Parmi les événements qui depuis quelques années semblent se multiplier

pour changer le système politique de l’Europe, il n’en est sans doute

aucun qui présente des conséquences aussi étendues que la guerre qui

vient d’éclater[83] entre les Turks et les Russes. Soit que l’on

considère les dispositions qu’y portent les deux puissances, soit que

l’on examine les intérêts qui les divisent, tout annonce une querelle

opiniâtre, sanglante, et rèpousse d’abord comme chimérique cet espoir de

paix dont on veut encore se flatter: comment en effet concilier des

prétentions diamétralement opposées, et cependant absolues? D’une part,

le sultan exige l’entière révocation de toutes les cessions qu’il a

faites depuis la paix de _Kaïnardji_ (en 1774): d’autre part,

l’impératrice ne peut abandonner gratuitement les fruits de treize ans

de travaux, de négociations, de dépenses: des deux côtés, une égale

nécessité commande une égale résistance. Si la Russie rend la _Crimée_,

elle ramène sur ses frontières les dévastations des Tartares, elle

renonce aux avantages d’un commerce dont elle a fait tous les frais: si

les Turks la lui concèdent, ils privent Constantinople d’un de ses

magasins, ils introduisent leur ennemi au sein de leur empire, ils

l’établissent aux portes de leur capitale; joignez à ces motifs

d’intérêt les dispositions morales; dans le divan ottoman, le chagrin de

déchoir d’une ancienne grandeur, l’alarme d’un danger qui croît chaque

jour, la nécessité de le prévenir par un grand effort, celle même

d’obéir à l’impulsion violente du peuple et de l’armée; dans le cabinet

de Pétersbourg, le sentiment d’une supériorité décidée, le point

d’honneur de ne pas rétrograder, l’espoir ou plutôt l’assurance

d’augmenter ses avantages; dans les deux nations, une haine sacrée qui,

aux Ottomans, montre les Russes comme des insurgents impies, et aux

Russes, peint les Ottomans comme les ennemis invétérés de leur religion,

et les usurpateurs d’un trône et d’un empire de leur secte. Avec un état

de choses si violent, la guerre est une crise inévitable: disons-le

hardiment, lors même que, par un retour improbable, l’on calmerait

l’incendie présent, la première occasion le fera renaître; la force

seule décidera une si grande querelle: or, dans ce conflit des deux

puissances, quelle sera l’issue de leur choc? Où s’arrêtera, où

s’étendra la secousse qu’en recevra l’un des deux empires? Voilà le

sujet de méditation qui s’offre aux spéculateurs politiques; c’est celui

dont je me propose d’entretenir le lecteur: et qu’il ne se hâte point de

taxer ce travail de frivolité, parce qu’il est en partie formé de

conjectures. Sans doute il est des conjectures vagues et chimériques,

enfantées par le seul désœuvrement, hasardées sur des bruits sans

vraisemblance, et celles-là ne méritent point l’attention d’un esprit

raisonnable; mais si les conjectures dérivent de l’observation de faits

authentiques, et d’un calcul réfléchi de rapports et de conséquences,

alors elles prennent un caractère différent; alors elles deviennent un

art méthodique de pénétrer dans l’avenir: c’est des conjectures que se

compose la _prudence_, synonyme de la _prévoyance_; c’est par les

conjectures que l’esprit instruit de la génération des faits passés,

prévoit celle des faits futurs: par elles, connaissant comment les

causes ont produit les effets, il devine comment les effets deviendront

causes à leur tour; et de là l’avantage de combiner d’avance sa marche,

de préparer ses moyens, d’assurer ses ressources: pendant que

l’_imprudence_ qui n’a rien calculé, surprise par chaque événement,

hésite, se trouble, perd un temps précieux à se résoudre, ou se jette

aveuglément dans un dédale d’absurdités. Lors donc que les conjectures

que je présente n’auraient que l’effet d’exercer l’attention sur un

sujet important, elles ne seraient pas sans mérite. Le temps à venir

décidera si elles ont une autre valeur. Pour ne pas abuser du temps

présent, je passe sans délai à mon sujet; il se divise de lui-même en

deux parties: dans la première, je vais rechercher _quelles seront les

suites probables des démêlés des Russes et des Turks_; dans la seconde,

j’examinerai _quels sont les intérêts de la France, et quelle doit être

sa conduite_.

PREMIÈRE QUESTION.

Quelles seront les suites probables des démêlés des Russes et des Turks?

Pour obtenir la solution de cette espèce de problême, nous devons

procéder, à la manière des géomètres, du connu à l’inconnu: or, l’issue

du choc des deux empires, dépendant des forces qu’ils y emploîront, nous

devons prendre idée de ces forces, afin de tirer de leur comparaison le

présage de l’événement que nous cherchons. A la vérité, nos résultats

n’auront pas une certitude mathématique, parce que nous n’opérons pas

sur des êtres fixes; mais dans le monde moral les probabilités

suffisent; et quand les hypothèses sont fondées sur le cours le plus

ordinaire des penchants et des intérêts combinés avec le pouvoir, elles

sont bien près de devenir des réalités. Commençons par l’empire ottoman.

Il n’y a pas plus d’un siècle que le nom des Turks en imposait encore à

l’Europe, et des faits éclatants justifiaient la terreur qu’il

inspirait. En moins de quatre cents ans l’on avait vu ce peuple venir de

la Tartarie s’établir sur les bords de la Méditerranée, et là, par un

cours continu de guerres et de victoires, dépouiller les successeurs de

Constantin, d’abord de leurs provinces d’Asie; puis franchissant le

Bosphore, les poursuivre dans leurs provinces d’Europe, les menacer

jusque dans leur capitale, les resserrer chaque jour par de nouvelles

conquêtes, terminer enfin par emporter Constantinople, et s’asseoir sur

le trône des Césars: de là, par un effort plus actif et plus ambitieux,

on les avait vus, reportant leurs armes dans l’Asie, subjuguer les

peuplades de l’Anadoli, envahir l’Arménie, repousser le premier des

sofis dans la Perse, conquérir en une campagne les pays des anciens

Assyriens et Babyloniens, enlever aux Mamlouks la Syrie et l’Égypte, aux

Arabes l’Yémen, chasser les chevaliers de Rhodes, les Vénitiens de

Cypre; puis, rappelant toutes leurs forces vers l’Europe, attaquer

Charles Quint, et camper sous les murs de Vienne même; menacer l’Italie,

ranger sous leur joug les Maures d’Afrique, et posséder enfin un empire

formé de l’une des plus grandes et des plus belles portions de la terre.

Tant de succès sans doute avaient droit d’en imposer à l’imagination, et

l’on ne doit pas s’étonner qu’ils aient fait sur les peuples une

impression qui subsiste encore. Mais les Turks de nos jours sont-ils ce

que furent leurs aïeux? Leur empire a-t-il conservé la même vigueur et

les mêmes ressorts que du temps des Sélim et des Soliman? Personne, je

pense, s’il a suivi leur histoire depuis cent ans, n’osera soutenir

cette opinion; cependant, sans que l’on s’en aperçoive, elle se

perpétue: telle est la force des premières impressions, que l’on ne

prononce point encore le nom des Turks, sans y joindre l’idée de leur

force première. Cette idée influe sur les jugements de ceux mêmes qui

ont le moins de préjugés; et il faut le dire, parmi nous c’est le petit

nombre. Au cours secret de l’habitude, se joint un motif d’intérêt

produit par notre alliance et nos liaisons de commerce avec cet empire;

et ce motif nous porte à ne voir les Turks que sous un jour favorable:

de là une partialité qui se fait sentir à chaque instant dans les

relations de faits qui nous parviennent sous l’inspection du

gouvernement; elle régnait surtout dans ces derniers temps que, par une

prévention bizarre, un ministre s’efforçait d’étouffer tout ce qui

pouvait déprécier à nos yeux les Ottomans. J’ai dit une prévention

bizarre, parce qu’elle était sans fondement et sans retour de leur part:

j’ajoute une politique malhabile, parce que les menaces et les embûches

de l’autorité n’empêchent point la vérité de se faire jour, et que ces

dissimulations trahies ne laissent après elles qu’une impression

fâcheuse d’improbité et de faiblesse. Loin de se voiler ainsi l’objet de

ses craintes, il est plus prudent et plus simple de l’envisager dans

toute son étendue. Souvent l’aspect du danger suggère les moyens de le

prévenir; et du moins, en se rendant un compte exact de sa force ou de

sa faiblesse, l’on peut se tracer un plan de conduite convenable aux

circonstances où l’on se trouve.

En suivant ce principe avec les Ottomans, l’on doit désormais

reconnaître que leur empire offre tous les symptômes de la décadence:

l’origine en remonte aux dernières années du siècle précédent; alors que

leurs succès si long-temps brillants et rapides, furent balancés et

flétris par ceux des Sobieski et des Montecuculli, il sembla que la

fortune abandonna leurs armes, et par un cours commun aux choses

humaines, leur grandeur ayant atteint son faîte, entra dans le période

de sa destruction: les victoires répétées du prince Eugène, en aggravant

leurs pertes, rendirent leur déclin plus prompt et plus sensible: il

fallut toute l’incapacité des généraux de Charles VI, dans la guerre de

1737, pour en suspendre le cours; mais comme l’impulsion était donnée,

et qu’elle venait de mobiles intérieurs, elle reparut dans les guerres

de Perse, et les avantages de Thamas-Koulikan devinrent un nouveau

témoignage de la faiblesse des Turks: enfin, la guerre des Russes, de

1769 à 1774, en a dévoilé toute l’étendue. En voyant dans cette guerre

des armées innombrables se dissiper devant de petits corps, des flottes

entières réduites en cendres, des provinces envahies et conquises,

l’alarme et l’épouvante jusque dans Constantinople, l’Europe entière a

senti que désormais l’empire turk n’était plus qu’un vain fantôme, et

que ce colosse, dissous dans tous ses liens, n’attendait plus qu’un choc

pour tomber en débris.

L’on peut considérer le traité de 1774 comme l’avant-coureur de ce choc.

En vain la Porte s’est indignée de l’_arrogance_ des infidèles; il a

fallu subir le joug de la violence qu’elle a si souvent imposé; il a

fallu qu’elle cédât un terrain considérable entre le Bog et le Dnieper,

avec des ports dans la Crimée et le Kouban; il a fallu qu’elle

abandonnât les Tartares alliés de son sang et de sa religion, et ce fut

déja les perdre que de les abandonner; il a fallu qu’elle reçût son

ennemi sur la mer Noire, sur cette mer d’où ses vaisseaux aperçoivent

les minarets de Constantinople; et, pour comble d’affront, qu’elle

consentît à les voir passer aux portes du sérail, pour aller dans la

Méditerranée s’enrichir de ses propres biens, reconnaître ses provinces

pour les mieux attaquer, et acquérir des forces pour la mieux vaincre.

Que pouvait-on attendre d’un état de choses où les intérêts étaient si

violemment pliés? Ce que la suite des faits a développé; c’est-à-dire,

que les Turks, ne cédant qu’à regret, n’exécuteraient qu’à moitié; que

les Russes, s’autorisant des droits acquis, exigeraient avec plus de

hardiesse; que les traites mal remplis ameneraient des explications, des

extensions, et enfin de nouvelles guerres; et telle a été la marche des

affaires. Malgré les conventions de 1774, le passage des vaisseaux

russes par le Bosphore a été un sujet renaissant de contestation et

d’animosité. Par l’effet de cette animosité, la Porte a continué

d’exciter les Tartares: par une suite de sa supériorité, la Russie a

pris le parti de s’en délivrer, et elle les a chassés de la Crimée: de

là des griefs nouveaux et multipliés. Le peuple, indigné du meurtre et

de l’asservissement des vrais croyants, a hautement murmuré: le divan,

alarmé des conséquences de l’envahissement de la Crimée, a frémi et

menacé: arrêté par son impuissance, il a suscité sous main les barbares

du Caucase. La Russie, usant d’une politique semblable, a opposé le

souverain de Géorgie. Le divan a réclamé de prétendus droits; la Russie

les a niés. L’hospodar de Moldavie, craignant le sort de Giska[84], a

passé chez les Russes: autre réclamation de la Porte, autre déni de la

Russie. Enfin l’apparition de l’impératrice aux bords de la mer Noire a

donné une dernière secousse aux esprits, et les Turks ont déclaré la

guerre.

Qu’arrivera-t-il de ce nouvel incident? je le demande à quiconque se

fait un tableau vrai de l’état des choses. Ces Russes que la Turkie

provoque ne sont-ils pas les mêmes qui, dans la guerre de 1769, ont,

avec des armées de trente et quarante mille hommes, contenu, dissipé,

battu des armées de soixante et de cent mille hommes? qui ont assiégé et

pris des villes fortifiées, défendues par des garnisons aussi nombreuses

que les assiégeants? qui ont envahi deux grandes provinces, pénétré au

delà du Danube, et malgré la diversion d’une révolte dangereuse et d’une

peste meurtrière, ont imposé à la Porte les lois qu’il leur a plu de

dicter? Ces Turks, si ardents à déclarer la guerre, ne sont-ils pas les

mêmes qui, par une ignorance absolue de l’art militaire, se sont attiré

pendant six années la suite la plus continue d’échecs et de défaites?

N’est-ce pas eux dont les armées composées de paysans et de vagabonds

assemblés à la hâte, sont commandées par des chefs sans lumières, qui

ne connaissent l’ordre et les principes ni des marches, ni des

campements, ni des sièges, ni des batailles? dont les guerriers mus par

le seul attrait du pillage, ne sont contenus par le frein d’aucune

discipline, et tournent souvent leurs armes contre leurs chefs, et leur

brigandage contre leur propre pays? Oui sans doute, ce sont les mêmes:

donc, par les mêmes raisons, les Russes battront les Turks dans cette

guerre, comme ils les ont battus dans la dernière.

Mais, nous dit-on, depuis la paix les Turks s’éclairent chaque jour:

avertis de leur faiblesse, ils commencent d’y remédier; ils

entretiennent des ingénieurs et des officiers français qui leur dressent

des canonniers, leur exercent des soldats, leur fortifient des places;

ils ont un renégat anglais qui depuis quelques années leur a fondu

beaucoup de canons, de bombes et de mortiers; enfin, le visir actuel,

qui depuis son avénement se propose la guerre, n’a cessé d’en faire les

préparatifs, et il n’est pas probable que tant de soins demeurent sans

effet.

Je l’avoue, cela n’est pas probable pour quiconque n’a pas vu les Turks,

pour quiconque juge du cours des choses en Turkie, par ce qui se passe

en France et à Paris. Est-il permis de le dire? Paris est le pays où il

est le plus difficile de se faire des idées justes en ce genre; les

esprits y sont trop éloignés de cet entêtement de préjugés, de cette

profondeur d’ignorance, de cette constance d’absurdité, qui font la base

du caractère turk. Il faut avoir vécu des années avec ce peuple, il faut

avoir étudié à dessein ses habitudes, en avoir même ressenti les effets

et l’influence, pour prendre une juste idée de son moral, et en dresser

un calcul probable: si, à ce titre, l’on me permet de dire mon

sentiment, je pense que les changements allégués sont encore loin de se

réaliser; je pense même que l’on s’exagère les soins et les moyens du

gouvernement turk; les objets moraux grossissent toujours dans le

lointain: il est bien vrai que nous avons des ingénieurs et des

officiers à Constantinople; mais leur nombre y est trop borné pour y

faire révolution, et leur manière d’y être est encore moins propre à la

produire. L’on peut donc calculer ce qu’ils y feront, par ce qu’ils ont

déja fait dans la dernière guerre, et le public en a dans les mains un

bon terme de comparaison. Quoi qu’en aient protesté les amateurs des

Turks, il est constant que les Mémoires de Tott peignent l’esprit turk

sous ses vraies couleurs. Je le dirai, sans vouloir troubler les mânes

de deux ministres[85]: à voir la conduite qu’ils ont tenue avec cette

nation, on peut assurer qu’ils ne l’ont jamais connue; cela doit sembler

étrange dans celui qui avait passé douze années en ambassade à la

Porte: mais l’on passerait la vie entière dans un pays, si l’on se tient

clos dans son palais et que l’on ne fréquente que les gens de sa nation,

l’on reviendra sans avoir pris de vraies connaissances: or, c’est ne

point connaître les hommes, que d’employer, pour les changer, des moyens

qui heurtent de front leurs préjugés et leurs habitudes, et tels sont

ceux que l’on a tentés en Turkie: l’on avait affaire à un peuple

fanatique, orgueilleux, ennemi de tout ce qui n’est pas lui-même: on lui

a proposé pour modèle de réforme, des usages qu’il hait: on lui a envoyé

pour maîtres des hommes qu’il méprise. Quel respect un vrai musulman

peut-il avoir pour un infidèle? Comment peut-il recevoir des ordres d’un

ennemi du Prophète?--_Le muphti le permet, et le vizir l’ordonne.--Le

vizir est un apostat, et le muphti un maître. Il n’y a qu’une loi, et

cette loi défend l’alliance avec les infidèles._ Tel est le langage de

la nation à notre égard: tel est même, quoi que l’on dise, l’esprit du

gouvernement, parce que là, plus qu’ailleurs, le _gouvernement_ est

l’homme qui gouverne, et que cet homme est élevé dans les préjugés de sa

nation. Aussi nos officiers ont essuyé et essuient encore mille

contrariétés et mille désagréments: on ne les voit qu’avec murmure; on

ne leur obéit que par contrainte: ils ont besoin de gardes pour

commander, d’interprètes pour se faire entendre; et cet appareil qui

montre sans cesse l’étranger, reporte l’odieux de sa personne sur ses

ordres et sur son ouvrage. Pour vaincre de si grands obstacles, il

faudrait, de la part du divan, une subversion de principes dont la

supposition est chimérique. L’on a compté sur le crédit de notre cour;

mais a-t-on pris les moyens de l’assurer et de le soutenir? Par exemple,

en ces circonstances, peut-on exiger du C. de Choiseul beaucoup

d’influence? Les Turks doivent-ils déférer aux avis d’un ambassadeur

qui, dans un ouvrage connu de toute l’Europe, a publié les vices de leur

administration, et manifesté le vœu de voir renverser leur empire? Ce

choix, considéré sous ce rapport, fait-il honneur à la prudence si

vantée de M. de Vergennes?

Voilà cependant les faits qui doivent servir de base aux conjectures,

pour qu’elles soient raisonnables; et, je le demande, ces faits

donnent-ils le droit de mieux espérer des Turks? Pour moi, dans tout ce

qui continue de se passer, je ne vois que la marche ordinaire de leur

esprit, et la suite naturelle de leurs anciennes habitudes. Les revers

de la dernière guerre les ont étonnés; mais ils n’en ont ni connu les

causes, ni cherché les remèdes. Ils sont trop orgueilleux pour s’avouer

leur faiblesse; ils sont trop ignorants pour connaître l’ascendant du

savoir: _ils ont fait leurs conquêtes sans la tactique des Francs; ils

n’en ont pas besoin pour les conserver: leurs défaites ne sont point

l’ouvrage de la force humaine, ce sont les châtiments célestes de leurs

péchés; le destin les avait arrêtés, et rien ne pouvait les y

soustraire_. Pliant sous cette nécessité, le divan a fait la paix; mais

le peuple a gardé sa présomption et envenimé sa haine. Par ménagement

pour le peuple et par son propre ressentiment, le divan a voulu éluder,

par adresse, la force qu’il n’avait pu maîtriser. Le cabinet de

Pétersbourg a pris la même route, et la guerre a continué sous une autre

forme. La Russie, qui a retiré des négociations plus d’avantages que des

batailles, en a désiré la durée. Par la raison contraire, les Turks y

faisant les mêmes pertes que dans les défaites, ont préféré les risques

des combats, et ils ont repris les armes; mais en changeant de carrière,

ils n’apportent pas de plus grands moyens de succès. On a regardé la

rupture du mois d’août comme un acte de vigueur calculé sur les forces

et les circonstances. Dans les probabilités, ce devait être l’effet d’un

mouvement séditieux du peuple et de l’armée. Les troupes, lasses des

fausses alertes qu’on leur donnait depuis deux ans, devaient se porter à

un parti extrême: d’accord avec ces probabilités, les faits y ont joint

la passion personnelle du vizir. Si ce ministre n’eût été guidé que par

des motifs réfléchis, il n’eût point déclaré la guerre sur la fin de la

campagne, parce que c’était s’ôter le temps d’agir, et donner à l’ennemi

celui de se préparer. Maintenant que le mouvement est imprimé, il ne

sera plus le maître de le diriger ni de le contenir. Il ne suffit pas

d’avoir allumé la guerre; il faudra en alimenter l’incendie; il faudra

soudoyer des armées et des flottes, pourvoir à leurs besoins, réparer

leurs pertes, fournir enfin, pendant plusieurs campagnes, à une immense

consommation d’hommes et d’argent; et l’empire turk a-t-il de si grandes

ressources? Interrogeons à ce sujet les témoins oculaires qui depuis

quelques années en ont visité diverses contrées. Nous ayons plusieurs

relations qui paraissent d’autant plus dignes de foi, que, sans la

connivence des voyageurs, les faits puisés en des lieux divers ont la

plus grande unanimité[86]. Par ces faits, il est démontré que l’empire

turk n’a désormais aucun de ces moyens politiques qui assurent la

consistance d’un état au dedans, et sa puissance au dehors. Ses

provinces manquent à la fois de population, de culture, d’arts et de

commerce; et ce qui est plus menaçant pour un état despotique, l’on n’y

voit ni forteresses, ni armée, ni art militaire: or, quelle effrayante

série de conséquences n’offre pas ce tableau? Sans population et sans

culture, quel moyen de régénérer les finances et les armées? Sans

troupes et sans forteresses, quel moyen de repousser des invasions, de

réprimer des révoltes? Comment élever une puissance navale sans arts et

sans commerce? Comment enfin, remédier à tant de maux sans lumières et

sans connaissances?--Le sultan a de grands trésors:--on peut les nier

comme on les suppose, et quels qu’ils soient ils seront promptement

dissipés.--Il a de grands revenus:--oui, environ 80 millions de livres

difficiles à recouvrer; et comment aurait-il davantage? Quand des

provinces comme l’Égypte et la Syrie, ne rendent que deux ou trois

millions, que rendront des pays sauvages comme la Macédoine et

l’Albanie, ravagés comme la Grèce, ou déserts comme Cypre et

l’Anadoli?--On a retiré de grandes sommes d’Égypte.--Il est vrai que le

capitan pacha a fait passer, il y a six mois, quelques mille bourses, et

que par capitulation avec Ismaël et Hasan beks, il a dû lever encore

5,000 bourses sur le Delta[87]; mais 4,000 resteront pour réparer les

dommages du pays, et l’avarice du capitan pacha ne rendra peut-être pas

dix millions au kazné.--On imposera de nouveaux tributs. Mais les

provinces sont obérées; le pillage des pachas, la vénalité des places,

la désertion des gens riches, en ont fait couler tout l’argent à

Constantinople.--On dépouillera les riches.--Mais l’or se cachera; et

comme les riches sont aussi les puissants, ils ne se dépouilleront pas

eux-mêmes. Ainsi, dans un examen rigoureux, ces idées de grands moyens,

fondées sur une vaste apparence et une antique renommée, s’évanouissent;

et tout s’accorde, en dernier résultat, à rendre plus sensible la

faiblesse de l’empire turk, et plus instantes les inductions de sa

ruine. Il est singulier qu’en ce moment le préjugé en soit accrédité

dans tout l’empire. Tous les musulmans sont persuadés que leur puissance

et leur religion vont finir: ils disent que les temps prédits sont

venus, qu’ils doivent perdre leurs conquêtes, et retourner en Asie

s’établir à _Konié_. Ces prophéties fondées sur l’autorité de Mahomet

même et de plusieurs santons, pourraient donner lieu à plusieurs

observations intéressantes à d’autres égards. Mais pour ne point

m’écarter de mon sujet, je me bornerai à remarquer qu’elles

contribueront à l’événement, en y préparant les esprits, et en ôtant aux

peuples le courage de résister à ce qu’ils appellent _l’immuable décret

du sort_.

Je ne prétends pas dire cependant que la perte de l’empire turk soit

absolument inévitable, et qu’il fût moralement impossible de la

conjurer. Les grands états, surtout ceux qui ont de riches domaines,

sont rarement frappés de plaies incurables; mais pour y porter remède,

il faut du temps et des lumières: du temps, parce que pour les corps

politiques comme pour les corps physiques, tout changement subit est

dangereux; des lumières, parce que si l’art de gouverner a une théorie

simple, il a une pratique compliquée. Lors donc que je forme de fâcheux

présages sur la puissance des Turks, c’est par le défaut de ces deux

conditions; c’est surtout à raison de la seconde, c’est-à-dire, du

défaut de lumières dans ceux qui gouvernent, que la chute de l’empire me

paraît assurée; et je la juge d’autant plus infaillible, que ses causes

sont intimement liées à sa constitution, et qu’elle est une suite

nécessaire du même mouvement qui a élevé sa grandeur. Donnons quelques

développements à cette idée.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 19 / 25 段