IV

Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond duquel s’évanouissaient

les vapeurs de la nuit. Ses rayons fouillaient les rues étroites, à

travers les tentes grises tendues au devant des maisons; ils coloraient

d’une ardente teinte d’or les murailles blanches et nues, les pavés

étroits et pointus, arrosés dès l’aube; ils tiédissaient peu à peu la

brise qui montait de la mer le long du Rhône et soufflait sur la ville

toute resplendissante dans la joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà

plus la nuit; mais ce n’était pas encore cette lumière crue et

aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les choses et les êtres, au

milieu des journées d’été, d’une chaleur de feu.

Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était l’aumônier, l’abbé

Cardenne, rentré dans la petite maison qu’il habitait, parcourait à pas

lents l’unique allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce

n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand, mince et très-pâle,

ses yeux clairs sous les boucles de ses cheveux grisonnants donnaient à

son visage amaigri une saisissante expression de douceur et de bonté,

expression non trompeuse, qui révélait sa tolérance, sa mansuétude, son

ardeur au bien et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il

résidait à Beaucaire depuis plusieurs années. Autrefois missionnaire, il

était venu s’y fixer quand sa fragile santé, ébranlée par les fatigues

du plus vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait contraint à

renoncer aux périls et aux émotions des longs voyages.

Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs diocésains

connaissaient trop bien son mérite et ses vertus pour l’oublier. En

diverses circonstances, ils avaient voulu lui faire accepter de hautes

fonctions sacerdotales. Mais aux dignités ecclésiastiques il préférait

la modeste retraite qu’il s’était choisie; il persistait à écarter les

offres qui lui arrivaient fréquemment; il s’efforçait de se faire chaque

jour plus humble et plus obscur, comme s’il eût redouté la destinée que

d’autres rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire

indigne.

En apercevant Nicolette à cette heure matinale, il ne put cacher sa

surprise. Elle venait rarement chez lui; c’est au couvent qu’elle avait

contracté l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit quelques pas

au-devant d’elle.

--Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit Nicolette en le saluant.

Elle ne vous étonnera plus quand vous en connaîtrez l’objet.

La pâleur de son visage, l’éclat de son regard, le frémissement de sa

voix, firent comprendre à l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup

d’une violente émotion.

--Ce que vous avez à me dire est-il donc si pressé? demanda-t-il en la

ramenant dans la pièce modestement meublée qui lui servait à la fois de

salon et de cabinet de travail.

--Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce n’est pas pour me confesser

que je suis venue, c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve

dans des circonstances délicates et douloureuses, si douloureuses, si

délicates, que j’aurais hésité à les confier à qui que ce soit, même à

vous, si je savais que les confidences que vous allez recevoir resteront

à jamais enfermées dans votre cœur, et qu’aucun événement ne pourra les

en faire sortir.

--Parlez vite, mon enfant; vous m’effrayez un peu, je vous l’avoue.

Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée par le fardeau du secret

qui allait s’échapper de sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert

où les buis en bordure, chauffés par le soleil, répandaient leurs

parfums; lui debout, anxieux, se demandant s’il allait entendre l’aveu

d’un crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette voulut

parler, mais les mots fuyaient ses lèvres, et tout à coup un flot de

larmes jaillit de ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil

où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit à demi-voix:

--C’est donc bien grave?

Elle fit un effort pour dominer sa défaillance passagère et tout à coup

se mit à parler rapidement, le rouge au front, toute honteuse de ce

qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir fini et ne voulant

cependant rien oublier de ce qui pouvait permettre à son confident

d’apprécier l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.

--Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant. Que dois-je faire?

L’abbé commença par garder le silence. Il s’était levé et marchait dans

la pièce étroite, les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois au

dehors, sur le perron, puis reprenant sa marche, et regardant tout ému

mademoiselle Suarez.

--Puisque vous avez eu le courage d’un si généreux dévouement, dit-il

enfin, je crois, mon enfant, que votre devoir est de vous dévouer

jusqu’au bout et d’achever votre œuvre.

--J’attendais cette réponse, gémit-elle.

--Je ne saurais vous tracer une autre conduite. Votre sœur a été

coupable; mais si Dieu vous a inspiré le devoir de lui sauver l’honneur,

et peut-être la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier

impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait un effroi salutaire

et par un coup retentissant la ramenait à lui, il entendait se servir de

vous pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant, qui vous a dicté

les paroles par lesquelles a été arrêté le bras du mari prêt à se

venger. Sa volonté apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober

serait l’offenser.

--N’est-ce pas l’offenser davantage que de manquer aux promesses

solennelles que je lui ai faites? A l’âge de seize ans, vous le savez,

mon père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle; hier encore, je

prenais devant le ciel l’engagement de revêtir le saint habit des

Carmélites.

--Ces promesses inspirées par votre piété n’ont été entendues que par

Dieu; elles lient votre conscience, mais non votre personne, et il sera

aisé de vous en relever.

--Ainsi, mon père, vous me conseillez de me marier?

--Je vous le conseille, et tout autre à ma place vous le conseillerait.

--Me voilà donc condamnée au malheur pour toute ma vie! soupira

Nicolette; je suis innocente, cependant; pourquoi la responsabilité du

crime que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi?

--N’interrogez pas le ciel, ma fille; ce qui arrive, il l’a voulu, et

vous devez vous y résigner.

--Être obligée de me marier au moment où j’allais me donner à Dieu,

d’épouser un homme qui m’est inconnu et que sa conduite me défend

d’estimer, le sacrifice est cruel!

--Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu vous éprouve. Mais loin

de vous affliger qu’il vous ait choisie pour faire peser sur votre front

sa colère, vous devez vous en réjouir, et puisque vous n’avez rien à

vous reprocher, lui rendre grâce sans chercher à deviner ce que cachent

ses arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui; immolez-vous! Tôt

ou tard, sur cette terre ou dans son royaume, il vous dédommagera des

souffrances que vous aurez endurées pour la gloire de son nom. Et comme

Nicolette, tout en pleurs, secouait la tête, sans trouver en soi la

force de se résigner, l’abbé Cardenne ajouta:--Ce qu’il ordonne est pour

un bien. Qui sait si nous ne nous étions pas trompés, vous et moi, dans

le choix de votre vocation? Qui sait si en choisissant la vie

monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos forces? Et puis, mon

enfant, toutes les âmes pures doivent-elles se réfugier égoïstement dans

le cloître? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le monde? Là aussi,

vous pourrez faire votre salut, et en même temps que vous y

travaillerez, travailler par la parole et par l’exemple au salut de ceux

parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante aura des douceurs,

soyez-en sûre, et entre toutes celles que vous pourrez y trouver, la

douceur d’avoir converti l’homme dont vous aurez accepté le nom. Pour

une âme chrétienne, la vie n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée

qu’elle vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses lendemains. A la

peine que vous ressentez aujourd’hui succéderont des heures plus

clémentes. Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se fera dans

votre âme, quand vous songerez au dévouement exercé sans faiblesse et au

devoir accompli avec vaillance.

L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à peu, sous l’influence de

ses exhortations, Nicolette se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait,

elle se l’était dit à elle-même durant les heures qui venaient de

s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce langage revêtait une

autorité plus grande; il berçait son mal, il la disposait à souffrir

sans se plaindre. Elle se résignait aux changements survenus.

--C’en est donc fait! s’écria-t-elle, quand il cessa de parler; je ne

serai pas religieuse! Que la volonté de Dieu s’accomplisse! Et vous, mon

père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il me donne le courage de

l’accomplir. A bientôt; je vous reverrai.

Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à la porte de la petite

maison par le prêtre miséricordieux dont les accents venaient de lui

montrer clairement son devoir. Une fois dehors, elle se dirigea vers une

église qui se trouvait sur son chemin et entendit la messe. Elle pria

longuement et ardemment. Sa ferveur était revenue. Fière d’avoir été

choisie pour de dures épreuves, son âme, qui maintenant brûlait de

souffrir, les appelait avec un enthousiasme de martyr.

Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions prises, elle avait

hâte de les faire connaître à Jacques Malivert, et en même temps de se

justifier, en lui expliquant la présence de M. de Varimpré dans sa

chambre. Elle voulait bien sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non

rester exposée aux soupçons injurieux que les apparences laissaient

peser sur elle. Elle entendait que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait

pas cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser de ne se

marier que pour cacher une faute.

Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes de la ville, sur la

route de Nîmes, des carrières de pierre de taille. La pierre de

Beaucaire est célèbre dans la Provence et dans le Languedoc. C’est de là

que le mari d’Irène tirait la plus grosse portion de ses revenus. Une

partie de la dot de sa femme avait été consacrée à créer une

exploitation qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il se rendait dans

les carrières pour s’assurer que les ouvriers avaient pris le travail à

l’heure réglementaire. C’est au milieu d’eux, en exerçant sa

surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté, brutal et dur, dont la

colère avait éclaté si terrible durant la nuit.

En attendant son retour, Nicolette s’enferma chez elle, négligeant

d’aller embrasser sa sœur, ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son

réveil. Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement et à

pardonner, son cœur conservait encore, en ce moment si rapproché de

l’aventure qu’elle déplorait, un ressentiment légitime que le temps seul

pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir le cacher en présence

d’Irène, et cette crainte lui faisait fuir l’occasion d’un entretien qui

n’aurait pu avoir d’autre objet que les événements de la nuit. Mais

l’entretien qu’elle redoutait, Irène le cherchait. En proie à d’amers

regrets, malheureuse de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu ni

fermer les yeux, ni donner libre cours à ses larmes, contenue par la

présence de son mari endormi à côté d’elle et qu’elle redoutait

d’éveiller, pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il

surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever, s’habiller et partir,

elle s’était précipitée chez sa sœur, dévorée du désir de la revoir, de

l’embrasser, d’implorer son pardon. A la même heure, Nicolette se

rendait chez l’abbé Cardenne. Irène, inquiète de cette sortie matinale

dont elle ignorait le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui ne

se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa sœur venait de rentrer.

Elle alla sur-le-champ la trouver.

En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste d’impatience. Ses yeux

rougis par les larmes, ses traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa

peine avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son affection

fraternelle l’emporta sur la prudence.

--Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai eu hier recours à ta

tendresse et fait appel à ta pitié, c’est que le retour de Jacques avait

troublé ma raison. La mort que j’ai vue de si près m’épouvantait.

L’épouvante m’a jetée à tes pieds. J’étais folle. Mais, cette nuit, le

calme est rentré dans mon cœur, et la résignation avec le calme. Je sais

ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai ma faute...

--Et que m’importe ton expiation! C’est affaire entre ta conscience et

toi. Ton repentir ne me rendra pas le bonheur.

--Tu ne m’as donc pas comprise? Jacques saura la vérité. Je suis prête à

lui en faire l’aveu.

Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant sa sœur d’un mouvement

où se confondaient son amour et sa colère non encore domptée, elle

reprit:

--Je te défends de le détromper. Pour lui comme pour toi, il faut qu’il

ignore toujours que tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta vie

est à ce prix.

--Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du tien, je n’en veux pas.

Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les mains dans celles de sa

sœur, le regard fixé sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre

ouverte, semblait y chercher l’apaisement. Ses traits peu à peu se

détendaient; l’attendrissement qui montait dans son cœur, au souvenir du

passé durant lequel Irène lui avait prodigué sa tendresse maternelle et

ses soins, la transfigurait. Les paroles de son confesseur lui

revenaient en mémoire.

--Rien n’arrive que par la volonté de Dieu, dit-elle enfin d’un accent

triste et doux. Je suis dans ses mains; il a disposé de moi; je me

soumets à sa volonté.

--Me pardonneras-tu jamais? demanda Irène.

--Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras celui qui va devenir mon

mari et que tu lutteras par la prière contre le sentiment criminel qui

t’a faite faible devant lui.

--O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes yeux que tu me supposes

capable de l’aimer encore, maintenant qu’il va t’appartenir! Ne redoute

rien de moi. Je passerai ma vie à regretter le mal qu’involontairement

je t’ai fait. Je n’accepterais même pas le sacrifice auquel tu as

consenti, si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras ton mari. Et plus

bas, elle ajouta:--J’ai été plus coupable que lui; il est digne de toi.

--Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.

Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées qui se pressaient

dans son cœur demeurèrent impénétrables.

V

Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait à une ancienne famille

dont plusieurs membres avaient porté les armes avec honneur. Son père,

général en retraite, vivait aux environs de Sancerre dans une terre de

laquelle il tenait son nom; sa mère était elle-même fille de soldat. Ils

n’avaient que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage le

prestige d’une vie sans tache et une honnête aisance. Dans la carrière

où il était entré, l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins que

le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades l’aimaient; ses chefs

l’estimaient; ils lui prédisaient un brillant avenir. Le parti était

avantageux pour Nicolette, que son éducation, sa dot, sa famille

rendaient digne aussi de ceux à qui elle allait s’allier. La dramatique

aventure qui subitement avait troublé son repos semblait donc n’être

arrivée que pour un bien.

Quand elle connut les renseignements recueillis par Malivert sur le

fiancé que lui donnait le hasard, elle se rassura. Si ces renseignements

exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le bonheur,--elle ne

croyait plus au bonheur,--mais une existence honorée, paisible, dont

elle consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance fut son unique

consolation durant les jours qui préparèrent la première visite que lui

fit Frédéric avec l’agrément de Jacques Malivert.

Cette visite avait été précédée de longs pourparlers entre les deux

hommes et d’une démarche officielle du général de Varimpré et de sa

femme, venus à Beaucaire tout exprès pour demander la main de Nicolette.

Lorsque l’officier entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune

fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se défendre d’une

émotion douloureuse. Elle parvint cependant à la surmonter. Son

sacrifice étant résolu, elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec

autant de bonne grâce que de dévouement. En outre, pour prolonger

l’erreur de Malivert et protéger Irène contre les soupçons de son mari,

elle était tenue de traiter Frédéric comme un ancien ami, de feindre, en

le revoyant, une joie égale à la sienne. Il fallait continuer, sous

cette forme, son généreux mensonge.

Elle trouva dans le lieutenant un complice habile et aimable. Pendant

cette soirée, les dernières défiances de Malivert furent dissipées.

Quant à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments qui

obsédaient son cœur, elle demeura froide, simple, impénétrable. Personne

ne put deviner le terrible secret qui existait entre elle, sa sœur et

Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue de son repentir. Toute son

attitude disait que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait pas.

Le général et madame de Varimpré témoignèrent à leur future bru une

paternelle bonté. Ils lui firent l’éloge de Frédéric; avec un mari tel

que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. Elle répondait de son

mieux à ces marques d’affectueuse sympathie, et quand un amical débat

s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, elle approuva tout ce

qu’on voulut décider, ne montrant pas plus de répugnance que

d’impatience devant le courtois empressement du lieutenant.

Il est certain que toute femme à sa place en eût été flattée. Son fiancé

avait vingt-huit ans. Le brillant uniforme des hussards seyait à sa

taille élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, coupés en brosse, le

front bronzé se dessinait pur et intelligent. Une moustache épaisse

accentuait sa physionomie énergique; mais la douceur caressante des yeux

tempérait la dureté des traits. La voix, grave, vibrait harmonieusement,

trahissait une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric s’était

avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui avait tendu la main, en lui

offrant un énorme bouquet de roses. Durant toute la soirée, elle garda

ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole prononcée de trop près

faisait monter le sang à ses joues, feignant de vouloir respirer le

parfum des fleurs, elle y plongeait son visage pour en dissimuler la

rougeur.

Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. Pour la première fois,

elle venait de rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle avait

quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant par une robe en soie de

couleur claire, entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches courtes

et larges laissaient voir, sous un flot de dentelles, la blancheur de

ses bras. Ses cheveux, qu’elle arrangeait ordinairement sans

coquetterie, étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire

belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse et lourde, sur le

derrière de la tête, une touffe de grenadier, qui avivait de son chaud

incarnat le teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait Nicolette

allumait dans ses yeux une flamme dont l’ardeur se répandait sur son

visage. Elle se sentait belle; et tout embarrassée du rôle qu’elle était

condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses parures, presque honteuse de

l’étonnement provoqué chez ceux qui avaient coutume de la voir, par sa

grâce subitement révélée, elle laissait se dégager d’elle, à son insu,

sans effort de sa volonté, le charme infini d’une beauté qui s’épanouit

et d’une pudeur qui s’alarme.

Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux pour les laisser se

parler librement. Alors, Frédéric, qui s’était assis auprès d’elle, se

leva et lui dit:

--Mademoiselle, puisqu’on nous permet de rester en tête-à-tête,

voulez-vous me suivre dans le jardin? Nous y serons mieux qu’ici pour

échanger quelques paroles indispensables.

--Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, en appuyant sa main

tremblante sur le bras de Frédéric.

Ils traversèrent lentement le salon pour gagner la large porte vitrée

qui s’ouvrait sur le perron dont ils descendirent les marches.

Impassible, sous un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale,

les accompagna d’un long regard.

Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse qui déroulait sous

un rayon de lune son tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la

pelouse, une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la suivirent,

le lieutenant tortillant sa moustache, un peu embarrassé pour commencer

l’entretien, Nicolette toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle,

qui semblait à sa sainte ignorance des choses de l’amour, plus obscure

que l’allée sous laquelle ils venaient de pénétrer.

--Il est de toute nécessité que je me fasse connaître à vous,

mademoiselle, dit enfin Frédéric résolûment. Si vous m’avez jugé sur les

apparences, au point de vue de vos principes religieux, vous avez dû me

considérer comme un homme sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel

de le penser au moment où vous allez me confier votre destinée; je

voudrais plaider ma cause...

--C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. Quelle que soit ma

tendresse pour ma sœur, je ne serais pas ici, nous ne serions pas à la

veille du jour qui va confondre votre existence et la mienne en une

seule, si je vous avais jugé ainsi que vous le dites. J’ai plaint votre

égarement, et j’ai prié pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni

votre loyauté.

--Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en me disant que vous étiez une

âme généreuse, reprit Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la

mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, c’est bien de votre plein

gré que vous m’épousez?

--Pourquoi cette question, monsieur?

--Pourquoi? Les circonstances qui nous ont poussés l’un vers l’autre

sont si extraordinaires! Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si

un devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné de m’associer à votre

dévouement pour assurer le repos de celle que j’avais compromise et que

vous avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, avant que vous vous

engagiez pour toujours, de vous interroger, et de vous dire que si vous

regrettez votre héroïque décision...

--Que deviendriez-vous si je vous prenais au mot? s’écria Nicolette. Que

deviendrait ma sœur? N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que

j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était redoutable et

pressant.

--C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.

--Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi redoutable, si je vous

éloignais de moi. Non, certes, ce n’est pas de mon plein gré que j’ai

renoncé à la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais aujourd’hui,

je ne regrette rien.

Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui révélait l’énergie de sa

volonté. Frédéric pressa la main qui s’appuyait sur son bras, en disant:

--Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette parole.

--Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, et j’espère que la vie

qui s’ouvre devant nous ne changera pas ces dispositions de mon cœur. Le

repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous estimez que mon sacrifice

est grand, vous vous efforcerez de m’en dédommager.

--Si c’est par le respect, par l’estime, par une tendresse profonde,

l’effort sera facile.

--Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez pas de moi que j’y

réponde. Je suis malhabile aux choses de l’amour, et le passé nous

défend les emportements de ce que vous autres vous appelez la passion.

Il y a quinze jours encore, j’étais au moment d’entrer chez les

Carmélites; vous-même vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc

être pour vous autre chose qu’une compagne dévouée, une sœur plus encore

qu’une femme.

--Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer de me faire aimer?

--Cela, je ne saurais vous le défendre; mais nous en sommes encore bien

loin. Il y eut un silence qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient

leur promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins d’assurance:--Il est

même une condition de vie commune que je dois loyalement poser dès

aujourd’hui.

--Laquelle? D’avance je l’accepte.

--Avant de vous connaître, monsieur, j’avais fait vœu de chasteté

perpétuelle; je m’étais donnée à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous

allez épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une religieuse. Je

vous demande l’engagement de respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église

m’aura déliée.

--Je ne veux vous tenir que de vous-même, répondit simplement Frédéric.

--Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, dans toute leur

rigueur, mes devoirs de chrétienne?

--Vous serez souveraine maîtresse dans notre maison.

--Enfin, vous consentirez vous-même à remplir les vôtres?

--Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec enjouement. Hélas! je dois

vous avouer que vous aurez un long chemin à me faire parcourir pour me

rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, il est

malheureusement aisé d’oublier le catéchisme; mais vous pouvez être

assurée de ma docilité, si elle a pour effet de me donner un jour votre

cœur. Et se penchant vers Nicolette, il ajouta:--Je consentirai

volontiers à me laisser conduire au ciel, si les portes doivent m’en

être ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.

--Oh! monsieur! murmura Nicolette effarouchée et rougissante.

La moustache du lieutenant venait d’effleurer sa joue, et le regard fixé

sur elle, de faire passer dans son corps de vierge un frisson inconnu.

--Vous ai-je offensé? demanda-t-il suppliant.

Elle secoua la tête.

--Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez légèrement des choses

religieuses. Ce n’est pas pour l’amour de moi que vous devez revenir à

vos devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et pour faire votre

salut.

Frédéric inclina le front et resta silencieux. Nicolette crut que la

leçon qu’elle venait de lui infliger portait déjà ses fruits, bien loin

de se douter que son langage irritait la curiosité de son fiancé,

aiguillonnait son désir naissant, et qu’en croyant se dépouiller à ses

yeux par la sévérité de ses paroles, de tout attrait et de tout charme,

elle s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et tentateur.

C’était une chose si nouvelle pour Frédéric que cette jeune fille

craintive, frêle, timide, qui lui parlait avec des accents d’apôtre et

qui, au moment de l’accepter pour maître, lui donnait Dieu pour rival!

Il rêvait déjà de se faire aimer. Il caressait par la pensée toutes les

joies que lui réservait l’entreprise. Détourner à son profit les ardeurs

passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant dans ce jeune cœur, lui

inspirer l’amour, n’était-ce pas suave et doux? Un mot qu’elle prononça

le ramena à des préoccupations moins souriantes.

--Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, dit-elle; j’estime qu’il

est inutile que je vous en parle. Les préoccupations que le passé a pu

me faire concevoir ne sont pas encore dissipées; mais elles me laissent

sans crainte pour l’avenir.

--Devrons-nous ne plus voir madame Malivert? demanda-t-il comme un homme

dont la résolution est prise.

--Ce serait éveiller les soupçons de son mari et me priver moi-même

d’une grande joie. Non, nous la verrons, et nous entretiendrons avec

elle des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous souvenir

cependant de ce que j’ai le droit d’attendre de vous.

--Mademoiselle, je suis un honnête homme répondit gravement Frédéric.

Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne voulaient ni l’un ni

l’autre en parler longtemps. L’entretien ne roula plus que sur les

projets d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. Après la

cérémonie, les nouveaux époux devaient partir pour le Berry, passer leur

lune de miel au château de Varimpré, et au retour, s’établir à Tarascon,

où un appartement serait préparé pour eux, en leur absence, par les

soins de Jacques Malivert.

Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils avaient à se faire, ils

revinrent au salon sans s’être dit un de ces mots qui créent entre des

fiancés un commencement d’intimité. Frédéric, impressionné par ce qu’il

venait d’entendre, convaincu qu’il lui faudrait beaucoup de prudente

habileté pour pénétrer dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé

peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait sur la réserve,

n’osait s’abandonner à l’entraînement de sa jeunesse surexcitée par

l’étrangeté de la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur son

front un souffle de passion. C’en était assez pour la rendre méfiante et

craintive. Elle redoutait, en se livrant trop vite, en montrant trop de

confiance, d’encourager des sentiments dont elle était résolu à

repousser les témoignages. Elle fuyait l’amour; elle en avait peur; elle

se roidissait dans un suprême effort de volonté pour demeurer froide et

ne donner prise, par aucun côté, à l’attaque qu’elle pressentait.

En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, s’avança au-devant de sa

sœur qui venait d’abandonner le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de

manière à être entendue:

--Êtes-vous d’accord, ma chérie?

--D’accord sur tous les points.

--Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, puisque j’étais

résolu d’avance à regarder comme des ordres les désirs de mademoiselle.

--Alors, tout est dit, reprit Irène.

--Tout est dit; nous nous marions dans un mois.

Une légère pâleur se répandit sur les traits de la jeune femme; elle

sentit monter à ses yeux les larmes qui depuis le commencement de cette

soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. Elle fut assez

maîtresse d’elle pour y parvenir. Sa sœur se rapprochait de madame de

Varimpré. Frédéric seul devina, et feignant de plaisanter avec Irène qui

cachait son visage sous son éventail, il murmura à son oreille:

--Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens que parce que vous l’avez

ordonné. Mais ma vie est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit,

nous partons ensemble...

Il s’était cru obligé de laisser tomber comme une aumône cette dernière

preuve d’amour, aux pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception eût

été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri qui cachait un suprême

adieu sous une forme passionnée. Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée,

soit que son repentir fût sincère, elle ne se laissa pas prendre et

répondit:

--Nous serions des misérables. Je ne peux plus être pour vous qu’une

sœur, Frédéric. Si vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez donné la

seule preuve de tendresse que je veuille désormais accepter de vous.

Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût attiré l’attention de

son mari, et Frédéric se considéra comme délivré. Il voulait de bonne

foi se consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène et se faire aimer

de Nicolette. L’œuvre était difficile; mais il ne désespérait pas d’y

réussir. Il avait les illusions de sa jeunesse; il se flattait de

l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue et d’obtenir, à

force d’attentions et de soins, tout ce qu’on semblait si peu disposé à

lui accorder. Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent

séduisant durant les visites qui suivirent. Il venait tous les soirs

faire sa cour à Nicolette. A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait

comprendre que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux

n’était pas invincible.

Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, agenouillée dans sa

chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux

examen de conscience, se reprochait comme une faute la complaisance

qu’elle avait mise à écouter les galants propos de son fiancé, à subir

le charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté; que dans le silence

de ses veilles, elle s’accusait comme d’un crime de sa faiblesse, de la

facilité avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait de la

perte de son divin amant. C’était comme un effort désespéré pour retenir

les regrets qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, par la

méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, pour ramener sous le

frein de la discipline son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre

plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait inspiré que de

l’horreur.

Pendant la semaine qui précéda la célébration de son mariage, elle

disparut, après avoir averti Frédéric, et passa trois jours en retraite

au couvent des Carmélites. Au moment de mettre entre elle et le cloître

un infranchissable obstacle, elle avait voulu s’imprégner, en une fois,

de toutes les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant ces trois

jours, elle vécut de la vie des religieuses. Quoique séparée d’elles par

l’inflexibilité de la règle, elle assista à leurs offices, se conforma à

leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et leurs privations.

Elle demeura prosternée durant toute une nuit devant le Saint Sacrement

offert à l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes aux pieds

de son Sauveur, lui promit de n’oublier jamais qu’elle avait été sur le

point d’embrasser son service, et condamnée à rester dans le monde, d’en

repousser les séductions afin de se rapprocher autant qu’elle le

pourrait, et malgré les périls qu’elle y rencontrerait, de la perfection

des saintes créatures dont elle enviait le sort sans pouvoir les imiter.

Elle voulait au moins être un exemple, et en travaillant à son propre

salut, contribuer à celui des autres.

Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, elle descendit à la

chapelle, en même temps que les religieuses. Elle entendit la messe et

communia, l’âme exaltée, le corps exténué par le jeûne auquel elle

s’était astreinte. Sa prière sortait de ses lèvres tremblantes au milieu

des larmes que le regret lui arrachait. Enfin, dans un mouvement de

sainte folie et de sacrifice, elle offrit à Dieu sa douleur, acceptant

comme un châtiment la volonté qui la chassait de ces lieux si tendrement

aimés. Ce fut son dernier adieu au Carmel. Il ne précédait son mariage

que de quelques jours.

Les cloches de la grande église de Beaucaire sonnent à toute volée; sur

les degrés du temple, la foule se presse bruyante, pour voir arriver la

noce. Il est dix heures; le ciel est pur, le soleil radieux. Par les

portes ouvertes, on aperçoit au fond du chœur, parmi les fleurs

répandues à profusion, l’autel illuminé, un tapis jeté sur les marches,

deux prie-Dieu recouverts de velours rouge. La blancheur luisante des

marbres, les ors des décorations, les découpures des dentelles, la

variété des couleurs confondues, resplendissent dans la lumière.

Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés laissent entre eux un

large passage pour le cortége; dans ce passage, se promène, important et

fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, plumet au chapeau.

Parmi les invités, les officiers du 25e hussards, venus de Tarascon, le

colonel à leur tête, pour faire honneur à leur camarade; dans une des

nefs latérales, la fanfare du régiment. A travers la rumeur confuse qui

monte jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, des notes

résonnantes arrachées aux cuivres par les musiciens qui préludent au

morceau qu’ils vont jouer tout à l’heure.

Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, devient tumultueux,

couvre celui du dedans. La noce arrive; la foule groupée aux portes

l’acclame. L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger devant

le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de la porte encadrant un large

morceau de ciel bleu, les invités voient se dresser la fine silhouette

de mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au bras de son

beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare entonne une marche triomphale;

le cri strident des trompettes imprime aux vieilles murailles une longue

vibration, électrise les assistants, donne aux physionomies des airs

belliqueux et plisse les lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.

Traînant derrière soi un flot de satin, le front penché sous les regards

qui la dévisagent, Nicolette s’avance, tremblante, plus blanche en sa

pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. Écrasée par l’émotion, elle

s’agenouille devant l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand

elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout devant elle. Il commence

une allocution simple, d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute

toute bouleversée, en se souvenant que la bouche qui lui retrace

aujourd’hui les devoirs du mariage et lui prêche la soumission, la

fidélité à son mari, lui retraçait naguère les devoirs de la vie

religieuse, lui vantait le bonheur des vierges qui s’immolent à l’amour

divin.

Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend les degrés de

l’autel, s’avance vers les époux. Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il

interroge et qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle sent

son cœur défaillir quand elle l’entend lui dire:

--Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric de Varimpré ici présent?

--Oui, répond-elle, d’une voix expirante.

Elle s’agenouille en laissant tomber sa main glacée dans la main de

Frédéric. La bénédiction nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A

quelques pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute resplendissante

dans la toilette rose qui avive l’éclat de son teint et l’or de ses

cheveux, écoute, et regarde, en apparence impassible, dissimulant sous

un sourire le frémissement de ses lèvres, seule manifestation extérieure

de la torture que subit son cœur.

La Carmélite · 第 7 / 22 题