de la Russie, qu’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point ces
reproches sont fondés: mais de peur de tomber dans l’inconvénient de la
partialité, admettons-les tels qu’ils se présentent: accordons que les
Russes sont, comme l’on dit, des _barbares_; mais ce sont précisément
les barbares qui sont les plus propres au projet de conquête dont je
parle. Ce ne furent point les plus policés des Grecs qui conquirent
l’Asie; ce furent les grossiers montagnards de la Macédoine: quand les
Perses de Cyrus renversèrent les empires policés des Babyloniens, des
Lydiens, des Égyptiens, c’étaient des sauvages couverts de peaux de
bêtes féroces; et ces Romains vainqueurs de l’Italie et de Carthage,
croit-on qu’ils fussent si loin d’être un peuple barbare? Et ces Huns,
ces Mogols, ces Arabes, destructeurs de tant d’empires civilisés,
étaient-ils des peuples polis? Les mots abusent; mais avec l’analyse,
les idées deviennent claires, et les raisons palpables. Pour conquérir,
un art suffit, l’art de la guerre; et par son but, comme par ses moyens,
cet art est moins celui de l’homme policé que de l’homme sauvage. La
guerre veut des hommes avides et endurcis: on n’attaque point sans
besoins; on ne vainc point sans fatigue; et tels sont les _barbares_.
Guerriers par l’effet de la pauvreté, robustes par l’habitude de la
misère, ils ont sur les peuples civilisés l’avantage du pauvre sur le
riche: le pauvre est fort, parce que sa détresse exerce ses forces; le
riche est faible, parce que sa richesse les énerve. Pour faire la
guerre, il faut, dit-on, qu’un peuple soit riche: oui, pour la faire à
la manière des peuples riches, chez qui l’on veut dans les camps, toutes
les aisances des villes. Mais chez un peuple pauvre, où l’on vit de peu,
où chaque homme naît soldat, la guerre se fait sans beaucoup de frais,
elle s’alimente par elle-même, et l’exemple des anciens conquérants
prouve, à cet égard, l’erreur des idées financières de l’Europe. Pour
conquérir, il n’est pas même besoin d’esprit public, de lumières ni de
mœurs dans une nation; il suffit que les chefs soient intelligents et
qu’ils aient une bonne armée; or, la meilleure est celle dont les
soldats sobres et robustes joignent à l’audace contre l’ennemi
l’obéissance la plus passive à leurs commandants, où tous les mouvements
s’exécutent sans délai par une seule volonté, c’est-à-dire, où existe le
régime despotique. Lors donc que cet état a lieu chez les Russes, ils
n’en sont que plus propres au projet de conquérir. En effet, par son
autorité absolue, le prince disposant de toute la nation, il peut en
employer toutes les forces de la manière la plus convenable à ses vues:
d’autre part, à titre de serf, le peuple élevé dans la misère et la
soumission a les deux premières qualités de l’excellent soldat, la
frugalité et l’obéissance; il y joint une industrie précieuse à la
guerre, celle de pourvoir à tous les besoins de sa subsistance, de son
vêtement, de son logement; car le soldat russe est à la fois boulanger,
tailleur, charpentier, etc. On reproche au gouvernement de n’avoir pas
aboli le servage: mais peut-être ne conçoit-on pas assez en théorie
toute la difficulté d’une telle opération dans la pratique?
L’impératrice a affranchi tous les serfs de ses domaines[90]: mais
a-t-elle pu, a-t-elle dû affranchir ceux qui ne dépendaient point
d’elle? Cet affranchissement même, s’il était subit, serait-il sans
inconvénient de la part des nouveaux affranchis? C’est une vérité
affligeante, mais constatée par les faits, que l’esclavage dégrade les
hommes au point de leur ôter l’amour de la liberté et l’esprit d’en
faire usage. Pour les y rendre, il faut les y préparer, comme l’on
prépare des yeux malades à recevoir la lumière: il faut, avant de les
abandonner à leurs forces, leur en enseigner l’usage; et les esclaves
doivent apprendre à être libres comme les enfants à marcher. L’on
s’étonne que les Russes n’aient pas fait de plus grands progrès dans la
civilisation; mais à proprement parler, elle n’a commencé pour eux que
depuis vingt-cinq années: jusque-là le gouvernement n’avait créé que des
soldats; ce n’est que sous ce règne qu’il a produit des lois; et si ce
n’est que par les lois qu’un pays se civilise, ce n’est que par le temps
que les lois fructifient. Les révolutions morales des empires ne peuvent
être subites; il faut du temps pour transmettre des mouvements nouveaux
aux membres lointains de ces vastes corps; et peut-être le caractère
d’une bonne administration est-il moins de faire beaucoup, que de faire
avec prudence et sûreté. En général, les institutions nouvelles ne
produisent leurs effets qu’à la génération suivante: les vieillards et
les hommes faits leur résistent: les adolescents balancent encore; il
n’y a que les enfants qui les mettent en pratique. On suppose qu’il peut
encore naître dans le gouvernement russe des révolutions qui troubleront
sa marche: mais si celles qui sont arrivées depuis la mort du tzar
Pierre Ier ne l’ont pas détruite, il n’est pas probable
qu’aujourd’hui, que la succession a pris de la consistance, rien en
arrête le cours; c’est d’ailleurs une raison de plus d’occuper l’armée,
afin que son activité ne s’exerce pas sur les affaires intérieures.
Ainsi tout concourt à pousser l’empire russe dans la carrière que nous
lui apercevons, et tout lui promet des accroissements aussi assurés que
tranquilles.
Un seul obstacle pourrait arrêter ces accroissements, la résistance
qu’opposeraient les états de l’Europe à l’invasion de la Turkie; mais de
ce côté même, les probabilités sont favorables; car en calculant
l’action de ces états sur la combinaison de leurs intérêts, de leur
moyens et du caractère de leurs gouvernements, la balance se présente à
l’avantage de la Russie: en effet, qu’importe aux états éloignés une
révolution qui ne menace ni leur sûreté politique, ni leur commerce?
Qu’importe, par exemple, à l’Espagne que le trône de Byzance soit occupé
par un Ottoman ou par un Russe? Il est vrai que la cour de Madrid a
manifesté des intentions hostiles à la Russie, en s’engageant, par un
traité récent avec la Porte, à interdire le passage de Gibraltar à toute
flotte armée contre la Turkie. Mais il est à croire que ces dispositions
suggérées par une cour étrangère resteront sans effet. Il serait
imprudent à l’Espagne, qui n’a aucun commerce à conserver, de prendre
fait et cause pour celui d’une autre puissance, surtout quand, à cet
égard, elle a de justes sujets de se plaindre de la jalousie de cette
même puissance. On peut en dire autant de l’Angleterre: malgré l’envie
qu’elle porte à l’accroissement de tout état, les progrès de la Russie
ne lui causent pas assez d’ombrage pour y opposer une résistance
efficace: peut-être même que l’Angleterre a plus d’une raison d’être
indifférente à la chute de la Turkie; car désormais qu’elle n’y conserve
presque plus de comptoirs, elle doit attendre d’une révolution plus
d’avantages que de pertes; et c’en serait déja un pour elle que d’y
trouver la ruine de notre commerce. La France seule, à raison de son
commerce et de ses liaisons politiques avec la Turkie, a de grands
motifs de s’intéresser à sa destinée: mais dans la révolution supposée,
ses intérêts seraient-ils aussi lésés qu’on le pense? Peut-il lui
convenir, dans les circonstances où elle se trouve, de se mêler de cette
querelle? Ne pouvant agir que par mer, aura-t-elle une action efficace
dans une guerre dont l’effort se fera sur le continent? Les états du
Nord, c’est-à-dire, la Suède, le Danemarck, la Pologne, à raison de leur
voisinage et de l’intérêt de leur sûreté ont plus de droits de
s’alarmer. Mais quelle résistance peuvent-ils opposer? Que peut même la
Prusse sans le secours de l’Autriche? Disons-le: c’est là qu’est le
nœud de toute cette affaire. L’empereur y est arbitre; et, par malheur
pour les Turks, il se trouve partie; car, en même temps que les intérêts
et les habitudes de sa nation le rendent l’ennemi de la Porte, ses
projets personnels le rendent l’allié de la Russie. Cette alliance lui
est si importante, qu’il fera même des sacrifices pour la conserver:
sans elle il serait inférieur à ses ennemis naturels, la Suède, la
Prusse, la Ligue Germanique et la France: par elle, il prend sur ses
rivaux un tel ascendant, qu’il n’en peut rien redouter. Vis-à-vis de la
Turkie, il y trouve les avantages multipliés de se venger des pertes de
Charles VI, de recouvrer Belgrade, et d’obtenir des terrains qui ont
pour lui la plus grande convenance. Il suffit de jeter un coup d’œil
sur la position géographique des états de l’empereur, pour concevoir
l’intérêt qu’il doit mettre à s’approprier les provinces turkes qui le
séparent de la Méditerranée. Par cette acquisition, il procurerait à ses
vastes domaines un débouché qui leur manque; et bientôt les
accroissements qu’en recevrait l’Autriche dans son agriculture, son
commerce et son industrie, l’élèveraient au rang des grandes puissances
maritimes. Les soins dont l’empereur favorise les ports de Trieste, de
Fiume et de Zeng, prouvent assez que ces vues ne lui sont pas
étrangères; et ce qui s’est passé à l’égard de la Pologne, autorise à
penser que les cours de Vienne et de Pétersbourg pourront s’entendre
encore une fois pour un partage. L’alliance de ces deux cours livre avec
d’autant plus de certitude la Turkie à leur discrétion, que désormais
elles n’ont plus à craindre la seule ligue qui pût les arrêter, celle de
la Prusse avec la France. Il est très-probable que du vivant du feu roi,
cette ligue eût eu lieu; car Frédéric sentait depuis long-temps que nous
étions ses alliés naturels, comme il devait être le nôtre: mais le
prince régnant a embrassé un système contraire, et l’affaire de Hollande
et son union avec l’Angleterre, ont élevé entre lui et nous des
barrières que l’honneur même nous défend de franchir. D’ailleurs,
lorsque cette ligue serait possible, lorsque nous pourrions armer toute
l’Europe, nos intérêts avec la Turkie sont-ils assez grands, les
inconvénients de son invasion sont-ils assez graves, pour que nous
devions prendre le parti désastreux de la guerre? C’est ce dont l’examen
va faire l’objet de ma seconde partie.
SECONDE QUESTION.
Quels sont les intérêts de la France, et quelle doit être sa conduite
relativement à la Turkie.
C’est une opinion assez générale, parmi nous, que la France est
tellement intéressée à l’existence de l’empire turk, qu’elle doit tout
mettre en œuvre pour la maintenir. Cette opinion est presque devenue
une maxime de notre gouvernement, et par là on la croirait fondée sur
des principes réfléchis; mais en examinant les raisons dont on l’appuie,
il m’a paru qu’elle n’était que l’effet d’une ancienne habitude; et si,
d’un côté, il me répugnait à penser que nos intérêts fussent contraires
à ceux de l’humanité entière, j’ai eu, d’autre part, la satisfaction de
trouver, par le raisonnement, que ce prétendu axiome n’était pas moins
contraire à la politique qu’à la morale.
Nos liaisons avec la Turkie ont deux objets d’intérêt: par l’un, nous
procurons à nos marchandises une consommation avantageuse, et c’est un
intérêt de commerce: par l’autre, nous prétendons nous donner un appui
contre un ennemi commun, et c’est un intérêt de sûreté. La chute de
l’empire turk, dit-on, porterait une atteinte funeste à ces deux
intérêts: nous perdrions notre commerce du Levant, et la balance
politique de l’Europe serait rompue à notre désavantage; je crois l’une
et l’autre assertion en erreur: examinons d’abord l’intérêt politique.
Supposer que l’existence de l’empire turk soit nécessaire à notre sûreté
et à l’équilibre politique de l’Europe, c’est supposer à cet empire des
forces capables de concourir à ce double objet; c’est supposer son état
intérieur et ses rapports aux autres puissances, tels qu’au siècle
passé; en un mot, c’est supposer les choses comme sous les règnes de
François Ier et de Louis XIV, et réellement cette supposition est la
base de l’opinion actuelle. L’on voit toujours les Turks comme au temps
de Kiouperli et de Barberousse; et parce qu’alors ils avaient un vrai
poids dans la balance, on s’opiniâtre à croire qu’ils le conservent
toujours. Mais pour abréger les disputes, supposons à notre tour que
l’empire turk n’ait point changé relativement à lui-même; du moins est
il certain qu’il a changé relativement aux autres états. Depuis le
commencement du siècle, le système de l’Europe a subi une révolution
complète: l’Espagne, jadis ennemie de la France, est devenue son alliée:
la Suède, qui sous Gustave-Adolphe, et Charles XII avait dans le Nord
une si grande influence, l’a perdue: la Russie, qui n’en avait point, en
a pris une prépondérante: la Prusse, qui n’existait pas, est devenue un
royaume: enfin les maisons de France et d’Autriche, si long-temps
rivales, se sont rapprochées par les liens du sang: de là une
combinaison de rapports, toute différente de l’ancienne. Ce n’est plus
une balance simple comme au temps de Charles-Quint et de Louis XIV, où
toute l’Europe était partagée en deux grandes factions, et où là France
tenait l’Allemagne en échec par la Suède et par la Turkie, pendant
qu’elle-même combattait à force égale l’Espagne, l’Angleterre et la
Hollande. Aujourd’hui l’Europe est divisée en trois ou quatre grands
partis, dont les intérêts sont tellement compliqués, qu’il est presque
impossible d’établir un équilibre: d’abord, à l’Occident, les affaires
d’Amérique occasionent deux factions, où l’on voit, d’un côté, l’Espagne
et la France; de l’autre, l’Angleterre qui s’efforce d’attirer à elle la
Hollande. L’Allemagne et le Nord, étrangers à ce débat, restent
spectateurs neutres, comme l’a prouvé la dernière guerre. D’autre part,
l’Allemagne et le Nord forment aussi deux ligues, l’une composée de la
Prusse et de divers états germaniques pour s’opposer aux accroissements
de l’empereur; l’autre, de l’empereur et de l’impératrice de Russie, qui
par leur alliance obtiennent, l’un la défensive de la première ligue, et
tous les deux, l’offensive de la Turkie. L’Espagne et l’Angleterre sont,
comme je l’ai dit, presque étrangères à ces deux dernières ligues. La
France seule peut s’y croire intéressée: mais dans le cas où elle s’en
mêlerait, à quoi lui servirait la Turkie? En supposant que, malgré la
consanguinité des maisons de Bourbon et d’Autriche, malgré nos griefs
contre la Prusse, nous accédassions à la ligue germanique, la Turkie
resterait nulle, parce que la Russie la tiendrait en échec, et pourrait
encore contenir la Suède et inquiéter la Prusse. D’ailleurs, en pareil
cas, l’on ne saurait supposer que l’Angleterre ne saisît l’occasion de
se venger du coup que nous lui avons porté en Amérique. Il faut le
reconnaître, et il est dangereux de se le dissimuler, il n’y a plus
d’équilibre en Europe: à dater seulement de vingt-ans, il s’est opéré
dans l’intérieur de plusieurs états des révolutions qui ont changé leurs
rapports externes. Quelques-uns qui étaient faibles ont pris de la
vigueur; d’autres qui étaient forts sont devenus languissants. Prétendre
rétablir l’ancienne balance, est un projet aussi peu sensé que le fut
celui de la fixer. C’est un principe trivial, mais d’une pratique
importante: pour les empires comme pour les individus, rien ne persiste
au même état. L’art du gouvernement n’est donc pas de suivre toujours
une même ligne, mais de varier sa marche selon les circonstances: or,
puisque, dans l’état présent, nous ne pouvons défendre la Turkie, la
prudence nous conseille de céder au temps, et de nous former un autre
système: et il y a long-temps que l’on eût dû y songer. Du moment que la
Russie commença de s’élever, nous eussions dû y voir notre alliée
naturelle: sa religion et ses mœurs nous présentaient des rapports bien
plus voisins que l’esprit fanatique, et haineux de la Porte. Et comment,
hors le cas d’une extrême nécessité, a-t-on jamais pu s’adresser à un
peuple barbare, pour qui tout étranger est un objet impur d’aversion et
de mépris? Comment a-t-on pu consentir aux humiliations dont on achète
journellement son alliance? Vainement on exalte notre crédit à la Porte;
ce crédit ne soustrait ni notre ambassadeur, ni nos nationaux à
l’insolence ottomane: les exemples en sont habituels, et quoique passés
en pratique, ils n’en sont pas moins honteux. Si l’ambassadeur marche
dans les rues de Constantinople, le moindre janissaire s’arroge le pas
sur lui, comme pour lui signifier que le dernier des musulmans vaut
mieux que le premier des infidèles. Les gardes mêmes qu’il entretient à
sa porte restent fièrement assis quand il passe, et jamais on n’a pu
abolir cet indécent usage: il a fallu les plus longues disputes pour
sauver un pareil affront dans les audiences du vizir. Enfin, l’on régla
qu’il entrerait en même temps que l’ambassadeur; mais quand celui-ci
sort, le vizir ne se lève point, et l’on n’imagine pas toutes les ruses
qu’il emploie dans chaque visite pour l’humilier. Passons sur les
dégoûts de la vie prisonnière que les ambassadeurs mènent à
Constantinople: si du moins leur personne était en sûreté! mais les
Turks ne connaissent point le droit des gens, et ils l’ont souvent
violé: témoin l’ambassadeur de France, M. de Sanci, qui, sur le soupçon
d’avoir connivé à l’évasion d’un prisonnier, fut lui-même mis en prison,
et y resta quatre mois; témoin M. de la Haie qui, portant la parole pour
son père, ambassadeur de Louis XIV, fut, par ordre du visir, frappé si
violemment au visage, qu’il en perdit deux dents: l’outrage ne se borna
pas là, _on le jeta dans une prison si infecte_, dit l’historien qui
raconté ces faits[91], _que souvent les mauvaises vapeurs éteignaient la
chandelle. On saisit aussi l’ambassadeur même, et on le tint également
prisonnier pendant deux mois, au bout desquels il n’obtint la liberté
qu’avec des présents et de l’argent._ Si ces excès n’ont pas ménagé des
têtes aussi respectables, que l’on juge des traitements auxquels sont
exposés les subalternes. Aussi a-t-on vu, en 1769, deux de nos
interprètes à Saide recevoir une bastonnade de cinq cents coups, pour
laquelle on paie encore à l’un d’eux une pension de 500 livres. En
1777, M. Boriés, consul d’Alexandrie, fut tué d’un coup de pistolet dans
le dos; et peu auparavant, un interprète de cette même échelle avait été
enlevé et conduit à Constantinople, où, malgré les réclamations de
l’ambassadeur, il fut secrètement étranglé.
A notre honte, ces outrages et beaucoup d’autres sont restés sans
vengeance. On les a dissimulés par un système qui prouve que l’on ne
connaît point le caractère des Turks: on a cru, par ces ménagements, les
rendre plus traitables; mais la modération qui, avec les hommes polis, a
de bons effets, n’en a que de fâcheux avec les barbares: accoutumés à
devoir tout à la violence, ils regardent la douceur comme un signe de
faiblesse, et ne rendent à la complaisance que des mépris. Les Européens
qui vont en Turkie ne tardent pas d’en faire la remarque: bientôt ils
éprouvent que cet air affable, ces manières prévenantes qui, parmi nous,
excitent la bienveillance, n’obtiennent des Turks que plus de hauteur:
on ne leur en impose que par une contenance sévère, qui annonce un
sentiment de force et de supériorité. C’est sur ce principe que notre
gouvernement eût dû régler sa conduite avec les Turks; et il devait y
apporter, d’autant plus de rigueur, que jamais leur alliance avec nous
ne fut fondée sur une amitié sincère, mais bien sur cette politique
perfide dont ils ont usé dans tous les temps: partout, pour détruire
leurs ennemis, ils ont commencé par les désunir et par s’en allier
quelques-uns, pour avoir moins de forces à combattre. S’ils eussent
subjugué l’Autriche, nous eussions vu à quoi eût abouti notre alliance.
Le vizir Kiouperli le fit assez entendre à M. de la Haie. Cet
ambassadeur lui ayant fait part des succès de Louis XIV contre les
Espagnols, dans la guerre de Flandre: _Que m’importe_, reprit fièrement
le vizir, _que le chien mange le porc, ou que le porc mange le chien,
pourvu que les affaires de mon maître prospèrent_[92]; par où l’on voit
clairement le mépris et la haine que les Turks portent également à tous
les Européens.
D’après ces dispositions, nous eussions dû, à notre tour, dédaigner une
semblable alliance, et lui en substituer une plus conforme à nos mœurs.
La Russie, comme je l’ai dit, réunissait pour nous toutes les
convenances: par sa position, elle remplissait le même objet politique
que la Turkie, et elle le remplissait bien plus efficacement par sa
puissance. Nous y trouvions une cour polie, passionnée pour nos usages
et notre langue, et nous pouvions compter sur une considération
distinguée et solide. Nous avons négligé ces avantages, mais il est
encore temps de les renouveler; la prudence nous le conseille; les
circonstances même nous en font la loi. Puisqu’il est vrai que l’ancien
équilibre est détruit, il faut tendre à en former un nouveau; et, j’ose
l’assurer, celui qui se prépare nous est favorable. En effet, dans le
partage éventuel de la Turkie entre l’empereur et l’impératrice, il ne
faut pas s’en laisser imposer par l’accroissement qu’en recevront leurs
états, ni mesurer la force politique qu’ils en retireront par l’étendue
géographique de leur acquisition. L’on peut s’assurer, au contraire,
que, dans l’origine, leur conquête leur sera onéreuse, parce que le pays
qu’ils prendront exigera des avances: ce ne sera que par la suite du
temps qu’il produira ses avantages, et ce temps amènera d’autres
rapports et d’autres circonstances. Du moment que la Russie et
l’Autriche se trouveront limitrophes, l’intérêt qui les a unies les
divisera, et leur jalousie réciproque rendra l’équilibre à l’Europe.
Déja même l’on suppose que le partage pourra la faire naître au sujet de
Constantinople. Il est certain que la possession de cette ville entraîne
de tels avantages, que le parti qui l’obtiendra aura une prérogative
marquée: si l’empereur la cède, il peut se croire lésé: si l’impératrice
ne l’obtient, la conquête est inutile. Le canal de Constantinople étant
la seule issue de la mer Noire vers la Méditerranée, sa possession est
indispensable à la Russie, dont les plus belles provinces débouchent
dans la mer Noire, par le Don et le Niéper: d’autre part, les états de
l’empereur ont aussi leur issue naturelle sur cette mer; car le Danube
qui, par lui-même ou par les rivières qu’il reçoit, est la grande artère
de la Hongrie et de l’Autriche, le Danube, dis-je, y prend son
embouchure. Il semble donc que l’empereur ait le même intérêt d’occuper
le Bosphore: cependant cette difficulté peut se résoudre par une
considération importante, qui est que la Méditerranée étant le théâtre
de commerce le plus riche et le plus avantageux, les états de l’empereur
doivent s’y porter par la route la plus courte et la moins dispendieuse:
or, le circuit par la mer Noire ne remplit point cette double condition;
et il est facile de l’obtenir, en joignant les eaux du Danube à celles
de la Méditerranée, par un ou plusieurs canaux que l’on pratiquerait
entre leurs rivières respectives, par exemple, entre le _Drino_ et le
_Drin_, ou la _Bosna_ et la _Narenta_. A ce moyen, la Hongrie et
l’Autriche communiqueraient immédiatement à la Méditerranée, et
l’empereur pourrait abandonner sans regret la navigation dangereuse et
sauvage de la mer Noire.
Mais une seconde difficulté se présente. En donnant, d’un côté, à
l’empereur, la Servie, l’Albanie, la Bosnie, et toute la côte turke du
golfe Adriatique; d’autre part, à l’impératrice, la Moldavie, la
Valakie, la Bulgarie et la Romélie, à qui, sans blesser les proportions,
appartiendront la Grèce propre, la Morée et l’Archipel? Ce cas, je le
sais, est épineux, ainsi que beaucoup d’autres: les conjectures
deviennent d’autant plus équivoques, que Joseph et Catherine savent
donner à leurs intérêts plusieurs combinaisons: cependant il en est une
qui me paraît probable, en ce qu’elle réunit les convenances communes à
toute l’Europe. Dans cette combinaison, je suppose, 1º que l’empereur
ayant moins égard à l’étendue du terrain qu’aux avantages réels qu’il en
peut retirer, se bornera aux provinces adjacentes au golfe Adriatique, y
réunissant peut-être Raguse et les possessions de Venise, à qui l’on
donnera quelque équivalent; en sorte qu’il possédera tout le terrain
compris à l’ouest d’une ligne tirée par la hauteur de Vidin à Corfou; 2º
que, par une indemnité de partage, il obtiendra un consentement et une
garantie pour l’acquisition de la Bavière, qu’il ne perd pas de vue; 3º
que, d’autre part, pour continuer de jouir de l’alliance importante de
la Russie, il secondera le projet que l’on a de grandes raisons de
supposer à Catherine II, et qu’il la reconnaîtra impératrice de
Constantinople, et restauratrice de l’empire grec; ce qui convient
d’autant plus, que presque tout le pays qu’elle possédera est peuplé de
Grecs qui, par affinité de culte et de mœurs, ont autant d’inclination
pour les Russes qu’ils ont d’aversion pour les Allemands. Or, comme il
est impossible que Constantinople et Pétersbourg obéissent au même
maître, il arrivera que Constantinople deviendra le siége d’un état
nouveau, qui pourra concourir au nouvel équilibre; et peut-être que, par
un cas singulier, le trône ravi aux Constantin par les Ottomans
repassera, de nos jours, des Ottomans à un Constantin.