VIII

La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec fracas à travers les

rues de Beaucaire. Il montait autour du rocher dont le couvent des

Carmélites couronne la cime; il enveloppait de ses rafales froides et

poussiéreuses les murailles assombries, et se brisait en longs

gémissements aux vitraux de la petite chapelle. Au milieu de la nef

étroite, Irène se tenait assise vêtue de noir, toute pâle sous ses

voiles de veuve. Elle attendait sa sœur qu’elle avait accompagnée au

couvent. Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée dans le

confessionnal, les lèvres collées à la grille de bois, au delà de

laquelle l’abbé Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.

Désigné pour succéder comme aumônier des Carmélites à l’abbé Cardenne,

le jour où ce prêtre doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire

général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait d’Espagne. Pendant

l’insurrection carliste, on l’avait vu dans les bandes du prétendant,

tour à tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme un simple

partisan, ou donner l’absolution à ceux que sa fanatique éloquence

conduisait à la mort. L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise à

prix, il s’était réfugié en France. Conduit à Beaucaire par les hasards

de sa fuite, y trouvant libre encore la place laissée vacante par l’abbé

Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.

Aux approches de Noël, Nicolette était venue se confesser à ce prêtre

sans le connaître. Elle désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se

reprochait d’oublier. Maintenant, après avoir longuement parlé et

répondu aux questions inquisitoriales du confesseur, elle écoutait,

tremblante, ses remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement.

Dans sa bouche, les avis prenaient des airs de menaces. Il était de ces

prêtres qui savent mieux traduire la colère du ciel que sa clémence,

mieux décrire les peines éternelles que les récompenses promises aux

élus. Les larmes qu’il faisait couler étaient des larmes d’effroi, et

non des larmes de repentir.

De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût laissé la porte du

confessionnal entr’ouverte, Irène ne pouvait le voir; mais elle

entendait les éclats de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son

accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait les violents

reproches qu’il adressait à Nicolette. Au fur et à mesure que le temps

passait, elle tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait son

inquiétude aggravée par la durée de cette confession.

Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de la chapelle. La grille

du saint tribunal venait de se fermer; le confesseur sortait pour

regagner la sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses bras,

autour desquels s’agitaient, comme des ailes, les larges manches du

surplis. Sa maigreur d’ascète, son front bas, étroit, sillonné de rides

profondes, l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait baissés, mais dont la

flamme trouait ses paupières, la dureté rugueuse de ses traits, rendue

plus sensible par la coloration du teint violacé, donnaient à sa

physionomie un aspect redoutable. Son cou, ses épaules de portefaix,

révélaient la vigueur sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et

tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer baissant la tête sous les

coups du destin et se résignant à les subir sans révolte. Par larges

enjambées, il franchit la distance qui séparait le confessionnal de la

sacristie, d’un mouvement à la briser poussa la porte, et disparut,

avant même que la boiserie du chœur eût cessé de trembler sous la

pression de ses pieds.

Alors, Nicolette quitta la place où, comme une martyre, elle venait

d’être soumise à un odieux supplice, obligée de livrer à son juge les

secrets de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à la chaise que

lui gardait Irène. Elle tomba là, brisée, exténuée, n’en pouvant plus.

La chapelle était solitaire; sur l’autel, des cierges s’allumaient,

perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie; de l’autre côté de la

grille claustrale, les religieuses commençaient l’office du soir; leur

psalmodie monotone montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus desquelles

le vent leur répondait, en imprimant aux tuiles une bruyante vibration.

--Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure, ma chérie? dit Irène à

voix basse en se penchant sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre.

Alors seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa pâleur.--Qu’as-tu

donc? lui demanda-t-elle.

--Oh! ce prêtre! comme il m’a parlé! murmura Nicolette frissonnante...

--Oui, c’est un homme effrayant... Je t’avais avertie. Mais tu as voulu

venir à lui...

--Il m’a dit des choses terribles...

--Dictées par son intolérance, sans doute?

--Non, non, mais par le souci de mon salut.

Et comme si les accents qui la terrifiaient tout à l’heure, de nouveau,

s’étaient fait entendre, Nicolette se prosterna si violemment que sa

sœur entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.

--Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène; tu n’as pas le droit de te

livrer à ces tourments. Tu le pouvais autrefois, quand tu étais libre,

quand tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu ne t’appartiens

pas; tu as un mari; bientôt, tu auras un enfant...

--Oh! un enfant! gémit Nicolette; voilà la preuve de mon crime! Tout à

l’heure, tandis que j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première

fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être... et il m’a semblé que

déjà, avant même de naître, il me reprochait sa naissance.

--Que dis-tu, malheureuse!... Si ton mari t’entendait...

--Ah! si tu pouvais savoir!

--Savoir quoi! Tu m’épouvantes... Parle-moi.

--Non, non, tu ne comprendrais pas.

Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de s’expliquer; elle

imposait silence à sa sœur et se replongeait dans ses méditations. Irène

resta debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini de prier. Mais

Nicolette paraissait avoir oublié que d’autres devoirs l’appelaient

ailleurs. Accroupie, la tête penchée, les bras au long du corps, dans

une attitude d’accablante fatigue, elle ne voyait rien, n’entendait

rien, et il fallut pour la décider à partir qu’Irène lui imposât sa

volonté.

Elles sortirent ensemble; silencieusement, elles s’engagèrent dans le

chemin désert qui descendait vers la ville. Au bas de ce chemin, une

voiture les attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes plus tard,

Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle, sans vouloir lui révéler les

causes de son trouble, arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore

rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma dans sa chambre.

Là, elle pouvait s’abandonner librement à sa douleur.

Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le bonheur qu’elle

échafaudait depuis quatre mois venait brusquement d’être détruit par la

parole acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par lui sur les

causes qui si longtemps l’avaient éloignée des sacrements, en

substituant l’indifférence à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue

contrainte de révéler les voluptueuses joies de son ardent amour,

d’avouer qu’en amant passionné, son mari l’avait menée par des chemins

trompeurs et doux jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue de

l’Église, la passion devient péché. Se livrant sans résistance à ses

caresses, heureuse de se donner, elle s’était laissé convaincre que le

devoir de la femme est de rendre à l’époux le plaisir qu’elle reçoit de

lui, et que les chaînes du mariage ne deviennent fortes que si elles

sont forgées au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est ainsi

que folle de son corps, elle avait oublié son âme, ses devoirs de

chrétienne, les exigences de son salut éternel. L’enfant que maintenant

elle était sûre de porter dans ses entrailles avait été conçu dans le

plaisir, enfanté dans l’amour, selon le langage des hommes; dans le

libertinage et la débauche, selon le langage du confesseur.

Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable, rappelant les

devoirs méconnus, les vœux oubliés, formulant des interdictions

rigoureuses, infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la

continence, parlant avec des termes de répulsion et de mépris de ces

voluptés fécondes dont la saveur avait transformé Nicolette, et

auxquelles elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer ouvert,

le ciel à jamais fermé, si par la sévérité d’une vie nouvelle elle ne

purifiait sa chair souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit

enfin qu’elle devait se dérober aux exigences de son mari, le

contraindre ainsi à obéir aux commandements de l’Église.

--Vous êtes responsable de son âme comme de la vôtre, s’était-il écrié;

après avoir aimé, redouté Dieu, si vous l’offensez en vous faisant

complice du péché de votre époux, vous qui savez mieux que lui la

rigueur des peines éternelles, prenez garde que le ciel vous châtie, et

qu’il vous châtie dans l’enfant que vous portez. Toujours cet enfant

doit vous rappeler combien vous avez été coupable; non-seulement vous

devez l’élever chrétiennement, pour racheter vos fautes passées, mais le

souci de son avenir doit vous empêcher d’en commettre de nouvelles.

En se rappelant ces remontrances, Nicolette était épouvantée. Ce qu’on

exigeait d’elle, c’est qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne

pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se dérobant à sa

tendresse, et puisqu’on lui imputait à crime les joies qu’elle devait à

l’amant, c’est l’amour même qu’elle était tenue d’immoler.

L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne serait-il pas au-dessus de

son courage? Saurait-elle affecter l’indifférence pour glacer les désirs

de l’amant? Saurait-elle mater les siens? Tout son être se révoltait

contre cette dure loi. Elle ne voulait pas se résigner; et un cri de

rébellion montait à ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui

de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais, hélas! où la

conduirait la révolte? Dieu lui-même n’avait-il pas parlé par la bouche

du prêtre? Refuserait-elle de se soumettre à Dieu?

Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée par ses angoisses.

Vainement il l’interrogea; il ne put obtenir qu’elle en révélât les

causes. Tout ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait vu

Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement survenu dans sa

conduite. Écartant tour à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude

suggérait à son mari, elle persistait dans son silence, se contentant de

faire remarquer que sa grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait

rien de plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé par le

défaut de confiance qu’il venait de surprendre, elle mangeant peu, osant

à peine lever les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles

tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue, rentra dans sa

chambre, laissant Frédéric seul, et pour la première fois depuis qu’ils

étaient mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même, de cette

exquise intimité qui, chaque soir, les rapprochait l’un de l’autre, dans

le chaud bien-être de leur paisible maison.

Alors, devant le mystère contre lequel se brisait sa sollicitude, et

qu’il considérait comme un caprice de femme, il eut un mouvement de

colère. Se levant tout à coup:

--Je veux voir Irène, s’écria-t-il; elle me dira ce qui s’est passé.

Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers Beaucaire. Dans sa hâte

de savoir, il s’était mis en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur

le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son mariage, il ne s’était

jamais rencontré seul avec Irène. Toujours sa femme avait été entre eux;

ils évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication sur le

passé. Lui-même ne songeait plus à elle que pour écarter le souvenir de

leur brûlant amour, emporté par un coup d’orage et qu’il croyait à

jamais détruit. En pensant qu’il allait la revoir, sans témoins,

délivrée par le veuvage, maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si

puissante fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur. Brusquement,

il s’arrêta au milieu du pont que le vent de la mer balançait avec

fracas sur les câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus

continuer son chemin; il voulait revenir sur ses pas. Mais l’état de sa

femme l’inquiétait. Irène seule pouvait le mettre sur la trace de la

vérité qu’on lui cachait. Cette considération le décida; il reprit sa

marche, et quelques minutes après, il frappait à la porte de sa

belle-sœur.

Irène était seule, ce soir-là comme tous les soirs. Depuis la mort de

son mari, elle vivait retirée, non que sa douleur fût de celles qui

aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais parce qu’il s’y mêlait

l’amer regret des circonstances fatales qui lui avaient enlevé Frédéric

à la veille du moment où elle aurait pu se l’attacher pour toujours. Ce

n’est pas le mort qu’elle pleurait; elle pleurait le vivant à jamais

perdu. Pour le mieux pleurer, elle voulait être seule; elle s’enfermait

avec ses souvenirs, et quoique décidée à tenir loyalement la promesse

faite à Nicolette, elle laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir

conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait comme criminel,

mais qui la charmait, et dans l’avenir douloureux lui montrait la

possibilité d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle aimait

toujours.

Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe, elle lisait. En

entendant annoncer Frédéric, elle tressaillit. Lui, seul chez elle par

cette soirée d’hiver! Qu’y venait-il faire? Nicolette, qu’elle avait

laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante? Est-ce là ce

que Frédéric venait lui annoncer? Ou bien...? Sa pensée demeura

inachevée; l’émotion pâlissait son visage. Une étrange anxiété la

prenait au cœur, dominée par une joie inconsciente.

--Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle, debout, la main tendue

vers Frédéric, essayant de dissimuler son trouble.

--Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que je serais ce soir chez

vous, répondit-il, ce quelqu’un-là, ma chère Irène, m’aurait plus étonné

que vous ne paraissez l’être vous-même.

Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant, affectant une

entière liberté d’esprit:

--Alors, pourquoi êtes-vous venu? demanda Irène. Est-ce Nicolette qui

vous envoie?

--Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec une grande volubilité,

comme s’il eût tenté de noyer son émotion dans le flot des paroles, il

raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en rentrant chez

lui.--Vous avez passé plusieurs heures avec elle aujourd’hui,

ajouta-t-il. J’ai pensé que je connaîtrais par vous les motifs de sa

métamorphose.

Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait se taire. Elle dit ce

qu’elle savait, le désir de Nicolette de ne pas laisser célébrer les

fêtes de Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au Carmel, la

confession à l’abbé Gavella, et la terreur de la jeune femme en quittant

le confessionnal. C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité. Il

comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules de Nicolette lui

étaient familiers. A diverses reprises, il les avait dissipés sous ses

baisers.

--Vont-ils détruire le repos de ma vie, me prendre le cœur de ma femme?

s’écria-t-il, la colère aux yeux et sur les lèvres.

--Comme vous l’aimez! soupira Irène, dont ce cri éveilla la jalousie. Il

la regarda. Sur ses traits, où, en d’autres temps, il savait lire, il

devina le reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa répondre. Elle

continua toute frémissante.--Elle est heureuse, elle, tant mieux...

C’est égal, quand je songe au passé, à vos serments... Ah! mon pauvre

ami, comme vous m’avez eu vite oubliée!

--Oubliée! fit-il durement. Vous vous trompez.

Elle fut toute remuée par ce cri; mais elle eut peur de l’explication

qui allait infailliblement suivre son imprudente réflexion; elle

s’arrêta. La suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric

savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il quitta sa belle-sœur sans

avoir pu recouvrer le calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à

son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui ne se cicatrisent

jamais.

La soirée était avancée quand il rentra. Le froid de la nuit, la

rapidité de sa marche, n’avaient pu dissiper son émotion. L’image

d’Irène retrouvée le poursuivait. La beauté de la jeune femme avait

ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des heures brûlantes, de

tout ce passé qu’il croyait à jamais oublié. Ses yeux gardaient la

vision des attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le charme l’avait

enveloppé. Vainement, il se faisait violence pour ne pas se les

rappeler; ils s’imposaient à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et

de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse revenait. L’effort

désespéré de sa raison le défendait mal contre la tentation tout à coup

ravivée. En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait toujours,

que faible comme lui, elle n’attendait qu’un signe pour lui ouvrir les

bras. De là son trouble. Le crime l’épouvantait; mais la femme

l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait. Et tandis que ses lèvres

se reprenaient à la saveur des baisers d’autrefois, son imagination

déchaînée enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus, et qui

obsédaient son cerveau, quelque effort qu’il fît pour en briser la

séduction.

--Ce serait infâme! pensa-t-il tout à coup, au moment où, dans le calme

de sa maison endormie, il montait lentement l’escalier.

De nouveau il se promit d’éviter de revoir Irène,--il ne pouvait rien de

plus,--de chercher l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour qui

depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux et ardent, et lui

versait le bonheur. Il s’attendrit en y pensant; les témoignages

touchants par lesquels il s’était manifesté lui revinrent en foule à

l’esprit. Brusquement, il courut vers l’appartement de Nicolette, assuré

de trouver là un refuge contre les périls qui le menaçaient. Il allait

ouvrir la porte, quand la femme de chambre, qui veillait en attendant

son retour, apparut et lui dit:

--Madame s’est couchée très-souffrante; elle prie monsieur de ne pas

troubler son repos. Elle lui a fait préparer un lit au second étage.

--C’est bien, répondit Frédéric stupéfait; vous pouvez rentrer chez

vous.

Il resta seul, agité par une colère soudaine, surpris et attristé. Sa

femme le chassait de son lit, l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre

inattendu, il retrouvait l’influence du confesseur; il devinait qu’entre

lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager, et il doutait de la

victoire. En une minute, il vit sa femme rejetée dans la rigoureuse

observance des pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle

appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant comme autrefois, avant

qu’il lui eût révélé le bonheur d’aimer, dans la froide austérité de sa

dévotion de nonne. Il sentit son cœur se glacer, des larmes brûler ses

yeux, tandis qu’il comparait la vie sans charme qui s’apprêtait pour

lui, à la vie que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il

voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle la déception qu’il

venait de subir. Elle lui montrait, au delà du malheur qu’il prévoyait,

un dédommagement qui en amoindrirait l’amertume. Mais elle le

terrifiait. Cette vision troublante eut la durée d’un éclair. Il

refusait de désespérer, il se rattachait au seul bonheur qu’il pût

légitimement connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y renoncer

qu’après avoir tout tenté pour le retenir.

Sa volonté, formulée nettement dans son esprit, l’entraîna à tenter sur

l’heure un effort assez efficace pour lui rendre le cœur de Nicolette.

Il poussa la porte de la chambre. En entrant, il aperçut, sous la lueur

pâle de la veilleuse, sa femme couchée et immobile. Il s’approcha sans

bruit vers le lit et dit à voix basse:

--C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il reprit:--Es-tu

souffrante? Je t’en prie, parle-moi.

Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette. Elle parut sortir d’un

profond assoupissement et murmura:

--C’est mal à vous de me réveiller; je vous avais fait prier de me

laisser seule ce soir.

--Ce soir... et pour la première fois, fit-il d’un accent de reproche.

Sera-ce du moins la dernière?

--Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de répondre à la question

de son mari.

En toute autre circonstance, Frédéric se serait résigné à obéir.

Nicolette touchait au cinquième mois de sa grossesse désormais certaine.

Sa lassitude s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait appris par

Irène, ce qu’il savait de la visite de sa femme au Carmel lui rendait

suspectes ses paroles. Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle

alléguait pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte et cacher

un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas avouer.

--Je m’en vais donc, reprit-il tristement; mais avant, embrasse-moi;

répète-moi que tu m’aimes toujours.

--Si je vous aime! soupira-t-elle. Pouvez-vous en douter? Mais il y a

amour et amour... celui que Dieu condamne, et celui qu’il bénit...

--Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria Frédéric, celui qui nous a

rendus heureux.

Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du corps étendu sous les

draps; il l’attira vers lui, cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y

retrouver la trace de ses baisers et étouffer là, dans une caresse plus

puissante encore, les paroles que sa femme venait de prononcer. Mais

elle se détournait en disant:

--Oh! non, non, pas cela...

--Mais cela, c’est ce que tu voulais hier encore...

--Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.

Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la cause de sa disgrâce.

--Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser ton mari?

--Qui vous a dit?

--Qu’importe, puisque je sais... Est-ce lui qui t’a fait cette défense

odieuse, Nicolette? Est-ce lui qui a rendu de glace ton cœur embrasé du

même feu que le mien? Est-ce lui qui veut y tuer l’amour?

Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette. Si elle se laissait

entraîner dans la discussion à laquelle l’invitait Frédéric, elle

allait, sous peine de lui infliger une torture, subir de nouveau la

séduction et retomber dans le péché. Il fallait à tout prix l’écarter,

l’écarter sans l’offenser, et gagner du temps, s’assurer les moyens de

le préparer doucement à une vie nouvelle, plus conforme que la vie

passée aux préceptes du confesseur.

--Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle doucement...

Il ne la laissa pas achever; il s’éloigna du lit, traversa la chambre en

proférant un adieu qui ressemblait plus à une menace qu’à une parole de

tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la porte, il aurait

entendu les sanglots de Nicolette que désespérait sa brusque sortie.

Mais trop vif était son dépit pour que des larmes eussent le pouvoir de

le dissiper. Il monta dans la chambre où désormais sa femme l’exilait.

Déshabillé en un tour de main, il se coucha, mais ne put dormir, livré

aux réflexions les plus contraires, inquiet, désespéré, se plaignant et

menaçant tour à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait

le cœur de sa femme.

En vérité, elle choisissait bien son moment pour se dérober à sa

tendresse, pour rompre les liens de leur intimité: le moment où il

venait, tout à coup rapproché d’Irène, de subir une influence dont il ne

connaissait que trop les entraînements et la douceur! S’il était conduit

à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller son foyer de

toutes les hontes de l’adultère et de l’inceste, Nicolette ne

l’aurait-elle pas voulu? N’est-ce pas sur elle que retomberait la

responsabilité de ses désordres? Durant toute la nuit, ces questions

troublantes hantèrent son esprit obsédé par le souvenir d’Irène. Il

s’endormit au petit jour, brisé de corps et d’âme, se demandant

découragé, avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait à reconquérir

sa femme, et ce qu’il deviendrait s’il n’y parvenait pas.

La Carmélite · 第 10 / 22 题