Alep est un des centres de commerce de tous les pays circonvoisins

jusqu’en Perse. Les caravanes de ce royaume viennent à Alep deux fois

par an apporter des soies, des mousselines, des laines, de la rhubarbe,

des drogues; et elles remportent nos draps, de la cochenille, de

l’indigo et du café des Antilles. Jadis toutes les caravanes de Perse

venaient à ce marché; mais les troubles les ont portées à Arzroum.

Il y a à Alep, à Diarbekr et dans leurs environs, beaucoup de fabriques

de toile et d’étoffe qui nous consomment des couleurs, comme l’indigo,

la cochenille, etc. L’on porte par an à Alep 1,000 ballots de draps.

L’envoi total se monte à 2,500,000 fr.; les retraits à 2,600,000 fr., et

l’excédant est payé à Constantinople en lettres de change.

Tripoli de Syrie.

Le commerce de Tripoli consiste presque tout en soie rude, propre au

galon. Ce commerce est extrêmement variable; quelquefois l’échelle tire

beaucoup et rend peu, _et vice versâ_; le terme moyen d’envoi s’estime à

400,000 fr., et le retrait à 500,000 fr.: les Maronites et le pays de

Hama tirent de Tripoli.

Saide, Acre et dépendances.

Les dépendances de Saide sont _Sour_ (Tyr) et les villes de Palestine,

telles que Ramlé, Jérusalem, Loudd, Magedal, etc. Ce département est un

des plus importants; il consomme 8 à 900 ballots de draps. Il paie en

coton cru et en coton filé. Les Français y sont sans concurrents. A

Saide, ils ont un ou plusieurs préposés qui achètent tous les lundis ou

mardis le coton filé; à Acre, ils ont voulu faire cette même ligue; mais

le pacha a accaparé tous les cotons, a fait défense d’en vendre, et est

devenu le seul maître; et comme les négociants avaient besoin d’objets

de retour, il a taxé le quintal de coton à dix piastres de droits. Les

envois pour Saide et Acre se montent à 1,500,000 fr., et les retraits à

1,800,000 fr.

L’Égypte.

Alexandrie est le seul port où il y ait un comptoir. Damiette n’a que

des facteurs. Rosette est un entrepôt, et le Kaire est le grand lieu de

consommation.

L’Égypte consomme beaucoup de draps, de cochenille, d’épiceries, de fer,

d’alquifoux et de liqueurs: on fait passer aussi beaucoup de ces draps

et de la cochenille à Djedda, ainsi que des sequins de Venise et des

dahlers.

La nation française et son consul ont quitté le Kaire depuis 1777. Il

est cependant resté quelques facteurs sous leur propre garantie; on leur

passe 10,000 fr. par an, pour leurs avanies.

Damiette est une mauvaise rade: on y charge du riz en fraude, en

simulant un retour pour un port de Turkie. On en tire dix à douze

chargements pour l’Europe par an.

(L’auteur du mémoire ne dit rien des retours d’Égypte; ils consistent en

café Moka, en toiles grossières de coton pour vêtir les noirs des

Antilles, en safranon, en casse, séné, etc.)

Le commerce d’Égypte a des hausses et des baisses considérables. On

estime l’envoi moyen à 2,500,000 fr., et le retour à 3,000,000 fr.

Barbarie, Tripoli.

Le gouvernement vexatoire et anarchique de Tripoli empêche d’y faire

tout le commerce dont la fertilité du pays le rend susceptible. Les

Arabes tiennent la campagne et la dévastent. Les caravanes du Faizan et

du Mourzouq arrivent deux fois par an à Tripoli, et y apportent des

noirs mâles et femelles, de la poudre d’or, des dents d’éléphants et

quelques autres articles. Les Français ont tenté d’y faire des

établissements; mais la mauvaise foi des habitants, en les frustrant de

leur paiement, les a forcés d’y renoncer. On n’y commerce que par les

bâtiments caravanes (c’est-à-dire caboteurs), qui y portent de gros

draps, des clincailles, des étoffes de soie, des liqueurs pour environ

50,000 fr. Ils retirent du blé, de l’orge, des légumes, du séné, des

dattes et la barille, pour 70,000 fr.

Tunis.

Les Tunisiens, ci-devant corsaires, se sont depuis 50 ans entièrement

tournés vers le commerce par la bonne politique de leurs beks qui ont

protégé les commerçants et banni toute vexation.

Ce pays produit du blé, des légumes, de l’huile, de la cire, des laines,

des cuirs, des cendres, le tout en abondance.

On y porte les mêmes marchandises qu’au Levant, avec de la laine

d’Espagne, du vermillon, etc.

Tunis a une fabrique de bonnets, qui jadis fournissait toute la Turkie;

mais les nôtres sont entrés en une concurrence qui lui a porté coup.

Le commerce total des Français en ce pays se monte en envois à 1,500,000

fr., et en retraits à 1,600,000 fr. Les facteurs se plaignent que les

naturels empiètent sur leur industrie, en traitant directement avec

Marseille, où il en passe un assez grand nombre sur nos bâtiments.

La Calle, Bone et le Collo, concessions faites à la compagnie d’Afrique.

Le commerce de ces trois comptoirs est exploité par une compagnie qui

fut créée par édit, en février 1741; son capital fut fixé à 1,200,000

fr., divisé en douze cents actions, chacune de 1,000 fr., dont la

chambre de commerce de Marseille acquit le quart. Cette compagnie fut

subrogée à perpétuité à celle qui avait été créée en 1730 pour faire la

traite du blé pendant dix ans. En conséquence des rétrocessions,

délaissement et transport de la compagnie des Indes pour cette partie,

la compagnie d’Afrique paie au divan (conseil du dey) d’Alger, à celui

de Bone et du Collo, et aux Arabes voisins de la Calle, des redevances

convenues par traité en 1694, entre une autre compagnie et le divan

d’Alger.

Elle entretient dans ses comptoirs environ 300 personnes, officiers,

soldats, pêcheurs de corail, et ouvriers. Le gouverneur de la Calle est

l’inspecteur général.

L’aliment de ce commerce est uniquement en piastres d’Espagne que la

compagnie réduit à des pieds déterminés: elle retire du blé, des laines,

de la cire et des cuirs. Pour effectuer ces retraits elle a besoin

d’intrigues perpétuelles auprès de la régence d’Alger qui la rançonne et

lui fait acheter des permissions, même pour la provision des comptoirs,

convenue à 2,000 charges de blé.

Un article de retrait important, est le corail que l’on pêche dans la

mer adjacente; la compagnie le paie à ses patrons de barque, une somme

convenue par livre. Ce corail sert à acheter des esclaves noirs en

Guinée, et par conséquent, il favorise la culture de nos îles à sucre.

On en porte aussi à la Chine et dans l’Inde. On en a tenté la pêche dans

la mer de Bizerte; mais malgré la concession du bey de Tunis, les

Trapanais et les Napolitains, qui l’ont faite avant nous, sont venus en

armes nous troubler.

Le commerce de la compagnie varie beaucoup; mais on peut l’évaluer au

terme moyen de 8 à 900,000 fr. en envois, et de 1,000,000 francs en

retraits.

Alger.

Le commerce d’Alger, bien moindre que celui de Tunis, a cependant de

grands moyens de s’élever, vu la richesse du sol. Depuis quelque temps

même, l’industrie des habitants s’éveille, et l’on en voit beaucoup

venir trafiquer à Marseille. Nous avions, ci-devant, trois

établissements à Alger: la concurrence des Juifs en a fait tomber deux.

Les objets d’envoi sont comme pour tout le Levant: on peut les estimer à

100,000 francs, sans compter les piastres d’Espagne. Les retours, qui

sont de l’espèce de ceux de Tunis, se montent à 300,000 fr.

De tout ceci il résulte que les

envois annuels de la France au

Levant se montent à 23,150,000 fr.

Et les retours du Levant en

France à 26,280,000 fr.

Dans les registres, depuis 1776 jusqu’en 1782, les résultats ont été

très-différents; mais il faut observer que cet espace a compris cinq ans

de guerre, où l’on éprouve toujours de grandes réductions.

La chambre de commerce a pris pour base de ses calculs les draps, parce

qu’il est de fait que leur valeur égale presque celle de tous les autres

objets réunis; or, l’on trouve par an entre sept et huit mille ballots

d’envoi. De 1762 à 1772, c’est-à-dire, en dix ans de paix on trouve un

terme moyen de sept mille ballots. En les évaluant à 1,200 fr. chacun,

ce qui est le prix moyen de toutes les qualités, on a 9,600,000 fr. par

an. Or, le reste étant égal, il résulte un total de 19,200,000 fr.; mais

il y a d’ailleurs de la contrebande et un _moins valu_ dans les

déclarations aux douanes: en sorte qu’il faut ajouter 3 ou 4 millions,

et compter sur un total de 23 millions.

On peut aussi calculer ce commerce à raison des maisons des facteurs:

elles sont au nombre de 78 en Levant, savoir:

A Constantinople, 11

Smyrne, 19

Salonique et la Cavalle, 8

Morée, 5

La Canée, 2

Cypre, 2

Alep, 7

Tripoli de Syrie, 3

Saide et Acre, 10

Alexandrie d’Égypte, 4

Tunis, 6

Alger, 1

--

TOTAL 78

En supposant que chacune, terme moyen, fasse pour 100,000 écus

d’affaires, l’on a un peu plus de 23 millions.

Quant aux retours, obligés comme ils le sont de passer aux infirmeries

où rien n’échappe, on est certain de leur quantité. Les dix années de

1762 à 1772 ont rendu, terme moyen, 26 millions.

Espèces étrangères portées en Levant.

Nous avons plusieurs fois parlé des espèces monnayées que l’on porte

aussi en Levant, telles que les piastres d’Espagne, les sequins de

Venise, les dahlers d’Allemagne, etc. Leur valeur et leur quantité

varient beaucoup. Autrefois on apportait à Marseille une quantité

étonnante de sequins turks. En 1773 et 1774, cette place étant dans une

crise de banqueroute, les négociants retirèrent des sommes considérables

en monnaie turke que l’on fondit; ensuite on a renvoyé des monnaies

d’Europe pour près de 4 millions par an. Mais depuis 1781, on n’y en

porte plus, et elles y ont en même temps disparu, parce qu’on les fond à

Constantinople. La prohibition de l’Espagne, pour ses piastres, ou

plutôt sa refonte, les a fait disparaître de Marseille. D’ailleurs, cet

envoi ne convient plus, parce que l’échange est à perte. Les Turks ont

altéré leur monnaie de près d’un quart. Les denrées y ont renchéri au

point qu’elles coûtent vingt-cinq pour cent plus que par le passé. Les

grands et les riches ont enfoui leur or. Cependant on croit approcher de

la vérité, en supposant actuellement nos envois en monnaie valoir

1,000,000.

Lingots et matières d’or.

Ce commerce n’a eu lieu qu’un instant. Il fut occasioné par l’édit de

Mustapha, qui décria les sequins altérés par les Juifs, et en ordonna la

refonte: comme le prix qu’offrait la monnaie se trouva plus faible que

le cours de France, nos négociants en donnèrent un plus avantageux, qui

attira une quantité de matières, sans que le gouvernement eût

l’attention de s’y opposer. Cela fit en même temps sortir de terre

beaucoup d’or enfoui. (La différence de l’argent à l’or se trouva de

cinq à six pour cent de bénéfice.) En outre, la guerre des Russes ayant

répandu la misère dans la Grèce, les habitants fondirent leurs bijoux,

sans compter quelque peu d’or que roulent des rivières d’Albanie.

Lettres de change.

Il est impossible de les évaluer. Il arrive souvent que Marseille tire

des lettres de change du Levant sur l’Angleterre, la Hollande et

l’Allemagne: ce qui prouve que ces nations retirent bien plus de

marchandises qu’elles n’en envoient; pendant que celles que nous y

portons ne comprenant pas toute la valeur des nôtres, nous avons recours

à ces étrangers pour faire la balance.

Il faut donc supposer l’envoi total fr.

à 24,150,000

Et le retrait avec les fonds et

lettres de change à 30,000,000

Sur quoi les droits, le fret, et

les frais d’exploitation à 4,000,000

-----------

Reste 26,000,000

Navigation du Levant.

Il part de Marseille, année commune, deux cents bâtiments pour la

Barbarie et la Turkie, sans compter ceux de la compagnie d’Afrique;

plusieurs font deux voyages; ce qui engage à porter le nombre par année

à 350. Depuis 1764 jusqu’en 1773, inclusivement, il en est parti 2662,

qui font par an 266; mais on n’y compte point les navires chargés de

denrées qui font quarantaine à Toulon. Le temps de la dernière guerre ne

peut servir de règle. De là il résulte que ce commerce nous soudoie

4,000 matelots à 12 par navire; mais il y a ici un emploi double de

quelques voyageurs.

Caravane.

La caravane ou cabotage côtier, est une branche d’industrie précieuse en

ce que, devenant les voituriers des Turks et de leurs marchandises, nous

retirons sans aucun risque le salaire et l’entretien de nos bâtiments et

de nos matelots. Elle se fait par salaire ou par portion. Dans le

premier cas, le propriétaire, moyennant le salaire de l’équipage, a tout

le gain ou la perte; dans l’autre cas, les frais étant prélevés, l’on

partage le bénéfice. La guerre de 1756 en faisant tomber notre

navigation en fit passer l’avantage aux Ragusais, qui purent mettre en

mer jusqu’à cent navires caravaneurs; mais la guerre de 1769 nous a

rendu la supériorité. On estime à cent cinquante voiles les caravaneurs

qui partent soit de Marseille, soit d’Agde, des Martigues, de la Ciotat

ou d’Antibes; ils sont expédiés pour deux ans; en supposant qu’il en

rentre cent par an avec chacun 20,000 fr. de profit, c’est un total de

2,000,000.

Le fret.

Le fret ne peut être compté dans les bénéfices du commerce, parce qu’il

est englobé dans le prix des marchandises. On peut le porter à 1,728,000

fr.; il n’y a de remboursé que celui dont les objets repassent en vente

à l’étranger.

Marchandises du Levant reportées chez l’étranger.

Pendant 1781 et 1782, il est parti de Marseille en transit pour Genève,

la Suisse, etc., quatre mille cinq cent vingt-deux balles de coton en

laine, pesant un million cinq cent quatre-vingt-trois mille sept cent

vingt-huit livres; plus, six cent dix-sept balles de cotons filés ou

teints, pesant cent quarante-huit mille livres; et cent cinq balles de

laine pesant cinquante-deux mille cinq cent soixante-deux livres; en

sorte qu’en évaluant le coton en laine à 85 fr. le quintal, le coton

filé à 135, et les laines à 60, il en résulte pour les deux ans une

somme de 1,576,595 livres tournois, ou 788,297 fr. par an; mais ces deux

années ne peuvent servir de terme général de comparaison.

Commerce des autres Européens en Levant.

Tout ce que l’on peut dire sur ce sujet, c’est que les Hollandais font

un commerce équivalent à peu près au quart du volume du nôtre, pour

lequel ils n’envoient pas à beaucoup près un équivalent de marchandises.

Les Anglais et les Vénitiens réunis, peuvent faire un autre quart; ainsi

les Français font les quatre huitièmes, les Hollandais deux, et les

Anglais et Vénitiens chacun un.

RÉCAPITULATION _des exportations de Marseille, en Levant et en Barbarie,

pendant l’année_ 1784.

+----------------------+----------------------+-------+-----------+

| ÉCHELLES. | VALEURS |NOMBRE | MATELOTS. |

| | des |des | |

| | MARCHANDISES. |bâtim. | |

+----------------------+----------------------+-------+-----------+

|Constantinople | 3,495,960 liv. | 21 | 315 |

|Salonique et Cavallo | 1,938,425 | 38 | 530 |

|Morée et dépendances | 233,979 | 23 | 276 |

|Candie et la Canée | 242,019 | 18 | 216 |

|Smyrne | 5,134,220 | 42 | 630 |

|Alexandrette | 2,560,507 | 22 | 330 |

|Syrie | 1,198,403 | 18 | 270 |

|Alexandrie | 2,311,637 | 28 | 420 |

|Barbarie | 1,356,847 | 39 | 312 |

|La Caravane | 102,203 | 28 | 224 |

+----------------------+----------------------+-------+-----------+

| TOTAL | 18,574,200 liv. | 277 | 3,523 |

+----------------------+----------------------+-------+-----------+

_N. B._ Ce tableau a été dressé sur le registre de perception

du droit de consulat, dans lequel les évaluations sont prises

à quinze pour cent au-dessous du prix réel des marchandises;

en sorte que la valeur réelle de ce tableau doit être

portée à 21,360,330

Plus, la valeur des marchandises embarquées

en fraude sans payer de droits,

et elle n’est guère au-dessous de trois

millions: supposons-la de 2,639,670

---------------

Le total exact sera 24,000,000 liv.

RÉCAPITULATION _des importations de Levant et de Barbarie, à Marseille,

pendant l’année_ 1784.

+---------------------+--------------------+---------+-----------+

| ÉCHELLES. | VALEURS | NOMBRE | MATELOTS. |

| | des | des | |

| | MARCHANDISES. | bâtim.| |

+---------------------+--------------------+---------+-----------+

|Constantinople | 682,043 liv. | 17 | 255 |

|Salonique et Cavallo | 2,674,818 | 35 | 490 |

|Morée el dépendances | 1,098,218 | 19 | 228 |

|Candie et la Canée | 801,527 | 15 | 180 |

|Smyrne | 6,025,845 | 49 | 735 |

|Alexandrette | 2,815,391 | 13 | 195 |

|Syrie et Palestine | 1,604,020 | 16 | 240 |

|Alexandrie | 2,465,630 | 18 | 270 |

|Barbarie | 695,657 | 37 | 370 |

+---------------------+--------------------+---------+-----------+

|TOTAL | 18,863,149 liv. | 219 | 2,963 |

+---------------------+--------------------+---------+-----------+

_N. B._ Ce tableau a été dressé sur le registre de perception

du droit de consulat, dans lequel l’évaluation est prise à

vingt-cinq pour cent au-dessous du prix réel des marchandises;

en sorte que la valeur réelle de l’exportation, en 1784,

a été de 23,578,936

Mais l’on ne perçoit point le droit de

consulat sur le blé, le riz, les légumes,

ni autres grains venant du Levant et de

la Barbarie; cependant, année commune,

la valeur de leur exportation

peut se monter à deux et trois millions:

supposons 2,500,000

----------------

Le total sera donc de 26,078,936 liv.

AVIS DE L’ÉDITEUR.

(1807.)

Lorsque l’écrit suivant fut publié, la France se trouvait dans des

circonstances délicates. Au dehors, l’invasion de la Hollande par la

Prusse venait de blesser son honneur et son pouvoir. L’Angleterre, par

cet accroissement d’influence, faisait pencher en sa faveur la balance

maritime de l’Europe. La Russie et l’Autriche, par leur ligue contre

l’empire turk, changeaient l’ancien équilibre continental: tandis qu’au

dedans, l’épuisement des finances, les symptômes d’une révolution,

l’indécision entre deux alliés, tenant le gouvernement en échec,

paralysaient tout mouvement de guerre sans dissiper les dangers de la

paix.

Dans cet état compliqué et nouveau, l’auteur, par une conséquence

directe de ses opinions sur les Turks, pensa que la prudence ne

permettait plus à la France de partager le sort d’un ancien allié, de

tout temps équivoque, antipathique, et conduit désormais par le destin

de sa folie à une ruine inévitable: il crut que le moment était venu, en

anticipant de quelques années le cours des choses, de lui substituer un

allié nouveau qui, avec plus de sympathie et d’activité, remplît les

mêmes objets politiques; et la Russie lui parut d’autant mieux destinée

à ce rôle, qu’alors son gouvernement montrait de la philosophie; que par

une nécessité géographique, Constantinople tombée en ses mains ne

pouvait rester vassale de Saint-Pétersbourg; et qu’un nouvel empire

russo-grec, prenant un esprit local, devenait à l’instant même le rival

de tous les états qui versent leurs eaux dans le Danube dont le Bosphore

tient les clefs.

Le succès de ce système nouveau répondit mal aux intentions de l’auteur;

car, d’une part, le public français accueillit avec défaveur des vues

contraires à ses habitudes et à ses préjugés; de l’autre, le ministère

choqué d’une liberté d’opinions qui n’avait pas même voulu subir sa

censure[80], délibéra de l’envoyer à la Bastille; tandis que l’objet

final et brillant de son hypothèse échouait par les fautes inconcevables

de Joseph II.

Aujourd’hui qu’un cours inouï d’événements change la fortune des états

de l’Europe; que par la bizarrerie du sort, une même bannière de

fraternité rassemble le Russe avec le Turk; le pape avec le mufti; le

grand maître de Malte[81] avec le grand-seigneur et le dey d’Alger;

l’Anglais hérétique avec le catholique romain et le musulman, il

semblerait que les combinaisons antérieures dussent être désormais sans

objet et sans intérêt; mais parce que cette fermentation momentanée ne

produira que des résultats conformes à ses éléments; parce que les

habitudes et les intérêts finiront par reprendre leur véritable cours et

leur ascendant; nous avons cru devoir conserver un écrit qui par son

caractère singulier, par ses rapports avec le sujet précédent et avec

les affaires du temps, par sa rareté en typographie, par le mérite du

style, par l’exactitude de plusieurs faits, et par l’étendue de ses

vues, est déja le monument curieux d’un état passé. Quant à ses vues

politiques, il paraît que les Anglais n’en ont pas jugé si

défavorablement, puisque aujourd’hui leur système d’alliance avec la

Russie n’en est que l’application à eux-mêmes. L’on peut, à ce sujet,

consulter l’ouvrage récent du major _Eaton_, traduit sous le titre de

_Tableau historique, politique et moderne de l’empire ottoman_[82],

lequel, avec une violente opposition de principes politiques, a

néanmoins une analogie frappante avec l’écrivain français dans la

manière de juger les Turks, et le sort probable qui les attend.

En réimprimant sans altération les _considérations_ sur la guerre des

Turks en 1788, si quelqu’un se voulait prévaloir du temps présent pour

censurer le ton de l’auteur vis-à-vis de Joseph et de Catherine II, nous

lui rappellerons que l’art d’inspirer des sentiments généreux aux hommes

puissants est souvent de les leur supposer; et personne ne regardera

comme fade courtisan celui qui, en décembre 1791, écrivit à l’agent de

l’impératrice des Russies une lettre où il se permit les remontrances

les plus sévères et les plus courageuses. _Voyez_ le Moniteur du 5

décembre 1791, et la Notice sur la vie et les écrits de Volney, tome

1er des _OEuvres complètes_.

CONSIDÉRATIONS

SUR

LA GUERRE DES TURKS,

EN 1788.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 18 / 25 段