VII

Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu d’un parc, devant un

étroit perron accédant à un vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette

ne vit rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse de

constructions. Sous le vestibule, deux vieux domestiques, un homme et

une femme, lui souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. Puis,

sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit monter Nicolette au premier

étage, par un escalier pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un

couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la première et se

trouva dans une vaste chambre, tendue de vieilles tapisseries à

personnages, meublée avec un luxe de bon goût, où se devinait la main

d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, un lit large et bas, entre

des rideaux de couleur claire; suspendue au plafond, une veilleuse; dans

la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles sa lumière joyeuse;

un nid adorable pour l’amour.

--C’est notre appartement, dit Frédéric.

--Vous avez fait des folies pour moi, répondit Nicolette tremblante,

regardant autour d’elle, les joues brûlées par le sang qui brusquement

venait d’y monter.

Frédéric sourit et reprit:

--Fallait-il mettre ma chère femme dans une cellule de carmélite? Elle

garda le silence, se demandant s’il allait vouloir rester là, exercer

déjà ses droits de mari, au mépris de ses promesses. Comme s’il eût

compris sa pensée, il ajouta:--Vous êtes ici chez vous. Voici votre

cabinet de toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait tout en

parlant. Nicolette aperçut une étroite pièce, avec un petit lit de

fer.--C’est ici que je couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que

je coucherai, tant que ma femme exigera que je reste loin d’elle.

Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau apparaissait cette

délicatesse que depuis la veille elle mettait à l’épreuve.

--Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.

--Je subirai sans me plaindre, et toujours si vous l’exigez, le martyre

que vous m’imposez, Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez me

défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre de croire que votre

rigueur ne sera pas éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le

défendre que vous ne pourriez, sans méconnaître vos devoirs d’épouse,

exagérer longtemps vos devoirs de chrétienne. J’espère donc et j’attends

le bonheur de votre bonté et de mes efforts pour vous plaire. Comme elle

ne répondait pas, il la prit par la main, et la ramenant dans le cabinet

de toilette qui séparait les deux chambres, il lui montra à la porte de

ce cabinet un verrou.--Ce verrou n’était pas nécessaire pour vous

protéger contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il; votre volonté

aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi des supplications qui

pourraient vous déplaire, à vous une résistance pénible. Chaque nuit,

comme un amoureux jamais découragé, je pousserai cette porte... et si

elle résiste, je m’éloignerai. Je vous ai dit que je ne veux vous tenir

que de vous.

--Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de moi, soupira-t-elle; mais

rappelez-vous...

--Plus un mot, s’écria-t-il; je n’oublie pas... Allons souper.

Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas était servi au coin du

feu dans la salle à manger de famille. Délivrée de toute crainte,

confiante dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette

s’abandonna librement au bien-être de cette intimité charmante, à la

joie de se sentir aimée, sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour

la première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric vit sur les

lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. Il ne s’y laissa pas

prendre cependant; il se défiait encore, il craignait d’effaroucher la

chère sensitive. Il était moins pressé de mordre au bonheur que désireux

de le goûter sans faire couler des larmes.

Le souper fini, il ramena Nicolette dans son appartement; et comme elle

restait debout devant lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en

murmurant:

--Bonne nuit, ma chère femme; à demain. Et surtout, ajouta-t-il en

montrant la porte, n’oubliez pas.

Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, Nicolette poussa le

verrou et rentra dans sa chambre, secouant la tentation dont elle venait

de sentir le premier trait, à la minute même où son mari s’était séparé

d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement sa toilette pour la nuit;

puis elle s’agenouilla, pria longtemps sans ferveur, un peu lasse,

l’esprit troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles

revenaient les souvenirs du voyage dont les paisibles incidents lui

avaient appris à connaître son mari. Enfin, elle se coucha, avec

l’espoir qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de sensations

nouvelles l’agitaient.

Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas d’elle, de l’autre côté de

cette porte close, grondait la passion qui tour à tour l’avait attirée

et épouvantée? Après tout, il lui appartenait, ce mari jeune et beau;

c’était son bien à elle, comme elle était son bien à lui; elle avait

juré de lui obéir. Attendrait-elle qu’il ordonnât? Et si, rebuté par sa

rigueur, il n’ordonnait jamais! s’il retournait à Irène, si quelque

catastrophe éclatait, sur qui retomberait la responsabilité de

l’événement, sur qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait

provoqué? L’époux et l’épouse doivent être une seule et même chair;

c’est la loi du mariage. Cette loi, quelles promesses, quels vœux

étaient assez forts pour lui permettre de s’y dérober?

Et tandis que ces questions se formulaient dans son esprit, sous

l’influence de l’amour qui se dégagerait de ses souvenirs, un brûlant

désir sourdement s’allumait dans son corps de vierge. Son âme,

accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé des prières ardentes et de

fiévreux soupirs, exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes

soupirs et les mêmes prières, confondus dans un cri, dans un appel

désespéré. L’appel, c’est la détresse de la femme déjà vaincue, qui le

proférait, se raccrochant encore aux engagements du passé, suppliant le

protecteur des faibles de ne pas l’abandonner; le cri, c’est l’épouse

qui le poussait, avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser,

ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait maintenant sentir à

travers ses sens embrasés les douces meurtrissures.

Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques de Nicolette. La

tentation montait autour d’elle, mettait devant ses yeux l’image de son

mari, désormais plus éloquente que l’image du Sauveur. Elle se voyait

dans ses bras, se sentait emportée dans sa tendresse; il lui semblait

que sa tête allait se presser contre cette poitrine robuste pour deviner

à travers les battements d’un cœur d’homme la science de l’amour. Ce

violent désir revêtait, en s’accentuant, la physionomie des choses

illicites. Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même attrait que le

péché; il lui causait les mêmes terreurs; il ouvrait à son imagination

le ciel et l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps d’offenser

Dieu en aimant son mari, et de perdre son mari en lui préférant Dieu, et

dévoyée, ballottée, secouée par tant d’entraînements contraires, elle

épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.

Tout à coup, elle crut entendre à la porte de sa chambre, du côté de

celle de Frédéric, un bruit de pas, une pression contre la boiserie.

Elle prêta l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa d’un seul

coup la déception de son mari, sa colère, les suites de son

ressentiment; une angoisse cruelle lui fit au cœur une morsure; elle eut

peur, peur de détruire en un instant le bonheur de l’avenir, peur de ne

connaître jamais l’amour, peur surtout de perdre l’amant. En une minute,

Dieu fut vaincu, oublié... Dans le silence lourd qui pesait sur la

maison, s’éleva de la bouche de Nicolette un gémissement, suprême

manifestation de ses craintes désormais dissipées; elle se jeta hors de

son lit; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa, affolée,

courant les pieds nus, la chambre et le cabinet de toilette, tira le

verrou bruyamment, et revint se coucher, des désirs pleins les sens, de

la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante, craintive comme si

elle avait commis un crime.

Ce fut pendant quelques semaines une frénésie de bonheur. Nicolette

s’était donnée, dans l’entraînement de son cœur et de ses sens, emportée

par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle s’abandonnait à son

ivresse, vaincue par la passion de son mari. Après l’avoir jetée dans un

tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette passion l’enveloppait,

ne lui laissait ni repos ni répit, la ramenait toujours aux bras de

l’homme à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.

La fougue de son âme exaltée l’avait poussée jadis toute jeune au pied

du crucifix; elle se manifestait maintenant sous une forme nouvelle.

C’était une autre nature se révélant dans sa personne, substituant à la

vierge craintive, vouée au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de

se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances qui l’avaient

contrainte à épouser Frédéric. Ses défiances s’étaient évanouies sous

les protestations ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier baiser

l’avait désarmée, en lui montrant au delà des rigueurs du cloître

l’horizon sans fin d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse,

heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère et qui lui répétait à

satiété qu’il ne cesserait jamais de la chérir.

Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les ramenait plus sereines,

plus fécondes en espérances; chaque soir des ramenait plus brûlantes, et

la félicité des époux revêtait le caractère de celle des amants.

C’étaient tous les jours de longues promenades dans les champs, pleines

de charme, les mille détails de la vie du foyer, embellis par la

confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants, rendue plus étroite

par le désir sans cesse ravivé; puis, le soir venu, le lent

attendrissement qui précède le repos des êtres et des choses, se

communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits amoureuses. Quand

Frédéric et Nicolette, après ces journées trop courtes, se retrouvaient

seuls dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient; et

l’amour recommençait, comme s’ils eussent repris au point où ils

l’avaient laissé la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient

ensemble.

C’est à ce moment que parfois un vague remords s’élevait dans l’âme de

Nicolette, sans qu’elle parvînt à s’en défendre.

--Est-ce bien moi qui suis ici? se demandait-elle, entre les bras qui la

pressaient, éperdue et subjuguée.

Sa conscience parlait; lui rappelait les vœux oubliés, lui demandait si

le mariage l’avait à jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas à

rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait contre ce reproche; elle

se jetait plus profondément dans l’amour pour étouffer ses remords.

Vis-à-vis d’elle-même, elle plaidait la légitimité de son bonheur. Mais,

quoi qu’elle fît, elle ne pouvait empêcher que le reproche un moment

apaisé ne ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve, auquel il

donnait le caractère d’une faute dont, tôt ou tard, il faudrait se

repentir et entreprendre l’expiation. Alors elle détournait ses yeux,

fermait ses oreilles; elle ne voulait pas voir; elle refusait

d’entendre; toute sa vie était dans l’amour; le sourire de son mari

avait pour elle plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la

revendication du passé.

Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa dévotion s’attiédissait;

elle négligeait ses devoirs religieux, n’en pratiquait plus que

l’indispensable; les prières que proféraient ses lèvres distraites ne

possédaient plus le pouvoir de faire de son salut éternel le but

principal de sa vie.

Un événement douloureux troubla tout à coup ce bonheur suave, en

abrégeant la durée du séjour que Frédéric et Nicolette comptaient faire

à Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois, lorsqu’un matin, une

dépêche d’Irène leur apporta la nouvelle de la mort de Jacques Malivert.

En parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une des carrières

qu’il exploitait aux portes de Beaucaire, un faux pas l’avait précipité

tête en avant sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène suppliait

sa sœur de hâter son retour. Il fallut partir.

Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle abandonna Varimpré. Dans

la solitude, elle venait de goûter tant d’innombrables joies! Les

retrouverait-elle ailleurs? La vie, en la reprenant, n’allait-elle pas

la livrer à des perplexités, à des angoisses, et troubler sa quiétude?

Et puis, une crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait pas,

elle ne voulait pas douter de son mari! Mais si de nouveau il allait

aimer Irène; concevoir, en la retrouvant libre, le regret d’avoir

enchaîné si vite sa propre liberté! Si ce regret, Irène allait le

partager! Elle repoussait avec horreur ces terribles questions. Elle

refusait de croire à des catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec

énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la jalousie lentement se

glissait dans son cœur, alarmait sa tendresse, troublait sa confiance

inébranlable jusque-là.

C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à Beaucaire. Sa première

entrevue avec Irène fut dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il

était aisé de comprendre que la mort de Malivert n’atteignait pas la

jeune veuve jusqu’aux sources d’où jaillit la douleur qui dure, et

qu’elle se consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en peu de

jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle redoubla de soins affectueux

pour Frédéric, tout en se faisant violence pour demeurer auprès d’Irène.

Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être consacrée à elle pendant

quelques jours, habitant sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de

sa vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans la maison louée

par son mari.

Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant peu, la mettant

rarement en présence de Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril.

Frédéric avait repris ses occupations de soldat. Il était studieux,

s’appliquait aux choses de son état, à d’autres encore; ses loisirs

étaient remplis; il ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer à

sa femme les témoignages de son amour. Il fuyait loyalement les

occasions de se rapprocher d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle

dont la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé; il voulait

même éviter de troubler sa sérénité.

Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il n’était pas guéri, que le

danger qui lui faisait peur restait encore redoutable. Avec plus

d’expérience, Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle ignorait les

surprises de la passion. Elle ne comprit pas; elle ne vit rien au delà

du présent, et se crut à l’abri du malheur.

La Carmélite · 第 9 / 22 题