Ce n’est donc que lorsque la culture a atteint son comble, qu’il est

permis de détourner les bras superflus vers les arts d’agrément et de

luxe. Alors, le fonds étant acquis; l’on peut s’occuper à donner des

formes: alors aussi, par une marche naturelle, s’opère un changement

dans le goût et les mœurs d’une nation. Jusque-là, l’on n’aimait que

la quantité; l’on commence de goûter la qualité: bientôt la délicatesse

prend la place de l’abondance: bientôt au bœuf entier du repas

d’Achille, succèdent les petits plats d’Alcibiade; à la bure pesante et

roide, l’étoffe chaude et légère; au logis rustique, aux meubles

grossiers, unie maison élégante et un ameublement récherché; alors, par

ordre successif et par gradation, naissent les uns des autres les arts

utiles, les arts agréables, les beaux-arts: alors paraissent les

fabricants de toute espèce, les négociants, les architectes, les

sculpteurs, les peintres; les musiciens, les orateurs, les poètes. Avant

cet état de plénitude, vouloir produire ces arts, c’est troubler l’ordre

de la nature; c’est demander à la jeunesse les fruits de l’âge viril.

Les peuples sont comme les enfants; on les énerve par des jouissances

précoces au moral comme au physique, et pour quelques fleurs éphémères,

on les jette dans un marasme incurable. Faute d’observer cette marche,

la plupart des états avortent ou font des progrès plus lents qu’ils ne

le devraient. Les chefs des nations sont trop pressés de jouir: à peine

le sol qui les entoure est-il défriché, que déja ils veulent avoir un

faste et une puissance: déja, par les conseils avides de leurs

parasites, ils veulent élever des palais somptueux, des jardins

suspendus, des villes, des manufactures, un commerce, une marine; ils

transforment les cultivateurs en soldats, en matelots, en maçons, en

musiciens, en gens de livrée. Les champs se désertent, la culture

diminue; les denrées manquent, les revenus baissent, l’état s’obère, et

l’on est étonné de voir un corps qui promettait une grande force,

dépérir tout à coup, ou végéter tristement dans une langueur funeste.

Mais l’empereur et l’impératrice sont trop éclairés sur les vrais

principes du gouvernement pour se livrer à ces illusions dangereuses;

devenus maîtres de ces contrées célèbres, ils ne se laisseront point

séduire par l’appât d’une fausse gloire; et parce qu’ils posséderont les

champs de la Grèce et de l’Ionie; ils ne croiront pas pouvoir tout à

coup en relever les ruines, ni ressusciter le génie des anciens âges:

ils savent de quelles circonstances politiques l’état moral que nous

admirons fut accompagné; ils savent qu’alors la Grèce produisait les

Phidias et les Praxitèle, les Pindare et les Sophocle, les Thucydide et

les Platon; alors le petit territoire de Sparte nourrissait quarante

mille familles libres; les arides coteaux de l’Attique étaient couverts

d’oliviers, les champs de Thèbes de moissons; en un mot, la terre

regorgeait de population et de culture. Pour rallumer le flambeau du

génie et des arts, il faut lui redonner les mêmes aliments; les arts

n’étant que la peinture et l’imitation des riches scènes de l’état

social de la nature, on ne les excite qu’autant qu’on les environne de

leurs modèles; et ce n’est pas encore assez que le peintre et le poète

éprouvent des sensations, il faut qu’ils les communiquent, et qu’on les

leur rende; il faut qu’un peuple poli, assemblé au théâtre d’Athènes ou

au cirque olympique, soutienne leur ardeur par ses éloges, épure leur

goût par sa censure; et tous ces éléments du génie sont à reproduire

dans la Grèce: il faudra repeupler ses campagnes désertes, rendre

l’abondance à ses villes ruinées, policer son peuple abâtardi, créer en

lui jusqu’au sentiment; car le sentiment ne naissant que de la

comparaison de beaucoup d’objets déja connus, il est faible ou nul dans

les hommes ignorants et grossiers: aussi peut-on observer dans notre

propre France que les chefs-d’œuvre de nos arts, présentés aux

esprits vulgaires, n’excitent point en eux ces émotions profondes qui

sont le signe distinctif des esprits cultivés. Enfin, pour ressusciter

les Grecs anciens, il, faudra rendre des mœurs au Grecs modernes,

devenus la race la plus vile et la plus corrompue de l’univers; et la

vie agricole seule opérera ce prodige; elle les corrigera de leur

inertie par l’esprit de propriété; des vices de leur oisiveté par des

occupations attachantes; de leur bigoterie par l’éloignement de leurs

prêtres; de leur lâcheté par la cessation de la tyrannie; enfin de leur

improbité par l’abandon de la vie mercantile et la retraite des villes.

Ainsi les véritables intérêts des puissances nouvelles, loin de

contrarier notre commerce, lui seront favorables. En tournant toute leur

activité vers la culture, elles procureront à leurs sujets plus de

moyens d’acheter, à nous plus de moyens de vendre: leurs denrées plus

abondantes nous deviendront moins coûteuses; nos objets d’industrie par

eux-mêmes seront à meilleur prix que s’ils les fabriquaient de leurs

mains; car il est de fait que des mains exercées travaillent avec plus

d’économie de temps et de matières, que des mains novices.

Mais, pourra-t-on dire encore, cela même supposé, notre commerce n’en

recevra pas moins une atteinte funeste, en ce que les nouvelles

puissauces ne nous accorderont point, des privilèges aussi étendus que

la Porte: elles nous traiteront pour le moins à l’égal de leurs sujets,

et nous serons forcés de partager avec eux l’exploitation de leur

commerce.

J’avoue qu’après la Porte nous ne trouverons point de gouvernement qui,

nous préférant à ses propres sujets, ne nous impose que trois pour cent

de douanes, pendant qu’il exige d’eux dix pour cent. J’avoue que

l’impératrice et l’empereur ne souffriront point, comme le sultan, que

nous assujettissions chez nous leurs sujets au droit extraordinaire de

vingt pour cent, droit qui, donnant à nos nationaux sur eux un avantage

immense[97], concentre dans nos mains l’exploitation de tout le

commerce. Mais cette prérogative avantageuse à quelques particuliers,

l’est-elle à la masse du commerce lui-même? la concurrence des étrangers

à son exploitation est-elle un mal pour la nation, comme le prétendent

les intéressés au commerce du Levant? C’est ce que nient les personnes

instruites en matière de commerce; et c’est ce dont le gouvernement

lui-même ne paraît pas bien persuadé: car, après avoir souffert par

habitude l’existence de ce régime, on l’a vu, dans ces dernières années,

l’abroger par des raisonnements plausibles, et par l’ordonnance venue à

la suite de l’inspection de 1777, permettre aux étrangers quelconques de

concourir avec nos nationaux à l’exploitation du commerce du Levant:

seulement il crut devoir réserver les draps; et pour favoriser notre

navigation, il spécifia que l’on ne pourrait faire les transports que

sur nos bâtiments: il est vrai que depuis cette époque il a révoqué

cette permission; mais on a droit de croire qu’il a bien moins cédé à

sa conviction qu’aux plaintes et aux instances des résidants en Levant;

car, tandis qu’il a rejeté les étrangers du commerce de la Méditerranée,

il les a admis avec plus d’extension à celui des Antilles et de tout

l’Océan. Il est vrai aussi que les négociants de Marseille prétendent

que le commerce de la Turkie est d’une espèce particulière; mais cette

proposition, comme toutes celles dont ils l’appuient, a trop le

caractère d’un intérêt local, et l’on pourrait lui opposer leur propre

mémoire contre le privilège de la compagnie des Indes. Toute la question

se réduit à savoir s’il nous est plus avantageux de faire le commerce

d’une manière dispendieuse que d’une manière économique; et il sera

difficile de prouver que le régime de nos échelles ne soit pas le cas de

la première alternative.

Notre commerce en Levant, disent les négociants, nous oblige à établir

des comptoirs, à cautionner et soudoyer des facteurs, à entretenir des

consuls et des interprètes, à subir des avanies, des pillages, des

pertes occasionées par les marchandises pestiférées; et tous ces

accessoires nous constituent en de grands frais. Si l’on permet aux

étrangers, et particulièrement aux naturels de Turkie, d’expédier sans

notre entremise, nous ne pourrons soutenir leur concurrence; car le

Turk, l’Arménien, le Grec, vivant dans leur propre pays, connaissant la

langue, pénétrant dans les campagnes, fréquentant tous les marchés, ont

des ressources qu’il nous est impossible d’égaler. En outre, ils n’ont

ni frais de comptoirs, ni entretien de facteur, ni dépenses de consulat:

enfin ils portent dans leur nourriture, leur vêtement, leurs transports,

une parcimonie qui seule leur donne sur nous un avantage immense.

Voilà précisément, répondrai-je, pourquoi il faut les employer; car il

est de fait et de principe que plus le commerce se traite avec économie,

plus il acquiert d’étendue et d’activité. Moins la denrée est chère,

plus grande est la consommation, et par contre-coup plus grande est la

production et la culture: entre le producteur et le consommateur, le

négociant est une main accessoire qui n’a de droit qu’au salaire de son

temps. Ce salaire accroissant le prix de la denrée, elle devient

d’autant plus chère, et la consommation d’autant moindre que le salaire

l’élève davantage. L’intérêt d’une nation est donc d’employer les mains

les moins dispendieuses: et notre régime actuel est l’inverse de ce

principe. D’abord nous payons ces frais de consulat, de comptoir, de

factorerie mentionnés par les négociants. En second lieu, il est connu

que les facteurs en Levant ne traitent point le commerce par eux-mêmes,

mais qu’ils emploient en sous-ordre ces mêmes Grecs et Arméniens que

l’on exclut, en sorte qu’il s’introduit une troisième main pour les

achats et les ventes: on se plaint même à Marseille de la négligence, de

l’inaction et des dépenses de ces facteurs. Leurs _majeurs_ leur

reprochent de prendre les mœurs turkes, de passer les jours à fumer

la pipe, d’entretenir des chevaux et des valets, d’avoir des pelisses et

des garde-robes, etc. Ils disent, avec raison, qu’ils paient tout cela;

mais comme eux-mêmes se paient sur la denrée, c’est nous, consommateurs

et producteurs, qui supportons toutes ces charges. Tous ces frais

renchérissent d’autant nos draps, les Turks en achètent moins, et nos

fabriques ont moins d’emploi. On nous rend d’autant moins de coton; il

nous devient plus cher: nous en consommons moins, et nos manufactures

languissent. Que si nous nous servions du Grec et de l’Arménien sans

l’intermède de nos négociants et de leurs facteurs, la denrée serait

moins chère, parce que ces étrangers vivant d’olives et de fromage, leur

salaire serait moins fort: et encore parce que la tirant de la première

main, ils se contenteraient d’un moindre bénéfice. Par la même raison

ils achèteraient plus de nos marchandises, et le débit en serait plus

grand, parce que fréquentant les foires et les marchés, ils étendraient

davantage les ventes.

Mais, ajoutent les négociants, si les étrangers deviennent les agents de

notre commerce, le bénéfice que font maintenant les nationaux sera

perdu pour l’état; il ne recevra plus les fortunes que nos facteurs lui

font rentrer chaque année. Le Juif, le Grec, l’Arménien, après s’être

enrichis à nos dépens: retourneront dans leur pays, nos fonds sortiront

de France, etc.

Je réponds qu’en admettant les étrangers à notre commerce, ils n’en

deviennent point les agents nécessaires: s’ils y trouvent des bénéfices

capables de les y attacher, rien n’empêche les nationaux de les leur

disputer; il s’agit seulement d’émuler avec eux d’activité et

d’économie, et nous aurons toujours deux grands avantages: car pendant

que le Turk, le Grec, l’Arménien paieront dix pour cent en Turkie, et

resteront exposés aux avanies et aux ruines totales, nos Français

continueront de jouir de leur sécurité, et de ne payer que trois pour

cent.

En second lieu, les fortunes que nos négociants en Levant font entrer

chaque année dans l’état, ne sont pas un objet aussi considérable que

l’on pourrait le croire. De quatre-vingts maisons françaises que l’on

compte dans les échelles, il ne se retire pas plus de cinq négociants,

année commune, et l’on ne peut pas porter à plus de 50,000 livres la

fortune de chacun d’eux: ce n’est donc en total qu’un fonds de 250,000

livres, ou, si l’on veut, cent mille écus par an, dont une partie même a

été prise sur la France. Or la plus légère augmentation dans le commerce

compensera cette suppression: en outre, si les étrangers étaient admis

en France, la consommation qu’ils y feraient tournerait à notre profit:

au lieu que dans l’état présent, celle des quatre-vingts maisons

établies en Levant tourne au profit de la Turkie; et à ne la porter qu’à

10,000 livres par maison, c’est un fonds de 800,000 livres.

Enfin, si le gouvernement admettait une tolérance de cultes que la

politique et la raison prescrivent, que la religion même ordonne, ces

mêmes Arméniens, Grecs et Juifs qui aujourd’hui sont des étrangers,

demain deviendraient des sujets. Qui peut douter que, si ces hommes

trouvaient dans un pays non-seulement la sûreté de personne et de

propriété, et la liberté de conscience, mais encore une vie remplie de

jouissances, et la considération que donne la fortune; qui peut douter,

dis-je, qu’ils n’en préférassent le séjour à celui de la Turkie, où ils

éprouvent la tyrannie perpétuelle du gouvernement et de l’opinion? Voyez

ce qui arrive à Livourne et a Trieste; par la tolérance de l’empereur et

du grand-duc, une foule de Juifs, d’Arméniens, de Grecs y ont émigré

depuis quelques années; l’on a vu en 1784 le grand douanier de l’Égypte

y sauver une fortune de plusieurs millions, et cet exemple aura des

suites. De là ont résulté entre ces ports et le Levant des relations

plus intimes dont s’alarme déja Marseille. Voulez-vous détruire cette

concurrence? ouvrez votre port de Marseille; accueillez-y les

étrangers, et dans cinq ans Livourne et Trieste seront déserts. Les

faits en sont garants. Déja dans le court espace qu’a duré le régime

libre, malgré la guerre et la défiance des esprits, tout le commerce de

la Méditerranée avait pris son cours vers nous. Déja les étrangers

abandonnaient les vaisseaux hollandais et ragusais pour se servir des

nôtres: l’industrie s’éveillait en Barbarie, en Égypte, en Asie, et,

quoi qu’en aient dit les résidants aux échelles, la masse des échanges

augmentait: rétablissez la liberté, et vous reprendrez vos avantages;

ils sont tels, que leur poids livré à lui-même entraînera toujours vers

vous la balance: par sa position géographique, Marseille est l’entrepôt

le plus naturel de la Méditerranée; son port est excellent; et ce qui le

rend plus précieux, placé sur la frontière d’un pays vaste et riche en

denrées, il offre à la consommation les débouchés les plus étendus, les

plus actifs, et devient le marché le mieux assorti, où par conséquent

les acheteurs et les vendeurs se rendront toujours de préférence. Que

dirait-on d’un marchand qui, ayant le magasin le mieux assorti dans tous

les genres, le tiendrait soigneusement fermé, et se contenterait

d’envoyer des colporteurs au dehors? il est constant que ses agents

également payés, soit qu’ils perdent, soit qu’ils gagnent, porteront

moins d’activité à vendre; que les acheteurs à qui l’on offrira la

marchandise mettront moins d’empressement à la prendre; que les

assortiments leur plairont moins; qu’en tout ce marchand aura moins de

débit: que si au contraire il ouvrait son magasin à tout le monde, s’il

exposait ses marchandises à tous les regards, la vue en provoquerait le

désir; on acheterait non-seulement ce que l’on demandait, mais encore ce

dont on n’avait pas l’idée, et le marchand en faisant de moindres

bénéfices sur chaque objet, gagnerait davantage sur la masse: voilà la

leçon de notre conduite; puisque nous avons le plus riche magasin,

empressons-nous d’y attirer tout le monde: les étrangers qui ne sont

point accoutumés à tant de jouissances s’y livreront avec passion. Le

Grec, l’Arménien, le Juif laisseront à notre industrie le bénéfice de

leur propre denrée; ils s’habitueront parmi nous, et Marseille doublera

de population, de commerce, et prendra sa place au premier rang de la

Méditerranée. Par-là nous économiserons les dépenses des consulats, des

drogmans et de ces _élèves de la langue_ dont on perd à grand frais la

jeunesse dans un collége de Paris: nous abolirons le régime tracassier

des échelles; nous releverons l’émulation de nos fabricants qui, par

leur dépendance des négociants et la négligence des inspecteurs,

détériorent depuis quelques années la qualité de leurs draps: enfin nous

détruirons toute concurrence des Européens, et nous tromperons le piége

qu’ils nous préparent, en nous présentant le pavillon de la Porte que

nous ne pourrons refuser de traiter à égalité.

Un seul parti est avantageux; un seul parti obvie à tous les

inconvénients, convient à tous les cas, c’est de laisser le commerce

libre, et d’accueillir tout ce qui se présente à Marseille. Le

gouvernement vient de lever le plus grand obstacle, en prenant enfin le

parti si politique et si sage de tolérer les divers cultes. Qu’après

cela, les Autrichiens et les Russes conquièrent ou ne conquièrent pas,

les deux cas nous sont égaux. S’ils s’établissent en Turkie, nous

profiterons du bien qu’ils y feront naître: s’ils ne s’y établissent

pas, nous ferons le commercé avec eux dans la mer Noire et la

Méditerranée; et nous devons, à cet égard, seconder les efforts de la

Russie pour rendre le Bosphore libre; car il est de notre intérêt plus

que d’aucune autre nation de l’Europe d’attirer tout le commerce de cet

empire sur la Méditerranée, puisque cette navigation est à notre porte,

et que nos rivaux en sont éloignés. Et tout est en notre faveur dans ce

projet, puisque les plus riches productions du Nord sont voisines de

cette mer. Ces bois de marine si recherchés et qui deviennent si rares

dans notre France, croissent sur le Dnieper et sur le Don; et il serait

bien plus simple de les flotter par ces fleuves dans la mer Noire, que

de les faire remonter par des détours immenses jusqu’à la Baltique et

au port de Riga, où la navigation est interrompue par les glaces pendant

six mois de l’année.

Il ne me reste plus à traiter que de quelques projets présentés au

gouvernement. Depuis que les bruits d’invasion et de partage ont

commencé de se répandre, depuis que l’opinion publique en a même regardé

le plan comme arrêté entre l’empereur et l’impératrice, quelques

personnes parmi nous, considérant à la fois la difficulté de nous

opposer à cet événement, et les dommages qu’il pourrait nous apporter,

ont proposé d’obvier à tous les inconvénients en accédant nous-mêmes à

la ligue; et puisque nous ne pouvions empêcher nos voisins de

s’agrandir, de faire servir leur puissance et leur ambition à notre

propre avantage. En conséquence il a été présenté au conseil divers

mémoires tendant à prouver, d’un côté, l’utilité, la nécessité même de

prendre part à la conquête; de l’autre, à diriger le gouvernement dans

le choix du pays qu’il doit s’approprier. Sur ce second chef les avis ne

sont pas d’accord: les uns veulent que l’on s’empare de la Morée et de

Candie; les autres conseillent Candie seule, ou l’île de Cypre; d’autres

enfin l’Égypte. De ces projets et de beaucoup d’autres que l’on pourrait

faire, un seul, par l’éclat et la solidité de ses avantages, mérite

d’être discuté, je veux dire le projet concernant l’Égypte.

Le cas arrivant, a-t-on dit ou a-t-on dû dire, que l’empereur et

l’impératrice se partagent la Turkie d’Europe, un seul objet peut

indemniser la France, un seul objet est digne de son ambition, la

possession de l’Égypte: sous quelque rapport que l’on envisage ce pays,

nul autre ne peut entrer avec lui en parallèle d’avantages. L’Égypte est

le sol le plus fécond de la terre, le plus facile à cultiver, le plus

certain dans ses récoltes; l’abondance n’y dépend pas, comme en Morée et

dans l’île de Candie, de pluies sujettes à manquer; l’air n’y est pas

malsain comme en Cypre, et la dépopulation n’y règne pas comme dans ces

trois contrées. L’Égypte, par son étendue, est égale au cinquième de la

France, et par la richesse de son sol, elle peut l’égaler; elle réunit

toutes les productions de l’Europe et de l’Asie, le blé, le riz, le

coton, le lin, l’indigo, le sucre, le safranon, etc., et avec elle seule

nous pourrions perdre impunément toutes nos colonies; elle est à la

portée de la France, et dix jours conduiront nos flottes de Toulon à

Alexandrie; elle est mal défendue, facile à conquérir et à conserver. Ce

n’est point assez de tous ces avantages qui lui sont propres, sa

possession en donne d’accessoires qui ne sont pas moins importants. Par

l’Égypte nous toucherons à l’Inde, nous en dériverons tout le commerce

dans la mer Rouge, nous rétablirons l’ancienne circulation par Suez, et

nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. Par les

caravanes d’Abissinie, nous attirerons à nous toutes les richesses de

l’Afrique intérieure, la poudre d’or, les dents d’éléphant, les gommes,

les esclaves: les esclaves seuls feront un article immense; car tandis

qu’à la côte de Guinée ils nous coûtent 800 liv. la tête, nous ne les

paierons au Kaire que 150 liv., et nous en rassasierons nos îles. En

favorisant le pèlerinage de la Mekke, nous jouirons de tout le commerce

de la Barbarie jusqu’au Sénégal, et notre colonie ou la France elle-même

deviendra l’entrepôt de l’Europe et de l’univers.

Il faut l’avouer, ce tableau qui n’a rien d’exagéré est bien capable de

séduire, et peu s’en faut qu’en le traçant le cœur ne s’y laisse

entraîner: mais la prudence doit guider même la cupidité; et avant de

courir aux amorces de la fortune, il convient de peser les obstacles qui

en séparent, et les inconvénients qui y sont attachés.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 23 / 25 段