Nous avons dit que la matière se composait de petits éléments animés
d’une vertigineuse vitesse qui, sous des influences diverses ou même
spontanément, s’échappent dans l’atmosphère, comme la pierre que ne
retient plus la main du frondeur.
Il est bien évident que, pour engendrer de pareilles vitesses, il faut
des forces colossales. Je fus ainsi conduit à admettre que la matière
était le siège d’une énergie jadis insoupçonnée, à laquelle j’ai donné
le nom d’énergie intra-atomique. Cette dernière est, nous le verrons
bientôt, l’origine de toutes les autres forces, la chaleur solaire et
l’électricité notamment.
Elle diffère de toutes les énergies que nous connaissons par sa
concentration très grande, par sa prodigieuse puissance et par la
stabilité des équilibres qu’elle peut former. Si, au lieu de réussir à
dissocier seulement des millièmes de milligramme de matière, comme on le
fait maintenant, on pouvait en dissocier quelques kilogrammes, nous
posséderions une source d’énergie auprès de laquelle toute la provision
de houille que nos mines contiennent représenterait un insignifiant
total.
C’est en raison de la grandeur de l’énergie intra-atomique que les
phénomènes radio-actifs se manifestent avec l’intensité observée. C’est
elle qui produit l’émission de particules douées d’une immense vitesse,
la pénétration des corps matériels, l’apparition des rayons X, etc.
L’universalité dans la nature de l’énergie intra-atomique est un de ses
caractères le plus faciles à constater. On reconnaît son existence
partout, maintenant qu’on trouve partout de la radio-activité.
Les équilibres qu’elle forme sont très stables, puisque la matière se
dissocie si faiblement que pendant longtemps on put la croire
indestructible. Ce sont, d’ailleurs, les effets produits sur nos sens
par ces équilibres stables que nous appelons la matière. Les autres
formes d’énergie, lumière, électricité, etc., sont caractérisées par des
équilibres très instables.
Nous avons été naturellement conduits à essayer de mesurer la grandeur
de l’énergie intra-atomique. Les chiffres obtenus sont immensément
supérieurs à tous ceux donnés par les réactions chimiques antérieurement
connues, la combustion de la houille, par exemple.
Prenons une pièce de cuivre de 1 centime, pesant, comme on le sait, 1
gramme, et supposons qu’en exagérant la rapidité de sa dissociation nous
puissions arriver à la dématérialiser entièrement.
L’énergie cinétique possédée par un corps en mouvement, étant égale à la
moitié du produit de sa masse par le carré de sa vitesse, un calcul
élémentaire donne la puissance que représenteraient les particules de ce
gramme de matière animées de la vitesse constatée pendant la
dissociation des corps. Elle est égale à 510 milliards de
kilogrammètres, chiffre qui correspond à environ 6 milliards 800
millions de chevaux-vapeur. Cette quantité d’énergie serait suffisante
pour faire parcourir à un train de marchandises 4 fois la circonférence
du globe. Pour faire effectuer avec du charbon ce trajet au même train
il faudrait en dépenser pour 68.000 francs. Ce chiffre de 68.000 francs
représente donc la valeur marchande de l’énergie intra-atomique contenue
dans une pièce de 1 centime.
Sous quelles formes l’énergie intra-atomique peut-elle exister dans la
matière? Comment des forces si colossales peuvent-elles être concentrées
dans des particules si petites?
L’idée d’une telle concentration semble, au premier abord, inexplicable,
parce que notre expérience usuelle montre la grandeur de puissance
mécanique toujours associée à la dimension des appareils qui la
produisent. Une machine d’une puissance de mille chevaux par exemple
possède un volume considérable. Par association d’idées nous sommes
conduits à croire que la grandeur de l’énergie mécanique implique la
grandeur des appareils qui la produisent.
C’est là une illusion pure résultant de l’infériorité de nos systèmes
mécaniques et facile à détruire par de très simples calculs. Une des
plus élémentaires formules de la dynamique montre que l’on peut
accroître à volonté l’énergie d’un corps de grandeur constante, en
accroissant simplement sa vitesse. On peut donc concevoir une machine
théorique formée simplement d’une tête d’épingle tournant dans le chaton
d’une bague, et qui, malgré sa petitesse, posséderait, grâce à sa force
giratoire, une puissance mécanique égale à celle de plusieurs milliers
de locomotives.
Nous avons appris aujourd’hui à dissocier la matière, mais seulement en
quantité extrêmement faible. Il est cependant permis d’espérer que la
science de l’avenir trouvera moyen de la désagréger plus complètement.
Elle aura alors à sa disposition une source immense de forces. Je suis
déjà arrivé, par des moyens fort simples, à obliger des corps très
stables à devenir, à surface égale, quarante fois plus radio-actifs que
des substances spontanément dissociables, telles que l’uranium.
Les résultats à obtenir dans cet ordre de recherches seraient en vérité
immenses. Dissocier facilement la matière mettrait à notre disposition
une source infinie d’énergie et rendrait inutile l’extraction de la
houille, dont la provision s’épuise rapidement. Le savant qui trouvera
le moyen de libérer économiquement les forces que contient la matière
changera presque instantanément la face du monde. Une source illimitée
d’énergie étant gratuitement à la disposition de l’homme, il n’aurait
plus à se la procurer par un dur travail.
* * * * *
Cette dissociation de l’énergie intra-atomique, concentrée dans la
matière dès le commencement des choses, explique l’origine des forces de
l’univers. Aux époques lointaines du chaos de notre système solaire,
dont les nébuleuses montrent une confuse image, l’éther s’est lentement
condensé. Ses tourbillons localisés, formant probablement les éléments
primitifs de la matière, ont accumulé par la vitesse croissante de leur
rotation l’énergie intra-atomique dont nous constatons l’existence. A la
phase de condensation succéda plus tard une phase de dissociation. Notre
univers est entré dans un nouveau cycle, l’énergie lentement accumulée
dans l’atome a commencé de se dégager par suite de sa dissociation. La
chaleur solaire, d’où dérivent la plupart des énergies que nous
utilisons, représente une des plus importantes manifestations de cette
dissociation.
Ainsi donc le soleil, générateur de la plupart des énergies terrestres,
ne fait que dépenser les forces lentement accumulées par la matière à
l’époque où, dans les nuages primitifs d’éther, les atomes
emmagasinèrent les énergies qu’ils devaient restituer un jour.