IV

En attendant que sa mère fût autorisée à changer de résidence, Adrien,

après un court séjour à Beaucaire, l’avait précédée à Paris. Depuis

trois mois, il y était installé. C’est là que désormais il voulait

vivre. Riche, grâce à la sollicitude maternelle, indépendant, libre

d’obéir à ses goûts, il pouvait croire qu’après les longs jours de

détresse, il entrait enfin dans l’ère des jours heureux. Résolu à ne pas

demeurer oisif, il songeait à embrasser la carrière du barreau, avec

l’espoir que la profession d’avocat, en même temps qu’elle donnerait à

son nom la notoriété et remplirait ses loisirs, le rapprocherait des

milieux intelligents vers lesquels l’entraînaient les tendances de son

esprit.

L’exécution de ce projet nécessitait des études incessantes. Ayant vécu

longtemps loin de France, il ne savait rien, quoique instruit, de ce

qu’il devait savoir. Il s’était logé dans le voisinage de l’École de

droit, avait pris ses inscriptions et suivait les cours avec assiduité.

Il fréquentait aussi la Sorbonne, courait les bibliothèques, se tenait

au courant du mouvement intellectuel de son temps et donnait à ses

ambitions, sous ces diverses formes, l’aliment que, longtemps contenues,

elles réclamaient maintenant.

Il la trouvait charmante, cette existence d’étudiant. Il en acceptait

les obligations avec courage et en écartait les désordres. Elle le

mettait en commerce constant avec des hommes jeunes et studieux comme

lui. Il lui devait des jouissances exquises. Quand à la fin de ses

laborieuses journées, il rentrait dans son appartement où l’attendait le

bien-être d’un intérieur élégant et confortable, et dans le

recueillement prolongeait l’étude jusqu’à une heure avancée de la

soirée, il estimait que la destinée le dédommageait amplement des maux

passés. Il regardait avec confiance l’avenir, un avenir embelli par

l’espoir que caressait sa jeunesse.

C’était une âme fière et tendre, que l’épreuve avait fortement trempée,

à qui manquait seulement l’expérience des hommes et de leurs passions.

Il croyait à la vertu, au désintéressement, à l’amitié, à l’amour. Son

regard énergique et doux, l’étreinte loyale de sa main, révélaient sa

droiture. La fraîcheur de son cœur se manifestait dans la spontanéité

avec laquelle il applaudissait à tout noble sentiment exprimé devant

lui. Dupe de sa crédulité, il pouvait se laisser pousser à une

imprudence, jamais à une bassesse.

Parmi les jeunes gens qu’il rencontrait sur les bancs de l’école, on

l’aima dès qu’on le connut. Outre l’aménité de son caractère, il avait

pour lui son long séjour à l’étranger, sa connaissance de plusieurs

langues, son application au travail, et surtout cette fortune dont il ne

faisait pas étalage, encore qu’elle lui permît de rendre à ses camarades

de fréquents services. C’était là son prestige à leurs yeux, la cause de

la considération dont ils l’entouraient. Ce jeune homme grave, de mœurs

presque austères, qui parlait rarement de lui, de son passé, de sa

famille, et laissait deviner combien il était digne du bonheur dont il

semblait jouir, leur en imposait. Il respectait les opinions des autres,

mais il exigeait qu’on respectât les siennes. Il est vrai qu’il les

exprimait rarement, comme si elles n’eussent pas encore été formées. Il

écoutait plus qu’il ne parlait, moins soucieux de convaincre que de

s’instruire.

Sur deux sujets surtout, il ne s’expliquait jamais: les croyances

religieuses et l’amour. On le plaisantait quelquefois à ce propos. Mais

la raillerie n’avait pas prise sur lui. Il répondait avec simplicité:

--Je ne peux discuter de ce que j’ignore.

Sincère était cette réponse. Élevé par un père qui attribuait ses

malheurs domestiques à l’excès des convictions religieuses de sa femme,

Adrien éprouvait une invincible défiance pour toute manifestation de

foi, entachée d’exagération.

C’est une ardeur déréglée qui lui avait pris sa mère, l’avait privé de

ses soins, dépossédé de son amour, et même encore pour toujours la

tenait séparée de lui. Il ne pouvait secouer ce souvenir, et c’est

surtout quand un débat sur ces graves sujets s’engageait devant lui

qu’il en était écrasé.

Il voulait croire en Dieu cependant; mais il doutait que ce Dieu ait

institué une Église pour perpétuer son culte, l’ait investie de ses

pouvoirs et recoure à elle pour dicter ses lois aux hommes. Il doutait

qu’elle ait reçu de lui le privilége de le représenter sur la terre, et

qu’une religion, quelle qu’elle soit, ait le droit de faire remonter son

origine à l’intervention personnelle du Créateur des âmes et des choses.

Ramenant sans cesse ce doute au regard de sa propre vie, il se demandait

si les maux dont il avait tant souffert étaient le témoignage de la

volonté divine. Il se demandait si cette volonté pouvait se targuer de

sagesse, lorsqu’elle troublait l’esprit et le cœur d’une femme jusqu’à

lui faire oublier, dans un accès de ferveur extatique, ce qu’elle devait

à son mari et à son fils, jusqu’à la jeter dans un cloître, sous

l’empire de devoirs imaginaires, quand sa place était dans le monde, où

d’autres devoirs, non moins sacrés, sollicitaient sa conscience. Il ne

niait rien, mais n’osait rien affirmer. Sa pensée poursuivie par ces

problèmes les fuyait comme un péril. Elle en avait peur.

Quant à l’amour, il n’en voulait pas parler, parce qu’il n’en

connaissait que le nom. Jusqu’à ce moment, austère était restée sa vie,

intacte sa chasteté. De la femme et de la passion qu’elle allume dans

les jeunes cœurs, il ignorait tout, sauf cette théorie imparfaite dont

la science s’acquiert dans les livres ou dans les exemples d’autrui. En

butte à d’amers chagrins, pauvre, seul, intimidé par sa misère, il

n’avait jamais vu un regard de femme arrêté sur lui. Aucun souvenir

troublant ne ternissait la candeur virginale de son âme.

La seule émotion de ce genre qu’il se rappelât était d’une époque

récente. Elle datait du jour où, attendant sa mère dans la cour du

couvent des Carmélites, avait passé devant ses yeux ravis une novice,

d’abord resplendissante sous ses vêtements de mariée, puis touchante

comme une victime, dans son habit de nonne et le front dépouillé.

C’était là sa première extase amoureuse, dissipée ensuite sous les

baisers de sa mère. Son cœur n’en gardait plus rien qu’un souvenir

affaibli, une image à demi effacée, dont le temps emportait d’heure en

heure un contour.

C’est dans cet état qu’il était arrivé à Paris. Depuis, sa fierté

naturelle, les préoccupations d’une vie laborieuse l’avaient éloigné des

aventures faciles et vulgaires de la vie d’étudiant. Quoiqu’il fût entré

en relation avec divers membres de sa famille et qu’il eût reçu d’eux un

aimable accueil, il sortait peu, vivait retiré, dans l’attente de sa

mère, dont les lettres toutes imprégnées de sollicitude inquiète et de

conseils annonçaient la prochaine arrivée. Les femmes qu’il rencontrait

dans son quartier, éhontées et provocantes, les récits des bonnes

fortunes de ses camarades, les excitations que partout il trouvait, sous

des formes diverses, répondaient trop peu à l’idéal qu’il s’était fait

de l’amour pour livrer son cœur aux entraînements irrésistibles ou

communiquer à ses sens autre chose qu’un trouble de surface et tout

passager. Ces tentations glissaient sur lui, et jusqu’à cette heure, la

passion l’avait épargné.

Mais si le passé le laissait paisible, il n’en était pas de même de

l’avenir. Le souci de l’éternel féminin le poursuivait. Il avait soif

d’aimer et d’être aimé. Bien que l’amour l’épouvantât, il brûlait d’en

connaître la douceur. Dans son cœur s’allumaient d’inextinguibles

flammes pour des héroïnes imaginaires du milieu desquelles il espérait

voir surgir celle qui prendrait sa vie. Il voulait n’aimer qu’une seule

fois, donner à l’élue toute son âme, lui consacrer toute sa passion. Il

sentait en soi des ardeurs inépuisables. C’était comme une source qui

toujours coulerait et jamais ne serait tarie. Ce besoin de combler le

vide de sa jeunesse incessamment se renouvelait, durant ses soirées

solitaires et dans le calme de ses nuits. A son réveil, il le retrouvait

inapaisé. Alors, il rêvait d’une aventure qui lui révélerait enfin, en

la lui livrant, la créature qui devait l’initier à l’amour.

Ces sensations vives et chaudes étaient son secret. Il les dissimulait à

ses amis. Il ne les avait confiées qu’à l’un d’eux. Celui-là se nommait

Jacques Roudier. Tête fine et brune sur un corps robuste, œil noir, où

se lisait la ruse, langue acérée, Roudier roulait, sans y rien faire de

sérieux, à travers le Quartier Latin. Emprisonné dans sa paresse, il

préparait depuis plusieurs années un examen qu’il ne passait jamais,

servait de guide aux nouveaux arrivés, vivait à leurs dépens, portait

assez fièrement une existence sans dignité, de gré ou de force se

faisait accepter de ceux même qui l’estimaient peu, grâce à un esprit de

bon aloi, toujours en éveil, grâce à la serviabilité dont il faisait

preuve envers quiconque était jugé par lui comme capable de prendre à sa

charge une part, grande ou petite, de sa vie aux besoins de laquelle il

s’était déshabitué de suffire.

Comment ce joyeux garçon, bruyant et gouailleur, gagna-t-il la confiance

du mélancolique Adrien et devint-il son ami? Il serait difficile de

l’expliquer, si l’on ne savait combien les contrastes s’attirent, et

surtout combien sont trompeuses les illusions de l’inexpérience. Ils

s’étaient rencontrés pour la première fois dans un restaurant; ils se

retrouvèrent un soir d’hiver, coude à coude, à la bibliothèque

Sainte-Geneviève. Adrien était venu là pour consulter un ouvrage qu’il

ne possédait pas chez lui, Jacques Roudier pour chercher un abri contre

le froid. Ils échangèrent quelques mots et sortirent ensemble pour

revenir chez eux. Ils habitaient la même rue.

Cette première rencontre en entraîna d’autres. Roudier avait deviné dans

Adrien un étudiant riche, proie séduisante et facile pour ses dents

longues et son estomac exaspéré par les longues privations. Adrien se

laissa prendre à la popularité dont jouissait dans le quartier des

écoles ce bohème que tout le monde connaissait, qui connaissait tout le

monde et parlait de tout avec esprit. Il se laissa prendre à sa

familiarité et surtout au tableau que l’autre lui retraça des prétendus

malheurs de sa famille et de sa misère. Il crut faire œuvre pie en

l’invitant à sa table. Il lui ouvrit même sa bourse, où Roudier puisa

avec l’avidité d’un homme à qui une telle aubaine n’était point

familière, exprimant sa reconnaissance en un langage qui lui conquit le

cœur d’Adrien.

Leur intimité s’accentua. Moins de trois semaines après le début de

leurs relations, Roudier était devenu le commensal et le confident de ce

jeune enthousiaste, qui saluait en lui son premier ami. C’est alors

qu’il entreprit de lui faire connaître Paris, ingénieux moyen de se

rendre utile et de ne plus se séparer. Il le conduisit dans les

théâtres, dans les concerts, au bois de Boulogne. Adrien était enchanté

de ce compagnon, qui flattait ses goûts, prévenait ses désirs et, tout

en lui donnant des conseils, feignait de partager ses opinions. Il

s’accoutuma à lui. La communauté de leur vie provoqua de sa part des

confidences. Il ne cacha ni ses ambitions, ni ses caprices, ni l’état de

son cœur. Roudier connut ainsi son histoire et fut initié à des secrets

qui, jusqu’à ce moment, n’avaient été livrés à personne.

Il commença par railler l’innocence de son ami. Durant plusieurs jours,

il ne l’entretint pas d’autre chose.

--A ton âge, ne pas connaître l’amour! lui disait-il; c’est à n’y pas

croire. Si, comme toi, j’étais allé au Brésil et aux États-Unis, si

j’avais navigué sur les deux Océans, parcouru les savanes, visité des

tribus indiennes, je posséderais, en matière de femmes, la science

infuse. Qu’as-tu donc fait, malheureux, pendant les années de ta belle

jeunesse?

--J’ai souffert et j’ai pleuré, répondait Adrien.

--Et tu oubliais que l’amour console!

--J’étais trop jeune pour me marier.

--Est-il donc nécessaire de se marier pour aimer?

--Je n’aurai jamais de maîtresse. La femme que j’aimerai sera ma femme.

Roudier bondissait, la raillerie sur les lèvres:

--Même si c’est une aventurière?

--Je n’aimerai qu’une créature digne de moi.

--Qu’en sais-tu? Si, l’ayant crue digne de toi, tu découvres que tu t’es

trompé, seras-tu maître de cesser de l’aimer? Tente donc plusieurs

épreuves avant de t’engager pour toujours. Fais l’apprentissage de

l’amour, et si tu ne veux pâtir toute ta vie, n’arrive au mariage

qu’avec l’expérience de la femme.

Ce langage indignait Adrien, lui arrachait des protestations. Mais la

spirituelle humeur de Roudier le désarmait. Et puis, à travers ces

railleries, il devinait des conseils dictés par une expérience tirée de

la réalité des choses, sinon d’une morale rigoureuse. Peu à peu son

esprit entrevoyait la possibilité d’une liaison qui lui révélerait ce

qu’il ignorait, sans l’engager pour toute sa vie. Ce n’était pas encore

une résolution prise, mais le «pourquoi pas?» qui prélude aux

capitulations de conscience. La fougue de sa jeunesse, longtemps

comprimée, commençait à puiser des excitations dans ces entretiens

fréquemment recommencés et aboutissant toujours à la même conclusion,

dans les milieux où il vivait, dans les exemples qu’il y rencontrait.

Cependant il résistait encore. Lorsque Roudier, s’essayant à le

soumettre à son influence, voulait l’entraîner aux sources empoisonnées

où lui-même s’était abreuvé, en y laissant la pureté et la fraîcheur de

son cœur, Adrien se dérobait, toujours dominé par l’effroi d’une chute

vulgaire, qui ne pourrait trouver son excuse dans un excès de passion ou

dans la sincérité d’un grand sentiment.

--Eh bien, soit, lui disait Roudier en riant, il est entendu que tu ne

veux pas recevoir une maîtresse de ma main. Je n’insiste plus. Mais

cherches-en une alors, dans le monde où tu vas. Cherche, trouve. Tu dois

trouver, que diable! Il le faut. L’homme n’est pas fait pour vivre seul.

Adrien souriait tristement et soupirait sans répondre.

Il fréquentait de loin en loin des parents de sa mère, avec qui, pour

lui obéir, il entretenait des relations régulières, des amis de la

famille de Varimpré chez lesquels l’attendait toujours un accueil

affectueux. Mais jusqu’à ce moment, charmé par la tranquille uniformité

d’une vie dégagée des préoccupations matérielles, il fuyait les

occasions d’en troubler le cours, quoique ces occasions fussent

fréquentes. Aux dîners et aux bals auxquels on l’invitait, il préférait

l’intimité des longues heures passées chez lui, les pieds sur les

chenets, tantôt seul, un livre à la main, tantôt en compagnie de Jacques

Roudier, ou encore une soirée à l’Opéra, à la Comédie française, son ami

à ses côtés, les rentrées tardives succédant à la représentation et

embellies par les impressions échangées durant le trajet, quand vibrait

encore dans son esprit l’enthousiasme provoqué par ce qu’il venait

d’entendre.

Il aurait voulu ne rien changer à cette manière de vivre. Mais lorsque

l’hiver fut venu, il lui devint impossible de se dérober aux invitations

qu’il recevait. Il dut se montrer dans quelques salons. Partout, le nom

qu’il portait, sa distinction, sa tenue réservée, le faisaient

bienvenir. La pâleur répandue sur ses traits, la tristesse qui

caractérisait sa physionomie, ajoutaient au charme de sa personne. Les

jeunes filles regardaient à la dérobée ce jeune homme silencieux, à

l’air timide et doux, que semblait poursuivre une incurable mélancolie.

Les mères lui souriaient, séduites par ce qu’elles savaient de sa

conduite et de sa fortune. Son histoire était connue; elle faisait de

lui presque un héros de roman; elle augmentait l’intérêt qu’il inspirait

à première vue.

Malgré tout, cependant, le monde à ses yeux restait sans attraits. Les

blanches épaules, les yeux profonds, le sourire des lèvres vermeilles,

les boucles des chevelures soyeuses, les bras aux pures formes, tous ces

trésors des jeunesses en fleur et des beautés épanouies, le laissaient

insensible. C’était à croire que son cœur demeurerait éternellement

rebelle à l’amour.

V

--Veuillez vous mettre au piano, mademoiselle Malestra. Ces jeunes

filles désirent danser.

La personne interpellée ainsi par la maîtresse de la maison se leva du

milieu d’un groupe de vieilles femmes, où depuis le commencement de la

soirée elle se tenait silencieuse, comme quelqu’un dont on paye les

services et qui attend un ordre. Adrien, debout, parmi les hommes, dans

l’embrasure d’une porte, la vit traverser le salon, grave et fière, la

lèvre dédaigneuse, plissée dans un sourire contraint, une étrange

expression de froideur dans ses yeux bleus, dont la blancheur laiteuse

de son teint de rousse et les tons fauves de ses cheveux semblaient

éteindre l’éclat.

Mademoiselle Laure Malestra était jeune et belle. Mais sa jeunesse et sa

beauté ne saisissaient pas au premier abord. Il fallait presque un

effort pour les découvrir, tant il y avait de tristesse répandue sur les

traits, comme un voile. La grâce du corps se perdait dans une robe

montante en soie noire, sans ornements et dépourvue d’élégance. Un fichu

en dentelles, dont les extrémités se nouaient à la taille, derrière le

dos, cachait les pures lignes du buste. Assombrie par le voisinage des

toilettes claires et brillantes qui l’entouraient, celle-ci trahissait

une âpre misère, la bourse souvent vide, la petite chambre sous les

toits, la poursuite acharnée après l’argent, les longues courses dans

les rues boueuses pour donner quelques rares leçons, les soirées sans

feu, peut-être même les jours sans pain.

Elle révélait encore d’autres souffrances, cette pauvre robe usée: les

révoltes sourdes contre le destin, les larmes des nuits sans sommeil,

les basses jalousies se déchaînant dans une âme aigrie, l’obsession des

rêves tentateurs, vainement écartés, les chutes accidentelles dans le

vice, l’effort désespéré pour remonter vers la lumière, le scepticisme,

fruit des cruelles désillusions, s’implantant dans le cœur découragé.

Adrien devina ces choses tout à coup en regardant mademoiselle Malestra

retirer ses gants et s’asseoir au piano. Une compassion subite s’empara

de lui. Sans l’avoir voulu, il se sentit intéressé au sort de cette

jeune fille, dont nul parmi les invités ne s’occupait, et qui semblait

ne connaître aucun d’eux. Sans quitter sa place, il fixait les yeux sur

elle, détaillait ses traits, les idéalisait au gré de son imagination

qui les transfigurait, en les lui montrant, tels qu’ils avaient été

jadis et pourraient l’être encore, embellis par le bonheur.

Après un court prélude, mademoiselle Malestra venait d’attaquer une

valse. A la fougue de son jeu, à la sûreté de sa main, à l’habileté avec

laquelle elle traduisait la pensée du compositeur, Adrien reconnut vite

une musicienne consommée.

Il écoutait ravi.

--Vous ne dansez pas, monsieur de Varimpré? lui dit la maîtresse de la

maison, en le rejoignant à travers les couples des valseurs entraînés.

--Non, madame; j’aime mieux écouter la musique. Elle a beaucoup de

talent, votre instrumentiste.

--Mademoiselle Laure Malestra! Je crois bien. Si vous pouvez lui trouver

des élèves, vous ferez une bonne action. Bien intéressante, cette pauvre

fille, et pas heureuse. Son père, petit commerçant, a fait faillite

voici quelques années, et s’est suicidé. Elle avait déjà perdu sa mère.

Orpheline et sans un sou, elle dut chercher à gagner sa vie en donnant

des leçons de piano. Le malheur a voulu qu’elle se soit laissé séduire

par un homme qui lui avait promis le mariage et l’a ensuite abandonnée.

Son aventure a eu du retentissement. Beaucoup de mères qui lui avaient

confié l’éducation musicale de leurs filles, ont cessé de la recevoir.

Avec ses élèves, elle a perdu le prestige que lui donnaient ses

infortunes et son courage. Elle lutte pour le reconquérir; mais

douloureuse est cette lutte. Laure méritait mieux, et quant à moi, je la

défends et la défendrai, quoi qu’on en dise. A tout péché miséricorde,

n’est-ce pas, monsieur?

Ce récit était fait presque gaiement, par une bouche souriante, d’un

accent d’indifférence. Adrien en eut le cœur serré. Tout ému, il se

rapprocha de mademoiselle Malestra lentement, en se glissant le long des

murs, et se trouva assis presque à côté d’elle, derrière le piano.

D’abord elle ne remarqua pas sa présence. Ce fut seulement quand, la

valse finie, elle cessa de jouer, que s’étant retournée, elle aperçut ce

jeune homme qui l’enveloppait d’un regard sympathique. Elle était femme

et devina sur-le-champ tout ce qu’elle lui inspirait. Une rougeur légère

monta à ses joues. Ses doigts tremblants volèrent sur le clavier,

plaquant des accords, comme si elle eût voulu dissimuler son embarras.

--Avec le talent que vous possédez, mademoiselle, comment vous

abaissez-vous au rôle où vous voilà?

A cette question faite par Adrien d’une voix qu’étranglait l’émotion,

elle répondit simplement, sans paraître choquée:

--Je suis pauvre, monsieur, et il faut vivre.

--N’avez-vous donc trouvé personne qui vous vînt en aide?

--Je ne demande rien que le prix de mes leçons. Mais il n’est pas aisé

de trouver des élèves.

--Je m’efforcerai de vous en trouver, moi, répondit Adrien en parlant

doucement, et très-vite. Jusque-là, si vous estimez que je peux vous

servir, disposez de moi.

Vivement, elle se retourna étonnée et reprit:

--Vous ne me connaissez pas, monsieur.

--Je vous demande pardon, mademoiselle; vos malheurs me sont connus.

--On vous les a racontés! tous?

--Tous, oui, mademoiselle. Elle baissa la tête, mais sans pouvoir

dissimuler deux larmes qui roulaient sur ses joues. Il continua: Je vous

plains et voudrais contribuer à réparer l’injustice du destin qui pèse

sur vous.

Ce fut dit avec tant de spontanéité, d’un accent si sincère, que Laure

subitement s’apaisa. Son visage exprima la reconnaissance dans un

sourire attristé, et elle dit:

--Merci, monsieur; on ne m’avait jamais parlé ainsi.

De l’autre côté du piano, passait un domestique portant un plateau

chargé de rafraîchissements; Adrien se levant, l’arrêta au passage, prit

sur le plateau un verre et l’offrit à Laure Malestra. Elle but et lui

rendit le verre. De nouveau, il allait s’asseoir; elle l’en empêcha.

--Je suis sensible à vos attentions, monsieur, dit-elle. Mais je vous

supplie de vous éloigner. Si vous restiez plus longtemps près de moi, on

jaserait, et j’ai tant besoin de reconquérir ici le respect de tous...

--Ne pourrai-je donc vous revoir? demanda-t-il anxieux, oui, vous

revoir, et continuer avec vous cet entretien?

--A la fin de la soirée, attendez-moi en bas, répondit-elle sur le même

ton; si vous ne craignez pas de vous détourner de votre route, vous

pourrez me ramener jusqu’à ma porte.

Il la quitta, tandis que bruyamment elle jouait les premières mesures

d’un quadrille. S’il avait possédé une expérience des femmes égale à

l’ardeur de son imagination, il eût été surpris de la facilité avec

laquelle mademoiselle Malestra lui accordait un rendez-vous. Mais loin

de le choquer, cette facilité lui semblait un témoignage de confiance.

Il nageait dans le bleu, brusquement saisi par la séduction de cette

étrange fille. Pour la première fois, il subissait l’entraînante émotion

d’un désir. Un voluptueux frisson se répandait par tous ses sens.

C’était une révélation soudaine de la femme, l’attente fiévreuse des

joies qu’elle donne, l’irritant plaisir qui naît de l’incertitude d’être

aimé, un espoir confus, comprimé par un doute. De loin, il la regardait

avec ivresse; il cherchait à rencontrer ses yeux; il tressaillait

lorsque, provoqué par son attention persistante, un sourire s’arrêtait

sur lui, pénétrant sa chair, fouillant son cœur, où s’allumait l’amour.

Que ne pouvait-il être initié aux calculs que dissimulait ce sourire!

Que ne pouvait-il surprendre les visées de cette âme à laquelle le vice

avait imprimé sa flétrissure indélébile! Il aurait compris qu’il allait

être dupe de sa naïveté. Il tombait dans la vie de Laure Malestra, en

une de ces heures de découragement et d’immense lassitude qui désarment

les vertus fragiles. Accablée par son malheur et révoltée contre le

sort, prête à tout pour sortir de sa détresse et secouer sa misère,

Laure saluait en lui le libérateur. Elle se savait belle, et de sa

beauté voulait faire l’instrument de sa délivrance. Elle n’en était plus

à chercher un mari; sa première chute l’avait déclassée, elle ne

l’ignorait pas. Mais elle souhaitait un amant qui la déchargerait de ce

lourd fardeau de privations matérielles qu’elle traînait après soi.

Jeune ou vieux, aimé ou non, qu’importait, pourvu qu’il fût riche?

Sous les candides accents d’Adrien de Varimpré, elle avait cru

comprendre qu’il possédait la fortune. C’était une proie qui s’offrait à

elle et qu’il ne fallait pas laisser échapper. Désireuse d’être

renseignée, elle fit trêve à la froideur qu’elle apportait dans les

salons où l’appelait son humble emploi. Elle devint prévenante pour se

rendre aimable et provoquer la sympathie. Elle manifesta de l’entrain,

de la bonne volonté, obligea les danseurs à se rapprocher d’elle pour la

remercier. Vaguement, à demi-mot, avec beaucoup d’habileté, elle

interrogea les uns et les autres. A la fin de la soirée, elle

connaissait l’histoire d’Adrien et se confirmait dans la résolution,

puisqu’il s’offrait à elle, de le prendre.

Pendant qu’elle se livrait à ces calculs d’où naissaient des espérances

par lesquelles était embellie et parée sa beauté, Adrien buvait le

charme qui se dégageait d’elle. L’or jaune de sa chevelure,

l’intelligence rayonnant au front, le dessin des traits, la finesse du

profil, la blancheur de la peau, les pures lignes du corsage, le modelé

des bras, deviné sous les plis disgracieux de la pauvre robe, entraient

dans ses yeux. Il en restait ébloui. L’espoir de s’approprier ces

trésors troublait sa raison.

Quand, vers une heure de la nuit, la fête commença à prendre fin, il fit

un signe à mademoiselle Malestra pour lui rappeler ce qui était convenu

entre eux, et s’esquiva sans bruit. En bas, dans la rue Taitbout, il

arrêta une voiture, la fit ranger au ras du trottoir, puis se promena

devant la porte, regardant sortir les invités. Son attente dura peu. Au

bout de vingt minutes, sous la voûte illuminée, il vit apparaître

mademoiselle Malestra, la tête encapuchonnée, un châle noir sur les

épaules. Il se montra, en désignant la voiture.--Elle y monta

précipitamment. Il s’assit à côté d’elle, en lui demandant où il fallait

la conduire. Elle désigna la rue des Saints-Pères.

--Cela se trouve bien, dit-il; c’est sur mon chemin.

La voiture se mit en route. Laure restait silencieuse, et lui, tout

saisi, cherchait en vain des mots qui ne venaient pas. Laure parla la

première.

--Je crains d’avoir été imprudente en vous engageant à me ramener,

dit-elle. Cela va vous donner une mauvaise opinion de moi.

--Une mauvaise opinion de vous, quand je suis si heureux! s’écria-t-il.

--Heureux! Est-ce donc un si grand bonheur de ramener au milieu de la

nuit une pauvre fille?

--Oui, c’est un grand bonheur, quand on espère provoquer chez cette

pauvre fille, comme vous dites, la réciprocité des sentiments qu’elle a

inspirés à première vue.

--La première vue peut tromper.

--Je ne me trompe pas. Je vous sens bonne autant que vous êtes belle, et

tout mon être s’est jeté vers vous avec trop d’emportement pour que

j’aie à redouter de m’être trompé.

--Mais c’est une déclaration, cela, monsieur.

--Interprétez mes paroles comme vous voudrez. Ma bouche ne répète que ce

que dit mon cœur. Que n’y pouvez-vous lire, dans ce cœur où vous venez

d’entrer tout à coup! Vous y saisiriez la preuve de la plus ardente

amitié.

--Voilà un bien gros mot pour des gens qui se connaissent à peine.

--Il me semble que je vous ai toujours connue, Est-ce votre beauté qui

m’attire? Est-ce la compassion qu’a éveillée en moi le récit de vos

malheurs? Je ne sais... Ce que je sais, c’est que, maintenant et

toujours, je voudrais vivre près de vous.

Elle garda le silence; il osa lui prendre la main; cette main ne se

déroba pas à son étreinte et resta dans la sienne, moite et brûlante,

comme si l’émotion provoquée par sa parole fût venue se concentrer là

pour se communiquer à lui. Il continua:

--J’ai vingt-quatre ans bientôt, et je n’ai jamais aimé.

--Comment alors pouvez-vous savoir si ce que vous ressentez n’est pas

seulement un désir qui se sera vite évanoui?

--Il ne tient qu’à vous de me mettre à l’épreuve.

--Encore faudrait-il que j’y fusse poussée par un sentiment égal au

vôtre.

--Oh! laissez-moi espérer que vous m’aimerez! soupira-t-il.

--Je ne peux vous défendre d’espérer. Mais, croyez-moi, monsieur, avant

d’aller plus loin, connaissez-moi mieux. Peut-être ne suis-je pas ce que

vous supposez. Et puis une cruelle déception m’a aigrie et rendue

défiante. J’ai cru à des protestations aussi éloquentes que les vôtres.

Elles m’ont emportée dans le plus beau des rêves. Affreux a été le

réveil. A quoi bon vous dissimuler mon passé, puisqu’on vous l’a

dévoilé? Ce passé me défend de m’indigner de votre langage et de

m’étonner que vous me teniez des propos que vous n’oseriez tenir à une

honnête femme. Je ne peux même prétendre que je ne répondrai pas à votre

sympathie. Hélas! je suis si seule, j’ai tant souffert, j’ai tant besoin

d’un ami! Mais permettez qu’avant de vous laisser exercer les droits

d’un ami, je m’assure de votre sincérité.

--Je ne vais m’appliquer qu’à vous en convaincre! s’écria Adrien avec

feu.

Quelques instants après, la voiture s’arrêtait à l’extrémité de la rue

des Saints-Pères.

--A bientôt, monsieur, dit mademoiselle Malestra à son compagnon en lui

tendant la main.

--Me permettez-vous de venir vous voir? demanda-t-il.

--Pas chez moi, fit-elle; et plus bas, elle ajouta en soupirant: C’est

si misérable là-haut!

--J’hésite à vous prier de venir dans ma maison.

--Pas cela, non plus.

--Où alors?

--Paris est grand, et dans cette saison, la nuit vient vite. Rien ne

nous empêche de nous promener. Demain, vers six heures, je vous

attendrai dans l’église de la Madeleine.

Il promit de s’y trouver, et ils se séparèrent. Adrien dormit mal. Mais

les plus douces pensées bercèrent son insomnie. Jusqu’au soir, il ne

cessa pas de penser à Laure Malestra. Son désir surexcité lui donnait

toutes les illusions de l’amour, charmait son attente, et le jetait dans

les anxiétés délicieuses qui précèdent un bonheur qu’on croit assuré.

Roudier vint le voir, devina à son air qu’un événement grave se

préparait, mais ne put deviner son secret, et se retira sans l’avoir

pressenti.

A six heures, à la Madeleine, dans une chapelle, Adrien aperçut, assise,

les mains croisées sur les genoux, mademoiselle Malestra. Elle se leva,

et vint à lui. Ils sortirent ensemble; elle prit son bras; ils

s’engagèrent dans la rue Royale. Arrivés aux Champs-Élysées, ils

montèrent vers l’Arc de triomphe, marchant à grands pas, car la nuit

était froide et se prêtait peu aux promenades lentes et sans but.

L’entretien recommençait au point où ils l’avaient laissé la veille.

Adrien parlait de son amour avec la même fougue; Laure l’écoutait avec

le même sang-froid. Puis elle revint sur son passé, traça à grands

traits le tableau de son enfance heureuse, de la ruine et de la mort de

son père, de son isolement, de sa détresse. Elle parla de la séduction

dont elle avait été victime, voulant, disait-elle, qu’avant de

s’abandonner au penchant qui le poussait vers elle, Adrien connût toute

la vérité.

En marchant, suspendue à son bras, elle se pressait contre lui. Il

pouvait croire que déjà elle était sienne. Tout ce qu’elle disait

n’était-il pas comme une préparation à la liaison qu’il rêvait? Dans

l’air glacé du soir, il sentait tout son être embrasé par le flot de ses

jeunes désirs déchaînés avec violence dans son corps vierge. L’amour

l’enveloppait, et l’espoir du bonheur mouillait ses yeux de pleurs

brûlants.

Sans s’en apercevoir, ils étaient arrivés à la grille du bois. Ils

rebroussèrent chemin. Tout à coup, Adrien s’arrêta devant les fenêtres

éclairées d’un restaurant.

--Voulez-vous me causer un grand plaisir? demanda-t-il.

--Si cela est en mon pouvoir, j’y consens.

--Dînons ensemble.

--Oui, comme deux amis?

Ils entrèrent, et bientôt, attablés dans un cabinet, ils continuaient la

conversation de tout à l’heure. Seulement, maintenant, ils pouvaient se

voir. Dans l’intimité de ce tête-à-tête, pimenté par la chaleur, par

l’éclat des lumières, par l’odeur des mets et des vins, les mots

prenaient une signification particulière. Les regards se croisaient, les

mains s’étreignaient. La beauté de Laure, la veille voilée de tristesse,

s’avivait dans la certitude d’un triomphe qui transformait sa vie,

dissipait l’inquiétude des lendemains incertains, éveillait toutes ses

cupidités de fille vénale à qui jusqu’à ce jour avait manqué l’occasion

de donner carrière aux instincts pervers qu’elle dissimulait. Adrien la

dévorait des yeux. Par la pensée, il dépouillait des vêtements ce corps

jeune et frais, offert à ses caresses craintives, et dont la

contemplation passionnément souhaitée devait lui révéler la séduction

puissante de la femme, en l’initiant aux mystérieuses voluptés de

l’amour.

La fin du repas les trouva dans les bras l’un de l’autre. Mais ce ne fut

qu’une étreinte d’une minute. Comme honteuse de sa faiblesse, Laure se

leva brusquement et voulut partir. Adrien obéit à regret, chancelant,

les narines pleines du parfum des cheveux dans lesquels il avait noyé

son visage. Il allait demander une voiture. Laure préféra rentrer à

pied. En moins d’une heure, ils eurent regagné le quartier qu’ils

habitaient.

Alors, au moment de voir son rêve interrompu, Adrien fit entendre une

prière. Pourquoi se séparer quand une passion plus forte qu’eux les

rivait l’un à l’autre? A quoi bon une attente qui désormais serait une

torture? N’était-elle pas convaincue de son amour? La suprême faveur

qu’il sollicitait ne ferait-elle pas de lui l’amant le plus docile et le

plus dévoué?

--Ne vous refusez pas, suppliait-il. Révélez-moi le bonheur que je brûle

de connaître. C’est le vôtre que vous assurez en faisant le mien, un

droit que vous m’accordez de me charger de votre avenir.

Tout en priant, il entraînait Laure Malestra non chez elle, mais chez

lui. La rusée créature se laissait conduire, résistait faiblement, et ne

semblait se refuser que pour exciter davantage la passion qu’elle avait

allumée.

--Peut-être serez-vous comme les autres, dit-elle enfin, toute

tremblante, comme écrasée par les accents qu’elle entendait, et après

avoir juré que vous m’aimez, me ferez-vous repentir de ma faiblesse.

--Jamais! s’écria-t-il transporté.

--Si vous mentez aujourd’hui, si vous oubliez vos promesses, que votre

conscience vous le reproche éternellement. Pour moi, je suis vaincue.

Votre ardeur m’a touchée, murmura-t-elle en soupirant; faites de moi ce

que vous voudrez; je vous donne ma vie.

La Carmélite · 第 16 / 22 题