Autour de la maison, le long des treilles grimpantes, la nuit se faisait
plus obscure. Sur le perron, Nicolette, en entrant dans le jardin,
aperçut, appuyée à la balustrade en pierre, une fine et blanche
silhouette de femme. Elle reconnut sa sœur.
--Me voilà, Irène! lui cria-t-elle en traversant la pelouse pour la
rejoindre plus vite.
--Je commençais à être inquiète, ma chérie, répondit Irène en la
recevant dans ses bras tout essoufflée.
Nicolette l’embrassa:
--Le temps passe vite quand on prie. Puis elle ajouta: Ton mari est-il
arrivé?
--Non; il m’a télégraphié de Marseille que son retour est remis à
demain.
--Je respire; c’est lui surtout que je craignais d’avoir fait attendre.
Rentrons.
Nicolette entraîna sa sœur dans la maison. Le dîner était servi. Sous la
flamme de la lampe, le couvert dressé, l’ameublement de la salle à
manger, la toilette d’Irène révélaient la vie large et luxueuse, des
habitudes de bien-être et d’élégance.
Madame Malivert était vêtue d’une robe blanche dont le corsage aux plis
amples flottait autour de sa taille. Aux épaules et aux bras, l’étoffe
transparente se dorait de la chaude couleur de la peau. Une dentelle
jetée sur les cheveux en assombrissait la masse blonde, soyeuse et
légère. La figure, aux traits délicatement dessinés, quoique ronde et
pleine, s’éclairait de l’expression douce et caressante des yeux bleus
où se révélait une âme plus tendre qu’ardente. C’était, dans
l’épanouissement de son opulente beauté, un saisissant contraste avec
Nicolette, petite et brune, si maigre dans sa robe noire qu’elle
semblait n’avoir que le souffle, et comme consumée par un feu intérieur
dont son regard, détaché de la terre, trahissait la violence. Jamais
fleurs d’un même arbre ne furent plus dissemblables que ces deux jeunes
femmes nées des mêmes parents.
Leur mère était morte en mettant Nicolette au monde. Élevées par leur
père, Joseph Suarez, architecte à Paris, elles l’avaient perdu seize ans
plus tard. A cette époque, Irène était déjà mariée. Toute jeune, elle
avait épousé, quoiqu’il eût le double de son âge, un riche propriétaire
du Gard, M. Jacques Malivert. Elle habitait Beaucaire avec lui. Après la
mort de son père, elle avait offert à Nicolette, qu’elle chérissait, un
asile accepté avec reconnaissance.
Depuis cette époque, les deux sœurs vivaient en commun. Nicolette rêvait
déjà des douceurs de la vie monastique qu’elle se proposait d’embrasser.
Elle ne faisait pas mystère de ses projets; mais elle en avait ajourné
l’exécution jusqu’au moment où, ayant atteint sa majorité, elle pourrait
disposer librement d’elle-même et obéir au penchant qui l’entraînait
vers le cloître, sans avoir à lutter contre la volonté de son tuteur
Jacques Malivert, qui lui refusait son consentement.
En attendant la réalisation de ses espérances, elle se considérait comme
consacrée à Dieu. De pieux exercices remplissaient ses journées. Quoique
retenue encore dans le monde qu’elle était résolue à fuir, elle se
plaisait à y vivre comme une religieuse. Elle écartait tout plaisir et
toute distraction; elle allait toujours vêtue d’une robe noire, jeûnait,
priait, s’imposait des privations de toutes sortes, et n’était heureuse
que lorsqu’elle pouvait s’agenouiller, tantôt dans sa chambre où elle
prolongeait ses veilles, prosternée devant Dieu, tantôt dans la chapelle
des Carmélites, vers laquelle l’attiraient une puissance secrète et un
invincible attrait.
La douleur dans l’âme, Irène voyait approcher le moment où sa sœur lui
échapperait. Elle l’aimait tendrement. Dans la tristesse de son
existence, elle ne connaissait d’autre joie que celle de cette affection
payée de retour, mais condamnée à être brisée tôt ou tard. Mariée à un
homme plus âgé qu’elle, elle n’avait pas trouvé les félicités
qu’engendre l’amour. Séduit un jour par sa beauté, peut-être aussi par
le chiffre de sa dot, Malivert, en l’épousant, n’avait rien compris à
cette créature délicate et sensible qui s’était laissé prendre sans se
donner. Après avoir cru la conquérir, il n’avait pas su se faire aimer
d’elle. Irène, en lui, voyait un maître, et non un amant. A ses côtés,
elle était sans confiance. Le temps, en s’écoulant, loin de la
rapprocher de celui dont elle portait le nom, la détachait de lui. Par
surcroît de malheur, elle n’avait pas d’enfant; existence vide et
dépossédée. Nicolette seule trompait encore son amer désenchantement en
lui tenant lieu de tout ce qui lui manquait. Aussi Irène était-elle
saisie d’une âpre angoisse toutes les fois qu’elle constatait que
Nicolette allait la quitter pour toujours.
Cette préoccupation la dominait ce soir-là, tandis que le dîner se
continuait silencieusement. Elle regardait sa sœur avec inquiétude,
cherchant à deviner ce que pensait la jeune fille, se demandant si
l’événement qu’elle redoutait allait se produire et Nicolette
l’abandonner. Les yeux baissés, Nicolette mangeait du bout des lèvres,
touchait à peine aux plats, choisissait les mets les plus simples,
repoussait les plus recherchés, comme si elle eût voulu déjà se
mortifier et s’essayer aux privations qu’elle subirait dans le cloître.
Au dessert, composé de sucreries et de fruits, elle plia sa serviette,
la posa près d’elle sur la table, et se croisant les bras, après avoir
fait le signe de la croix, elle attendit pensive que sa sœur eût achevé
son repas.
--Tu as fini! Déjà! Tu n’as pas mangé! s’écria Irène.
--J’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, répondit Nicolette. Tout le
reste serait superflu.
Le domestique qui venait de servir se retirait. Irène plus libre reprit:
--Tu es rentrée bien tard, ma chérie. Je ne t’ai pas demandé où tu
t’étais oubliée; mais je devine que c’est chez les Carmélites.
--Chez les Carmélites, en effet.
--Encore!
--Encore et toujours, Irène; je ne suis heureuse que là.
Irène se leva, fit le tour de la table pour se rapprocher de sa sœur, et
l’ayant prise par la taille d’un geste maternel, elle l’entraîna
doucement jusque dans le salon qui communiquait avec le jardin par une
grande porte vitrée. Cette porte ouverte à deux battants laissait entrer
avec le parfum des fleurs la fraîcheur du soir. Irène s’assit, et
retenant Nicolette debout devant soi, elle lui dit:
--Ingrate enfant, les efforts que je fais pour que tu sois heureuse près
de moi ne sont donc rien?
--Mon cœur en gardera fidèlement le souvenir, ma bonne Irène, et tu sais
bien que ma reconnaissance demeurera éternelle comme ma tendresse pour
toi. Mais personne ne peut rivaliser avec Dieu pour assurer le bonheur
de ses créatures. Il est la source de toute joie et de tout amour.
Allons! embrasse-moi et ne gronde pas.
--Oh! je ne gronde pas, soupira Irène. Mais je suis si triste, en
devinant que tu songes à me quitter!
--Pourquoi parler de notre séparation? L’heure est proche où
j’abandonnerai cette maison; mais elle n’a pas encore sonné. Jusque-là,
jouissons paisiblement de la joie d’être ensemble.
--C’est donc vrai? tu veux partir!
--Peut-on résister à la voix du ciel? Longtemps j’ai pu mettre en doute
sa volonté; je ne le peux plus aujourd’hui. Au printemps prochain,
j’entrerai chez les Carmélites.
Ce fut dit d’un accent dont la douceur cachait mal la fermeté, et qui
révélait un dessein définitivement arrêté. Irène connaissait trop bien
sa sœur; depuis trop longtemps elle était initiée à ses perplexités et à
ses espérances pour tenter un effort qu’elle savait devoir être vain.
Mais elle ne put retenir ses larmes ni les lui dissimuler.
--Ne dirait-on pas que je me condamne à quelque affreux supplice!
s’écria Nicolette joyeusement. Si tu pouvais comprendre combien je suis
heureuse, petite sœur, tu ne pleurerais pas. Loin de pleurer, tu te
réjouirais avec moi.
--Me réjouir quand je vais te perdre!
--Tu ne me perdras pas. Tu pourras me voir...
--T’entendre peut-être, mais non te voir. Ne seras-tu pas derrière une
grille, sous un voile qui me dérobera tes traits? Ah! Nicolette!
Nicolette! enfermée dans ton cloître, pourras-tu songer sans remords à
la douleur que tu m’auras causée! Je l’aime si tendrement, ma chérie!
N’es-tu pas plus que ma sœur? n’es-tu pas ma fille? Après la mort de
notre mère, n’est-ce pas moi qui l’ai remplacée près de toi? Quand tu
étais toute petite, et quoique je ne fusse ton aînée que de sept ans, ne
t’ai-je pas prodigué des soins maternels? N’ai-je pas veillé sur ton
enfance maladive? N’est-ce pas à ma sollicitude que tu dois de vivre?
--Tais-toi! tais-toi! murmura Nicolette en posant l’une de ses mains sur
la bouche de sa sœur. Ce que tu rappelles là, je ne l’ai jamais oublié,
et je ne l’oublierai jamais. Mais est-ce l’oublier que de vouloir se
consacrer à Dieu? Là-bas, ma sœur bien-aimée, je te prouverai encore ma
tendresse en priant pour toi.
--Eh! cela fera-t-il que ton départ ne me laisse seule au monde?
--Seule au monde! Et ton mari!...
--Mon mari! murmura Irène avec découragement.
--Jacques t’aime.
--Il m’aime à sa manière, en égoïste, en despote, avec les brutalités et
les emportements de sa nature. Quand, après quelque violence, il me fait
un présent et m’embrasse en me l’offrant, il croit avoir réparé ses
torts! Hélas! il ne sait pas quelle meurtrissure il me laisse au cœur.
Ah! si les jeunes filles savaient à quoi elles s’exposent en se mariant
au gré de leurs parents et non à leur propre gré, elles y regarderaient
à deux fois avant de s’engager.
--Mais tu m’affliges, ma chérie, fit Nicolette en s’agenouillant devant
sa sœur. Es-tu donc si malheureuse? Souvent, trop souvent, j’ai été
témoin des scènes dont tu parles; j’ai pu juger ton mari; je sais qu’il
n’a pas une âme égale à la tienne; je sais qu’accoutumé à commander à
ses ouvriers, à les contenir sous le frein d’une discipline rigoureuse,
il apporte ici des exigences déplacées! Souvent je t’ai vu pleurer; mais
souvent aussi je l’ai surpris à tes pieds, te demandant pardon. Je te
croyais résignée à ses défauts.
--Se résigner est aisé quand on aime.
--Ne l’aimes-tu donc pas? demanda Nicolette avec un accent d’effroi.
--Il a vingt ans de plus que moi! répondit Irène, et plus bas, elle
ajouta:--Si encore j’avais un enfant!...
Et comme elle pleurait, Nicolette la prit entre ses bras en disant:
--Je prierai pour toi, ma sœur bien-aimée; le ciel m’exaucera; il te
rendra la paix avec le courage.
--Le courage et la paix me seraient rendus si tu me restais, Nicolette.
T’ayant à mes côtés, je me sentais forte. Mais, toi partie, que
deviendrai-je? Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur que depuis
ces quelques jours où je te devine toute frémissante du désir de t’en
aller ailleurs. La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.
Un silence suivit ces paroles. On n’entendait rien que les sanglots qui
gonflaient la poitrine d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette
essayait de les apaiser.
--Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci, cherchant à calmer
la peine dont elle venait de recevoir la confidence; je t’aime trop pour
t’abandonner si tu es malheureuse.
--Tu renoncerais à tes projets? fit Irène en relevant la tête.
Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement, son effusion
tombait, son visage se transformait, exprimait son étonnement, devenait
froid comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre, elle eût
découvert un piége.
--Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement. Je ne peux que les
ajourner jusqu’au moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.
--Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec emportement, et puisque tu
dois quitter cette maison, autant à présent que plus tard. Ah!
implacable égoïsme des âmes qui se livrent au Christ, je te reconnais.
C’est toi qui me prends ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le
regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée; pars quand tu voudras.
Je ne te disputerai pas à Dieu.
Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte ouverte sur le jardin. Mais
au moment où elle allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur
l’arrêta.
--Est-ce toi qui me parles, Irène? demandait celle-ci.
Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait toute pâle, et
tendait de son côté ses mains suppliantes. Le ressentiment qui la
dominait s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva d’un
mouvement passionné, et la tenant entre ses bras, la couvrit de baisers
et de larmes.
--Pardonne-moi, lui disait-elle; tu n’as jamais su, tu ne peux savoir
combien je suis malheureuse. Ah! si je pouvais te dire! Mais, non, je ne
dois pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère sainte; je dois
garder le silence. Tout à l’heure, tu me promettais de prier pour moi!
Oui, prie, prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.
--Mais que me caches-tu donc? s’écria Nicolette effrayée par le trouble
où elle voyait sa sœur.
--Tais-toi, tais-toi! reprit celle-ci; ne m’interroge pas; il n’est pas
en mon pouvoir de te répondre.
De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut dans l’ombre du
jardin, sans que cette fois l’appel de sa sœur pût la retenir.