Cette soirée douloureuse amena des lendemains cruels et amers. Partagée
entre l’amour de son mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à
l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer par la crainte plus
encore que par l’amour. Durant les jours qui suivirent cette étrange
métamorphose, Frédéric, à diverses reprises, essaya de ressaisir son
influence ébranlée. Mais ses efforts furent vains. Entre sa femme et
lui, il voyait s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à
détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances qui résultaient
pour elle de son état, devinrent l’argument à l’aide duquel elle
éloignait implacablement son mari et le glaçait quand il venait vers
elle, une caresse dans le geste et dans le regard. Elle lui opposait une
froideur calculée. Si parfois, attendrie par les prières qu’il faisait
entendre, elle semblait prête à se fondre sous ses baisers et à se
donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait tout à coup sous
l’impression d’un remords subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait,
disparaissait pendant quelques heures, allait s’agenouiller dans le
confessionnal où l’attendait le prêtre, et d’où elle rapportait une
énergie de résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu et
désarmé.
Il tentait cependant encore de la ramener à lui; il évoquait les
souvenirs des mois écoulés, de l’amour fort et profond qui avait suivi
leurs noces. Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle portait.
N’était-il pas le lien solide qui devait les empêcher de se désunir, cet
enfant fruit de leur mutuelle affection? Elle lui répondait par des
larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir raison de sa rigueur.
Mais soudain elle l’écartait, comme si cette allusion à l’être formé
dans ses entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel cet être
innocent allait devoir la vie.
En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut détruite. Toutefois,
Frédéric ne désespérait pas encore. Il attribuait à la grossesse de
Nicolette l’incompréhensible caprice dont les conséquences pesaient sur
ses épaules d’un poids si lourd. Il se plaisait à penser que lorsqu’elle
serait délivrée, il la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance
lui donnait le courage de subir cette épreuve trop longtemps prolongée.
Elle le consolait dans sa détresse, l’aidait à éteindre la vision
brûlante que les dédains de sa femme ramenaient sans cesse devant ses
yeux, et qui lui montrait le bonheur dans l’amour d’Irène.
Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il songeait à sa première
maîtresse, libre maintenant et toujours éprise de lui. Il la fuyait; il
redoutait de se trouver de nouveau seul avec elle, de lui laisser
deviner son mal. Il craignait, en le lui confiant, d’être entraîné à
solliciter un dédommagement à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné
ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer dans sa maison. Ils ne
se voyaient qu’en présence de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher
de leur état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait, sachant
bien qu’à la première tentation, ils succomberaient, écartant loyalement
tout prétexte de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez sa
sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait pas. Lui-même s’était
jeté avec une sorte de fureur dans les occupations de la vie du
régiment. Il cherchait par tous les moyens à combler le vide de ses
jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre longtemps ainsi, le cœur
dépossédé de toute tendresse, mais résolu à attendre quelque temps
encore que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à lui-même, comme
terme de sa patience et de ses efforts, le moment où Nicolette, devenue
mère, n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser à l’amour de
son mari.
Ce moment arriva. Moins d’une année après leur mariage, un soir,
Nicolette mit au monde un fils. Le premier vagissement du nouveau-né
effaça dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le souvenir de toutes
ses souffrances. Il lui semblait que son bonheur compromis se
reconstituait. Dans l’émotion de la mère, encore que cette émotion fût
dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît pas le caractère
mélancolique et douloureux, il croyait entrevoir l’aurore d’un avenir
doux et consolateur.
Hélas! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais fermé, il eût été
épouvanté. Nicolette ne goûtait rien du bonheur des mères. Dans cet
enfant, sang de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait encore
autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait son péché. Il serait
toujours un vivant remords. Ses frêles bras tendus, son regard innocent
seraient pour elle comme un reproche qui sans cesse remettrait en sa
mémoire le souvenir de sa faiblesse, des vœux violés, des serments
trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon aux caresses d’un
homme de son corps promis à Dieu. Les premiers sourires de la petite
créature ne pouvaient rien contre ce remords provoqué par les farouches
rigueurs de l’abbé Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles
du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète, quand elle avait
étalé devant lui les secrets de sa conscience et le récit de ses longues
nuits d’amour. Il fallait expier, avait-il dit; si elle n’expiait pas,
Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne comprenait l’expiation que par
un éternel renoncement au bonheur de se laisser chérir par son mari.
Elle voulait même associer à son repentir le nouveau-né, détourner de
lui les colères divines en le consacrant au ciel, en ne s’occupant que
de son salut, en faisant de lui un saint.
Ces résolutions lentement formées et arrêtées dans sa pensée, elle les
cachait encore. Elle n’en voulait rien trahir, de peur d’être empêchée
de les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc cruellement déçu
quand Nicolette lui annonça qu’elle désirait nourrir son fils. En toute
autre circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais au lendemain
des jours qui venaient de passer, jours gros de douleurs et de larmes,
il l’interpréta comme la preuve que Nicolette voulait prolonger et
consommer la séparation commencée. Quoique irrité, il s’efforça
cependant de la détourner de ses desseins. Ils étaient irrévocablement
arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer. Alors, dans une tentative
suprême et désespérée, il retraça les douleurs qu’il avait subies,
celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas de résolution. Il
plaida avec éloquence la cause de son cœur. Il fit le tableau de ce que
deviendrait leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait la
réalité douloureuse aux espérances jadis caressées. Il suppliait sa
femme de lui revenir.
Elle lui répondait en parlant de ses remords, en l’invitant froidement à
s’associer à elle pour faire pénitence et se sanctifier en vue de leur
salut éternel.
--Ce doit être notre unique but, disait-elle; qu’importe le bonheur en
ce monde! il n’y faut point être heureux si nous voulons vivre
éternellement dans la contemplation de Dieu. Acceptez l’épreuve qu’il
vous impose aujourd’hui; il vous en dédommagera un jour.
Ce langage, qui résumait les avertissements de l’abbé Gavella et
exprimait le nouvel état de Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà
las de cette lutte incessante, achevait de lui prouver que désormais il
avait perdu toute influence sur le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait
plus en attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir la paix dans
sa maison, il devait se livrer aux dévots exercices auxquels se livrait
Nicolette, ou tout au moins se résigner à ne plus la considérer que
comme une sœur. Mais une paix achetée à ce prix ne pouvait être la
félicité. Cette conviction acquise tout à coup fut le dénoûment de ses
longues incertitudes, le trait décisif qui consomma son malheur.
S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à Irène. Elle venait de
vivre au chevet de Nicolette durant les nombreuses journées nécessaires
à la convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps ils s’étaient vus
tous les jours. Quoique les explications survenues entre le mari et la
femme eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait toutes les
péripéties du drame intime qui commençait la destruction du foyer
domestique. A tout instant, Frédéric pouvait surprendre les regards de
sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la pitié, tantôt un
encouragement. Une tentation violente l’entraînait, le poussait à lui
conter ses peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences
dangereuses. Mais il était, malgré tout, dominé par la terreur de ce
péril; sa loyauté, plus puissante que son infortune, le retenait encore.
Irène quitta la maison de Nicolette pour rentrer dans la sienne et
reprendre sa vie accoutumée, sans que Frédéric lui eût livré son secret.
A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré devint un enfer. Pour le
cœur sur lequel Frédéric avait cru son empire à jamais assuré, il ne
comptait plus. Nicolette partageait son temps entre les devoirs de la
maternité et de pieux exercices. C’étaient chaque matin de longues
stations dans les églises, toutes les après-midi une visite au couvent
des Carmélites. Sévère était sa piété, exigeante sa vertu. Elle ne
souriait plus à son mari; son visage trahissait à toute heure la gravité
de ses méditations. Il n’exprimait quelque attendrissement que
lorsqu’elle adressait la parole à son fils, soit qu’elle lui donnât le
sein, soit qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à ceux qui
vivaient à son service la même rigueur qu’à elle-même. Elle affectait de
dédaigner les élégances qui embellissent la grâce des femmes. Comme au
temps où elle était jeune fille, elle n’allait plus que vêtue de noir,
dans une tenue d’une austérité monacale, songeant non à plaire à son
mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse, à effacer sa beauté.
Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie de cloître; elle
avait exclu de son appartement les meubles confortables et luxueux. Elle
apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses reprises,
Frédéric dut exiger une nourriture plus conforme à ses habitudes et à
ses goûts. Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des mets pour
lui seul et refusait d’y toucher. Quand il mangeait en face d’elle, le
silence qu’elle gardait était un constant reproche adressé à ce qu’elle
considérait comme une offense pour sa propre foi. S’il laissait échapper
une plainte, elle répondait avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait
en dehors des lois de l’Église; et s’il tentait de prouver que le
premier devoir de la vertu est de se faire douce, bienveillante,
tolérante, elle répliquait qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son
corps de dures privations.
Une catastrophe domestique fit trêve un moment à cet état aggravé de
jour en jour. En moins de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son
père et sa mère. Le général mourut le premier, presque subitement. Sa
veuve, désespérée, ne put résister au coup, et n’y survécut pas. Ce
douloureux événement obligea les époux à se rendre au château de
Varimpré, les y retint longtemps, et amena même entre eux un
rapprochement.
Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se relâcher de sa
froideur. Pendant quelques jours, il put croire qu’elle lui revenait,
obéissant aux suprêmes conseils de la morte, confidente des chagrins de
son fils. Il s’abandonna sans défiance à cette tendresse renaissante,
sans voir le but qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup.
Nicolette voulait entreprendre de le convertir, profiter de son
accablement, de cet état d’âme qui suit la perte d’êtres aimés, pour
l’entraîner aux offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer
ses propres croyances et les pratiques religieuses qu’elle observait
jusqu’à l’excès.
Le passé le disposait mal à subir ces influences. Dans la tentative de
sa femme, il vit surtout l’intention de le dominer. Sa défiance, un
moment évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques jours après
la mort de sa mère, il entendit Nicolette lui rappeler qu’il ne
trouverait de consolations qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y
jeter humblement, prier avec elle, se repentir de ses fautes et
détourner ainsi la colère céleste appesantie sur sa maison, il se
révolta. Il était à bout de patience. Il refusa de condescendre aux
désirs qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres querelles qui
se prolongèrent durant le séjour qu’ils firent à Varimpré, se
continuèrent encore après leur retour à Tarascon, emportant ce qui
restait d’amour entre leurs cœurs.
En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa maison haïssable à son
mari, brisé à jamais les liens qui les avaient naguère unis. Si
quelqu’un lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur exagérée,
de sa piété farouche, peut-être eût-elle fait effort sur elle-même pour
retenir le cœur qui lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât
affectueuse et tendre comme aux premiers mois de son mariage. Par la
douceur, elle aurait eu aisément raison de son mari. Elle l’eût retenu
près de soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y avait d’extrême
dans les transports de sa dévotion, ils auraient pu être encore heureux.
Malheureusement, elle était entre les mains de l’abbé Gavella ainsi
qu’une matière inerte et molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible
comme les moines de son pays, au temps où l’Église faisait des
prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien aumônier des bandes
carlistes lui montrait dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont
elle devait se défier, à la tendresse duquel elle devait résister. Cette
tendresse, disait le prêtre, cachait sous des dehors trompeurs d’ardents
désirs contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église aux époux,
contraires surtout aux vœux que, jeune fille, Nicolette avait prononcés
en se consacrant à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari, elle
était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir à la fois à la terre
et au ciel. Tout autre jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par
une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile. Mais l’abbé
Cardenne n’habitait plus Beaucaire, et Nicolette, livrée à l’abbé
Gavella, avait oublié la parole douce et simple de son premier
confesseur.
La vie commune, faite désormais de colère, de défiance, d’aigreur,
troublée par des querelles durant lesquelles les dernières tentatives de
Frédéric pour reconquérir le cœur de sa femme se brisaient contre une
implacable froideur, devenait chaque jour plus difficile. Nicolette
puisait des consolations dans la prière; elle demandait à Dieu de
toucher de sa grâce l’endurcissement de son mari, rebelle aux ordres de
l’Église. Pour expier les fautes de ce mari qu’elle considérait comme un
pécheur, elle se livrait chaque jour davantage aux exercices pieux, aux
mortifications. Elle jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes,
s’imposait une discipline rigoureuse, les longues veilles aux pieds du
crucifix. Elle avait brisé toutes relations avec le monde, ne sortait
jamais au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors que lorsqu’elle
allait assister à la messe à sa paroisse ou aux Carmélites. Elle s’était
même affiliée au tiers ordre du Carmel, et suivait autant qu’elle le
pouvait les règles de la vie monastique. Elle goûtait dans ces pratiques
un étrange bonheur, propre à lui faire oublier le martyre qu’elle avait
imposé à son cœur, en y tuant l’amour.
Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver un dédommagement
analogue. Son existence, de jour en jour, devenait plus vide, plus
désenchantée. Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle tout autre
séjour lui semblait préférable. Sa femme ne lui inspirait plus qu’un
sentiment douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait
comprendre que ce fût là cette créature dont il avait entendu le cœur
battre près du sien, dans une même extase de bonheur amoureux et de
passion vibrante. A toute heure, maintenant, il songeait à Irène. Il
devinait que le jour où il frapperait à la porte de la jeune femme,
cette porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien amour le bonheur
dont il était dépossédé. Mais il hésitait encore; il avait peur, peur
surtout de mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce moment il
pouvait se rendre cette justice d’avoir rempli tout son devoir.
C’est dans ces circonstances qu’un simple incident le remit tout à coup
en présence d’Irène. Un soir, comme, après une longue journée de
manœuvres militaires dans les plaines qui entourent Tarascon, il
rentrait chez lui, la nuit venue, il trouva sa femme en proie aux plus
vives alarmes. Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait son
fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin, appelé en toute
hâte, redoutait une attaque de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant
perdu. Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis dix-huit mois
elle l’entourait de soins et de sollicitude, et au moment d’atteindre
cet âge charmant où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille,
leurs lèvres commençant à balbutier les premiers mots? Cette question,
en se dressant dans son esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa
résignation chrétienne était impuissante à apaiser.
Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait mandé sa sœur. Quand
Frédéric, prévenu par ses domestiques, entra dans la chambre, ayant en
une minute oublié les maux qu’il endurait depuis si longtemps pour ne
songer qu’à la douleur de la mère, douleur qui brusquement le
rapprochait d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il vit les
deux femmes debout auprès du petit lit, penchées sur l’enfant dont elles
épiaient anxieusement la respiration oppressée. Nicolette, à peine
vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et se lamentait. Il
s’avança. N’écoutant que son cœur, il la prit doucement par la taille,
en prononçant quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses
craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette se dégagea, et fixant
sur lui un regard gros de reproches, elle lui montra son fils en
s’écriant:
--Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de votre indifférence pour lui.
Il vous punit; le malheur est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que
vous avez attiré sur vous.
Une protestation monta aux lèvres de Frédéric. Il la contint pour ne pas
provoquer une querelle, baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au
moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent sur Irène, surprise
et affligée, comme pour la prendre à témoin de l’injustice de ce
reproche. Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent auprès
du berceau sans que les allusions de Nicolette à ce qu’elle appelait
l’impiété de son mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric. Il
s’était enfermé dans un mutisme impénétrable. Du reste, loin d’empirer,
l’état de l’enfant semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin
arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara qu’il répondait de
sa vie. Alors seulement, Nicolette consentit à aller se reposer. Elle
s’éloigna sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son désespoir,
laissant Irène et Frédéric seuls.
--Je suis à bout de courage, murmura alors ce dernier. Vous l’avez
entendue. Voilà comment elle me juge et ce qu’elle pense de moi.
Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais Frédéric, dont le cœur
trop plein avait besoin de se répandre, se décidait enfin à lui confier
ses peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui racontait à
demi-voix. Assis auprès du berceau, elle écoutait anxieuse cette
confession.
--Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage? s’écria Frédéric en finissant.
Il valait mieux nous soustraire par la fuite aux vengeances de votre
mari que par le stratagème auquel vous avez voulu recourir. Délivrés
maintenant, nous serions à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que
j’aimais, vous seule que j’aime toujours. Et comme, toute frissonnante,
elle gardait le silence, il ajouta d’un ton résolu:--Vous êtes ma vraie
femme, Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame dans mon
cœur. Voulez-vous vous expatrier avec moi? Ma vie vous appartient; je
vous la livre pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer; au
loin, près de vous, ce sera le ciel.
--Avez-vous bien compris la gravité de vos paroles? demanda Irène, dont
le cœur se troublait au souvenir ressuscité de la passion non éteinte
qu’un mot venait de ranimer.
--Voilà plus d’une année que je veux vous parler, répondit Frédéric.
J’ai longtemps résisté. Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on
m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme que j’ai tout tenté
pour vous oublier; je l’ai voulu fermement, de toute l’énergie de ma
volonté et de ma raison. Mais, quoi! le cœur de Nicolette m’est à jamais
fermé; c’est sa rigueur qui me ramène vers vous. Abandonnez-vous à mon
amour, Irène; il ne vous fera jamais défaut; nous pourrons encore être
heureux. Dites un mot, et je préparerai à loisir notre fuite. Seulement,
nous emmènerons mon fils; je ne veux pas que sa mère le façonne à son
image.
--Le lui prendre! fit Irène avec effroi...
--Elle sera vite consolée... Dieu ne lui tient-il pas lieu de tout?
Irène, par pitié, promettez-moi de me suivre...
Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes, les yeux brillant
d’une ardeur passionnée. Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en
voyant si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans le silence
de ses tristes nuits, elle avait caressé.
--Ce serait un trop grand crime! soupira-t-elle enfin.
Ce fut son unique protestation. Elle se sentait reprise par l’amour;
elle ne s’appartenait plus, enveloppée déjà dans le flot des désirs
inassouvis et ravivés. La prière de Frédéric montait autour d’elle,
désarmait sa résistance, et encore qu’elle protestât d’un geste
affaibli, il devinait que désormais elle était à lui, qu’il lui
suffirait de parler pour être obéi.
X
Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin de la chambre pauvre et
nue que l’abbé Gavella occupait hors de l’enceinte du couvent,
Nicolette, repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement et de
douleur, écoutait le prêtre. Ainsi qu’elle le faisait souvent depuis que
s’abandonnant à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé sa
confiance, elle était venue lui raconter ses angoisses et lui demander
conseil.
Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère plus douloureux. Elle
connaissait, depuis quelques heures, la liaison criminelle renouée entre
Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait de lui en révéler
l’existence. Bouleversée, elle était accourue à son confesseur. Entrant
comme une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa détresse. Ce
n’est pas qu’elle fût atteinte profondément dans son cœur, où l’amour
n’était plus que comme une victime expiatoire immolée, offerte à Dieu.
Après avoir lassé pendant trois années la tendresse de son mari,
découragé ses efforts, elle n’attendait rien de lui. Mais trop grande
était l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir! Quoi! trahie,
trompée par ceux à qui jadis elle avait sacrifié sa vocation religieuse!
l’adultère et l’inceste s’étalant à ses côtés! deux âmes se livrant au
démon! Elle se révoltait, indignée, résolue à ne pas tolérer le
scandale, se demandant comment elle pourrait le faire cesser.
Mais, en même temps, tout au fond de son cœur, s’élevait pour la
première fois un reproche contre elle-même, et, avec ce reproche, la
crainte que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils à éloigner
d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui obéir qu’elle s’était refusée à
l’amour de Frédéric? pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison
en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre des désirs
auxquels le prêtre lui ordonnait de se dérober? Si son mari l’avait
prise en horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son foyer, à qui
la faute? Ce qu’elle pensait, elle n’osait l’exprimer; c’est à peine si
elle osait se l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de révéler
l’effroyable découverte. Maintenant, brisée par ses aveux, elle
attendait que le prêtre parlât, qu’il lui fît connaître comment elle
devait agir pour se tirer de peine.
L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement, arpentait la
chambre à grands pas, le front courbé, les mains derrière le dos,
passant et repassant devant la femme abandonnée, sans même la regarder.
Terrible était son silence; il pesait lourdement sur Nicolette. Elle
tournait les yeux vers son directeur, avec une expression de prière et
d’angoisse, suspendant un suprême espoir aux lèvres muettes de qui elle
attendait un avis efficace. Elle essayait de comprendre ce regard
impénétrable qui évitait de se poser sur son visage, et le sien
n’exprimait plus que le désenchantement dont ses confidences ne
pouvaient, hélas! la guérir. Elle suivait la promenade monotone du
prêtre tour à tour vu de face avec sa physionomie farouche, et vu de dos
dans le profil des larges épaules dont l’ossature saillante faisait
craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à la corde.
--Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout à coup.
--Un grand pécheur, oui, objecta timidement Nicolette; reste à savoir si
ce n’est pas ma rigueur qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si
j’avais persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts de notre
mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.
--Des regrets! murmura dédaigneusement le prêtre.
--Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord, mon mari m’a été fidèle
et dévoué. Il n’a cessé de l’être que lorsqu’il a compris que j’avais
peur de son amour.
--Cet amour était impudique. Vous ne pouviez continuer à y répondre,
sans exposer votre âme à la damnation.
La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet argument décisif.
--J’avais cependant le droit d’aimer mon mari et d’être aimée de lui.
--Oui, c’est cela, payez-vous de mots... Y a-t-il deux manières de
comprendre le mariage chrétien? N’est-il pas vrai que votre mari l’avait
compris d’une manière offensante pour Dieu? N’est-il pas vrai qu’il
entraînait votre âme à l’enfer? J’ai dû vous ouvrir les yeux, vous
tracer vos devoirs, vous rappeler les imprescriptibles lois de la
chasteté, lois plus impérieuses pour vous que pour d’autres, puisqu’en
d’autres temps, vous aviez juré de les observer. C’est un grand malheur
que votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une épreuve redoutable
que le ciel vous impose... Mais je n’ai rien à retirer des conseils que
je vous ai donnés.
--Que me reste-t-il donc à faire? Ce malheureux entretient avec ma sœur
des relations criminelles. Dois-je laisser se prolonger ce scandale? N’y
a-t-il pas là deux âmes à ramener au bien!
--Ah! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer du péché!... Mais
n’est-il pas vrai que vous obéissez surtout à votre jalousie!
--C’est mon mari, murmura Nicolette.
Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait toujours; son visage osseux
s’empourprait; l’expression de son regard devenait plus sombre.
--Quelle femme est votre sœur? demanda-t-il tout à coup.
--Une âme passionnée et faible, mais honnête...
--Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu. Je la verrai, je lui
parlerai.
--Oh! non, pas vous, mon père!
--Pourquoi? fit-il défiant.
--Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous n’obtiendriez rien d’elle;
elle chercherait dans les bras de son amant l’apaisement de son
épouvante et l’y trouverait. Sur une créature comme elle, l’amant exerce
plus d’influence que le confesseur.
--Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement le prêtre... A
ce moment, nous avons notre revanche... On nous écoute.
--Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.
--Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien faire pour arrêter ce
débordement d’infamies, pourquoi êtes-vous ici?
--Le besoin de laisser se répandre mon cœur et de confier à quelqu’un ma
détresse.
--J’ai passé par des détresses plus profondes que la vôtre, et je ne les
ai confiées qu’à Dieu.
--Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu sur la terre?
L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne répondit pas. Puis,
brusquement, il dit:
--Si vous ne me laissez pas la faculté de faire entendre à votre sœur
les reproches qu’elle a mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je
ne peux rien.
--Avant de vous laisser lui parler, mon père, je veux la voir.
--Des demi-mesures! s’écria l’abbé Gavella. Tant de ménagements sont-ils
donc nécessaires avec les âmes qui se vautrent dans le péché? Faut-il
leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter, de discuter avec
elles-mêmes? Ne vaut-il pas mieux les arracher tout d’un coup à leur
pourriture?
Il parlait durement, en continuant sa promenade fiévreuse et irritée.
Son rude accent espagnol donnait à ses paroles un caractère
inquisitorial, révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme
autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la guerre dans
l’Aragon. Homme terrible qui dans toute créature humaine voyait une
proie pour le ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que coûte,
de gré ou de force, la possession.
--Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia Nicolette qui entendait
gronder de nouveau dans ce langage la domination à laquelle elle s’était
peu à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi la voir, mon
père. Si je ne parviens pas à la détourner du mal, vous serez le premier
à l’apprendre, et alors, vous pourrez tenter à votre tour...
L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit avec
brutalité.
--Soit! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon secours ne vous est pas
encore nécessaire, vous auriez pu vous dispenser de me déranger ce
matin.
--Pardonnez-moi, mon père...
--Bien! bien! allez, ma fille, Dieu vous garde! et puisse-t-il vous
inspirer d’énergiques résolutions! Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la
responsabilité qui pèse sur vous. Ce n’est pas seulement votre honneur
domestique qui est en jeu, à cette heure; c’est aussi le salut de deux
âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable devant le ciel, car vous
pouvez faire cesser le scandale abominable par lequel il est grièvement
offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous donnent des armes dans ce
but. Vous devez agir à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les
menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos droits d’épouse,
employer au besoin la contrainte. Si vous n’êtes pas en état de faire
ainsi, il vaudrait mieux substituer à vous ceux à qui vous avez confié
vos soucis, moi par exemple. Ah! si vous me mettez en présence des
coupables, je leur ferai entendre les paroles vengeresses; je leur
montrerai le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai bientôt courbés
à mes pieds, humiliés et repentants. En prononçant ces mots, avec une
expression de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant Nicolette
silencieuse, et, l’enveloppant de son regard soupçonneux, il ajouta d’un
accent où éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette conscience
troublée:--Ame débile! âme de femme! Allez! je prierai pour vous.
Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis longtemps, elle
souffrait de l’influence que l’abbé Gavella exerçait sur elle, pouvoir
mystérieux qu’elle subissait comme celui d’un maître dont on ne peut
s’affranchir. Elle le voyait souvent. Mais loin de puiser dans leurs
fréquents entretiens des consolations et du courage, elle n’en emportait
qu’inquiétude et accablement, effrayée de l’entendre parler de Dieu
comme d’un justicier redoutable et non comme d’un père compatissant, de
ne saisir dans son langage que des allusions à l’enfer et jamais la
promesse du ciel. Quand elle le quittait, toute brisée par ses
reproches, elle doutait de la possibilité de gagner le paradis, et
durant de longues heures, elle pleurait sur son impuissance à se
sanctifier. Malgré tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui
par un invincible attrait; c’est toujours à lui qu’elle venait, sincère
et humiliée, avouer ses faiblesses et jusqu’aux terreurs qu’il lui
inspirait.
Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie sur elle aussi
lourdement que ce jour-là. La malheureuse femme se trouva dans la rue,
décontenancée, tout en pleurs, sans énergie, regrettant presque de
s’être confiée à ce prêtre dont la main semblait ne se lever que pour
maudire, et non pour bénir. Depuis trois ans, elle s’était si
complétement livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune,
solliciter ailleurs un appui et un secours. Quel secours, quel appui
trouvait-elle près de lui, à cette heure cruelle? Il ne savait ni la
consoler ni lui rendre le courage. Ame débile! âme de femme! s’était-il
écrié. Eh bien, oui! mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin
d’être soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus des
prévisions humaines?
Maintenant qu’allait-elle faire? Elle venait de s’opposer à ce que
l’abbé Gavella vît les coupables pour leur parler des devoirs oubliés;
elle venait de revendiquer pour elle, pour elle seule, comme son droit
d’épouse et de sœur, cette difficile tâche, non qu’elle se sentît
entraînée à l’accomplir, mais parce qu’elle redoutait qu’en
l’accomplissant avec les procédés d’inquisiteur qui lui étaient
familiers il en compromît le succès. Il fallait donc agir, agir
sur-le-champ, formuler des reproches, envenimer ses peines déjà si
lourdes, de l’âpreté des querelles domestiques. C’était affreux. Pour
trouver en soi la force d’obéir aux exigences de sa situation, elle dut
se rappeler qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui ne pouvaient
en être tirées que par son intervention.
La nuit venait quand elle arriva chez Irène. L’ombre naissante voilait
sa pâleur et son trouble.--Ma sœur est-elle là? demanda-t-elle au
domestique qui lui ouvrait la porte.
--Madame est partie pour Marseille, répondit cet homme; elle reviendra
demain.
Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre heures, sans
l’avertir, il n’y avait rien là qui pût la surprendre. Depuis longtemps,
elles se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues était la conséquence
des incidents qui avaient précédé le mariage de Nicolette, le témoignage
de la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant de se rencontrer
avec Frédéric. Elle eut pourtant le cœur serré, comme si elle eût
pressenti la gravité des circonstances et les causes de ce départ.
C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement que procure aux
esprits craintifs l’ajournement d’une explication pénible.
--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure, en se demandant si
Frédéric y serait déjà rentré, si dans ce cas elle aborderait le sujet
odieux dont elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait pas
d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût parlé à Irène. Elle
tournait et retournait la question dans son esprit. Elle se trouva chez
elle sans l’avoir résolue.
--Où est mon fils? dit-elle à la femme de chambre chargée de veiller sur
l’enfant.
--Il n’est pas encore rentré, madame.
--Il est donc sorti! s’écria-t-elle stupéfaite.
--Madame ne le savait-elle pas? reprit la femme de chambre. Monsieur est
venu prendre le petit pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il
a laissé cette lettre pour madame.
Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans comprendre, dominée déjà
par la surprise et l’effroi. Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût
jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il emmené? Ce ne
pouvait être, quoi qu’il eût dit, pour le conduire chez Irène,
puisqu’Irène était partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un
trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient l’enveloppe.
Fiévreusement, elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit:
«Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai quitté Beaucaire pour n’y
plus revenir, décidé à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi
aussi, et vous pourrez vous considérer comme veuve. C’est vous qui me
chassez de notre maison, et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle
je recours pour me délivrer.
«Depuis plus de trois années, je suis la victime de votre dévotion. En
rebutant par vos dédains et vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne
demandait qu’à se consacrer à vous éternellement, vous avez fait de moi
un martyr. Longtemps j’ai subi mon supplice; mais vous l’avez rendu
intolérable, et c’est afin de m’y dérober que brisant ma carrière, je
vais mettre l’Océan entre vous et moi.
«Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma démission. De ma fortune
personnelle, en possession de laquelle m’a mis la mort de mes parents,
j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château de Varimpré, où,
grâce à vous, je ne reviendrai plus; j’emporte l’une; je vous laisse
l’autre; elle grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire vous fera
connaître les dispositions que j’ai prises, et dont il ignore d’ailleurs
le but.
«Vous auriez fait de mon fils un être à votre image; vous l’auriez livré
à des prêtres aussi violents et aussi intolérants que celui qui nous a
perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire à l’éducation que
vous vouliez lui faire. Peut-être le reverrez-vous un jour; s’il me
demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir vous rejoindre. Mais
alors, il sera un homme, et armé par moi contre toute tentative qui
aurait pour effet d’en faire un catholique semblable à vous.
«Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions sont prises pour vous
empêcher de découvrir nos traces. Le monde vous plaindra; il me blâmera.
Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la flétrissure qui me sera
infligée, et que je suis encore plus à plaindre que vous ne l’êtes
vous-même. D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété, vous trouverez
un refuge contre votre douleur. Puissiez-vous en trouver un aussi contre
vos remords!»
C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés par l’épouvante, elle
agita dans ses mains cette horrible lettre. Puis, tout à coup, le
souvenir de sa sœur dont elle venait de constater l’absence se dressa
devant elle comme une lumière aveuglante. Elle comprenait: Frédéric et
Irène fuyaient ensemble, en emportant l’enfant.
--Mon fils! mon fils! gémit-elle.
Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors, comme si elle
espérait encore rejoindre les fugitifs et les ramener. Mais ses forces
l’abandonnaient; un nuage tremblant se formait devant ses regards; ses
genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant autour d’elle un
appui. Il lui manqua, et elle tomba lourdement sur le plancher, sans
connaissance.