II

Autour de la maison, le long des treilles grimpantes, la nuit se faisait

plus obscure. Sur le perron, Nicolette, en entrant dans le jardin,

aperçut, appuyée à la balustrade en pierre, une fine et blanche

silhouette de femme. Elle reconnut sa sœur.

--Me voilà, Irène! lui cria-t-elle en traversant la pelouse pour la

rejoindre plus vite.

--Je commençais à être inquiète, ma chérie, répondit Irène en la

recevant dans ses bras tout essoufflée.

Nicolette l’embrassa:

--Le temps passe vite quand on prie. Puis elle ajouta: Ton mari est-il

arrivé?

--Non; il m’a télégraphié de Marseille que son retour est remis à

demain.

--Je respire; c’est lui surtout que je craignais d’avoir fait attendre.

Rentrons.

Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le dîner était servi. Sous la

flamme de la lampe, le couvert dressé, l’ameublement de la salle à

manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et luxueuse, des

habitudes de bien-être et d’élégance.

Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche dont le corsage aux plis

amples flottait autour de sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe

transparente se dorait de la chaude couleur de la peau. Une dentelle

jetée sur les cheveux en assombrissait la masse blonde, soyeuse et

légère. La figure, aux traits délicatement dessinés, quoique ronde et

pleine, s’éclairait de l’expression douce et caressante des yeux bleus

où se révélait une âme plus tendre qu’ardente. C’était, dans

l’épanouissement de son opulente beauté, un saisissant contraste avec

Nicolette, petite et brune, si maigre dans sa robe noire qu’elle

semblait n’avoir que le souffle, et comme consumée par un feu intérieur

dont son regard, détaché de la terre, trahissait la violence. Jamais

fleurs d’un même arbre ne furent plus dissemblables que ces deux jeunes

femmes nées des mêmes parents.

Leur mère était morte en mettant Nicolette au monde. Élevées par leur

père, Joseph Suarez, architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans

plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée. Toute jeune, elle

avait épousé, quoiqu’il eût le double de son âge, un riche propriétaire

du Gard, M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec lui. Après la

mort de son père, elle avait offert à Nicolette, qu’elle chérissait, un

asile accepté avec reconnaissance.

Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient en commun. Nicolette rêvait

déjà des douceurs de la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser.

Elle ne faisait pas mystère de ses projets; mais elle en avait ajourné

l’exécution jusqu’au moment où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait

disposer librement d’elle-même et obéir au penchant qui l’entraînait

vers le cloître, sans avoir à lutter contre la volonté de son tuteur

Jacques Malivert, qui lui refusait son consentement.

En attendant la réalisation de ses espérances, elle se considérait comme

consacrée à Dieu. De pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique

retenue encore dans le monde qu’elle était résolue à fuir, elle se

plaisait à y vivre comme une religieuse. Elle écartait tout plaisir et

toute distraction; elle allait toujours vêtue d’une robe noire, jeûnait,

priait, s’imposait des privations de toutes sortes, et n’était heureuse

que lorsqu’elle pouvait s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle

prolongeait ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt dans la chapelle

des Carmélites, vers laquelle l’attiraient une puissance secrète et un

invincible attrait.

La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher le moment où sa sœur lui

échapperait. Elle l’aimait tendrement. Dans la tristesse de son

existence, elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette affection

payée de retour, mais condamnée à être brisée tôt ou tard. Mariée à un

homme plus âgé qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités

qu’engendre l’amour. Séduit un jour par sa beauté, peut-être aussi par

le chiffre de sa dot, Malivert, en l’épousant, n’avait rien compris à

cette créature délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans se

donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait pas su se faire aimer

d’elle. Irène, en lui, voyait un maître, et non un amant. A ses côtés,

elle était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin de la

rapprocher de celui dont elle portait le nom, la détachait de lui. Par

surcroît de malheur, elle n’avait pas d’enfant; existence vide et

dépossédée. Nicolette seule trompait encore son amer désenchantement en

lui tenant lieu de tout ce qui lui manquait. Aussi Irène était-elle

saisie d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait que

Nicolette allait la quitter pour toujours.

Cette préoccupation la dominait ce soir-là, tandis que le dîner se

continuait silencieusement. Elle regardait sa sœur avec inquiétude,

cherchant à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant si

l’événement qu’elle redoutait allait se produire et Nicolette

l’abandonner. Les yeux baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres,

touchait à peine aux plats, choisissait les mets les plus simples,

repoussait les plus recherchés, comme si elle eût voulu déjà se

mortifier et s’essayer aux privations qu’elle subirait dans le cloître.

Au dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia sa serviette,

la posa près d’elle sur la table, et se croisant les bras, après avoir

fait le signe de la croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé

son repas.

--Tu as fini! Déjà! Tu n’as pas mangé! s’écria Irène.

--J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit Nicolette. Tout le

reste serait superflu.

Le domestique qui venait de servir se retirait. Irène plus libre reprit:

--Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai pas demandé où tu

t’étais oubliée; mais je devine que c’est chez les Carmélites.

--Chez les Carmélites, en effet.

--Encore!

--Encore et toujours, Irène; je ne suis heureuse que là.

Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher de sa sœur, et

l’ayant prise par la taille d’un geste maternel, elle l’entraîna

doucement jusque dans le salon qui communiquait avec le jardin par une

grande porte vitrée. Cette porte ouverte à deux battants laissait entrer

avec le parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène s’assit, et

retenant Nicolette debout devant soi, elle lui dit:

--Ingrate enfant, les efforts que je fais pour que tu sois heureuse près

de moi ne sont donc rien?

--Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir, ma bonne Irène, et tu sais

bien que ma reconnaissance demeurera éternelle comme ma tendresse pour

toi. Mais personne ne peut rivaliser avec Dieu pour assurer le bonheur

de ses créatures. Il est la source de toute joie et de tout amour.

Allons! embrasse-moi et ne gronde pas.

--Oh! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais je suis si triste, en

devinant que tu songes à me quitter!

--Pourquoi parler de notre séparation? L’heure est proche où

j’abandonnerai cette maison; mais elle n’a pas encore sonné. Jusque-là,

jouissons paisiblement de la joie d’être ensemble.

--C’est donc vrai? tu veux partir!

--Peut-on résister à la voix du ciel? Longtemps j’ai pu mettre en doute

sa volonté; je ne le peux plus aujourd’hui. Au printemps prochain,

j’entrerai chez les Carmélites.

Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait mal la fermeté, et qui

révélait un dessein définitivement arrêté. Irène connaissait trop bien

sa sœur; depuis trop longtemps elle était initiée à ses perplexités et à

ses espérances pour tenter un effort qu’elle savait devoir être vain.

Mais elle ne put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.

--Ne dirait-on pas que je me condamne à quelque affreux supplice!

s’écria Nicolette joyeusement. Si tu pouvais comprendre combien je suis

heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin de pleurer, tu te

réjouirais avec moi.

--Me réjouir quand je vais te perdre!

--Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir...

--T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne seras-tu pas derrière une

grille, sous un voile qui me dérobera tes traits? Ah! Nicolette!

Nicolette! enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer sans remords à

la douleur que tu m’auras causée! Je l’aime si tendrement, ma chérie!

N’es-tu pas plus que ma sœur? n’es-tu pas ma fille? Après la mort de

notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai remplacée près de toi? Quand tu

étais toute petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de sept ans, ne

t’ai-je pas prodigué des soins maternels? N’ai-je pas veillé sur ton

enfance maladive? N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre?

--Tais-toi! tais-toi! murmura Nicolette en posant l’une de ses mains sur

la bouche de sa sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais oublié,

et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce l’oublier que de vouloir se

consacrer à Dieu? Là-bas, ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore ma

tendresse en priant pour toi.

--Eh! cela fera-t-il que ton départ ne me laisse seule au monde?

--Seule au monde! Et ton mari!...

--Mon mari! murmura Irène avec découragement.

--Jacques t’aime.

--Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote, avec les brutalités et

les emportements de sa nature. Quand, après quelque violence, il me fait

un présent et m’embrasse en me l’offrant, il croit avoir réparé ses

torts! Hélas! il ne sait pas quelle meurtrissure il me laisse au cœur.

Ah! si les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en se mariant

au gré de leurs parents et non à leur propre gré, elles y regarderaient

à deux fois avant de s’engager.

--Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette en s’agenouillant devant

sa sœur. Es-tu donc si malheureuse? Souvent, trop souvent, j’ai été

témoin des scènes dont tu parles; j’ai pu juger ton mari; je sais qu’il

n’a pas une âme égale à la tienne; je sais qu’accoutumé à commander à

ses ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline rigoureuse,

il apporte ici des exigences déplacées! Souvent je t’ai vu pleurer; mais

souvent aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant pardon. Je te

croyais résignée à ses défauts.

--Se résigner est aisé quand on aime.

--Ne l’aimes-tu donc pas? demanda Nicolette avec un accent d’effroi.

--Il a vingt ans de plus que moi! répondit Irène, et plus bas, elle

ajouta:--Si encore j’avais un enfant!...

Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre ses bras en disant:

--Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée; le ciel m’exaucera; il te

rendra la paix avec le courage.

--Le courage et la paix me seraient rendus si tu me restais, Nicolette.

T’ayant à mes côtés, je me sentais forte. Mais, toi partie, que

deviendrai-je? Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur que depuis

ces quelques jours où je te devine toute frémissante du désir de t’en

aller ailleurs. La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.

Un silence suivit ces paroles. On n’entendait rien que les sanglots qui

gonflaient la poitrine d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette

essayait de les apaiser.

--Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci, cherchant à calmer

la peine dont elle venait de recevoir la confidence; je t’aime trop pour

t’abandonner si tu es malheureuse.

--Tu renoncerais à tes projets? fit Irène en relevant la tête.

Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement, son effusion

tombait, son visage se transformait, exprimait son étonnement, devenait

froid comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre, elle eût

découvert un piége.

--Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement. Je ne peux que les

ajourner jusqu’au moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.

--Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec emportement, et puisque tu

dois quitter cette maison, autant à présent que plus tard. Ah!

implacable égoïsme des âmes qui se livrent au Christ, je te reconnais.

C’est toi qui me prends ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le

regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée; pars quand tu voudras.

Je ne te disputerai pas à Dieu.

Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte ouverte sur le jardin. Mais

au moment où elle allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur

l’arrêta.

--Est-ce toi qui me parles, Irène? demandait celle-ci.

Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait toute pâle, et

tendait de son côté ses mains suppliantes. Le ressentiment qui la

dominait s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva d’un

mouvement passionné, et la tenant entre ses bras, la couvrit de baisers

et de larmes.

--Pardonne-moi, lui disait-elle; tu n’as jamais su, tu ne peux savoir

combien je suis malheureuse. Ah! si je pouvais te dire! Mais, non, je ne

dois pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère sainte; je dois

garder le silence. Tout à l’heure, tu me promettais de prier pour moi!

Oui, prie, prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.

--Mais que me caches-tu donc? s’écria Nicolette effrayée par le trouble

où elle voyait sa sœur.

--Tais-toi, tais-toi! reprit celle-ci; ne m’interroge pas; il n’est pas

en mon pouvoir de te répondre.

De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut dans l’ombre du

jardin, sans que cette fois l’appel de sa sœur pût la retenir.

La Carmélite · 第 5 / 22 题