favoriser, parce que, par elle, notre intérêt se retrouve d’accord avec
celui de l’humanité; car, si les trop grands états sont dangereux sous
le rapport de la politique, ils sont encore plus pernicieux sous le
rapport de la morale. Ce sont les grands états qui ont perdu les mœurs
et la liberté des peuples; c’est dans les grands états que s’est formé
le pouvoir arbitraire qui tourmente et avilit l’espèce humaine: alors
qu’un seul homme a commandé à des millions d’hommes dispersés sur un
grand espace, il a profité de leurs intervalles pour semer entre eux la
zizanie et la discorde; il a opposé leurs intérêts pour désunir leurs
forces; il les a armés les uns contre les autres, pour les asservir tous
à sa volonté: alors les nations corrompues se sont partagées en
satellites et en esclaves, et elles ont contracté tous les vices de la
servitude et de la tyrannie: alors un homme, fier de se voir l’arbitre
de la fortune et de la vie de tant d’êtres, a méconnu sa propre nature,
conçu un mépris insolent pour ses semblables, et l’orgueil a engendré la
violence, la cruauté, l’outrage: alors que la multitude est devenue le
jouet des caprices d’un petit nombre, il n’y a plus eu ni esprit ni
intérêt publics; et le sort des nations s’est réglé par les fantaisies
personnelles des despotes: alors que quelques familles se sont approprié
et partagé la terre, on a vu naître et se multiplier ces grandes
révolutions, qui sans cesse changent aux nations leurs maîtres, sans
changer leur servitude; les pays dont je viens de parler en offrent
d’instructifs exemples. Depuis qu’Alexandre imposa les fers de ses
Macédoniens à la Grèce, quelle foule d’usurpations n’a pas subies cette
malheureuse contrée? Avec quelle facilité les moindres conquérants ne se
la sont-ils pas successivement arrachée; et cependant n’est-ce pas ce
même pays qui, jadis partagé entre vingt peuples, comptait dans un petit
espace vingt états redoutables? N’est-ce pas ce pays dont une seule
ville faisait échouer les efforts de l’Asie rassemblée sous les ordres
d’un despote[93]? dont une autre ville, avec une poignée de soldats,
faisait trembler le grand roi jusqu’au fond de la Perse? N’est-ce pas ce
pays où l’on comptait à la fois, et Thèbes, et Corinthe, et Sparte, et
Messène, et Athènes, et la ligue des Achéens? Et cette Asie si décriée
pour sa servilité et sa mollesse, eut aussi ses siècles d’activité et de
vertu, avant qu’il s’y fût formé aucun grand empire. Long-temps dans
cette Syrie, qui maintenant n’est qu’une faible province, l’on put
compter dix états, dont chacun avait plus de force réelle que n’en a
tout l’empire turk. Long-temps les petits rois de Tyr et de Jérusalem
balancèrent les efforts des grands potentats de Ninive et de Babylone;
mais depuis que les grands conquérants se montrèrent sur la terre, la
vertu des peuples s’éclipsa; chaque état, en perdant son trône, sembla
perdre le foyer de sa vie: son existence devint d’autant plus
languissante, que ce centre de circulation s’éloigna davantage de ses
membres. Ainsi les grands empires, si imposants par leurs dehors
gigantesques, ne sont en effet que des masses sans vigueur, parce qu’il
n’y a plus de proportion entre la machine et le ressort. C’est d’après
ce principe qu’il faut évaluer l’agrandissement de l’Autriche et de la
Russie; plus leur domination s’étendra, plus elle perdra de son
activité: ou si elle en conserve encore, la division de ses parties en
sera plus prochaine: il arrivera de deux choses l’une: ou ces puissances
suivront, dans leur régime, un système de tyrannie, et par-là même elles
seront faibles; ou elles suivront un système favorable à l’espèce
humaine, et nous n’aurons point à redouter leur force: dans tous les
cas, c’est de notre intérieur, bien plus que de celui des puissances
étrangères, que nous devons tirer nos moyens de sûreté; et ce serait
bien plus la honte du gouvernement que celle de la nation, si jamais
nous avions à redouter les Autrichiens, ou les Russes.
Mais, disent nos politiques, nous devons nous opposer à l’invasion de la
Turkie, parce qu’il convient à notre commerce que cet empire subsiste
dans son état actuel, et que si l’empereur et l’impératrice s’y
établissent, ils y introduiront des arts et une industrie qui rendront
les nôtres inutiles.
Avant de répondre à cette difficulté, prenons d’abord quelque idée de ce
commerce, et commençons par la manière dont il se fait.
Après le commerce de la Chine et du Japon, il n’en est point qui soit
embarrassé de plus d’entraves, et soumis à plus d’inconvénients, que le
commerce des Européens en général, et des Français en particulier, dans
la Turkie. D’abord, par une sorte de privilége exclusif, il est tout
entier concentré dans la ville de Marseille: toutes les marchandises
d’envoi et de retour sont obligées de se rendre à cette place, quelle
que puisse être leur destination: ce n’est pas qu’il soit défendu aux
autres ports de la Méditerranée et même de l’Océan, d’expédier
directement en Levant; mais l’obligation imposée à leurs vaisseaux de
venir relâcher et faire quarantaine à Marseille, détruit l’effet de
cette permission. De toutes les raisons dont on étaie ce privilége, la
meilleure est la nécessité de se précautionner contre la peste. Ce
fléau, devenu endémique dans le pays des Musulmans, a contraint les
états chrétiens adjacents à la Méditerranée, de soumettre leur
navigation à des règlements fâcheux pour le commerce, mais
indispensables à la sûreté des peuples: par ces règlements, tout
vaisseau venant de Turkie ou de la Barbarie, est interdit de toute
communication immédiate, et mis en séquestre, lui, son équipage et sa
cargaison. C’est ce que l’on appelle faire _quarantaine_, par une
dénomination tirée du nombre des jours, crus nécessaires à purger le
soupçon de contagion. D’ailleurs le temps varie depuis dix-huit jours,
jusqu’à plusieurs mois, selon des cas que déterminent les ordonnances.
Afin que ce séquestre s’observât avec sûreté et commodité, l’on a formé
des espèces de parcs enceints de hautes murailles, où les voyageurs sont
reçus dans un vaste édifice, et les marchandises étalées sous des
hangars, où l’air les purifie: c’est ce que l’on appelle _lazarets_,
_maisons de santé_, ou _infirmeries_. Or, comme ces lazarets, outre la
dépense de leur construction et de leur entretien, coûtent encore des
soins et des précautions extraordinaires, chaque état en a restreint le
nombre le plus qu’il a été possible, afin d’ouvrir moins de portes à un
ennemi aussi dangereux que la peste. Par cette raison, Toulon et
Marseille sont les seuls ports de France qui aient un lazaret; et comme
celui de la première ville est affecté à la marine militaire, celui de
la seconde est le seul qui reste au commerce. Les états de Languedoc ont
souvent proposé d’en établir un à _Cette_; mais Marseille a si bien fait
valoir l’exactitude et l’intelligence de son lazaret, si bien fait
redouter l’inexpérience d’un nouveau, que l’on n’a rien osé
entreprendre. Sans doute le motif de ce refus est louable, mais la chose
n’en est pas moins fâcheuse; c’est un grave inconvénient que ce
séquestre, qui consume en frais le négociant, et perd un temps précieux
pour la marchandise; c’est une précaution odieuse que celle qui interdit
à l’homme depuis long-temps absent, fatigué de la mer et de pays
barbares, qui lui interdit sa terre natale et sa maison, qui le confine
dans une prison sévère, où, à la vérité, on ne lui refuse pas la vue de
ses parents et de ses amis, mais où, par une privation qui devient plus
sensible, il les voit sans pouvoir jouir de leurs embrassements; où, au
lieu des bras tendus de ceux qui lui sont chers, il ne voit s’avancer à
travers une double grille de fer, qu’une longue tenaille de fer qui
reçoit ce qu’il veut faire passer, et avant de le remettre à la main qui
l’attend, le plonge dans du vinaigre, comme pour reprocher au voyageur
d’être un être impur, capable de communiquer la mort à ceux qu’il aime
davantage. Et d’où viennent tant d’entraves, sinon de cet empire que
l’on veut conserver? Qui jamais avant les Ottomans avait ouï parler sur
la Méditerranée de lazarets et de peste? C’est avec ces barbares que
sont venus ces fléaux; ce sont eux qui, par leur stupide fanatisme,
perpétuent la contagion en renouvelant ses germes: ah! ne fût-ce que par
ce motif, puissent périr leurs gouvernements! puissent à leur place
s’établir d’autres peuples, et que la terre et la mer soient affranchies
de leur esclavage!
C’est un esclavage encore que l’existence de nos négociants dans la
Turkie. Isolés dans l’enceinte de leurs khans, chaque instant leur
rappelle qu’ils sont dans une terre étrangère et chez une nation
ennemie. Marchent-ils dans les rues, ils lisent sur les visages ces
sentiments d’aversion et de mépris que nous avons nous-mêmes pour les
Juifs. Par le caractère sauvage des habitants, les douceurs de la
société leur sont interdites; ils sont privés même de celle du climat,
parce que le vice du gouvernement rend l’habitation de la campagne
dangereuse. Ils restent donc dans leurs khans, où souvent un soupçon de
peste, une alarme d’émeute les tient clos comme dans une prison, et
l’état des choses qui règnent dans cet intérieur n’est pas propre à y
rendre la vie agréable. D’abord, les femmes en sont presque bannies par
une loi qui ne permet qu’au consul seul d’y avoir la sienne, et qui lui
enjoint de renvoyer en France quiconque se marierait ou serait déja
marié. L’intention de cette loi a pu être bonne; les échelles n’étant le
plus souvent composées que de jeunes facteurs et commis célibataires,
l’on a voulu prévenir les dangers que courrait avec eux un homme marié:
en outre, ces jeunes gens arrivant sans fortune, on a voulu les empêcher
de s’arriérer en contractant des mariages nécessairement onéreux dans un
pays où les femmes sont sans biens, et où l’on ne trouve le plus souvent
à épouser que la fille du boulanger, du blanchisseur, ou de tout autre
ouvrier de la nation. Aussi, pour abréger cette vie de crainte,
avait-on, par une autre loi, limité les résidences à dix ans, supposant
que si, dans cet espace, le facteur n’avait pas fait fortune, il ne le
ferait jamais. Mais à quels abus n’a-t-on pas exposé les jeunes gens
dans un pays où la police interdit toute ressource par les peines les
plus terribles? Au milieu de tant de privations, nos négociants prennent
nécessairement des habitudes singulières, qui leur ont donné à
Marseille, sous le nom de _Koadjes_[94], une réputation spéciale
d’indolence, d’apathie et de luxe. Réunis par le besoin, mais divisés
par leurs intérêts, ils éprouvent les inconvéniens attachés partout aux
sociétés bornées. Chaque échelle est une coterie où règnent les
dissensions, les jalousies, les haines d’autant plus vives qu’elles y
sont sans distraction. Dans chaque échelle on peut compter trois
factions habituellement en guerre par la mauvaise répartition des
pouvoirs entre les trois ordres qui les composent, et qui sont le
consul, les négociants et les interprètes. Le consul, magistrat nommé
par le roi, use à ce titre d’un pouvoir presque absolu, et l’usage qu’il
en fait excite souvent de justes plaintes: les négociants, qui se
regardent avec raison comme la base de l’établissement, murmurent de ce
qu’on ne les traite pas avec assez d’égards ou de ménagements. Les
interprètes, faits pour seconder le consul et les négociants, élèvent de
leur côté des prétentions d’autorité et d’indépendance. De là des
contestations et des troubles qui ont quelquefois éclaté d’une manière
fâcheuse. L’administration a essayé, à diverses époques, d’y porter
remède; mais comme le fond est vicieux, elle n’a fait que pallier le mal
en changeant les formes. L’ordonnance venue à la suite de l’inspection
de 1777, n’a pas été plus heureuse que les autres: on peut même dire
qu’à certains égards elle a augmenté les abus. Ainsi en autorisant les
consuls à emprisonner, à mettre au fers, à renvoyer en France tout homme
de la nation, sans être comptable qu’au ministre, elle à érigé ces
officiers en petits despotes, et déja l’on a éprouvé les inconvénients
de ce nouvel ordre. L’offensé, a-t-on dit, a le droit de réclamer; mais
comment imaginer qu’un jeune facteur sans fortune, ou qu’un vieux
négociant qui en a acquis avec peine, se compromette à poursuivre à huit
cents lieues une justice toujours lente, toujours mal vue du supérieur
dont on inculpe la créature; et cette hiérarchie nouvelle de consuls
généraux, de consuls particuliers, de vice-consuls particuliers,
d’élèves vice-consuls; quel autre motif a-t-elle eu, que de multiplier
les emplois pour placer plus de personnes? Quelle contradiction, quand
on parlait d’économie, de supprimer les réverbères d’un kan, et
d’augmenter le traitement des consuls? Quelle nécessité de donner à de
simples officiers de commerce un état qui leur fait rivaliser les
commandants du pays[95]? Et les interprètes, n’est-ce pas une méprise
encore de les avoir exclus des places de consulat, eux que la
connaissance de la langue et des mœurs y rendait bien plus propres que
des hommes tirés sans préparation des bureaux ou du militaire de la
France?
Avec ces accessoires, tous dérivés de la constitution de l’empire turk,
peut-on soutenir que l’existence de cet empire soit avantageuse à notre
commerce? Ne serait-il pas bien plus désirable qu’il s’établît dans le
Levant une puissance qui rendît inutiles toutes ces entraves?
D’ailleurs, quand nos politiques disent qu’_il est de notre intérêt que
la Turkie subsiste telle qu’elle est_, conçoivent-ils bien tous les sens
que cette proposition enveloppe? savent-ils que, réduite à l’analyse,
elle veut dire: Il est de notre intérêt qu’une grande nation persiste
dans l’ignorance et la barbarie, qui rendent nulles ses facultés morales
et physiques; il est de notre intérêt que des peuples nombreux restent
soumis à un gouvernement ennemi de l’espèce humaine; il est de notre
intérêt que vingt-cinq ou trente-millions d’hommes soient tourmentés par
deux ou trois cent mille brigands, qui se disent leurs maîtres; il est
de notre intérêt que le plus beau sol de l’univers continue d’être en
friche ou de ne rendre que le dixième de ses produits possibles, etc. Et
peut-être réellement ne rejettent-ils pas ces conséquences, puisqu’ils
sont les mêmes qui disent: Il est de notre intérêt que les Maures de
Barbarie restent pirates, parce que cela favorise notre navigation; il
est de notre intérêt que les noirs de Guinée restent féroces et
stupides, parce que cela procure des esclaves à nos îles, etc. Ainsi, ce
qui est crime et scélératesse dans un particulier, sera vertu dans un
gouvernement! ainsi, une morale exécrable dans un individu, sera louée
dans une nation! Comme si les hommes avaient en masse d’autres rapports
qu’en détail; comme si la justice de société à société n’était pas la
même que d’homme à homme. Mais, avec les peuples comme avec les
particuliers, quand l’intérêt conseille, c’est en vain que l’on invoque
l’équité et la raison: l’intérêt ne se combat que par ses propres armes,
et l’on ne rend les hommes honnêtes, qu’en leur prouvant que leur
improbité est constamment l’effet de leur ignorance, et la punition de
leur cupidité.
Prétendre que l’état actuel de l’empire turk est avantageux à notre
commerce, c’est se proposer ce double problême: _Si un empire peut se
dévaster sans se détruire_, et _si l’on peut faire long-temps un
commerce riche avec un pays qui se ruine_? Il ne faut qu’un peu
d’attention ou de bonne foi, pour voir qu’entre deux peuples qui
traitent ensemble, l’intérêt suit les mêmes principes qu’entre deux
particuliers; si le débiteur se ruine, il est impossible que le
créancier prospère. Un fait parmi cent autres, prouvera combien il nous
est important que la Turkie change de système. Avant la ruine de Dâher,
le petit peuple des Motouâlis, qui vivait en paix sous la protection de
ce prince, consommait annuellement soixante ballots de nos draps. Depuis
que Djezzâr pacha les a subjugués, cette branche est entièrement
éteinte. Il en arriva de même avec les Druzes et les Maronites, qui ont
consommé jusqu’à 50 ballots, et qui maintenant sont réduits à moins de
20; et ceci prouve en passant, que notre gouvernement a bien mal entendu
ses intérêts dans tous les derniers troubles de l’Égypte et de la Syrie.
Si, au lieu de demeurer spectateur oisif des débats, il eût adroitement
fait réclamer sa protection par les princes tributaires, s’il fût
intervenu médiateur dans leurs querelles avec les pachas, s’il se fût
rendu garant de leurs conventions auprès de la Porte, il eût acquis le
plus grand crédit dans les états de ces petits princes, et leurs sujets,
devenus riches par la paix dont il les eût fait jouir, auraient ouvert à
notre commerce la plus grande carrière. Qu’arrive-t-il dans l’état
présent? que par la tyrannie des gouverneurs, les campagnes étant
dévastées, et les cultures diminuées, les denrées sont plus rares, et
nos retraits plus difficiles; témoin les pertes de 15 à 20 pour cent que
nous essuyons sur ces retraits: que par les avanies imposées sur les
ouvriers, les marchandises deviennent trop chères; témoin les toiles
d’Égypte et les _bours_ d’Alep: que par le monopole qu’exercent les
pachas, nous ne pouvons pas même profiter du bon prix de la denrée;
témoin en Égypte, le riz, le séné, le café, dont le prix naturel est
doublé par des droits arbitraires; témoin les cotons de Galilée et de
Palestine que Djezzâr pacha, qui les accapare, surcharge de dix
piastres par quintal; témoin encore les cendres de Gaze, qui pourraient
alimenter à vil prix les savonneries de Marseille, mais que l’aga vend
trop cher, quoique les Arabes les lui livrent presque pour rien: enfin,
par l’instabilité des fortunes et la ruine subite des naturels, souvent
les créances de nos négociants sont frustrées, et toujours leurs
recouvrements sont difficiles. Que si, au contraire, la Turkie était
bien gouvernée, l’agriculture étant florissante, les denrées seraient
abondantes, et nous aurions plus d’objets d’échanges; si les sujets
avaient une propriété sûre et libre, il y aurait concurrence à nous
vendre, et nous achèterions à meilleur marché: l’aisance étant plus
générale, là consommation de nos marchandises serait plus grande; or,
puisque l’esprit du gouvernement turk ne permet pas d’espérer une
pareille révolution, l’on peut soutenir l’inverse de la proposition
avancée, et dire que l’état actuel de la Turkie, loin d’être favorable à
notre commerce, lui est absolument contraire.
L’on ajoute que si l’empereur et l’impératrice s’établissent dans la
Turkie, ils y introduiront des arts et une industrie qui y rendront les
nôtres inutiles, et qui détruiront par conséquent notre commerce.
Pour bien apprécier cette objection, il faut remarquer que notre
commerce avec la Turkie consiste en échanges, dans lesquels tout
l’avantage est de notre côté; car tandis que nous ne portons aux Turks
que des objets prêts à consommer, nous retirons d’eux des denrées et des
matières brutes, qui nous procurent le nouvel avantage de la
main-d’œuvre et de l’industrie; par exemple, nous leur envoyons des
draps, des bonnets, des étoffes de soie, des galons, du papier, du fer,
de l’étain, du plomb, du mercure, du sucre, du café, de l’indigo, de la
cochenille, des bois de teintures, quelques liqueurs, fruits confits,
eau-de-vie, merceries et quincailleries; tous objets qui, à l’exception
des teintures et des métaux, laissent peu d’emploi à l’industrie: les
Turks, au contraire, nous rendent dans leurs provinces d’Europe et
d’Asie mineure, des cotons en laine ou filés, des laines de toute
espèce, des poils et fils de chèvre et de chameau, des peaux crues ou
préparées, des suifs, du cuivre, de la cire, quelques tapis, couvertures
et toiles: dans la Syrie, des cotons seulement avec des soies, quelques
toiles, de la scammonée, des noix-galles: dans l’Égypte, des cotons, des
gommes, du café, de l’encens, de la myrrhe, du safranon, du sel
ammoniac, du tamarin, du séné, du natron, des cuirs crus, quelques
plumes d’autruche, et beaucoup de grosses toiles de coton: dans la
Barbarie enfin, des cotons, des laines, des cuirs crus ou préparés, de
la cire, des plumes d’autruche, du blé, etc. La majeure partie de ces
objets prête, comme l’on voit, à une industrie ultérieure. Ainsi, les
cotons, les poils, les laines, les soies, transportés chez nous, font
subsister des milliers de familles employées à les ouvrer, et à en faire
ces siamoises, ces mousselines, ces mouchoirs, ces camelots, ces velours
qui versent tant d’argent dans les fabriques de Marseille, Rouen,
Amiens, etc. Dans nos envois l’article seul des draps forme la moitié
des valeurs; dans ceux des Turks, les objets, manufacturés ne vont pas
quelquefois au vingtième des denrées brutes; et même sur ces objets
comme sur les toiles d’Égypte, le bénéfice est considérable à raison du
bas prix de la main-d’œuvre; car ces toiles se vendent
avantageusement dans nos îles pour le vêtement des nègres. Si donc les
Turks acquéraient de l’industrie, s’ils travaillaient eux-mêmes leurs
matières, ils pourraient se passer de nous; nos fabriques seraient
frustrées, et notre commerce serait détruit.
Cette objection est d’autant plus plausible, que la Turkie jouit d’un
sol plus favorisé que le nôtre même; mais dans un calcul de
probabilités, supposer tout pour le pis ou pour le mieux possible, c’est
assurément abuser des conjectures. Les extrêmes en tout genre sont
toujours les cas les plus rares; et grâce à l’inconséquence humaine, la
moyenne proportionnelle du bien comme du mal est toujours la plus
ordinaire: d’ailleurs il faut avoir égard à divers accessoires pour
évaluer raisonnablement les conséquences d’une révolution quelconque
dans la Turkie.
1º Il n’est pas vraisemblable que l’empire turk soit tout-à-coup envahi
en entier: la conquête ne peut s’étendre d’abord qu’à la portion
d’Europe, à l’Archipel et à quelques rivages adjacents de l’Anadoli. Les
Ottomans repoussés dans les terres conserveront encore pendant du temps
une grande partie de l’Asie mineure, et toute l’Arménie, le Diarbekr, la
Syrie et l’Égypte. Ainsi, en admettant une révolution dans le commerce,
elle ne porterait pas sur toute sa masse, mais seulement sur les
échelles d’Europe, et si l’on veut aussi même sur Smyrne. Dans l’état
présent, ces échelles forment un peu plus de la moitié du commerce total
du Levant, comme en fait foi le tableau suivant, qui en est le résumé:
mais dans le cas de l’invasion, elles ne la formeraient plus, parce que
le commerce de l’Asie mineure et de la Perse, qui maintenant se porte à
Smyrne, passerait à la ville d’Alep.
La valeur des marchandises portées de France en Levant, se monte comme
il suit, savoir:
A Constantinople 4,000,000 liv.
A Salonique 2,800,000
En Morée 250,000
En Candie 250,000
A Smyrne 6,000,000
En Syrie 5,000,000
En Égypte 3,000,000
En Barbarie 1,500,000
----------
TOTAL 22,800,000
A quoi il faut ajouter pour
le cabotage, dit la _caravane_ 150,000
Et pour les objets portés
en fraude des droits 1,550,000
----------
TOTAL de l’exportation. 24,500,000
La valeur des retours du Levant en France se monte comme il suit,
savoir:
De Constantinople 1,000,000
De Salonique 3,500,000
De Morée 1,000,000
De Candie 1,000,000
De Smyrne 8,000,000
De Syrie 6,000,000
D’Égypte 3,500,000
De Barbarie 2,000,000
----------
TOTAL de l’importation. 26,000,000
2º Nous conserverons toujours un grand avantage sur une puissance
quelconque établie en Turkie, à raison de nos denrées d’Amérique, et de
nos draps: car si déja nous avons anéanti la concurrence des Anglais,
des Hollandais, des Vénitiens, sur ces articles qui sont la base du
commerce du Levant, à plus forte raison l’emporterons-nous sur les
Autrichiens et les Russes, qui n’ont point de colonies, et qui de
long-temps, surtout les Russes, n’atteindront à la perfection de nos
manufactures. Dira-t-on qu’enfin ils y parviendront: je l’accorde; mais,
lors même qu’ils ne conquerraient pas la Turkie, comme ils en sont plus
voisins que nous, nous ne pourrons jamais éviter qu’ils rivalisent avec
succès notre commerce[96].
3e Il ne faut pas perdre de vue que les pays qu’occuperont
l’impératrice et l’empereur, sont en grande partie déserts, et qu’ils
vont le devenir encore davantage; or, l’intérêt de tout gouvernement eu
pareil cas, n’est pas tant de favoriser le commerce et les arts, que la
culture de la terre, parce qu’elle seule contient et développe les
éléments de la puissance et de la richesse d’un empire: de tous les
artisans, le laboureur seul crée les objets de nos besoins: les autres
ne font que donner des formes; ils consomment sans rien produire: or,
puisque les vraies richesses sont les denrées qui servent à la
nourriture, au vêtement, au logement; puisque les hommes ne se
multiplient qu’à raison de l’abondance de ces denrées; puisque la
puissance d’un état se mesure sur le nombre de bras qu’il nourrit, le
premier soin du gouvernement doit être tout entier pour l’art qui
remplit le mieux ces objets. Dans ses encouragements, il doit suivre
l’ordre que la nature elle-même a mis dans l’échelle de nos besoins;
ainsi, puisque le besoin de la nourriture est le plus pressant, il doit
s’en occuper avant tout autre: viennent ensuite les soins du vêtement,
puis ceux du logement, etc. Et ce n’est point assez de les avoir
réalisés pour une partie du pays et des sujets; l’empire n’étant aux
yeux du législateur qu’un même domaine, la nation n’étant qu’une même
famille, il ne doit se départir de son système, qu’après l’avoir
complété pour l’empire et pour la nation. Tant qu’il reste des terres
incultes, tout bras employé à d’autres travaux est dérobé au plus utile;
tant qu’une famille manque du nécessaire, nul autre n’a droit d’avoir le
superflu. Sans cette égalité générale, un empire, partie en friche et
partie cultivé, un peuple partie riche et partie pauvre, partie barbare
et partie policé, offrent un mélange choquant de luxe et de misère, et
ressemblent à ces charlatans ridicules qui portent du galon et des
bijoux avec des haillons sales et des bas percés.