On a fondé l’axiome de l’indolence des Orientaux et des Méridionaux en

général, sur l’opinion que les Grecs et les Romains nous ont transmise

de la mollesse asiatique; mais quels sont les faits sur lesquels ils

fondèrent cette opinion? L’ont-ils établie sur des faits fixes et

déterminés, ou sur des idées vagues et générales, comme nous le

pratiquons nous-mêmes? Ont-ils eu des notions plus précises de ces pays

dans leurs temps, que nous dans le nôtre; et pouvons-nous asseoir sur

leur rapport un jugement difficile à établir sur notre propre examen?

Admettons les faits tels que l’histoire les donne: étaient-ce des

peuples indolents que ces Assyriens qui, pendant 500 ans, troublèrent

l’Asie par leur ambition et leurs guerres; que ces Mèdes qui rejetèrent

leur joug et les dépossédèrent; que ces Perses de Cyrus, qui, dans un

espace de 30 ans, conquirent depuis l’Indus jusqu’à la Méditerranée?

Étaient-ce des peuples sans activité, que ces Phéniciens qui, pendant

tant de siècles, embrassèrent le commerce de tout l’ancien monde; que

ces Palmyréniens, dont nous ayons vu de si imposants monuments

d’industrie; que ces Carduques de Xénophon, qui bravaient la puissance

du grand _roi_, au sein de son empire; que ces Parthes qui furent les

rivaux indomptables de Rome; enfin, que ces Juifs mêmes qui, bornés à un

petit état, ne cessèrent de lutter pendant 1000 ans contre des empires

puissants? Si les hommes de ces nations furent des hommes inertes,

qu’est-ce que l’activité? S’ils furent actifs, où est l’influence du

climat? Pourquoi dans les mêmes contrées où se développa jadis tant

d’énergie, règne-t-il aujourd’hui une inertie si profonde? Pourquoi ces

Grecs modernes si avilis sur les ruines de Sparte, d’Athènes, dans les

champs de Marathon et des Thermopyles? Dira-t-on que les climats sont

changés? Où en sont les preuves? et supposons-le: ils ont donc changé

par bonds et par cascades, par chutes et par retours; le climat des

Perses changea donc de Cyrus à Xerxès; le climat d’Athènes changea donc

d’Aristide à Démétrius de Phalère; celui de Rome, de Scipion à Sylla, et

de Sylla à Tibère? Le climat des Portugais a donc changé depuis

Albukerque, et celui des Turks, depuis Soliman? Si l’indolence est

propre aux zones méridionales, pourquoi a-t-on vu Carthage en Afrique,

Rome en Italie, les Flibustiers à Saint-Domingue? Pourquoi trouvons-nous

les Malais dans l’Inde, et les Bedouins dans l’Arabie? Pourquoi dans un

même temps, sous un même ciel, Sybaris près de Crotone, Capoue près de

Rome, Sardes près de Milet? Pourquoi sous nos yeux, dans notre Europe,

des états du Nord aussi languissants que ceux du Midi? Pourquoi dans

notre propre empire, des provinces du midi plus active que celles du

nord? Si, avec des circonstances contraires, on a les mêmes faits; si,

avec des faits divers, on a les mêmes circonstances; qu’est-ce que ces

prétendus principes? qu’est-ce que, cette influence? Qu’entend-on même

par activité? N’en accorde-t-on qu’aux peuples belliqueux? et Sparte

sans guerre est-elle inerte? Que veut-on dire par pays chauds? Où

pose-t-on les limites du froid, du tempéré? Que Montesquieu le déclare,

afin que l’on sache désormais par quelle température l’on pourra

déterminer l’énergie d’une nation, et à quel degré du thermomètre l’on

reconnaîtra son aptitude à la liberté ou à l’esclavage?

L’on invoque un fait physique, et l’on dit: la chaleur abat nos forces;

nous sommes plus indolents l’été que l’hiver: donc les habitants des

pays chauds doivent être indolents. Supposons le fait; pourquoi, sous un

même ciel, la classe des tyrans aura-t-elle plus d’énergie pour

opprimer, que celle du peuple pour se défendre? Mais qui ne voit que

nous raisonnons comme des habitants d’un pays où il y a plus de froid

que de chaud? Si la thèse se soutenait en Égypte ou en Afrique, l’on y

dirait: le froid gêne les mouvements, arrête la circulation. Le fait

est que les sensations sont relatives à l’habitude, et que les corps

prennent un tempérament analogue au climat où ils vivent, en sorte

qu’ils ne sont affectés que par les extrêmes du terme ordinaire. Nous

haïssons la sueur; l’Égyptien l’aime, et redoute de se voir sec. Ainsi,

soit par les faits historiques, soit par les faits naturels, la

proposition de Montesquieu, si importante au premier coup d’œil, se

trouve à l’analyse un pur paradoxe, qui n’a dû son succès qu’à la

nouveauté des esprits sur ces matières, lorsque l’_Esprit des Lois_

parut, et à la flatterie indirecte qui en résulte pour les nations qui

l’ont admis.

Pour établir quelque chose de précis dans la question de l’activité, il

était un moyen plus prochain et plus sûr que ces raisonnements lointains

et équivoques: c’était d’en considérer la nature même; d’en examiner

l’origine et les mobiles dans l’homme. En procédant par cette méthode,

l’on s’aperçoit que toute activité, soit de corps, soit d’esprit, prend

sa source dans les besoins; que c’est en raison de leur étendue, de

leurs développements, qu’elle-même s’étend et se développe: l’on en suit

la gradation depuis les éléments les plus simples jusqu’à l’état le plus

composé. C’est la faim, c’est la soif qui, dans l’homme encore sauvage,

éveillent les premiers mouvements de l’ame et du corps; ce sont ces

besoins qui le font courir, chercher, épier, user d’astuce ou de

violence: toute son activité se mesure sur les moyens de pourvoir à sa

subsistance. Sont-ils faciles; a-t-il sous sa main les fruits, le

gibier, le poisson: il est moins actif, parce qu’en étendant le bras, il

se rassasie, et que, rassasié, rien ne l’invite à se mouvoir, jusqu’à ce

que l’expérience de diverses jouissances ait éveillé en lui les désirs

qui deviennent des besoins nouveaux, de nouveaux mobiles d’activité. Les

moyens sont-ils difficiles; le gibier est-il rare et agile, le poisson

rusé, les fruits passagers: alors l’homme est forcé d’être plus actif;

il faut que son corps et son esprit s’exercent à vaincre les difficultés

qu’il rencontre à vivre; il faut qu’il devienne agile comme le gibier,

rusé comme le poisson, et prévoyant pour conserver les fruits. Alors,

pour étendre ses facultés naturelles, il s’agite, il pense, il médite;

alors il imagine de courber un rameau d’arbre, pour en faire un arc;

d’aiguiser un roseau, pour en faire une flèche; d’emmancher un bâton à

une pierre tranchante, pour en faire une hache; alors il travaille à

faire des filets, à abattre des arbres, à en creuser le tronc, pour en

faire des pirogues. Déjà il a franchi les bornes des premiers besoins,

déja l’expérience d’une foule de sensations lui a fait connaître des

jouissances et des peines; et il prend un surcroît d’activité pour

écarter les unes et multiplier les autres. Il a goûté le plaisir d’un

ombrage contre les feux du soleil; il se fait une cabane: il a éprouvé

qu’une peau le garantit du froid; il se fait un vêtement: il a bu

l’eau-de-vie et fumé le tabac: il les a aimés; il veut en avoir encore;

il ne le peut qu’avec des peaux de castor, des dents d’éléphant, de la

poudre d’or, etc.; il redouble d’activité, et il parvient, à force

d’industrie, jusqu’à vendre son semblable. Dans tous ces développements,

comme dans la source première, l’on conviendra que l’activité a bien peu

de rapport à la chaleur; seulement les hommes du nord passant pour avoir

besoin de plus d’aliments que ceux du midi, l’on pourrait dire qu’ils

doivent avoir plus d’activité; mais cette différence dans les besoins

nécessaires a des bornes assez étroites. D’ailleurs, a-t-on bien

constaté qu’un _Eskimau_ ou un _Samoyède_ aient réellement besoin pour

vivre de plus de substance qu’un Bédouin ou qu’un ichthyophage de Perse?

Les sauvages du Brésil et de la Guinée sont-ils moins voraces que ceux

du Canada et de la Californie? Que l’on y prenne garde: la facilité

d’avoir beaucoup d’aliments, est peut-être la première raison de la

voracité; et cette facilité, surtout dans l’état sauvage, dépend moins

du climat que de la nature du sol; c’est-à-dire, de sa richesse ou de sa

pauvreté en pâturages, en forêts, en lacs, et par conséquent en poisson,

en gibier, en fruits; circonstances qui se trouvent indifféremment sous

toutes les zones.

En y réfléchissant, il paraît que cette nature du sol a réellement une

influence sur l’activité; il paraît que dans l’état social, comme dans

l’état sauvage, un pays où les moyens de subsister seront un peu

difficiles, aura des habitants plus actifs, plus industrieux; que dans

celui, au contraire, où la nature prodiguera tout, le peuple sera

inactif, indolent: et ceci s’accorde bien avec les faits généraux de

l’histoire, où la plupart des peuples conquérants sont des peuples

pauvres, sortis de pays stériles, ou difficiles à cultiver, pendant que

les peuples conquis sont les habitants des contrées fertiles et

opulentes. Il est même remarquable que ces peuples pauvres, établis chez

les peuples riches, perdent en peu de temps leur énergie, et passent à

la mollesse: tels furent ces Perses de Cyrus, descendus de l’Élymaïde

dans les prairies de l’Euphrate; tels les Macédoniens d’Alexandre,

transportés des monts Rhodope dans les champs de l’Asie; tels les

Tartares de Djenkiz-Kan établis dans la Chine et le Bengale; et les

Arabes de Mahomet, dans l’Égypte et l’Espagne. De là l’on pourrait

établir que ce n’est point comme habitants de pays chauds, mais comme

habitants de pays riches, que les peuples ont du penchant à l’inertie;

et ce fait s’accorde bien encore avec ce qui se passe au sein des

sociétés, où nous voyons que ce sont les classes riches qui ont

ordinairement le moins d’activité; mais comme cette satiété et cette

pauvreté n’ont pas lieu pour tous les individus d’un peuple, il faut

reconnaître des raisons plus générales et plus efficaces que la nature

du sol: ce sont ces institutions sociales, que l’on appelle

_Gouvernement_ et _Religion_. Voilà les vrais régulateurs de l’activité

ou de l’inertie des particuliers et des nations; ce sont eux qui, selon

qu’ils étendent ou qu’ils bornent la carrière des besoins naturels ou

superflus, étendent ou resserrent l’activité de tous les hommes. C’est

parce que leur influence agit malgré la différence des terrains et des

climats, que Tyr, Carthage, Alexandrie ont eu la même industrie que

Londres, Paris, Amsterdam; que les _Flibustiers_ et les _Malais_ ont eu

l’inquiétude et le caractère des _Normands_; que les paysans russes et

polonais ont l’apathie et l’insouciance des Indous et des Nègres. C’est

parce que leur nature varie et change comme les passions des hommes qui

les règlent, que leur influence change et varie dans des époques

très-voisines: voilà pourquoi les Romains de Scipion ne sont point ceux

de Tibère; que les Grecs d’Aristide et de Thémistocle ne sont pas ceux

de Constantin. Consultons dans notre propre cœur les mobiles généraux

du cœur humain: n’éprouvons-nous pas que notre activité est bien

moins relative aux agents physiques, qu’aux circonstances de l’état

social où nous nous trouvons? Des besoins nécessaires ou superflus

amènent-ils en nous des désirs: aussitôt notre corps et notre esprit

prennent une vie nouvelle; la passion nous donne une activité ardente

comme nos désirs, et soutenue comme notre espoir. Cet espoir vient-il à

manquer: le désir se fane, l’activité languit, et le découragement nous

mène à l’apathie et à l’indolence. Par-là s’explique pourquoi notre

activité varie comme nos conditions, comme nos situations dans la

société, comme nos âges dans la vie; pourquoi tel homme qui fut actif

dans sa jeunesse, devient indolent sur le retour; pourquoi il y a plus

d’activité dans les capitales et dans les villes de commerce, que dans

les villes sans commerce et dans les campagnes. Pour éveiller

l’activité, il faut d’abord des objets aux désirs; pour la soutenir, il

faut un espoir d’arriver à la jouissance. Si ces deux circonstances

manquent, il n’y a d’activité ni dans le particulier, ni dans la nation;

et tel est le cas des Orientaux en général, et particulièrement de ceux

dont nous traitons. Qui pourrait les engager à se mouvoir, si nul

mouvement ne leur offre l’espoir de jouir de la peine qu’il a coûtée?

Comment ne seraient-ils pas indolents dans les habitudes les plus

simples, si leurs institutions sociales leur en font une espèce de

nécessité? Aussi le meilleur observateur de l’antiquité, en faisant sur

les Asiatiques de son temps la même remarque, en a allégué la même

raison. «Quant à la mollesse et à l’indolence des Asiatiques, dit-il

dans un passage digne d’être cité[78], s’ils sont moins belliqueux,

s’ils ont des mœurs plus douces que les Européens, sans doute la

nature de leur climat plus tempéré que le nôtre, y contribue

beaucoup;... mais il faut y ajouter aussi la forme de leurs

gouvernements, tous despotiques, et soumis à la volonté arbitraire des

rois. Or, les hommes qui ne jouissent point de leurs droits naturels,

mais dont les affections sont dirigées par des maîtres; ces hommes ne

peuvent avoir la passion hardie des combats; ils ne voient point dans la

guerre une balance assez égale de risques et d’avantages: obligés de

quitter leurs amis, leur patrie, leurs familles, de supporter de dures

fatigues, et la mort même; quel est le salaire de tant de sacrifices? la

mort et les dangers: leurs maîtres seuls jouissent du butin et des

dépouilles qu’ils ont payés de leur sang. Que s’ils combattaient dans

leur propre cause, et que le prix de la victoire leur fût personnel,

comme la honte de la défaite, ils ne manqueraient pas de courage: et la

preuve en existe dans ceux des Grecs et des Barbares qui, dans ces

contrées, vivent sous leurs propres lois, et sont libres; car ceux-là

sont plus courageux qu’aucune autre espèce d’hommes.»

Voilà précisément la définition des Orientaux de nos jours; et ce que le

philosophe grec a dit des peuples particuliers qui méconnaissaient la

puissance du grand roi et de ses satrapes, convient exactement à ce que

nous avons vu des Druzes, des Maronites, des Kourdes, des Arabes de

Dâher et des Bedouins. Il faut le reconnaître; le moral des peuples,

comme celui des particuliers, dépend surtout de l’état social dans

lequel ils vivent: puisqu’il est vrai que nos _actions_ sont dirigées

par les lois civiles et religieuses, puisque nos habitudes ne sont que

la répétition de ces _actions_, puisque notre caractère n’est que la

disposition à _agir_ de telle manière en telle circonstance; il s’ensuit

évidemment que tout dépend du gouvernement et de la religion: dans tous

les faits dont j’ai voulu me rendre compte, j’ai toujours vu cette

double cause revenir plus ou moins immédiate: l’analyse de quelques-uns

pourra en faire la démonstration.

J’ai dit que les Orientaux en général ont l’extérieur grave et

flegmatique, le maintien posé et presque nonchalant, le visage sérieux,

même triste et mélancolique. Si le climat ou le sol en étaient la cause

radicale, l’effet serait le même dans tous les sujets; et cela n’est

pas: sous cette nuance générale, il est mille nuances particulières de

classes et d’individus, relatives à l’action du gouvernement, laquelle

est diverse pour ces individus et pour ces classes. Ainsi, l’on observe

que les paysans sujets des Turks sont plus sombres que ceux des pays

tributaires; que les habitants des campagnes sont moins gais que ceux

des villes; que ceux de la côte le sont plus que ceux de l’intérieur;

que dans une même ville la classe des gens de loi est plus grave que

celle des gens de guerre, et celle-là plus que le peuple. L’on observe

même que dans les grandes villes le peuple a beaucoup de cet air dissipé

et sans souci qu’il a chez nous. Pourquoi cela? c’est que là, comme ici,

endurci à la souffrance par l’habitude, affranchi de la réflexion par

l’ignorance, le peuple vit dans une sorte de sécurité: il n’a rien à

perdre: il ne craint pas qu’on le dépouille. Le marchand, au contraire,

vit dans les alarmes perpétuelles, et de ne pas acquérir davantage, et

de perdre ce qu’il a. Il tremble de fixer les regards d’un gouvernement

rapace, pour qui un air de satisfaction serait l’enseigne de l’aisance,

et le signal d’une avanie. La même crainte règne dans les villages, où

chaque paysan redoute d’exciter l’envie de ses égaux, et la cupidité de

l’aga et des gens de guerre. Dans un tel pays, où l’on est sans cesse

surveillé par une autorité spoliatrice, l’on doit porter un visage

sérieux, par la même raison que l’on porte des habits percés, et que

l’on mange en public des olives et du fromage. Cette même raison,

quoique moins active pour les gens de loi, n’est cependant pas sans

effet; mais la morgue de leur éducation et le pédantisme de leur

morale, les dispensent de toute autre.

A l’égard de la nonchalance, il n’est pas étonnant que le peuple des

villes et des campagnes, fatigué de son travail, ait du penchant au

repos. Mais il est remarquable que lorsque ce peuple se met en action,

il s’y porte avec une vivacité et une passion presque inconnues dans nos

climats. Cette observation a lieu surtout dans les ports et les villes

de commerce. Un Européen ne peut s’empêcher d’admirer avec quelle

activité les matelots, bras et jambes nus, manient les rames, tendent

les voiles, et font toute la manœuvre; avec quelle ardeur les

portefaix déchargent un bateau, et transportent les _couffes_[79] les

plus pesantes. Toujours chantant, et répondant par versets à l’un d’eux

qui commande, ils exécutent tous leurs mouvements en cadence, et

doublent leurs forces en les réunissant par la mesure. L’on a dit à ce

sujet que les peuples des pays chauds avaient un penchant naturel à la

musique; mais en quoi consiste cette analogie du climat au chant? Ne

serait-il pas plus raisonnable de dire que les pays chauds que nous

connaissons, ayant été policés long-temps avant nos froids climats, le

peuple y a conservé quelques souvenirs des beaux arts qui y ont jadis

régné? Nos négociants reprochent souvent à ce peuple, et surtout à

celui des campagnes, de ne pas travailler aussi souvent, ni aussi

long-temps qu’il le pourrait. Mais pourquoi travaillerait-il au delà de

ses besoins, puisque le superflu de son travail ne lui rendrait aucun

surcroît de jouissances? A bien des égards, l’homme du peuple ressemble

au sauvage; quand il a dépensé ses forces à acquérir sa subsistance, il

se repose: ce n’est qu’en lui rendant cette subsistance moins pénible,

et en l’excitant par l’appât de jouissances présentes, que l’on parvient

à lui donner une activité soutenue; et nous avons vu que l’esprit du

gouvernement turk est l’inverse de cet esprit. Quant à la vie

sédentaire, quel motif aurait-on de s’agiter dans un pays où la police

n’a jamais songé à établir ni promenades ni plantations; où il n’y a ni

sûreté hors des villes, ni agrément dans leur enceinte; où tout enfin

invite à se renfermer chez soi? Est-il étonnant qu’un pareil ordre de

choses ait produit des habitudes sédentaires? et ces habitudes ne

doivent-elles pas à leur tour devenir des causes d’inaction?

La comparaison de notre état civil et domestique, à celui des Orientaux,

présente encore plusieurs raisons de ce flegme, qui est leur caractère

général. Chez nous, l’une des sources de la gaieté, est la table et

l’usage du vin; chez les Orientaux, ce double plaisir est presque

inconnu. La bonne chère attirerait une avanie, et le vin une punition

corporelle, vu le zèle de la police à faire exécuter les préceptes du

Qôran. Ce n’est pas même sans peine que les musulmans tolèrent dans les

chrétiens l’usage d’une liqueur qu’ils leur envient; aussi cet usage

n’est-il habituel et familier que dans le Kesraouân et le pays des

Druzes; et là les repas ont une gaieté que l’eau-de-vie ne procure point

dans les villes mêmes d’Alep et de Damas.

Une seconde source de gaieté, parmi nous, est la communication libre des

deux sexes, qui a lieu surtout en France. L’effet en est que, par un

espoir plus ou moins vague, les hommes, recherchant la bienveillance des

femmes, prennent les formes qui peuvent la procurer. Or, tel est

l’esprit ou telle est l’éducation des femmes, qu’à leurs yeux le premier

mérite est de les amuser; et certainement, de tous les moyens d’y

réussir, le premier est l’enjouement et la gaieté. C’est ainsi que nous

avons contracté une habitude de badinage, de complaisance et de

frivolité, qui est devenue le caractère distinctif de notre nation en

Europe. Dans l’Asie, au contraire, les femmes sont rigoureusement

séquestrées de la société des hommes. Toujours renfermées dans leur

maison, elles ne communiquent qu’avec leur mari, leur père, leur frère,

et tout au plus leur cousin germain; soigneusement voilées dans les

rues, à peine osent-elles parler à un homme, même pour affaires. Tous

doivent leur être étrangers: il serait indécent de les fixer, et l’on

doit les laisser passer à l’écart, comme si elles étaient une chose

contagieuse. C’est presque l’idée des Orientaux, qui ont un sentiment

général de mépris pour ce sexe. Quelle en est la cause, pourra-t-on

demander? celle de tout, la législation et le gouvernement. En effet, ce

Mahomet, si passionné pour les femmes, ne leur a cependant pas fait

l’honneur de les traiter dans son Qôran comme une portion de l’espèce

humaine; il ne fait mention d’elles ni pour les pratiques de la

religion, ni pour les récompenses de l’autre vie; et c’est une espèce de

problème chez les musulmans, si les femmes ont une ame. Le gouvernement

fait plus encore contre elles; car il les prive de toute propriété

foncière, et il les dépouille tellement de toute liberté personnelle,

qu’elles dépendent toute leur vie ou d’un mari, ou d’un père, ou d’un

parent; dans cet esclavage, ne pouvant disposer de rien, l’on conçoit

qu’il est assez inutile de solliciter leur bienveillance, et par

conséquent d’avoir ce ton de gaieté qui les captive. Ce gouvernement,

cette législation paraissent eux-mêmes la cause de la séquestration des

femmes: et peut-être, sans la facilité du divorce, sans la crainte de se

voir enlever sa fille ou sa femme par un homme puissant, serait-on moins

jaloux d’en dérober la vue à tous les regards.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 16 / 25 段