III

Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre, priait encore. C’était

ainsi tous les soirs. Depuis longtemps, elle s’astreignait à une règle

sévère, tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée. Elle ne

se couchait qu’après avoir longuement médité, ayant aux doigts, quand

elle s’étendait sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle égrenait en

s’endormant.

Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une ferveur où respirait

sa tendresse pour Irène; elle le suppliait de couvrir de sa protection

sa sœur malheureuse, de la consoler, de lui donner la paix intérieure et

de lui rendre le bonheur perdu.

Un grand calme berçait la maison. Des bruits de roues sur la route,

quelque cri de bateliers descendant le canal au fil de l’eau,

troublaient seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait

Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de lune faisait sa trouée

dans la chambre, allongeant sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon

d’argent, et dans ce sillon, comme ravivées par ses feux, passaient les

suaves émanations qui montaient du jardin.

Au moment où l’horloge de la ville répandait dans l’air les douze coups

de minuit, Nicolette se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la

croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira la brise fraîche du

Rhône, qui chantait dans les feuillages, en secouant la poussière dont

le vent durant le jour les avait chargés. Elle resta ainsi, les yeux

levés vers le ciel tout embrasé de la clarté des étoiles flamboyantes.

Ses lèvres demeuraient immobiles. Mais de son cœur montaient des prières

nouvelles dans lesquelles elle s’abîmait, détachée de la terre, emportée

dans le rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités éternelles

promises aux élus. Enfin elle rentra, tira le rideau sur la fenêtre

close et commença sa toilette pour la nuit, debout au milieu de la

chambre, évitant de se regarder dans la glace, détournant les yeux de

son corps de vierge, comme pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa

beauté, et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.

Tout à coup, dans le silence, du côté de la chambre de sa sœur, à

l’autre extrémité de la maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une

bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la détonation d’une arme à

feu qui fit trembler les murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le

bruit d’une course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations de

colère poussées par une voix que Nicolette reconnut pour celle de son

beau-frère Jacques Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait

immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette immobilité ne dura

qu’une seconde. Convaincue que sa sœur courait un péril, elle s’élança

pour lui porter secours; elle fut arrêtée aussitôt. La porte venait de

s’ouvrir, poussée avec fracas par un bras vigoureux. Nicolette ne put

retenir une plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la chambre,

croisant fiévreusement les bras sur sa poitrine que voilait à peine le

corsage dégrafé. Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la

galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les épaules, la face

convulsée. Elle n’était pas seule. Sa main crispée étreignait celle d’un

jeune homme, tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache noire

qui balafrait son visage, et revêtu de l’uniforme des officiers de

hussards que Nicolette se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils

tenaient garnison. Il résistait et se débattait; mais elle le traînait

derrière elle, quelque effort qu’il fît pour retourner sur ses pas. Elle

l’obligea à entrer, et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante,

folle d’épouvante:

--Sauve-nous, Nicolette; dis que c’est pour toi qu’il était ici.

Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa la pièce en courant.

A la tête du lit, une porte donnait accès dans une chambre non habitée

par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par là qu’elle disparut.

--Qui êtes-vous, monsieur? Que faites-vous ici? s’écria Nicolette.

--M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier, au moment où sa

femme me ramenait. Il a tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui

m’a conduit ici.

Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent; une horrible

pâleur les voila, et se redressant, elle protesta.

--Mais c’est infâme! Allez-vous rejeter sur moi la responsabilité de

votre crime?

L’officier se rapprocha d’elle.

--Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous ne sommes pas encore morts.

J’ai mon épée, et je vous défendrai.

--Contre qui, malheureux?

Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait sur le seuil. Grand,

les épaules larges, une encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée

de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère, brandissant un

revolver, il était terrible. D’abord, il ne vit que l’officier.

--Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois, tu ne m’échapperas

pas. Après toi, ta complice y passera.

Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant de sa femme. Celui-ci

bondit. D’une main ferme, il abattit ce bras menaçant et le contint,

malgré les efforts de Malivert pour se dégager de cette étreinte. Ce

fut, pendant une minute, un combat corps à corps. L’officier violemment

repoussé dut lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le pied,

bravant du regard son adversaire désarmé, qui de nouveau se serait jeté

sur lui si Nicolette, sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne

s’était avancée brusquement.

--Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques? demanda-t-elle. Quel mal vous

avons-nous fait?

--Vous, Nicolette! s’écria Malivert stupéfait. Ce n’est donc pas Irène!

--Vous le voyez bien.

--C’est pour vous que monsieur est venu?

--C’est pour moi.

Le regard assombri de Jacques s’éclairait; le drame tournait à la

comédie. Railleur, presque gai, il continua:

--Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine immaculée, vous recevez

la nuit un jeune homme dans votre chambre! Sous cette odieuse

accusation, elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche pour se

justifier. Mais Jacques ne lui en laissa pas le temps, et désignant sur

la table un chapelet à côté d’un livre d’heures, il ajouta:--Est-ce pour

le convertir et lui apprendre à réciter des _Pater_ et des _Ave_ que

vous l’avez appelé? Allons, répondez-moi!

--Je pourrais vous répondre si vous étiez en état de m’entendre,

balbutia-t-elle. Mais nous ajournerons toute explication jusqu’au moment

où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si vous n’aviez tiré sur nous

tout à l’heure; si vous ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je

vous aurais déjà démontré...

--Et que m’auriez-vous démontré? Tout cela n’est-il pas assez clair, et

la présence de monsieur...

Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait de s’arrêter sur le petit

lit blanc non encore défait, au-dessus duquel un grand crucifix étendait

son ombre sainte. Oh! comme il protestait, ce lit virginal! Comme il

attestait clairement l’innocence de Nicolette!

--Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je me refuse à croire qu’une

fille telle que vous ait à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti

pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime colère; vous vous

dévouez pour elle.

De nouveau, la fureur grondait dans sa voix, s’allumait dans ses yeux.

Nicolette comprit qu’en cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur

si elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement son parti du

mensonge et du sacrifice auxquels elle se condamnait.

--En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle, j’ai dit la vérité. Je

suis fiancée à monsieur. C’est par ma volonté qu’il est à cette heure

dans votre maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de m’accuser

d’avoir oublié mes devoirs. Nous n’avons rien à nous reprocher, si ce

n’est une imprudence de laquelle, après tout, je ne dois compte à

personne, étant libre de mes actes. Quant à ma sœur, si vous la

soupçonnez, interrogez-la; la voici.

Irène entrait, enveloppée dans une robe de chambre, ainsi qu’une femme

chassée à l’improviste de son lit, essayant de dissimuler sous une

surprise feinte sa violente émotion, non encore dissipée.

--Pourquoi ce bruit? demanda-t-elle.

Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut à sa rencontre. La

prenant par la main, il l’attira brusquement à lui, et les yeux dans les

yeux, l’interrogea.

--Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer aux Carmélites et

songeait à se marier?

--Je le savais, répondit Irène toute troublée. Elle m’a parlé plusieurs

fois de M. Frédéric de Varimpré.

--Pourquoi ne m’en avoir rien dit?

--Ce n’était pas mon secret.

--Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit?

--Cela, je l’ignorais.

--C’est la première fois qu’il vient! objecta Nicolette.

Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette et l’officier, qui

assistait silencieux à cette scène, indécis sur le rôle qu’il devait y

prendre. L’attitude du mari disait clairement que l’explication qu’il

avait provoquée le laissait incrédule et défiant. Il parut enfin se

décider à la tenir pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène venait

d’appeler Frédéric, il reprit:

--Votre présence à cette heure chez moi, monsieur, est un outrage qui

nous atteint tous, cette jeune fille que vous avez compromise, ma femme

que j’ai soupçonnée, et moi-même dont vous avez violé le domicile. Il

est une seule manière de le réparer, et je veux croire que vous êtes

prêt à vous conduire en homme d’honneur.

--Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric, dominé par les événements,

résigné à les subir.

--Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous ferai parvenir mes ordres,

oui, mes ordres;--il accentuait ces mots pour répondre à un geste de

l’officier;--mademoiselle Suarez n’est pas encore majeure, et je suis

son tuteur.

Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas lents, après s’être

incliné devant Irène et devant Nicolette, mais en évitant de saluer

Jacques Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à la porte de

la maison. Irène les écouta s’éloigner. Quand elle cessa d’entendre le

bruit de leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant:

--Je n’oublierai jamais combien tu m’as été miséricordieuse; tu m’as

sauvée.

--Et toi, tu m’as perdue! s’écria Nicolette farouche.

--Pardonne-moi, ma sœur!

--Que je te pardonne, quand me voilà obligée de me marier et d’épouser

ton amant!

--Dois-je maintenant me jeter aux pieds de Jacques et lui faire l’aveu

de ma faute? A ce prix, tu recouvreras ta liberté.

Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras de sa sœur en murmurant:

--Tais-toi; le voilà qui revient.

Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte absence, il avait retrouvé

sa bonne humeur. D’une voix apaisée, presque caressante, il dit à

Nicolette:

--Vous avez été étourdie et légère, petite sœur, et votre conduite

pouvait avoir de graves conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches

cependant, puisqu’il est convenu que vous allez devenir la femme de ce

beau lieutenant. Le mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la

crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un sourire ironique sur

les lèvres, qui se fût attendu à cela de la part d’une jeune fille qui

prétendait, il y a trois jours encore, finir ses jours chez les

Carmélites? Vous nous avez joliment trompés.

Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles entrait dans son cœur

comme une lame acérée, et lui faisait une blessure. Irène eut pitié

d’elle.

--Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre enfant est anéantie.

--Nous reprendrons demain cet entretien, répondit Jacques. Bonsoir, ma

chère; tachez de dormir; le sommeil vous apaisera.

Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre, comme s’il eût

redouté de la laisser en tête-à-tête avec Nicolette. Tremblante, Irène

obéit, après avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux sur elle.

Celle-ci les regarda partir et entendit le bruit de la porte se fermant

derrière eux. Alors, un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de

ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de désespoir, elle

s’écria:

--Seigneur, j’ai juré d’être à vous; c’est à vous seul que je me suis

donnée, à vous seul que je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je

viole les vœux que j’ai prononcés; ne m’abandonnez pas et ne permettez

pas qu’on m’arrache à vos bras.

Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre, n’ayant pu s’endormir

qu’au petit jour, elle s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine

joie dont la veille encore son âme était pleine, avait succédé un

trouble douloureux. La terrible scène effacée par le sommeil se

reconstituait dans son esprit, revivait avec tous ses incidents, la

frappait de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait la

cruelle réalité un moment évanouie. Non, elle ne rêvait pas. C’est bien

elle qui s’était trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette

effroyable aventure; c’est bien elle qu’avait souillée le contact d’un

inconnu jeté dans sa chambre au milieu de la nuit; c’est bien elle que

l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement exposaient sans

défense à une infâme accusation.

Qu’allait-elle devenir maintenant? Comment échapper au gouffre creusé

sous ses pas? Résolue à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa

vocation religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un mari aux

caresses duquel elle ne songeait qu’avec horreur? Ce mari, elle ne

pouvait le subir sans violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si

elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa sœur aux vengeances de

Malivert outragé. Ce n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène.

Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait à ses lèvres et à

son cœur, pour la première fois, un cri de révolte. Dans quel but le

ciel la choisissait-il pour de si terribles coups? S’il voulait qu’elle

se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre elle et le cloître un si

redoutable obstacle? C’est en vain qu’elle le lui demandait; il ne

répondait pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir offensé en

essayant de scruter ses desseins, elle retombait découragée, brisée par

les entraves imposées tout à coup à son essor vers Dieu.

Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa pensée la ramenait au

souvenir de son confesseur, l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle

était accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert son âme dans

ses plus intimes replis; c’est avec son appui qu’elle avait franchi

successivement les diverses étapes par lesquelles elle tentait de

s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul pouvait à cette heure

lui montrer la route qu’en ce moment critique elle devait prendre. Elle

se décida à aller le consulter sur-le-champ, bien qu’elle comprît qu’il

serait impuissant à changer ce qui était et à écarter le dénoûment

qu’elle prévoyait.

Les yeux rougis par les larmes, exténuée de corps et d’âme, elle se

leva, fit machinalement sa toilette, et selon son habitude de tous les

jours, s’agenouilla pour prier. Mais, hélas! les paroles saintes qui

voltigeaient sur ses lèvres ne venaient pas de son cœur. Dans son cœur

désolé, la ferveur était refroidie, dissipée par l’obsession qui le

dominait. Obsession déchirante! C’était la vision de son avenir

transformé, substituée aux espérances longuement caressées. Pour

toujours, le couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant divin

dont elle avait souhaité passionnément de porter les douces chaînes,

elle aurait un époux qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de

l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur, destinée à fleurir

pour lui, se flétrirait sous d’impurs et corrupteurs baisers. Cette

vision la brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures, déchaînait

dans sa chair un frisson de répulsion et de honte, et glaçait sur ses

lèvres, accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait à Dieu.

La Carmélite · 第 6 / 22 题