Cet état des femmes, chez les Orientaux, cause dans leurs mœurs

divers contrastes avec les nôtres. Leur délicatesse sur cet article est

telle que jamais ils n’en parlent, et qu’il serait très-indécent de leur

demander des nouvelles des femmes de leur maison. Il faut être avancé

dans leur familiarité, pour traiter avec eux de cette matière; et alors

ce qu’ils entendent de nos usages les confond d’étonnement. Ils ne

peuvent concevoir comment chez nous les femmes vont le visage découvert,

eux pour qui un voile levé est l’enseigne d’une prostituée, ou le signal

d’une bonne fortune; ils n’imaginent pas comment on peut les voir, leur

parler, les toucher, sans émotion, et être en tête-à-tête sans se porter

aux dernières extrémités. Cet étonnement nous indique l’opinion qu’ils

ont des leurs; et l’on en peut d’abord conclure qu’ils ignorent

absolument l’_amour_, tel que nous l’entendons: le besoin qui en fait la

base, est chez eux dépouillé des accessoires qui en font le charme; la

privation y est sans sacrifice, la victoire sans combat, la jouissance

sans délicatesse; il passent sans intervalle, du tourment à la satiété.

Les amants y sont des prisonniers toujours d’accord pour tromper leurs

gardes, toujours prompts à saisir l’occasion, parce qu’elle est rapide

et rare: discrets comme des conjurés, ils cachent leur bonheur comme un

crime, parce qu’il en a les conséquences. Le poignard, le poison, le

pistolet sont toujours à côté de l’indiscrétion: son extrême importance

pour les femmes les rend elles-mêmes ardentes à la punir; et souvent

pour se venger elles deviennent plus cruelles que leurs maris et leurs

frères. Cette sévérité entretient des mœurs assez chastes dans les

campagnes; mais dans les grandes villes, où l’intrigue a plus de

ressources, il ne règne pas moins de débauche que parmi nous, avec cette

différence qu’elle est plus obscure. Alep, Damas et surtout le Kaire, ne

le cèdent point en ce genre à nos capitales de province. Les jeunes

filles y sont retenues comme partout, parce qu’un accident découvert

leur coûterait la vie; mais les femmes mariées y prennent d’autant plus

de liberté, qu’elles ont été plus long-temps contraintes, et qu’elles

ont souvent de justes raisons de se venger de leurs maîtres. En effet, à

raison de la polygamie, permise par le Qôran, la plupart des Turks

s’énervent de bonne heure, et rien n’est plus commun que d’entendre des

hommes de 30 ans se plaindre d’impuissance; c’est la maladie pour

laquelle ils consultent davantage les Européens, en leur demandant du

_màdjoun_, c’est-à-dire, des pilules aphrodisiaques. Le chagrin qu’elle

leur cause est d’autant plus amer, que la stérilité est un opprobre chez

les Orientaux: ils ont encore, pour la fécondité, toute l’estime des

temps anciens; et le plus heureux souhait que l’on puisse faire à une

jeune fille, c’est qu’elle ait promptement un époux, et qu’elle lui

donne beaucoup d’enfants. Ce préjugé leur fait prématurer les mariages,

au point qu’il n’est pas rare de voir unir des filles de neuf ou dix ans

à des garçons de 12 ou 13; il est vrai que la crainte du libertinage et

des suites fâcheuses qu’il attire de la part de la police turke, y

contribue aussi. Cette prématurité doit encore être comptée parmi les

causes de l’impuissance. L’ignorance des Turks se refuse à le croire, et

ils sont si déraisonnables sur cet article, qu’ils méconnaissent les

bornes de la nature, dans les temps mêmes où leur santé est dérangée.

C’est encore un des effets du Qôran, où le Prophète a pris la peine

d’insérer un précepte sur ce genre de devoir. D’après ce fait,

Montesquieu a eu raison de dire que la polygamie était une cause de

dépopulation en Turkie; mais elle n’est qu’une des moindres, attendu

qu’il n’y a guère que les riches qui se permettent plusieurs femmes: le

peuple, et surtout celui des campagnes, se contente d’une seule; et l’on

trouve quelquefois dans les hautes classes des gens assez sages pour

imiter son exemple, et convenir que c’est assez.

Ce que ces personnes racontent de la vie domestique des maris qui ont

plusieurs femmes, n’est pas propre à faire envier leur sort, ni à donner

une haute idée de cette partie de la législation de Mahomet. Leur maison

est le théâtre d’une guerre civile continue. Sans cesse ce sont des

querelles de femme à femme, des plaintes des femmes au mari. Les quatre

épouses en titre se plaignent qu’on leur préfère les esclaves, et les

esclaves qu’on les livre à la jalousie de leurs maîtresses. Si une femme

obtient un bijou, une complaisance, une permission d’aller au bain,

toutes en veulent autant, et font ligue pour la cause commune. Pour

établir la paix, le polygame est obligé de commander en despote, et de

ce moment il ne trouve plus que les sentiments des esclaves, l’apparence

de l’attachement et la réalité de la haine. En vain chacune de ces

femmes lui proteste qu’elle l’aime plus que les autres; en vain elles

s’empressent, lorsqu’il rentre, de lui présenter sa pipe, ses

pantoufles, de lui préparer son dîner, de lui servir son café; en vain,

pendant qu’il repose mollement étendu sur son tapis, elles chassent les

mouches qui l’importunent; tous ces soins, toutes ces caresses n’ont

pour but que de faire ajouter à la somme de leurs bijoux et de leurs

meubles, afin que, s’il les répudie, elles puissent tenter un autre

époux, ou trouver une ressource dans ces objets qui sont leur seule

propriété: ce sont de vraies courtisanes, qui ne songent qu’à dépouiller

leur amant avant qu’il les quitte; et cet amant, dès long-temps privé de

désirs, obsédé de complaisances, accablé de tout l’ennui de la satiété,

ne jouit pas, comme l’on pourrait croire, d’un sort digne d’envie. C’est

de ce concours de circonstances que naît le mépris des Turks pour les

femmes, et l’on voit qu’il est leur propre ouvrage. Comment en effet

auraient-elles cet amour exclusif qui fait leur mérite, quand on leur

donne l’exemple du partage? Comment auraient-elles cette pudeur qui fait

leur vertu, quand elles voient chaque jour des scènes outrageantes de

débauches? Comment, en un mot, auraient-elles un moral estimable, quand

on ne prend aucun soin de leur éducation? Les Grecs ont du moins retiré

cet avantage de la religion, que, ne pouvant avoir qu’une femme à la

fois, ils sont moins éloignés de la paix domestique, sans peut-être en

jouir davantage.

Il est remarquable qu’à raison de cette différence dans le culte, il

existe entre les chrétiens et les musulmans de la Syrie, et même de

toute la Turkie, une différence de caractère aussi grande que s’ils

étaient deux peuples vivant sous deux climats. Les voyageurs, et mieux

encore nos négociants qui pratiquent habituellement les uns et les

autres, s’accordent à témoigner que les chrétiens grecs sont en général

fourbes, méchants, menteurs, vils dans l’abaissement, insolents dans la

fortune, enfin d’un caractère léger et très-mobile: les musulmans au

contraire, quoique fiers jusqu’à la morgue, ont cependant une sorte de

bonté, d’humanité, de justice, et surtout une grande fermeté dans les

revers, et un caractère décidé sur lequel on peut compter. Ce contraste

a droit d’étonner dans des hommes qui vivent sous un même ciel; mais la

différence des préjugés de leur éducation et de l’action du gouvernement

sous lequel ils vivent, en rend une raison satisfaisante. En effet les

Grecs, traités par les Turks avec la hauteur et le mépris que l’on a

pour des esclaves, ont dû finir par prendre le caractère de leur

position: ils ont dû devenir fourbes, pour échapper par la ruse à la

violence; menteurs et vils adulateurs, parce que l’homme faible est

obligé de caresser l’homme fort; dissimulés et méchants, parce que celui

qui ne peut se venger ouvertement, concentre sa haine; lâches et

traîtres, parce que celui qui ne peut attaquer de front, frappe par

derrière; enfin, insolents dans la fortune, parce que ceux qui

parviennent par des bassesses, ont à rendre tous les mépris qu’ils ont

reçus. Je faisais un jour à un religieux sensé l’observation, que de

tous les chrétiens qui, dans ces derniers temps, se sont trouvés aux

postes élevés, pas un seul ne s’est montré digne de sa fortune.

_Ybrahim_ était bassement avare; _Sâd-el-Kouri_, irrésolu et

pusillanime; son fils _Randour_, insolent et borné; _Kezq_, lâche et

fripon: _Nos chrétiens_, me répondit-il mot pour mot, _n’ont pas la main

propre au gouvernement, parce qu’elle n’est exercée dans leur jeunesse

qu’à battre du coton_. _Ils ressemblent à ceux qui marchent pour la

première fois sur les terrasses, leur élévation leur donne

l’étourdissement; comme ils craignent de retourner aux olives et au

fromage, ils se hâtent de faire leurs provisions. Les Turks, au

contraire, sont accoutumés à régner; ce sont des maîtres habitués à leur

fortune, et ils en usent comme n’en devant jamais changer._ L’on ne doit

pas d’ailleurs perdre de vue que les musulmans sont élevés dans le

préjugé du fatalisme, et qu’ils sont fermement persuadés que tout est

prédestiné. De là, une sécurité qui tempère et le désir et la crainte;

de là une résignation armée contre le bien et contre le mal, une

apathie, qui ferme également accès aux regrets et à la prévoyance. Que

le musulman essuie une grande perte; qu’il soit dépouillé, ruiné, il dit

tranquillement: _C’était écrit_, et avec ce mot il passe sans murmurer

de l’opulence à la misère: qu’il soit au lit de la mort, rien n’altère

sa sécurité; il fait son ablution, sa prière; il a confiance en Dieu et

au Prophète; il dit avec calme à son fils: _Tourne-moi la tête vers la

Mekke_, et il meurt en paix. Les Grecs, au contraire, persuadés que Dieu

est exorable, que l’on change ses décrets par des vœux, des jeûnes,

des pèlerinages, vivent sans cesse dans le désir d’obtenir, dans la

crainte de perdre, dans le remords d’avoir omis. Leur cœur est ouvert

à toutes les passions, et ils n’en évitent l’effet qu’autant que les

circonstances où ils vivent et l’exemple des musulmans, affaiblissent

les préjugés de leur enfance. Ajoutons, par une remarque commune aux

deux religions, que les habitants de l’intérieur des terres ont plus de

simplicité, plus de générosité, en un mot, un meilleur moral que ceux

des villes de la côte; sans doute parce que ces derniers, se livrant au

commerce, contractent par leur genre de vie un esprit mercantile,

naturellement ennemi des vertus, qui ont pour base la modération et le

désintéressement.

D’après ce que j’ai exposé des habitudes des Orientaux, l’on ne sera

plus étonné que leur caractère se ressente de la monotonie de leur vie

privée et de leur état civil. Dans les villes même les plus actives,

telles qu’Alep, Damas et le Kaire, tous les amusements se réduisent à

aller au bain ou à se rassembler dans des cafés qui n’ont que le nom des

nôtres: là, dans une grande pièce enfumée, assis sur des nattes en

lambeaux, les gens aisés passent des journées entières à fumer la pipe,

causant d’affaires par phrases rares et courtes, et souvent ne disant

rien. Quelquefois, pour ranimer cette assemblée silencieuse, il se

présente un chanteur ou des danseuses, ou un de ces conteurs

d’histoires, que l’on appelle _Nachid_, qui, pour obtenir quelques

paras, récite un conte, ou déclame des vers de quelque ancien poète.

Rien n’égale l’attention avec laquelle on écoute cet orateur; grands et

petits, tous ont une passion extrême pour les narrations; le peuple même

s’y livre dans son loisir: un voyageur qui arrive d’Europe n’est pas

médiocrement surpris de voir les matelots se rassembler pendant le calme

sur le tillac, et passer deux ou trois heures à entendre l’un d’eux

déclamer un récit que l’oreille la moins exercée reconnaît pour la

poésie au mètre très-marqué, à la rime suivie ou mêlée des distiques. Ce

n’est pas le seul article sur lequel le peuple d’Orient l’emporte en

délicatesse sur le nôtre. La populace même des villes, quoique

criailleuse, n’est jamais aussi brutale que chez nous; et elle a le

grand mérite d’être absolument exempte de cette crapule d’ivrognerie,

qui infecte jusqu’à nos campagnes; c’est peut-être le seul avantage réel

qu’ait produit la législation de Mahomet: joignons-y néanmoins la

prohibition des jeux de hasard pour lesquels les Orientaux, par cette

raison, n’ont aucun goût; celui des échecs est le seul dont ils fassent

cas, et il n’est pas rare d’y trouver des joueurs habiles.

De tous les genres de spectacle, le seul qu’ils connaissent, mais qui

n’est familier qu’au Kaire, est celui des baladins qui font des tours de

force, comme nos danseurs de corde, et des tours d’adresse, comme nos

escamoteurs. L’on en voit qui mangent des cailloux, soufflent des

flammes, se percent le bras ou le nez sans se faire de mal, et qui

dévorent des serpents. Le peuple, à qui ils cachent soigneusement leurs

procédés secrets, a une sorte de vénération pour eux, et il appelle d’un

nom qui signifie tout ce qui étonne, comme _monstre_, _prodige_ et

_miracle_, ces tours de gibecière dont l’usage paraît très-ancien dans

ces contrées. Ce penchant à l’admiration, cette facilité de croire aux

faits et aux récits les plus extraordinaires, est un attribut

remarquable de l’esprit des Orientaux. Ils admettent sans répugner, sans

douter, tout ce que l’on veut leur conter de plus surprenant. A les

entendre, il se passe encore aujourd’hui dans le monde autant de

prodiges qu’au temps des _génies_ et des _afrittes_; la raison en est

que, ne connaissant point le cours ordinaire des faits moraux et

physiques, ils ne savent où assigner les bornes du probable et de

l’impossible. D’ailleurs leur jugement, plié dès le bas âge à croire les

contes extravagants du Qôran, se trouve dénué des balances de l’analogie

pour peser les vraisemblances. Ainsi leur crédulité tient à leur

ignorance, au vice de leur éducation, et se reporte encore au

gouvernement. Ils ont pu devoir à cette crédulité une partie de

l’imagination gigantesque que l’on vante dans leurs romans; mais il

serait à désirer que cette source fût tarie: il leur resterait encore

assez de moyens de briller. En général, les Orientaux ont la conception

facile, l’élocution aisée, les passions ardentes et soutenues, le sens

droit dans les choses qu’ils connaissent. Ils ont un goût particulier

pour la morale, et leurs proverbes prouvent qu’ils savent réunir la

finesse de l’observation et la profondeur de la pensée, au piquant de

l’expression. Leur commerce a quelque chose de froid au premier abord;

mais par l’habitude il devient doux et attachant: telle est l’idée

qu’ils laissent d’eux, que la plupart des voyageurs et des négociants,

qui les ont fréquentés, s’accordent à trouver à leur peuple un caractère

plus humain, plus généreux, une simplicité plus noble, plus polie, et

quelque chose de plus fin et de plus ouvert dans l’esprit et les

manières, qu’au peuple même de notre pays; comme si, ayant été policés

long-temps avant nous, les Asiatiques conservaient encore les traces de

leur première éducation.

Mais il est temps de terminer ces réflexions; je n’en ajoute plus qu’une

qui m’est personnelle. Après avoir vécu pendant près de trois ans dans

l’Égypte et la Syrie, après m’être habitué au spectacle de la

dévastation et de la barbarie, lorsque je suis rentré en France, la vue

de mon pays a presque produit sur moi l’effet d’une terre étrangère: je

n’ai pu me défendre d’un sentiment de surprise, quand, traversant nos

provinces de la Méditerranée à l’Océan, au lieu de ces campagnes

ravagées et des vastes déserts auxquels j’étais accoutumé, je me suis vu

transporté comme dans un immense jardin, où les champs cultivés, les

villes peuplées, les maisons de plaisance ne cessent de se succéder

pendant une route de vingt journées. En comparant nos constructions

riches et solides aux masures de briques et de terre que je quittais;

l’aspect opulent et soigné de nos villes, à l’aspect de ruine et

d’abandon des villes turkes; l’état d’abondance, de paix, et tout

l’appareil de puissance de notre empire, à l’état de trouble, de misère

et de faiblesse de l’empire turk, je me suis senti conduit de

l’admiration à l’attendrissement, et de l’attendrissement à la

méditation. «Pourquoi,» me suis-je dit, «entre des terrains semblables

de si grands contrastes? Pourquoi tant de vie et d’activité ici, et là

tant d’inertie et d’abandon? Pourquoi tant de différence entre des

hommes de la même espèce?» Puis, réfléchissant que les contrées que j’ai

vues si dévastées, si barbares, ont été jadis florissantes et peuplées,

j’ai passé, comme malgré moi, à une seconde comparaison. «Si jadis,» me

suis-je dit, «les états de l’Asie jouirent de cette splendeur, qui

pourra garantir que ceux de l’Europe ne subissent un jour le même

revers?» Cette réflexion m’a paru affligeante; mais elle est peut-être

encore plus utile. En effet, supposons qu’au temps où l’Égypte et la

Syrie subsistaient dans leur gloire, l’on eût tracé aux peuples et aux

gouvernements le tableau de leur situation présente; supposons qu’on

leur eût dit: «Voilà l’humiliation où les conséquences de telles lois,

de tel régime, abaisseront votre fortune;» n’est-il pas probable que ces

gouvernements eussent pris soin d’éviter les routes qui devaient les

conduire à une chute si funeste? Ce qu’ils n’ont pas fait, nous le

pouvons faire: leur exemple peut nous servir de leçon. Tel est le mérite

de l’histoire, que par le souvenir des faits passés elle anticipe aux

temps présents les fruits coûteux de l’expérience. Les voyages en ce

sens atteignent au but de l’histoire, et ils y marchent avec plus

d’avantage; car traitant d’objets présents, l’observateur peut mieux que

l’écrivain posthume saisir l’ensemble des faits, démêler leurs rapports,

se rendre compte des causes, en un mot, analyser le jeu compliqué de

toute la machine politique. En exposant, avec l’état du pays, les

circonstances d’administration qui l’accompagnent, le récit du voyageur

devient une indication des mobiles de grandeur ou de décadence, un moyen

d’apprécier le terme actuel de tout empire. Sous ce point de vue la

Turkie est un pays très-instructif: ce que j’en ai exposé démontre assez

combien l’abus de l’autorité, en provoquant la misère des particuliers,

devient ruineux à la puissance d’un état; et ce que l’on en peut prévoir

ne tardera pas de prouver que la ruine d’une nation rejaillit tôt ou

tard sur ceux qui la causent, et que l’imprudence ou le crime de ceux

qui gouvernent tire son châtiment du malheur même de ceux qui sont

gouvernés.

AVIS DE L’ÉDITEUR.

M. de Volney a cru devoir joindre ici l’extrait d’un Mémoire de la

Chambre de commerce de Marseille, dressé par ordre du ministre, et

présenté en 1786. Il lui a semblé que cette pièce authentique

confirmerait par ses coïncidences, ou redresserait par ses variantes,

les récits de l’auteur, et par l’un et l’autre moyen remplirait

également bien le seul but qu’il se soit proposé, l’instruction du

lecteur, fondée en utilité et en vérité.

ÉTAT

DU COMMERCE DU LEVANT

EN 1784,

D’APRÈS LES REGISTRES DE LA CHAMBRE DE COMMERCE DE MARSEILLE.

Tout commerce en général est difficile à connaître et à évaluer, parce

que c’est un objet variable, tantôt plus fort, tantôt plus faible, selon

les besoins d’un pays, selon ses bonnes ou mauvaises récoltes, ses

approvisionnements ou ses vides; choses soumises à l’influence mobile

des saisons et du gouvernement, à la guerre, aux épidémies, etc. Cette

difficulté s’applique d’autant mieux au commerce du Levant, que ce pays

est un théâtre continuel de révolutions. Il est encore difficile

d’apprécier le volume et l’objet annuel de ce commerce, parce que les

marchandises en changeant de lieu changent de valeur. Dans le travail

présent, l’évaluation sera tirée du prix sur la place de Marseille,

tant des objets d’envoi que des denrées de retour.

On comprend sous le commerce du Levant celui qui se fait dans les divers

ports de la Turkie, et dans quelques villes de Barbarie; l’on y joint

celui de la campagne d’Afrique sur cette même côte. Les échelles de

Turkie sont Constantinople, Salonique, Smyrne, les ports de Morée, de

Candie, de Cypre, de Syrie, d’Égypte, enfin Tunis, Alger, et les

comptoirs de la compagnie à la Cale, à Bonne et au Collo.

Les objets de notre exportation sont des draps, des bonnets, des étoffes

et galons, des papiers, des merceries, des quincailleries, quelques

denrées de nos provinces; d’autres tirées de l’Amérique, telles que le

café, le sucre, l’indigo, la cochenille, les épiceries de l’Inde, nos

métaux, fer, plomb, étain; nos liqueurs, des piastres d’Espagne, des

sequins de Venise, des dahlers, etc.

Les objets de retour ou d’importation sont les cotons en laine ou filés,

les laines, les soies, étoffes de soie, fils de chèvre et de chameau; de

la cire, des cuirs, des drogues, des toiles de coton et de fil, du riz,

de l’huile, du café arabe, des gommes, du cuivre, des noix de galle, des

légumes, du blé, etc. Ces objets alimentent nos manufactures; ainsi, le

coton du Levant fournit à toutes les fabriques des (ci-devant) Picardie,

de Normandie et Provence. On en fait les camelots, bouracans,

siamoises, velours, toiles et bonnets. Ces fabriques font vivre un

peuple immense d’ouvriers et de marchands; le transport des denrées

entretient et forme des matelots pour la marine militaire; leur achat

emploie une foule d’agents et de facteurs dans le Levant, et tout cela

aux dépens des Orientaux. Voyons chaque échelle par détail.

Constantinople.

Les draps des Français ont fait tomber dans cette échelle de plus de

moitié le commerce des Anglais et des Hollandais. Les Vénitiens n’en

peuvent faire de semblables au même prix.

Constantinople consomme annuellement 1,500 ballots de draps qui, à 1,200

francs le ballot, font 1,800,000 livres. Les autres objets en somme

atteignent à peine la même valeur. Le plus considérable est le café des

Antilles, à raison de la prohibition du café Moka sur la mer Noire.

Ci-devant les drapiers arméniens et grecs avaient fait une société, et

n’achetaient que par une seule main: ce qui donnait la loi aux Français.

Le grand-seigneur a détruit cette association par un fermân qui les

prohibe toutes sous peines afflictives.

Les retraits sont fort peu de chose; à peine valent-ils 700,000 francs.

Le reste se tire soit sur Smyrne et sur l’Archipel, soit en lettres de

change à payer à Constantinople.

Smyrne.

Cette échelle est le grand marché où vient se fournir presque toute

l’Asie; elle est l’entrepôt de l’Anadoli, de la Caramanie, de Tokat,

d’Arzroum, et même de la Perse. Autrefois les caravanes de ce royaume y

venaient deux fois l’année, maintenant elles s’arrêtent à Arzroum, parce

que les marchands à ce moyen cachent la quantité de marchandises qu’ils

ont à vendre, et se procurent des avantages pour la vente et pour

l’achat.

Smyrne consomme par an 2,500 ballots de draps, lesquels sur le pied de

1,200 francs le ballot, font 3,000,000 francs. Cette somme est la moitié

du commerce total, estimé chaque année 6,000,000 francs d’entrée. Les

autres objets sont les mêmes qu’à Constantinople.

Le principal article des retours est le coton en laine. Le pays en rend

par an 42 à 44,000 balles, dont 12 à 13,000 passent en France, 5,000 en

Italie, 8,000 en Hollande, 3,000 en Angleterre, et le reste demeure dans

le pays. On tire aussi des laines et poils de chèvre d’Angora; des

laines de chevron, enlevées presque toutes par les étrangers. Ces

retours, y compris les commissions données de Constantinople, excèdent

les envois au moins d’un tiers. Les fonds restants servent à faire des

entreprises pour aller charger des huiles à Metelin, ou pour la traite

de blé au Volo, au golfe de Cassandre, à Sanderly, à Menemen, à

Mosrouissi, etc., que l’on paye en sequins ou en piastres turkes. En

outre on en paye les lettres de change comme à Constantinople. On tire

rarement des lettres de change sur d’autre échelle que sur ces deux.

Mais Smyrne doit être regardée comme la plus forte du Levant.

Salonique et ses dépendances.

Cette échelle où se verse toute la Macédoine, devient de jour en jour

plus importante, parce que ses marchandises commencent à pénétrer en

Albanie, Dalmatie, Bosnie, Bulgarie, Valakie et Moldavie. La

consommation va de 1000 à 1200 ballots de draps, et dans les quatre

années de paix de 1770 à 1773, elle surpassait ce nombre. Les autres

objets sont en proportion. On en tirait autrefois des lingots d’or: le

fonds des retours est en laine, coton, blé, cuir, tabac, soie, éponges

fines, manteaux de laine, graine de vermillon, alun, cire, anis et

huile.

A douze lieues de Salonique, la Cavalle est un entrepôt où se rendent

d’abord la plupart de ces marchandises. Le temps de la consommation est

celui des foires établies en divers lieux; il y en a une à Selminia, à

douze journées de chameau de Salonique, au mois de mai (v. st.); une

autre à Ouzourkouva, en septembre; et une à Deglia en octobre, à deux

journées de Salonique. A ces époques, les Arméniens qui sont les

marchands du pays, se fournissent et vont faire leurs ventes.

On porte les consommations de cette échelle et de la Cavalle, en temps

de paix, à 3,000,000 fr.; les retours à 3,500,000 fr.; et il reste

quelques fonds employés parfois en lettres de change.

Morée et dépendances.

Le commerce de cette contrée diminue chaque jour, parce que les troubles

survenus depuis quelques années, et les ravages journaliers des

Albanais, en détruisant les récoltes, diminuent les moyens de consommer.

Les échelles sont Tripolitza, Naples de Romanie, Coron, Modon, Patras,

Oustiche et Corinthe. Les envois sont de gros draps, des bonnets,

quelque peu de cochenille, d’indigo, de café, et surtout beaucoup de

sequins de Venise. On retire de l’huile et du blé à bon marché. Les

envois ne se montent pas à plus de 400,000 francs, et les retraits

passent 1,000,000 fr.

La Canée et dépendances.

Ce commerce ressemble au précédent; l’huile et quelque peu de cire sont

les seuls produits de Candie. On les achète en espèces, soit piastres

turkes, soit dahlers d’Empire. On exporte peu d’objets manufacturés. Ils

ne montent pas à 4,000,000 fr. par an, et les retraits passent 700,000

fr.

Satalie et la Caramanie.

Satalie n’a pu soutenir d’établissements réguliers. On n’y fait le

commerce que par des traites passagères, qui rendent de la soie et du

coton. Elles se font par des capitaines partis de Smyrne ou de Cypre,

qui y portent de l’argent. Ce commerce ne vaut pas 100,000 fr.

Cypre.

Les pachas, en ruinant Cypre, en ont détruit le commerce. Cette île est

du nombre des _Melkanes_, ou fiefs particuliers et à vie, qui sont

toujours opprimés. Elle sert d’entrepôt ou de point de réunion pour la

Syrie et pour l’Égypte, et ce point est assez important en temps de

guerre. La consommation peut aller à 80 ballots de draps. Les villes

sont Larneca, Nicosia, Famagouste. Il y règne une industrie qui met en

œuvre presque toute la soie et le coton; mais elle est contrariée par

les avanies journalières imposées sur les ouvriers. On porte les envois

à 300,000 fr., et les retours à 500,000 fr.

Alexandrette et Alep.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 17 / 25 段