sans honte. C'est brutal
comme une plaie.
Je me retourne. Je ne sais pourquoi, il m'a semblé voir dans les yeux de
ma compagne comme une lueur fauve. Oh! rien qu'une lueur vite éteinte.
Les narines se sont contractées vivement, oh! un battement
imperceptible!
J'ai dû me tromper, évidemment, puisque Jessie Marlowe dit d'un air
indifférent:
--On ne respire pas, ici. Quelle tabagie! Venez-vous, cher.
*
* *
Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au
bastingage.
Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé.
Sans explication elle dit:
--Oh! voyez, cher garçon.
Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages
apparaît.
La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of
Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes
de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi
géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres
imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent
«Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui
s'offre à nous.
Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel,
elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles
sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial.
Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à
pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il
jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles
terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.»
La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil
déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons
dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie
magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma
paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt,
murmure l'inévitable _I'm very sorry_ et, pour me punir d'avoir vu son
frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me
quitte brusquement.
*
* *
Un sifflement. Un cri horrible. Un tumulte de pas précipités. A nouveau,
des cris... Je sors de ma cabine pour aller aux nouvelles. Un groupe
remonte de la chambre des machines. Les gémissements finissent en une
plainte rauque et continue. Je m'informe. Un retour de vapeur a brûlé,
atrocement, un soutier. La vision est infernale. Les yeux vidés laissent
voir deux trous sanglants. La bouche se tord, noire et rouge. Le corps
entier n'est qu'une plaie à laquelle des lambeaux de vêtements adhèrent
encore.
Les passagers s'empressent, inutiles. Le capitaine interroge:
--Y a-t-il un médecin parmi vous?
Les émigrants se regardent l'un l'autre, personne ne répond.
Le capitaine insiste:
--Vous n'allez pas le laisser mourir comme ça...
Alors, je songe que j'ai, il y a bien des années déjà, préparé l'examen
de l'Ecole de médecine navale de Bordeaux.
Le cercle s'est ouvert devant moi. Je me penche sur le blessé. Il ne
faut pas être grand clerc pour se rendre compte que l'homme est perdu.
Il faut abréger cependant ses souffrances.
Le plus urgent est de débarrasser les plaies du linge qui plaque.
Je demande:
--Des ciseaux, un couteau...
Un geste brusque, une voix qui répond:
--Voilà.
C'est Jessie Marlowe qui, d'une gaine de cuir qu'elle porte sous son
chandail, me tend un minuscule poignard, fait d'une seule pièce d'acier.
Elle m'offre, en même temps, son aide et avant que je l'aie agréée, elle
s'accroupit près de moi et d'un coup net, elle tranche l'étoffe.
Le spectacle est monstrueux: la chair est grillée, tuméfiée, des
boursouflures se forment qui éclatent avec de minces jets de sang. Les
veines et les artères sont à nu, elles crèvent aussi, une à une. C'est
un enchevêtrement de lacets rouges et bleus où le sang qui se coagule
fait, çà et là, une tache grenat sombre.
Nos mains se sont rencontrées. La mienne tremble un peu. Celle de Jessie
est souple et froide. Je regarde la jeune femme et je revois dans ses
yeux la courte flamme de la veille.
Cette chair qui souffre un châtiment de damné cause de la joie aux yeux
de cette femme. J'en jurerais.
Je donne un ordre bref. Avec d'infinies précautions, on soulève le corps
douloureux, on l'emporte, cependant que Jessie Marlowe murmure à
mi-voix, comme pour elle-même:
--Quelle splendide chose que ces vives couleurs!
*
* *
Le soir tombe. Le steamer glisse, silencieux, sur les eaux étroites du
détroit de Wrangell. Çà et là, un chapelet de bouées s'égrène, indiquant
au navire les récifs qui brusquement jaillissaient du fond des abîmes à
fleur d'eau. Parfois, on voit les roches, comme des bêtes sournoises
tapies. Elles essayent de happer la proie facile, mais nous passons et
l'écume du sillage les recouvre.
Des sapins, poussés là, Dieu sait comment! se penchent vers nous jusqu'à
nous toucher. Un soleil oblique éclaire les hautes falaises noires et
derrière nous, nous laissons un gouffre d'ombre.
Tout à coup, la muraille de basalte s'échancre et un glacier immense,
tombant à pic dans la mer, apparaît. Sur sa blancheur vierge, le vent
balaye les neiges récentes et le soleil fait miroiter des lumières
violettes, oranges et bleues.
Un oiseau passe dont les ailes roses battent longuement dans un rayon.
Venant du cœur du navire, on entend le râle continu de l'agonisant qui
quitte la vie, peu à peu.
*
* *
Nous quittons Juneau au matin. Nous avons fait escale pendant la nuit.
Nous franchissons le chenal Gastineau. La capitale de l'Alaska s'enfonce
dans la brume, où le Capitole, adossé à la montagne, fait une tache
laiteuse.
Une voix prononce près de moi:
--Vous n'êtes pas descendu à terre, docteur?
C'est le capitaine qui me salue de cette appellation. Je suis monté en
grade depuis hier.
--Non, capitaine.
--Vous avez ma foi raison. Pour retrouver des usines, des autos et des
cinémas, ce n'est pas la peine de venir jusqu'ici: autant vaut rester à
Seattle ou à Vancouver.
Le capitaine tire deux ou trois bouffées de sa courte pipe de terre,
reste un instant accoudé près de moi, puis il s'en va de cette démarche
spéciale, à la fois lourde et souple, des marins.
A trois pas, il se retourne et dit:
--A propos, savez-vous, l'homme est mort cette nuit.
Il lance un jet de salive jaunâtre par-dessus bord, puis il ajoute:
--Jessie Marlowe est descendue à Juneau.
--A Juneau, mais ne devait-elle pas débarquer à Skagway pour aller à
Dawson?
--_Yes, doctor_, mais elle a changé d'avis.
Et il s'en va roulant des épaules en grommelant:
--C'est une femme!
Une main invisible étreint ma gorge. L'homme est mort. Jessie Marlowe
est partie... Une tristesse monte en moi, envahissante, sans que je
puisse exactement me rendre compte si la cause première est la mort de
l'homme ou le départ de la femme.
*
* *
Le thermomètre est descendu de 20 degrés en quelques heures, l'hiver est
venu tout d'un coup.
Le fleuve, qui roulait hier encore ses flots noirs, portant la vie à la
«terre qui paye», est aujourd'hui figé, morne, silencieux. Pour huit
mois, le Yukon est prisonnier des glaces, le monstre tumultueux est
enchaîné.
Sournois, il a bloqué les chalands, un grand steamer à palettes s'est
aussi laissé surprendre.
Pour huit mois, Dawson est sous la neige.
La grande ombre polaire descend. La nuit a mangé le jour.
En attendant que le jour prenne sa revanche et dévore à son tour la
nuit, il faut faire provision de sagesse et de philosophie.
Le paysage m'intéresse par sa nouveauté. Je suis, hors la cité, sur une
hauteur, dans une cabane faite de rondins de sapins assemblés, qui tient
beaucoup plus du perchoir que de l'habitation humaine. La ville et le
fleuve déroulent à mes pieds une symphonie blanche, où, par endroits,
les sapins mettent une tache vert sombre.
En face, derniers contreforts des Rokies, la montagne se dresse
barbouillée d'ocre et plaquée, çà et là, de blanc légèrement bleuté.
J'ai le temps de contempler ces choses et j'emploie ma première journée
d'hivernage aux soins ménagers. J'ai visité mes bottes, remis un talon,
cloué une semelle. Je couds une peau de renard au col de ma veste de
cuir lorsque ma porte s'ouvre et Lynn, mon ami Lynn, entre chez moi.
Lynn est un indien koyukuk, à la face camuse qui, malgré ses rapports
avec les civilisés, a conservé l'habitude ancestrale de se peinturlurer
les joues.
Il porte un vaste plaid à carreaux, qui a dû appartenir jadis à quelque
miss errante, une lanière en cuir de bison lui ceinture la taille. Ses
mocassins, en peau de phoque bordés de wolverine, laissent traîner leurs
attaches. Ses mains et ses bras sont emprisonnés dans des moufles de
cuir fourrées, serrées à la hauteur du coude. On dirait mains et bras de
marionnettes.
Il serait très couleur locale, mon ami Lynn, n'était l'affreux chapeau
melon qu'il arbore fièrement en guise de couvre-chef. Ce chapeau melon
est pour Lynn le signe suprême de la civilisation.
Il est une autre concession que l'Indien fait à notre monde. Il a pris
l'affreuse habitude de mâcher de la gomme.
Ayant mastiqué plus fortement et logé sa boule comme une chique dans sa
joue gauche, Lynn me salue à la manière koyukuk, s'informe de ma santé
et m'annonce qu'on vient de ramasser en plein Dawson, près du pont de la
Klondike river, à l'endroit même où se termine Front-street, le cadavre
d'un homme.
Avec ce saut brusque du thermomètre, la chose n'est point étonnante.
Quelque ivrogne qui aura quitté tard le Bank, l'Exchange ou le Green
Tree et que la congestion aura fauché.
Lynn secoue la tête en écoutant ma supposition. Il rumine sa gomme, puis
il ajoute dans son anglais un peu rauque:
--Non, non, l'homme est un sergent de la police montée canadienne. Le
froid ne l'a pas tué, mais bien la blessure qu'il porte à son cou...
Et Lynn conclut:
--Ça fait un joli tumulte dans la cité.
Puis, m'ayant emprunté deux poignées de thé, l'Indien sort, traînant
dans la neige ses mocassins dont les cordons pendent.
*
* *
Un sergent de la police montée. Fichtre, c'est une belle pièce au
tableau. Cela nous change des querelles dont les mineurs font
habituellement les frais.
Malgré que la ville ait oublié, comme un cauchemar, les légendaires
batailles d'antan, alors qu'au petit jour, on ramassait quelques
_gimblers_, plus ou moins troués, il arrive, parfois encore, que des
mauvais garçons vident leurs différends à coups de browning. Mais un
sergent de la police montée! J'émets un sifflement qui fait dresser les
oreilles à mon chien.
--Si nous allions aux nouvelles, Tempest, mon ami, qu'en dis-tu? Un
sergent de la police montée proprement meurtri, ça ne se voit pas tous
les jours, et puis cela chassera un peu la monotonie de cette journée
qui s'obstine à ne point finir. De plus, ce sera une occasion unique de
montrer notre nouveau col de fourrure.
J'assure ma toque de loutre et revêts la veste au fameux col. Tempest
jappe de joie et nous voilà courant dans la neige comme deux jeunes
fous. Une pente s'offre, nous la dévalons en roulant.
--Allons, paix, soyons sérieux.
J'époussète la neige d'un revers de main et, Tempest sur mes talons, je
pénètre dans la ville.
Devant les _barracks_, c'est ainsi qu'on appelle la caserne de la police
montée à Dawson, il y a une foule qui discute avec force gestes,
émettant des appréciations diverses. En connaisseurs, les Yukoners
apprécient le «beau coup» qui envoya le sergent dans l'autre monde.
Un camarade m'offre d'entrer avec lui: il connaît un garçon qui pourra
nous renseigner.
Sans trop de difficultés, nous pénétrons dans la cour des _barracks_ où
des prisonniers revêtus du traditionnel costume jaune et noir creusent
des chemins dans la neige dure.
Le garçon que nous cherchons, nous le trouvons dans sa chambre en train
d'apprêter un jeu de raquettes. En effet, dix hommes vont battre la
campagne pour essayer de s'emparer de l'assassin, tandis que l'enquête
se poursuit dans la ville.
Des détails? Il n'en sait pas plus long que nous. Le sergent a été
trouvé ce matin, gelé à bloc à l'endroit même que Lynn avait dit.
Ayant mis les raquettes sous son bras, le policier nous propose d'aller
voir la victime.
Dans une salle basse, sur un lit de camp, le sergent est étendu.
Quelques camarades veillent le corps en fumant des cigarettes.
La tête de la victime est légèrement inclinée sur la gauche et, sous
l'oreille, on aperçoit la blessure, une blessure triangulaire, nette,
qui n'a pas un centimètre de longueur et d'où pourtant la vie s'est
échappée. C'est, en effet, un «beau coup».
--C'est le seul indice que nous ayons, explique un autre sergent, mais
c'est suffisant pour retrouver l'homme.
--Pauvre Harry Marlowe! prononce le garçon qui nous conduit.
Harry Marlowe! Harry Marlowe! Je connais ce nom. Où donc l'ai-je entendu
déjà?
Ah! oui, je me souviens, la _Princess-Sophia_. Jessie Marlowe, il y a
quatre mois déjà. Les soucis de mon installation m'ont fait oublier
cette rencontre.
J'entends avec netteté la voix qui me dit:
--J'ai marié Harry Marlowe, le sergent de la police montée canadienne.
Jessie Marlowe, dont le souvenir m'occupa quelques heures et que je n'ai
point revue...
Et répétant la phrase que je viens d'entendre, je dis, à mon tour, mais
avec une variante: «Pauvre Jessie Marlowe.»
*
* *
En entrant, je n'ai vu que le corps étalé... et les camarades qui
veillent.
Mon regard se porte maintenant vers le fond de la salle et j'aperçois
alors une femme, le dos appuyé contre la cloison de planche; ses bras
sont croisés sur sa poitrine, elle a une attitude hostile et farouche.
--Jessie Marlowe, me souffle mon compagnon.
Je l'ai, par Dieu, bien reconnue. On n'oublie pas Jessie Marlowe quand
on l'a vue une fois.
Ses yeux sont fixes, sa mâchoire contractée... Son malheur immense
l'accable, Niobé défiant le destin n'a pas dû être plus belle...
Pauvre Jessie Marlowe! Je la plains sincèrement, je voudrais pouvoir
aller vers elle et lui dire non pas de banales paroles de condoléance,
mais des mots affectueux et doux, ou plutôt ne rien lui dire, lui
prendre simplement la main et pleurer, pleurer longuement avec elle.
Je n'ose pas. Ces gens qui nous entourent me gênent. D'ailleurs,
l'aspect de Jessie n'a rien d'engageant. Dans son coin, elle est tapie
comme une bête sauvage, insensible à tout ce qui n'est pas sa douleur.
A quoi songe-t-elle? Quel paysage évoque-t-elle? Quel souvenir? Le
bonheur perdu? Le foyer détruit? Autrefois ou demain?
Autrefois? Les randonnées à cheval avec l'espace pour horizon, la
solitude, la tendre solitude à deux pendant les longues nuits polaires?
Les dangers évités ensemble? La première étreinte des mains?
Demain? L'insécurité, le problème de la vie quotidienne, le retour à la
maison où tout vous dit l'absence de l'être aimé, sa place, son verre,
son couteau, sa carabine pendue au mur, désormais inutile?
Que voit-elle dans son rêve intérieur? Ses yeux regardent-ils sans voir
ou fixent-ils un point lointain dans son rêve éperdu?
Pourquoi l'idée absurde me vient-elle que ses prunelles agrandies, d'une
fixité hypnotique, voient uniquement dans la chambre la petite blessure
triangulaire qui est au cou de celui qui fut son mari?
*
* *
--Tempest, mon vieux frère, qu'avez-vous à tourner en rond comme un
chien de riche dans un jardin public? Tenez-vous tranquille, que diable!
Employez mieux votre halte, reposez-vous.
Mes conseils de sagesse--comme tous les conseils de sagesse--sont
inutiles.
Tempest va, vient, il court vers ses camarades qui font craquer sous
leurs mâchoires robustes les morceaux de phoque gelés que je leur ai
jetés. Chose singulière, Tempest, mon _leader_, mon chien de tête,
n'essaye pas de ravir leur proie... Il tourne, inquiet, lève le mufle
comme pour prendre le vent, remue, tour à tour, l'oreille droite et
l'oreille gauche, les pointe toutes deux attentives, puis il revient
vers moi, s'assied sur son arrière-train et la gueule ouverte gémit.
Je torche d'un bout de pain mon assiette d'aluminium.
--Tenez, dis-je, la main tendue.
Tempest détourne la tête. Il refuse mon présent et gémit à nouveau.
Soudain, il s'élance, va vers ses copains qui achèvent de manger et leur
mord les jarrets.
Peureuses, les bêtes se dispersent. Il les rappelle de la voix, un
aboiement clair comme un commandement. Les chiens obéissants
s'assemblent.
Il se place à leur tête et voilà mon bataillon qui se met en marche. Un
aboi bref, la troupe s'arrête devant le traîneau chargé que j'ai laissé,
voici une heure, à l'abri d'un boqueteau de sapins, de pauvres sapins
rabougris perdus dans la solitude polaire.
Tempest laisse les chiens soumis et s'approche de moi. Cette fois, il
n'aboie pas. Il me regarde. Je lis dans ses yeux comme dans un livre et
ses yeux me disent:
--Eh bien, qu'attends-tu? Tu ne vois donc pas que nous sommes prêts?
Allons, en route, dépêche-toi.
--Tempest, _old fellow_, vous êtes maboule. Nous venons d'arriver et
vous voulez repartir. Le traîneau est lourdement chargé, l'étape a été
rude, vos frères sont fatigués. Tous n'ont pas vos jarrets d'acier.
Depuis huit jours que nous sommes en route, j'ai moi-même les reins en
capilotade, il fait doux ici, le vent ne souffle pas. Patientez,
patientez. «Il y a un temps qui trempe et l'autre qui détrempe», dit-on
en languedocien, mais vous n'entendez pas la langue de mes pères, donc
fichez-moi la paix.
Ce discours, accompagné d'une tape peu rude, ne satisfait pas mon ami.
Il est sensible cependant à ce qu'il croit une caresse. Il s'approche et
avec son crâne qu'il a dur et bossué, il me donne des coups à la façon
des béliers...
--Il faut vous obéir, soit, mais vraiment vous êtes insupportable.
D'un coup sec, je ferme mon couteau qui claque. Il a compris le signal.
Il est fier de s'être fait entendre. Il bondit et jappe, joyeux, la
queue en coquille d'escargot... En maugréant contre ma faiblesse, je
range mon assiette après l'avoir lavée d'une poignée de neige. Je boucle
mon sac.
--En route, puisque vous le voulez. Vous êtes le maître de ma vie, allez
devant, je vous suis...
Pendant que j'attelle ses compagnons, Tempest reste à mes côtés,
surveillant tous mes gestes; la dernière courroie serrée, il va de
lui-même se placer en tête. A peine son harnais est-il assuré, qu'il
lance l'appel du départ et file un train d'enfer.
J'ai juste le temps de sauter sur le _taku_ où je tombe debout, les
rênes en main.
Il a le diable dans le corps, il tire de tous ses muscles, excitant les
autres chiens de la voix; ceux-ci, gagnés par cette belle ardeur,
donnent toute leur force; si l'un d'eux paresse ou se ralentit, le chien
d'à côté lui mord les jambes.
La vitesse les grise... jamais mon _team_ n'a donné un tel effort.
Vainement, j'essaye de modérer son ardeur, allez donc vous faire écouter
de ces labradors et de ces huskies conduits comme des enragés par un fou
comme Tempest.
Je laisse aller, les guides molles. Les chiens, ne se sentant plus
soutenus, redoublent d'ardeur. Nous prenons des virages fantastiques,
mon équipe est attelée à la façon indienne; automatiquement, l'éventail
se referme. Nous frôlons des gouffres sombres, nous rasons des sapins
dont les branches me giflent au passage.
--Holà, démons, arrêtez-vous.
Le _team_ n'obéit plus à ma voix. Les chiens suivent, la langue en
loque, les flancs en soufflet, Tempest qui tire, tire, tire...
J'ai la sensation nette qu'au premier tournant, nous allons nous briser.
Il n'en est rien. Le virage est pris avec une courbe savante, nous
dévalons. Enfin, nous voilà dans la plaine...
Alors, seulement, Tempest s'arrête, les jarrets raidis, comme pour
soutenir seul toute la charge. Heureusement, les autres chiens ont aussi
freiné. Je tombe moi-même sur les genoux; n'importe, ils ont reçu un
fameux choc. Le traîneau patine. Trois chiens s'affaissent dans la neige
en hurlant... Je me précipite. Un examen sommaire. Rien de cassé. Je
saute sur le siège.
--Allons, mes petits frères, en route.
Personne ne bouge. Je descends et les excite de la voix:
--_Mush on, mush on, boys..._
Rien n'y fait. Pour me narguer, Tempest se couche sur le flanc. Je
prends le fouet. Le fouet claque, je tire sur les courroies. Les chiens
n'ont pas fait un pouce en avant...
--Vous n'allez pas me planter là, je suppose.
Alors, Tempest se dresse et, de ses pattes de devant, il fouille le sol
et lance la neige à gauche et à droite.
--Tu veux te reposer? Je sais, vous m'avez conduit d'un train peu
ordinaire, mais le but n'est pas ici...
Pour toute réponse, Tempest gratte, gratte, gratte furieusement.