IV

Nous venons d’étudier les éléments dont est formée la matière. Examinons

maintenant les propriétés de cette matière dont sont constitués notre

globe et les êtres qui l’habitent.

L’étude de l’ancienne chimie laissait dans l’esprit l’idée que la

matière était formée de produits stables, de composition bien définie et

constante, ne pouvant être modifiés que par des moyens violents, des

températures élevées par exemple. Dans ces dernières années, on a vu se

dessiner, de plus en plus, cette notion qu’un corps quelconque

représente simplement un état d’équilibre entre les éléments intérieurs

dont il est formé et les éléments extérieurs qui agissent sur lui. Si

cette relation n’apparaît pas nettement pour certains corps, c’est

qu’ils sont constitués de façon à ce que leurs équilibres se

maintiennent, sans changements apparents, dans des limites de variation

de milieu assez grandes. L’eau peut rester liquide pour des variations

de température comprises entre 0° et 100° et la plupart des métaux ne

paraissent pas changer d’état pour des écarts plus considérables encore.

Les édifices chimiques formés par les combinaisons atomiques, et dont

l’ensemble constitue la matière, semblent très fixes, mais ils sont

tous, en réalité, d’une mobilité très grande. Les moindres variations de

milieu--température, pression, etc.--modifient instantanément les

mouvements des éléments constitutifs de la matière.

C’est qu’en effet un corps, aussi rigide en apparence qu’un bloc

d’acier, représente simplement un état d’équilibre entre son énergie

intérieure et les énergies extérieures, chaleur, pression, etc., qui

l’entourent. La matière cède à l’influence de ces dernières comme un fil

élastique obéit aux tractions exercées sur lui, mais reprend sa forme

dès que la traction a cessé, si elle n’a pas été trop considérable.

La mobilité des éléments de la matière est quelquefois un de ses

caractères les plus faciles à constater, puisqu’il suffit d’approcher la

main du réservoir d’un thermomètre pour voir la colonne liquide se

déplacer aussitôt. Ses molécules se sont écartées sous l’influence d’une

légère chaleur. Quand nous approchons la main d’un bloc de métal, les

mouvements de ses éléments se modifient également, mais d’une façon si

faible pour nos sens qu’ils ne les perçoivent pas, et c’est pourquoi la

matière nous apparaît alors comme très peu mobile.

La croyance générale à la stabilité de la matière est confirmée

d’ailleurs par l’observation, puisque, pour faire subir à un corps des

modifications considérables, comme de le fondre ou de le réduire en

vapeur, il faut des moyens très puissants.

Des méthodes d’investigation suffisamment précises montrent, au

contraire, que non seulement la matière est d’une mobilité extrême, mais

encore possède une sensibilité inconsciente dont la sensibilité

consciente d’aucun être vivant ne saurait approcher.

Les physiologistes mesurent la sensibilité d’un être par le degré

d’excitation nécessaire pour obtenir de lui une réaction. On le

considère comme fort sensible lorsqu’il réagit sous des excitants très

faibles. En appliquant à la matière brute un procédé d’investigation

analogue, on constate que la substance la plus rigide et la moins

sensible en apparence est au contraire d’une sensibilité

invraisemblable. La matière du bolomètre, constitué en dernière analyse

par un mince fil de platine, est tellement sensible qu’elle réagit sous

l’influence d’un rayon de lumière d’une intensité assez faible pour ne

produire qu’une élévation de température de un cent millionième de

degré. Un bloc d’acier est, en réalité, infiniment plus sensible que

l’être vivant le plus sensible.

Cette sensibilité de la matière, si contraire à ce que l’observation

vulgaire semblait indiquer, devient de plus en plus familière aux

physiciens et c’est pourquoi une expression comme celle-ci: «la vie de

la matière», dénuée de sens il y a seulement vingt-cinq ans, est devenue

d’un usage courant. L’étude de la matière brute révèle de plus en plus,

chez elle, en effet, des propriétés semblant jadis l’apanage exclusif

des êtres vivants. En se basant sur ce fait que «le signe le plus

général et le plus délicat de la vie est la réponse électrique», M. Böse

a montré que cette réponse électrique «considérée généralement comme

l’effet d’une force vitale inconnue», existe dans la matière. Et il

montre par des expériences ingénieuses «la fatigue» des métaux et sa

disparition après le repos, l’action des excitants, des déprimants et

des poisons sur ces mêmes métaux.

La matière, telle que nous la connaissons, ne représente, je le répète,

qu’un état d’équilibre, une relation entre les forces intérieures

qu’elle recèle et les forces externes pouvant agir sur elles. Les

secondes ne sont pas modifiables sans que les premières changent

également, de même qu’on ne peut toucher à l’un des plateaux d’une

balance équilibrée sans faire osciller l’autre.

Ainsi donc les éléments de la matière sont en mouvement incessant: un

bloc de plomb, un rocher, une chaîne de montagnes n’ont qu’une

immobilité apparente. Ils subissent toutes les variations du milieu et

modifient constamment leurs équilibres pour s’y adapter. La nature ne

connaît pas le repos. S’il se trouve quelque part, ce n’est ni dans le

monde que nous habitons, ni dans les êtres vivant à sa surface. Il n’est

pas davantage dans la mort, qui ne fait que substituer à certains

équilibres momentanés d’atomes d’autres équilibres dont la durée sera

aussi éphémère.

Malgré l’extrême mobilité de la matière, le monde paraît cependant très

stable. Il l’est, en effet, mais simplement parce que, dans sa phase

actuelle d’évolution, le milieu qui l’enveloppe varie dans des limites

assez restreintes. La constance apparente des propriétés de la matière

résulte uniquement de la constance actuelle du milieu où elle est

plongée.

* * * * *

Les propriétés de la matière que nous venons de vous exposer ne sont pas

les seules qu’elle possède. Ne pouvant les énumérer toutes, nous nous

bornerons à attirer encore votre attention sur l’une de ses plus

importantes, c’est-à-dire le rayonnement permanent dont elle est le

siège.

Jusqu’au zéro absolu, c’est-à-dire jusqu’à 273° au-dessous de la

température de la glace, la matière envoie sans discontinuer des

vibrations dans l’éther. Un bloc de glace peut être considéré comme

source de chaleur rayonnante au même titre qu’un fragment de charbon

incandescent. La seule différence entre eux est dans la quantité de

chaleur rayonnée. Les plaines glacées du pôle sont une source de chaleur

rayonnante comme les plaines brûlantes de l’équateur, et si la

sensibilité de la plaque photographique n’était pas aussi limitée, elle

pourrait, pendant la plus profonde nuit, reproduire l’image des corps au

moyen de leurs propres radiations réfractées par les lentilles d’une

chambre noire.

Ces auréoles rayonnantes qui entourent tous les corps ne sont pas

perceptibles parce que notre œil est insensible pour la plus grande

partie des ondes lumineuses. La forme d’un être vivant ne nous paraît

bien définie que parce que nos sens perçoivent seulement des fragments

des choses. L’œil n’est pas fait pour tout voir. Il trie dans l’océan

des formes ce qui lui est accessible et croit que cette limite

artificielle est une limite véritable. Ce que nous percevons d’un être

vivant n’est qu’une partie de sa forme réelle. Il est entouré des

vapeurs qu’il exhale et des radiations qu’il émet constamment par suite

de sa température. Si nos yeux pouvaient tout voir, un être vivant nous

apparaîtrait comme un nuage aux changeants contours.

Ces ondes de lumière invisibles pour notre œil qu’émettent tous les

corps sont perceptibles probablement par les animaux dits nocturnes

capables de se guider dans l’obscurité. Pour eux le corps d’un être

vivant, dont la température est d’environ 37°, doit être entouré d’une

auréole lumineuse que seul le défaut de sensibilité de notre œil empêche

d’apercevoir. Il n’existe pas, en réalité, de corps obscurs dans la

nature, il existe seulement des yeux imparfaits. Un corps quelconque est

une source constante de radiations visibles ou invisibles, mais qui sont

toujours de la lumière.

V

Nous allons aborder maintenant l’étude de la dématérialisation de la

matière.

Des expériences fort nombreuses, et sur la valeur desquelles on ne

discute plus, ont prouvé, comme je fus le premier à l’établir, que les

atomes de la matière, considérés jadis comme très stables, peuvent se

désagréger, soit spontanément, soit sous l’influence de causes diverses.

Les produits de cette dissociation sont identiques pour tous les corps,

qu’ils soient engendrés par la cathode de l’ampoule de Crookes, par le

rayonnement d’un métal sous l’action de la lumière, ou par la

désagrégation de corps spontanément radio-actifs, tels que l’uranium, le

thorium et le radium.

On peut donc, quand on veut étudier la dissociation de la matière,

choisir les corps pour lesquels le phénomène se manifeste de la façon la

plus intense, soit, par exemple, l’ampoule de Crookes où un métal

formant cathode est excité par le courant électrique d’une bobine

d’induction, soit, plus simplement, des composés très radio-actifs tels

que les sels de thorium ou de radium. Des corps quelconques dissociés

par la lumière ou autrement donnent d’ailleurs les mêmes résultats, mais

la dissociation étant beaucoup plus faible, l’observation des phénomènes

est plus difficile.

On constate que les produits divers de la dissociation de la matière

actuellement connus peuvent se ranger dans les six classes suivantes:

Emanations, Ions négatifs, Ions positifs, Électrons, Rayons X et

Radiations analogues.

Il ne faudrait pas croire que ces substances représentent toutes les

étapes de la dématérialisation de la matière. Celles dont l’existence

est connue ne sont que des fragments d’une série probablement très

longue.

La quantité des particules émises par les corps pendant leur

dématérialisation varie suivant les corps. Elle serait, pour un gramme

d’uranium et de thorium de 70.000 par seconde, et quant au radium de

100.000 milliards, d’après les calculs de divers observateurs.

En frappant les corps phosphorescents, les particules de matière

dissociée les rendent lumineux. Sur cette propriété est fondé le

spinthariscope, instrument qui rend visible pour les yeux les plus

incrédules la dissociation permanente de la matière. Il consiste

simplement en un écran de sulfure de zinc, au-dessus duquel se trouve

une petite aiguille dont l’extrémité fut trempée dans une solution d’un

corps spontanément dissociable. En regardant l’écran à la loupe, on voit

jaillir sans interruption une pluie de petites étincelles produite par

le choc des particules. Je possède un de ces instruments qui depuis 4

ans n’a cessé d’émettre une pluie d’étincelles provenant de la

dissociation de 1/10 de milligramme de bromure de radium fixé à la

pointe d’une aiguille.

Nous venons de parler des millions de corpuscules par seconde que peut

émettre durant des siècles 1 gramme d’un corps radio-actif. De tels

chiffres provoquent toujours une certaine défiance, parce que nous

n’arrivons pas à nous représenter l’extraordinaire petitesse des

éléments de la matière. Cette défiance disparaît quand on constate la

susceptibilité de substances très ordinaires à demeurer pendant des

années, sans subir aucune dissociation, le siège d’une émission de

particules abondantes faciles à constater par l’odorat, mais

inappréciable aux plus sensibles balances.

M. Berthelot s’est livré sur ce sujet à d’intéressantes recherches. Il

essaya de déterminer la perte de poids que subissent des corps très

odorants bien que fort peu volatils. L’odorat est d’une sensibilité

infiniment supérieure à celle de la balance, puisque, pour certaines

substances, telles que l’iodoforme, la présence de 1 centième de

millionième de milligramme peut, suivant M. Berthelot, être facilement

révélée.

Il est arrivé, après des recherches faites avec ce corps, à la

conclusion que 1 gramme d’iodoforme perd seulement 1 centième de

milligramme de son poids en une année, c’est-à-dire 1 milligramme en

cent ans, bien qu’émettant sans cesse un flot de particules odorantes

dans toutes les directions. M. Berthelot ajoute que si, au lieu

d’iodoforme, on s’était servi de musc, les poids perdus auraient été

beaucoup plus petits, «mille fois plus peut-être», ce qui ferait 100.000

ans pour la perte de 1 milligramme.

Les particules émises par la matière en se dissociant ont des vitesses

de 30.000 à 300.000 kilomètres par seconde. Il peut sembler fort

difficile de mesurer la vitesse de corps se mouvant avec une telle

rapidité. Cette mesure est cependant très simple.

Un étroit faisceau de radiations obtenu par un moyen quelconque--avec un

corps radio-actif, par exemple--est dirigé sur un écran susceptible de

phosphorescence. En le frappant, il y produit une petite tache

lumineuse.

Ce faisceau de particules étant électrisé est déviable par un champ

magnétique. On peut donc l’infléchir au moyen d’un aimant. Le

déplacement de la tache lumineuse sur l’écran phosphorescent indique la

déviation que fait subir aux particules un champ magnétique d’intensité

connue. La force nécessaire pour dévier d’une certaine quantité un

projectile de masse connue permettant de déterminer la vitesse de ce

dernier, on conçoit que de la déviation des particules il soit possible

de déduire leur vitesse. Quand le pinceau de radiations contient des

particules de vitesses différentes, elles tracent une ligne plus ou

moins longue sur l’écran phosphorescent au lieu de se manifester par un

simple point, et on peut ainsi calculer la vitesse de chacune d’elles.

La naissance et l'évanouissement de la matière · 第 5 / 12 题