VI

Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait depuis plusieurs

heures. Montant lentement dans la nuit profonde, de pâles lueurs

d’aurore blanchissaient le ciel, dentelaient de teintes roses les

montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles coule le Rhône.

Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait pris place avec

Frédéric, le front appuyé à la vitre voilée de buée, Nicolette, que le

sommeil fuyait obstinément, laissait errer ses regards à travers le

paysage. Sur la plus grande partie du parcours, la voie longe le fleuve.

La masse lourde des eaux, sous le clair de lune, descendait entre les

berges, argentée et miroitante, balafrée dans sa longueur d’une

estafilade lumineuse, qui s’éteignait peu à peu, au fur et à mesure que

se dissipait la nuit.

La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette, pâlissait son visage,

assombrissait l’éclat de ses yeux. De temps en temps, elle les tournait

vers Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon, il dormait.

Au départ de Tarascon, au début de ce long tête-à-tête qui lui livrait

sa femme et du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de plaire, de

se montrer tendre pour lui arracher un sourire. Mais, toute vibrante des

émotions de cette journée de noces; douloureusement impressionnée par la

tristesse des derniers moments passés avec Irène; défiante encore,

quoiqu’elle se fût départie de sa sévérité en le connaissant mieux,

contre ce mari qui représentait toujours pour elle le tentateur, elle

avait si froidement accueilli ses avances, que, rebuté presque aussitôt

et fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé pour dormir,

en l’engageant à en faire autant.

Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli par le rideau tiré,

tamisant une lumière adoucie, elle l’apercevait immobile et les yeux

clos, paisible dans son sommeil comme un enfant.

--Il est donc sans remords? se demandait-elle en pensant aux événements

qui avaient précédé le mariage. A cette question qui s’imposait, sa

mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire à l’autel, Frédéric

s’était confessé.--En descendant dans son cœur, pensait-elle,

l’absolution prononcée par le prêtre y a porté la paix. Il est en état

de grâce; voilà pourquoi il est calme.

Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude. Son fin profil se

dessinait sur l’ombre; la moustache coupait la rectitude des lignes sans

en altérer la pureté; le corps abandonné révélait, même en cet état, la

vigueur des membres et la grâce des mouvements. Cette contemplation

éveillait dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes. Elles

activaient la circulation de son sang, embrasé tout à coup dans un

mouvement d’effroi et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de

l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant d’être sainte, un

aiguillon de curiosité à la surface de sa chair et interrogé malgré elle

le mystère qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse, irritée,

elle ramenait son regard au paysage pour y chercher l’apaisement, en

même temps qu’une prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.

Au petit jour, Frédéric s’éveilla.

--Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en se redressant.

--Vous dormez depuis onze heures, reprit doucement Nicolette sans se

retourner.

--Et vous?

--Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes et l’eau.

--Il fallait m’appeler, mon amie; je vous aurais tenu compagnie.

Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse expression de cette

phrase où pour la première fois, depuis qu’ils étaient mariés,

s’affirmait l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit. La

moustache de Frédéric venait d’effleurer son cou; elle avait senti à la

racine des cheveux le contact des lèvres toutes chaudes.

--Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant dans l’angle du wagon.

--Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur; c’est bien peu de

chose, cela, le moindre de mes droits... ne vous offensez pas... N’ai-je

pas été docile jusqu’ici?

--Il faut l’être toujours.

Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère, obligée de reconnaître

que le mari tenait toutes les promesses du prétendu, pénétrée de

gratitude pour la timidité dont en ce moment même, son obéissance

fournissait un nouveau témoignage. Il ne répondit pas. Mais comme il se

mettait debout lestement pour replier le lit sur lequel il avait dormi,

elle l’entendit qui murmurait railleusement:

--Singulière nuit de noces!

Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans le filet son

nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en tira un peigne qu’en un tour de

main, il passa dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu

d’osier, et dans une petite timbale d’argent, versa du vin de Malaga

qu’il offrit à sa femme, en disant:

--Prenez ceci; il faut se mettre en état de résister aux malsaines

influences des brouillards du matin. Elle refusa d’un geste.--Je vous en

prie, supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance du médecin.

Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être succédait au malaise

qu’elle subissait tout à l’heure, au frisson causé par sa lassitude et

ses anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour. Mais, avant, il

dit gaiement:

--Vous savez que je vais connaître votre pensée.

--Oh! cela, je vous en défie, par exemple, répliqua-t-elle, désireuse

d’encourager cette bonne humeur qui résistait à la rigueur de son

attitude.

--Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh bien, écoutez. En

buvant, ma chère sainte s’est reproché le plaisir qu’elle y prenait, et

involontairement, elle a songé aux Carmélites qui abandonnent en ce

moment leur dure couchette, brisées et l’estomac vide, pour descendre à

la chapelle, où elles vont chanter les louanges du Seigneur. N’est-ce

point cela? C’était vrai: elle l’avoua décontenancée, tandis que

s’asseyant auprès d’elle, il continuait:--Évitez ces rapprochements,

Nicolette; épargnez-vous les regrets. Tant que je les sentirai s’agiter

en vous, je me considérerai comme un criminel; je croirai que vous

refusez obstinément d’être heureuse près de moi, et je serai bourrelé de

remords, en m’accusant d’avoir fait votre malheur.

L’accent de cette supplication remua Nicolette. La sympathie qui, malgré

sa résistance, la poussait vers Frédéric eut raison de ses résolutions,

soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son mari, comme par sa

patience, soit qu’elle se résignât à céder maintenant pour être en état

de mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa main dans la main

tendue vers elle, et dit:

--Ne m’en veuillez pas, mon ami; votre délicatesse aura raison des

regrets qu’involontairement je vous laisse surprendre, et si je ne puis

être jamais pour vous une femme assez oublieuse de ses vœux passés pour

répondre, comme vous le voudriez, à votre amour, vous trouverez en moi

une compagne dévouée et reconnaissante.

Était-ce un encouragement? Frédéric le comprit ainsi. Sa jeunesse

provoquée fut plus forte que ses promesses. Il étreignit avec ardeur

Nicolette et l’embrassa, en murmurant:

--Ma chère femme!

Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne protesta pas. Mais elle

resta comme écrasée. Lorsque quelques instants plus tard, le train

arrivait à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient pas encore

dissipés.

Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants, sans quitter la

gare. Ils voulaient arriver à Sancerre le même soir. Quand ils

remontèrent en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale,

rassurée maintenant, comprenant qu’elle n’avait rien à redouter de son

mari, respira plus librement. Le train se mit en marche pour gagner le

Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après avoir ôté son chapeau et

jeté sur ses cheveux une voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur

de l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des teintes roses. Le

regard exprimait de nouveau la sérénité de son âme. Sur son visage

amaigri, la beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y connaissait,

devinait qu’avant peu, retrempée dans une vie nouvelle, délivrée des

mortifications auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte, elle

serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à penser que c’est lui

qui, enveloppant de son amour cette créature frêle et défiante, ferait

épanouir la fleur de grâce en germe dans la jeune fille.

Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la main qu’elle lui

abandonnait, indifférente en apparence, mais en réalité heureuse de se

sentir déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle, d’une

incomparable suavité, comme si elle eût vu s’élever peu à peu autour

d’elle un abri doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire

prisonnière, Elle subissait, à son insu, le charme de Frédéric. Son âme

de dévote s’ouvrait à la séduction de l’homme, qui trouvait là pour s’y

exercer un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de la chrétienne.

Dans son cœur défaillant et troublé, l’amour humain se substituait à

l’amour divin. Singulière métamorphose, résultat d’une nuit d’insomnie

passée par Nicolette près de ce mari jeune et beau, qui n’attendait

qu’une parole pour se jeter à ses pieds.

Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un contre l’autre,

silencieux. Mais comme le train s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette

sentit, sous l’étreinte caressante qui la dominait, monter un flot de

passion. De nouveau, ce fut un soupir suivi d’un baiser. Elle se dégagea

doucement. Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer; et

même, comme s’il eût voulu se faire pardonner son audace, il se mit à

parler avec volubilité. Au sortir du tunnel, il ne parut occupé que de

montrer à sa femme le site sauvage dont ils traversaient les profondeurs

entre des montagnes escarpées.

L’entretien commencé se continua, durant tout le voyage. Frédéric était

instruit, sa parole facile et chaude. Il avait voyagé; les grandes

excursions scientifiques formaient le principal objet des études

auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie de garnison. Il lui

fut aisé de captiver jusqu’au soir l’attention de sa femme, d’exciter

son intérêt; elle l’écoutait, charmée, heureuse de se convaincre qu’elle

avait épousé un homme studieux, à l’esprit vif et ouvert, et touchée

par-dessus tout de la docilité dont il faisait preuve. C’est par cette

docilité que Frédéric trouvait le chemin de son cœur. Elle en était

attendrie, agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer fidèle aux

promesses qu’elle s’était faites, sans causer un chagrin à ce mari si

doux et si bon.

La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent à Sancerre. Une

voiture envoyée de Varimpré les attendait à la gare. A l’extrémité de la

ville endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire, et au delà de

ce pont s’engagea sur une route déserte. La curiosité tenait Nicolette

éveillée. Elle savait déjà que le château de Varimpré, situé sur la

lisière du Berry, dans une contrée d’aspect grandiose et mélancolique,

était une antique construction, à physionomie féodale. C’est là, dans

son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain où, enfant, il

suivait ses parents dans les garnisons, venait passer ses vacances. Ces

lieux dont il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis de

souvenirs. Durant le voyage, il en avait entretenu Nicolette, en lui

promettant de les interroger avec elle, afin qu’elle partageât les

émotions du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la pensée, Nicolette

se voyait déjà aux termes de la route, dans cette maison qui serait un

jour sa maison, et dont elle allait pouvoir, dès ce moment, se croire

maîtresse, les parents de Frédéric ne devant y rentrer qu’au bout de

quelques semaines, afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans

l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là qu’elle vivrait près de

son mari, elle n’osait dire près de ses enfants, bouleversée par

l’émotion, au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure où

éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait comme un devoir et ce

qu’elle devinait être l’amour.

La Carmélite · 第 8 / 22 题