mineure, ce ne fut pas sans difficulté qu’elles se maintinrent dans
cette terre étrangère: poursuivies par les Mogols, jalousées par les
Turkmans, inquiétées par les Grecs, elles vécurent long-temps
environnées d’ennemis et de dangers. Dans des circonstances si
difficiles, ce fut une nécessité à leurs chefs de déployer toutes leurs
facultés morales et physiques; il y allait de leurs intérêts personnels,
de la conservation de leur rang et de leur vie. Il fallut donc qu’ils
acquissent les talents, qu’ils recherchassent les connaissances, qu’ils
pratiquassent les vertus qui sont les vrais éléments du pouvoir. Ayant à
gouverner des hommes séditieux, il fallut leur inspirer la confiance par
les lumières, l’attachement par la bienveillance, le respect par la
dignité: il fallut, pour maintenir la discipline, de la justice dans les
châtiments, pour exciter l’émulation, du discernement dans les
récompenses, justifier enfin le droit de commander par la prééminence
dans tous les genres. Il fallut, pour déployer les forces de la nation à
l’extérieur, en établir l’harmonie à l’intérieur, protéger l’agriculture
pour nourrir les armées, punir les concussions pour éviter les révoltes,
bien choisir ses agents pour bien exécuter ses entreprises, en un mot,
pratiquer dans toutes ses parties la science des grands politiques et
des grands capitaines; et tels en effet se montrèrent les premiers
sultans des Turks: et si l’on remarque que depuis leur auteur _Osman I_
jusqu’à Soliman II, c’est-à-dire dans une série de douze princes, il
n’en est pas un seul d’un caractère médiocre, l’on conviendra qu’un
effet si constant n’est point dû au hasard, mais à cette nécessité de
circonstances dont j’ai parlé, à cet état habituel des guerres civiles
et étrangères, où tout se décidant par la force, il fallait toujours
être le plus fort pour être le premier. Par une application inverse de
ce principe, lorsque cet état de choses a cessé, lorsque l’empire
affermi par sa masse n’a plus eu besoin des talents de ses chefs pour se
soutenir, ils ont dû cesser de les posséder, de les acquérir, et c’est
ce que les faits justifient. Depuis ce même Soliman II, qui, par ses
réglements encore plus que par ses victoires, consolida la puissance
turke, à peine de dix-sept sultans que l’on compte jusqu’à nos jours, en
trouve-t-on deux qui ne soient pas des hommes médiocres. Par opposition
à leurs aïeux, l’histoire les montre tous ou crapuleux et insensés comme
Amurat IV, ou amollis et pusillanimes comme Soliman III.
La différence dans les positions explique très-bien ce contraste dans
les caractères. Quand les sultans vivaient dans les camps, tenus en
activité par un tourbillon immense d’affaires, par des projets de
guerres et de conquêtes, par un enchaînement de succès et d’obstacles,
par la surveillance même des compagnons de leurs travaux, leur esprit
était vaste comme leur carrière, leurs passions nobles comme leurs
intérêts, leur administration vigoureuse comme leur caractère. Quand au
contraire ils se sont renfermés dans leur harem, engourdis par le
désœuvrement, conduits à l’apathie par la satiété, à la dépravation par
la flatterie d’une cour esclave, leur ame est devenue bornée comme leurs
sensations, leurs penchants vils comme leurs habitudes, leur
gouvernement vicieux comme eux-mêmes. Quand les sultans administraient
par leurs propres mains, ils appliquaient un sentiment de personnalité
aux affaires, qui les intéressait vivement à la prospérité de l’empire:
quand ils ont eu pris des agents mercenaires, devenus étrangers à leurs
opérations, ils ont séparé leur intérêt de la chose publique. Dans le
premier cas, les sultans guidés par le besoin des affaires, n’en
confiaient le maniement qu’à des hommes capables et versés, et toute
l’administration était, comme son chef, vigilante et instruite: dans le
second, mûs par ces affections domestiques souvent obscures et viles,
qui suivent l’humanité sur le trône comme dans les cabanes, ils ont
placé des favoris sans mérite, et l’incapacité du premier mobile s’est
étendue à toute la machine du gouvernement.
Espérer maintenant que par un retour soudain ce gouvernement change sa
marche et ses habitudes, c’est admettre une chimère démentie par
l’expérience de tous les temps, et presque contraire à la nature
humaine. Pour concevoir le dessein d’une telle réforme, il faudrait
pressentir le danger qui se prépare; et l’aveuglement est le premier
attribut de l’ignorance. Pour en réaliser le projet, il faudrait que le
sultan l’entreprît lui-même; que rentrant dans la carrière de ses aïeux,
il quittât le repos du sérail pour le tumulte des camps, la sécurité du
harem pour les dangers des batailles, les jouissances d’une vie
tranquille pour les privations de la guerre; qu’il changeât en un mot
toutes ses habitudes pour en contracter d’opposées. Or si les habitudes
de la mollesse sont si puissantes chez des particuliers isolés, que
sera-ce chez des sultans en qui le penchant de la nature est fortifié
par tout ce qui les entoure? à qui les vizirs, les eunuques et les
femmes conseillent sans cesse le repos et l’oisiveté, parce que moins
les rois exercent par eux-mêmes leur pouvoir, plus ceux qui les
approchent s’en attirent l’usage. Non, non, c’est en vain que l’on veut
l’espérer, rien ne changera chez les Turks, ni l’esprit du gouvernement,
ni le cours actuel des affaires: le sultan continuera de végéter dans
son palais, les femmes et les eunuques de nommer aux emplois; les vizirs
de vendre à l’encan les gouvernements et les places; les pachas de
piller les sujets et d’appauvrir les provinces; le divan de suivre ses
maximes d’orgueil et d’intolérance; le peuple et les troupes de se
livrer à leur fanatisme et de demander la guerre; les généraux de la
faire sans intelligence, et de perdre des batailles, jusqu’à ce que par
une dernière secousse, cet édifice incohérent de puissance, privé de ses
appuis et perdant son équilibre, s’écroule tout-à-coup en débris, et
ajoute l’exemple d’une grande ruine à tous ceux qu’a déja vus la terre.
Tel a été en effet et tel sera sans doute le sort de tous les empires,
non par la nécessité occulte de ce fatalisme qu’allèguent les orateurs
et les poètes, mais par la constitution du cœur de l’homme et le cours
naturel de ses penchants: interrogez l’histoire de tous les peuples qui
ont fondé de grandes puissances; suivez la marche de leur élévation, de
leurs progrès et de leur chute, et vous verrez que dans leurs mœurs et
leur fortune tous parcourent les mêmes phases, et sont régis par les
mêmes mobiles que les individus des sociétés. Ainsi que des particuliers
parvenus, ces peuples d’abord obscurs et pauvres s’agitent dans leur
détresse, s’excitent par leurs privations, s’encouragent par leurs
succès, s’instruisent par leurs fautes, et arrivent enfin, par adresse
ou par violence, au faîte des grandeurs et de la fortune. Mais ont-ils
atteint les jouissances où aspirent tous les hommes, bientôt la satiété
remplace les désirs; bientôt, faute d’aliments, leur activité cesse,
leurs chefs se dégoûtent des affaires qui les fatiguent, ils s’ennuient
des soins qui ont élevé leur fortune, ils les abandonnent à des mains
mercenaires, qui n’ayant point d’intérêt direct, malversent et
dissipent, jusqu’à ce que les mêmes circonstances qui les ont enrichis
suscitent de nouveaux parvenus qui les supplantent à leur tour. Tel est
le cours naturel des choses: être privé et désirer, se tourmenter pour
obtenir, se rassasier et languir, voilà le cercle autour duquel sans
cesse monte et descend l’inquiétude humaine: nous avons vu que les Turks
en ont parcouru la plus grande partie: voyons à quel point se trouvent
placés leurs adversaires les Russes.
Il n’y a pas encore un siècle révolu que le nom des Russes était presque
ignoré parmi nous. L’on savait, par les récits vagues de quelques
voyageurs, qu’au delà des limites de la Pologne, dans les forêts et les
glaces du nord, existait un vaste empire dont le siége était à Moskou.
Mais ce que l’on apprenait de son climat odieux, de son régime
despotique, de ses peuples barbares, ne donnait pas de hautes idées de
sa puissance; et l’Europe, fière de la politesse de ses cours et de la
civilisation de ses peuples, dédaignant de compter les tsars au rang de
ses rois, rejetait les Moscovites parmi les autres barbares de l’Asie.
Cependant le cours insensible et graduel des événements préparait un
nouvel ordre de choses. Divisée long-temps, comme la France, en
plusieurs états, déchirée long-temps par des guerres étrangères ou
civiles, la Russie enfin rassemblée sous une même puissance, n’avait
plus qu’un même intérêt, et ses forces, dirigées par une seule volonté,
commençaient à devenir imposantes: l’art de les employer manquait
encore, mais l’on en soupçonnait l’existence: des guerres avec la
Pologne et la Suède avaient fait sentir la supériorité des arts de
l’Occident, et depuis deux règnes, on tentait de les introduire dans
l’empire. Les tsars Michel et Alexis avaient appelé à leur cour des
artistes et des militaires d’Allemagne, de Hollande, d’Italie, et déja
l’on voyait à Moskou des fondeurs de canons, des fabricants de poudre,
des ingénieurs, des officiers, des bijoutiers et des imprimeurs
d’Europe.
A cette époque, si l’on eût tenté de former des conjectures sur la vie
future de cet empire, l’on eût dit que par son éloignement de l’Europe,
il aurait peu d’influence sur notre système; que par la position de sa
capitale au sein des terres, son cabinet n’entretiendrait pas des
relations bien vives avec les nôtres; que par la difficulté de ses mers
il ne formerait jamais une puissance maritime; que par l’état civil de
la nation et le partage des hommes en serfs et en maîtres, il n’aurait
jamais d’énergie; que par la concentration des richesses en un petit
nombre de mains, toute l’activité se porterait vers les arts frivoles;
qu’en un mot cet empire, par la nature de son gouvernement et les mœurs
de son peuple, serait purement un empire asiatique, dont l’existence
imiterait celle de l’Indostan et de la Turkie. L’événement a trompé ces
conjectures; mais pour mettre l’art en défaut, il a fallu le concours
des faits les plus extraordinaires; il a fallu que le hasard portât sur
le trône un prince qui n’y était pas destiné: il a fallu que le hasard
conduisît près de lui un homme obscur qui lui donnât la passion, des
mœurs et des arts de l’Europe; il a fallu que ce prince, malgré les
vices de son éducation et le poison du pouvoir arbitraire, conservât la
plus grande énergie de caractère; en un mot, il a fallu l’existence et
le règne de Pierre Ier; et l’on conviendra que si les probabilités ne
sont jamais trompées que par de semblables événements, elles ne se
trouveront pas souvent en défaut.
Quand on se rend compte de ce qui s’est passé depuis quatre-vingts ans
en Russie, l’on s’aperçoit que le règne du tsar Pierre Ier a
réellement été pour cet empire l’époque d’une existence nouvelle, et
qu’il a commencé pour lui une période qui marche en sens inverse de
l’empire turk; c’est-à-dire que pendant que la puissance et les forces
de l’un vont décroissant, les forces et la puissance de l’autre vont
croissant chaque jour. L’on en peut suivre les progrès dans toutes les
parties de leur constitution. Au commencement du siècle, les Russes
n’avaient point d’état militaire; dès 1709, ils battaient les Suédois à
Pultava, et en 1756, dans la guerre de Prusse, ils acquéraient jusque
par leurs défaites la réputation des secondes troupes de l’Europe. Dans
le même intervalle, la milice des Turks s’abâtardissait, et le sultan
Mahmoud énervait les janissaires, qu’il craignait, en les dispersant
dans tout l’empire, et en faisant noyer leur élite. Au commencement du
siècle, les Russes n’avaient pour toute marine que des chaloupes sur
leurs lacs: maintenant ils ont des vaisseaux de tout rang sur toutes
leurs mers: les Turks, restés au même point qu’il y a cent ans, savent
encore à peine se servir de la boussole. Depuis le commencement du
siècle, le gouvernement russe a beaucoup travaillé à améliorer son
régime intérieur; il a accru ses revenus, sa population, son commerce.
Pendant le même espace, les Turcs ont augmenté leurs déprédations, et
par la vénalité publique de toutes les places, Mahmoud a porté le
dernier coup à leur constitution. Depuis le commencement du siècle, la
Russie a accru ses possessions de la Livonie, de l’Ingrie, de l’Estonie,
et depuis quinze ans seulement, d’une partie de la Pologne, d’un vaste
terrain entre le Dnieper et le Bog, et enfin de la Crimée. La Turkie, il
est vrai, n’a encore rien perdu en apparence; mais peut-on compter pour
de vraies possessions l’Égypte, le pays de Bagdad, la Moldavie, la
Grèce, et tant de districts soumis à des rebelles? Maintenant, supposer
que les deux empires s’arrêtent tout à coup dans leur marche réciproque,
c’est mal connaître les lois du mouvement: dans l’ordre moral comme dans
l’ordre physique, lorsqu’une fois un corps s’est mis en mouvement, il
lui devient d’autant plus difficile de s’arrêter, qu’il a une plus
grande masse. L’impulsion donnée et l’équilibre rompu, l’on ne peut plus
assigner le terme de la course. La Russie est d’autant plus dans ce cas,
que son activité, accrue par de longs obstacles, trouve maintenant pour
se déployer une plus vaste carrière. En effet, le tsar Pierre l’ayant
d’abord dirigée contre les états du Nord, il a fallu, pour lutter avec
eux, qu’elle développât tous ses moyens et en perfectionnât l’usage.
L’on a voulu censurer cette marche du tsar, et l’on a dit qu’il eût
mieux fait de se tourner vers la Turkie: mais peut-être que les goûts
personnels de Pierre Ier ont eu l’effet d’une politique profonde;
peut-être qu’avec ses Russes indisciplinés il n’eût pu vaincre les Turks
encore non-énervés: au lieu qu’en transportant le théâtre de son
activité sur la Baltique, il a monté tous les ressorts de son empire au
ton des états de l’Europe. Aujourd’hui que l’équilibre s’est établi de
ce côté, et que la Russie y voit des obstacles d’agrandissement, elle
revient vers un empire barbare, avec tous les moyens des empires
policés, et elle a droit de s’en promettre des succès d’autant plus
grands que, par cette dérivation, elle a repris la vraie route où
l’appelait la nature, et que lui ont tracée dès long-temps ses préjugés
et ses habitudes.
En effet, l’on peut observer que depuis que la Russie formée en corps
d’empire a pu porter ses regards hors de ses frontières, l’essor le plus
constant de son ambition s’est dirigé vers les contrées méridionales,
vers la Turkie et la Perse. A remonter jusqu’au XVe siècle, à peine
trouve-t-on deux règnes qui n’aient pas produit de ce côté quelques
entreprises. Que prouvent ces habitudes communes à des générations
diverses, sinon des mobiles inhérents à l’espèce? et ces mobiles ne sont
pas équivoques: car sans parler de l’instigation de la religion, qui
souvent n’est que le masque des penchants, il suffit de comparer les
objets de jouissances qu’offre chacun des deux empires. Dans l’un c’est
du goudron, du caviar[88], du poisson salé et fumé, de la bière, des
boissons de lait et de grains fermentés, des chanvres, des lins, un ciel
rigoureux, une terre rebelle, et par conséquent une vie de travail et de
peine. Dans l’autre, avec tous les moyens d’obtenir les mêmes produits
(les fourrures exceptées), dans l’autre, dis-je, c’est le luxe des
objets les plus attrayants: ce sont des vins exquis, des parfums
voluptueux, du café, des fruits de toute espèce, des soies, des cotons
délicats, un climat admirable et une vie de repos et d’abondance. Quels
avantages d’une part! de l’autre quelles privations! et quels mobiles
puissants pour la cupidité armée, que cette foule de jouissances
offertes à tous les sens! en vain une morale misanthropique s’est
efforcée d’en rompre le charme: les jouissances des sens ont gouverné et
gouverneront toujours les hommes. C’est pour les vins de l’Italie que
les Gaulois franchirent trois fois les Alpes; c’est pour la table des
Romains que les Barbares accoururent du Nord; c’est pour les vêtements
de soie et pour les femmes des Grecs que les Arabes sortirent de leurs
déserts: et n’est-ce pas pour le poivre et le café que les Européens
traversent l’Océan et se font des guerres sanglantes? Ce sera pour tous
ces objets réunis, que les Russes envahiront l’Asie: et que l’on juge de
la sensation qu’ont dû éprouver dans la dernière guerre leurs armées
transportées dans la Moldavie, l’Archipel et la Grèce! Quel ravissement
pour leurs officiers et leurs soldats de boire les vins de Ténédos, de
Chio, de Morée! de piller sur les champs de bataille et dans les camps
forcés, des cafetans de soie brodés d’argent et d’or, des châles de
cachemire, des ceintures de mousseline, des poignards damasquinés, des
pelisses et des pipes! quel plaisir de rapporter dans sa patrie ces
trophées de son courage, de les montrer à ses parents, à ses amis, à ses
rivaux! de vanter les pays que l’on a vus, ces vins dont on a bu, et ces
aventures merveilleuses dont on a été le témoin! Maintenant qu’une
nouvelle guerre se déclare, et que la plupart des acteurs de la dernière
vivent encore, tous les motifs vont se réunir pour donner plus de force
aux passions: ce sera pour les jeunes gens l’émulation et la nouveauté:
pour les vétérans, des souvenirs embellis par l’absence; pour les
officiers, l’espoir des commandements et la multiplication des places;
enfin, pour ceux qui gouvernent, des projets enivrants d’agrandissement
et de gloire: et quel projet, en effet, plus capable d’enflammer
l’imagination, que celui de reconquérir la Grèce et l’Asie; de chasser
de ces belles contrées de barbares conquérants, d’indignes maîtres!
d’établir le siége d’un empire nouveau dans le plus heureux site de la
terre! de compter parmi ces domaines les pays les plus célèbres, et de
régner à la fois sur Byzance et sur Babylone, sur Athènes et sur
Ecbatanes, sur Jérusalem et sur Tyr et Palmyre! quelle plus noble
ambition que celle d’affranchir des peuples nombreux du joug du
fanatisme et de la tyrannie! de rappeler les sciences et les arts dans
leur terre natale; d’ouvrir une nouvelle carrière à la législation, au
commerce, à l’industrie, et d’effacer, s’il est possible, la gloire de
l’ancien Orient par la gloire de l’Orient ressuscité! Et peut-être
n’est-ce point supposer des vues étrangères au gouvernement russe. Plus
on rapproche les faits et les circonstances, plus on aperçoit les traces
d’un plan formé avec réflexion et suivi avec constance, surtout depuis
la dernière guerre. D’abord l’on a demandé l’usage de la mer Noire, puis
l’entrée de la Méditerranée: l’on a exigé l’abandon des Tartares, puis
l’on s’est emparé de la Crimée; l’on protége aujourd’hui les Géorgiens
et les Moldaves; le premier traité les soustraira à la Porte. L’on
attire des Grecs à Pétersbourg, et on leur fonde des colléges: l’on
impose des noms grecs aux enfants du grand-duc, nés tous depuis la
guerre[89]; on leur enseigne la langue grecque; l’impératrice fait des
traités avec l’empereur, un voyage jusqu’à la mer Noire; l’on grave sur
un arc à Cherson: _C’est ici le chemin qui conduit à Byzance_, etc.
Oui, tout annonce le projet formé de marcher à cette capitale; et tout
présage une heureuse issue à ce projet; tout, dans la balance des
intérêts et des moyens, est à l’avantage des Russes contre les Turks.
Laissons à part ces comparaisons de population et de terrain, usitées
par les politiques modernes: l’étendue géographique n’est point un
avantage, et les hommes ne se calculent pas comme des machines: on
suppose à la Turkie des armées de trois et quatre cent mille hommes;
mais d’abord ces assertions populaires se soutiennent mal; témoin ces
corps de cent et cent soixante mille hommes que les gazettes, pendant
tout le cours de novembre, ont établis sur le Danube et près
d’_Odjakof_, et qui se sont trouvés être de dix à douze mille.
D’ailleurs quelle force réelle auraient même cinq cent mille hommes, si
cette multitude est mal armée, et fait la guerre sans art, sans ordre et
sans discipline? Nous croirions-nous bien en sûreté, si, à cent mille
soldats de l’empereur, nous opposions un demi-million de paysans et
d’artisans enrôlés à la hâte? Tels sont cependant les soldats turks. La
Russie, au contraire, a dans le moindre calcul cent soixante mille
hommes de troupes régulières égales à celles de Prusse, et au moins cent
mille hommes de troupes légères. La plupart des soldats turks n’ont
jamais vu le feu; le grand nombre des soldats russes a fait plusieurs
campagnes: l’infanterie turke est absolument nulle; l’infanterie russe
est la meilleure de l’Europe. La cavalerie turke est excellente, mais
seulement pour l’escarmouche; la cavalerie russe, par sa tactique,
conserve la supériorité. Les Turks ont une attaque très-impétueuse; mais
une fois rebutés, ils ne se rallient plus; les Russes ont la défense la
plus opiniâtre, et conservent leur ordre même dans leur défaite. Le
soldat turk est fanatique, mais le russe l’est aussi. L’officier russe
est médiocre, mais l’officier turk est entièrement nul. Le grand-vizir
général actuel, ci-devant marchand de riz en Égypte, élevé par le crédit
du capitan pacha, n’a jamais conduit d’armée; la plupart des généraux
russes ont gagné des batailles: en marine, les Turks ont l’avantage du
nombre sur la mer Noire: mais quoique les Russes soient de faibles
marins, ils ont un avantage immense par l’art. La Turkie ne soutiendra
la guerre qu’en épuisant ses provinces d’hommes et d’argent:
l’impératrice, après l’avoir faite cinq années, a aboli à la paix un
grand nombre d’anciens impôts. Le divan n’a que de la présomption et de
la morgue; depuis vingt ans le cabinet de Saint-Pétersbourg passe pour
l’un des plus déliés de l’Europe: enfin, les Russes font la guerre pour
acquérir, les Turks pour ne pas perdre: si ceux-ci sont vainqueurs, ils
n’iront pas à Moscou; si ceux-là gagnent deux batailles, ils iront à
Constantinople, et les Turks seront chassés d’Europe.
A ces idées de la puissance de la Russie, l’on oppose que son
gouvernement despotique, comme celui des Turks, est encore mal affermi;
que le peuple, toujours serf, reste engourdi dans une barbarie profonde;
que dans les classes libres il y a peu de lumières et point de moralité;
que malgré les soins que l’impératrice s’est donnés pour la confection
d’un code, pour la réforme des lois, pour l’administration de la
justice, pour l’éducation et l’instruction publique; que malgré ces
soins, dis-je, la civilisation est peu avancée; que la nation même se
refuse à y faire des progrès, et que l’on ne peut attendre d’un tel pays
ni énergie réelle, ni constance dans l’entreprise dont il s’agit, etc.