avec la musique, tienne le même rang dans l’opinion des peuples arabes:
chez eux cet art est flétri d’une espèce de honte; un homme ne saurait
s’y livrer sans déshonneur[76], et l’exercice n’en est toléré que parmi
les femmes. Ce jugement nous paraîtra sévère, mais avant de le condamner
il convient de savoir qu’en Orient la danse n’est point une imitation de
la guerre, comme chez les Grecs, ou une combinaison d’attitudes et de
mouvements agréables, comme chez nous; mais une représentation
licencieuse de ce que l’amour a de plus hardi. C’est ce genre de danse
qui, porté de Carthage à Rome, y annonça le déclin des mœurs
républicaines; et qui depuis, renouvelé dans l’Espagne par les Arabes,
s’y perpétue encore sous le nom de _fandango_. Malgré la liberté de nos
mœurs, il serait difficile, sans blesser l’oreille, d’en faire une
peinture exacte; c’est assez de dire que la danseuse, les bras étendus,
d’un air passionné, chantant et s’accompagnant des castagnettes qu’elle
tient aux doigts, exécute, sans changer de place, des mouvements de
corps que la passion même a soin de voiler de l’ombre de la nuit. Telle
est leur hardiesse, qu’il n’y a que des femmes prostituées qui osent
danser en public. Celles qui en font profession s’appellent _Raouâzi_,
et celles qui y excellent prennent le titre d’_Almé_, ou de _savantes_
dans l’art. Les plus célèbres sont celles du Kaire. Un voyageur récent
en a fait un tableau séduisant; mais j’avoue que les modèles ne m’ont
point causé ce prestige. Avec leur linge jaune, leur peau fumée, leur
sein abandonné et pendant, avec leurs paupières noircies, leurs lèvres
bleues et leurs mains teintes de _henné_, les _Almé_ ne m’ont rappelé
que les bacchantes des Porcherons; et si l’on observe que chez les
peuples, même policés, cette classe de femmes conserve tant de
grossièreté, l’on ne croira point que, chez un peuple où les arts les
plus simples sont dans la barbarie, elle porte de la délicatesse dans
celui qui en exige davantage.
L’analogie qui existe des arts aux sciences, doit faire pressentir que
celles-ci sont encore plus négligées: disons mieux; elles sont
entièrement inconnues. La barbarie est complète dans la Syrie comme
dans l’Égypte; et l’équilibre qui a coutume d’exister dans un même
empire, doit étendre ce jugement à toute la Turkie. En vain quelques
personnes ont récemment réclamé contre cette assertion; en vain l’on a
parlé de _colléges_, de _lieux d’éducation_, et de _livres_; ces mots en
Turkie ne représentent pas les mêmes idées que chez nous. Les siècles
des kalifes sont passés pour les Arabes, et ils sont à naître pour les
Turks. Ces deux nations n’ont présentement ni géomètres, ni astronomes,
ni musiciens, ni médecins; à peine trouve-t-on un homme qui sache
saigner avec la _flamme_[77]: quand il a ordonné le cautère, appliqué le
feu, ou prescrit une recette banale, sa science est épuisée: aussi les
valets des Européens sont-ils consultés comme des Esculapes. Et où se
formeraient des médecins, puisqu’il n’y a aucun établissement de ce
genre, et que l’anatomie répugne aux préjugés de la religion?
L’astronomie aurait plus d’attrait pour eux: mais par astronomie ils
entendent l’art de lire les décrets du sort dans les mouvements des
astres, et non la science profonde de soumettre ces mouvements au
calcul. Les moines de _Mar-hanna_ qui ont des livres, et qui
entretiennent des relations avec Rome, ne sont pas à cet égard moins
ignorants que les autres. Jamais, avant mon séjour, ils n’avaient ouï
dire que la terre tournât autour du soleil, et peu s’en fallut que cette
opinion n’y causât du scandale: car les zélés, trouvant que cela
contrariait la sainte Bible, voulurent me traiter en hérétique:
heureusement que le vicaire-général eut le bon esprit de douter et de
dire: _Sans en croire aveuglément les Francs, il ne faut pas les
démentir; car tout ce qu’ils nous apportent de leurs arts est si fort
au-dessus des nôtres, qu’ils peuvent apercevoir des choses qui sont
au-dessus de nos idées._ J’en fus quitte pour ne point prendre la
rotation sur mon compte, et pour la restituer à nos savants, qui passent
sûrement chez les moines pour des visionnaires.
On doit donc faire une grande différence des Arabes de nos jours à ceux
d’_El-Mâmoun_, et d’_Aroun-el-Rachid_; encore faut-il avouer que l’on se
fait de ceux-ci des idées exagérées. Leur empire fut trop passager pour
qu’ils pussent faire de grands progrès dans les sciences. Ce que nous
voyons arriver de nos jours à quelques états de l’Europe, prouve qu’il
leur faut des siècles pour se naturaliser. Aussi, dans ce que nous
connaissons de livres des Arabes, ne les trouvons-nous que les
traducteurs ou les échos des Grecs. La seule science qui leur soit
propre, la seule qu’ils cultivent encore est celle de leur _langue_: et
par étude de la langue, il ne faut pas entendre cet esprit
philosophique qui, dans les mots, cherche l’histoire des idées pour
perfectionner l’art de les peindre. Chez les Musulmans l’étude de
l’arabe n’a pour objet que ses rapports à la religion: ils sont étroits,
attendu que le _Qôran est la parole immédiate de Dieu_: or, comme cette
parole ne conserve l’identité de sa nature, qu’autant qu’on la prononce
comme Dieu et son prophète, c’est une affaire capitale d’apprendre
non-seulement la valeur des mots employés, mais encore les accents, les
inflexions, les pauses, les soupirs, les tenues, enfin tous les détails
les plus minutieux de la prosodie et de la lecture. Il faut avoir
entendu leur déclamation dans les mosquées, pour se faire une idée de sa
complication. Quant aux principes de la langue, ceux de la grammaire
seulement occupent pendant plusieurs années. Vient ensuite le _Nahou_,
partie de la grammaire que l’on peut définir une science de terminaisons
étrangères à l’arabe vulgaire, lesquelles se surajoutent aux mots, et
varient selon les nombres, les cas, les genres et les personnes. Lorsque
l’on sait cela, l’on est déja compté parmi les savants. Il faut ensuite
étudier l’_éloquence_; et cela veut des années, parce que les maîtres,
mystérieux comme des brames, ne découvrent que peu à peu les secrets de
leur art. Enfin, l’on arrive aux études de la loi et au _Faqah_, ou
_science par excellence_, qui est la théologie. Or, si l’on observe que
la base perpétuelle de ces études est le _Qôran_; que l’on doit méditer
à fond ses sens mystiques et allégoriques, lire tous les commentaires,
toutes les paraphrases de son texte (et il y en a deux cents volumes sur
le premier verset); si l’on observe qu’il faut discuter des milliers de
cas de conscience ridicules: par exemple, s’il est permis d’employer de
l’eau impure à détremper du mortier; si un homme qui a un cautère n’est
pas dans le cas d’une femme souillée; qu’enfin l’on débat longuement si
l’ame du prophète ne fut pas sacrée avant celle d’Adam; s’il ne donna
pas des conseils à Dieu dans la création, et quels furent ces conseils;
l’on conviendra que l’on peut passer la vie entière à beaucoup apprendre
et à ne rien savoir.
Quant à l’instruction du vulgaire, comme les gens de loi n’exercent
point les fonctions de nos curés et de nos prêtres, qu’ils ne prêchent,
ne catéchisent, ni ne confessent, l’on peut dire qu’il n’existe aucune
instruction; toute l’éducation des enfants se borne à aller chez des
maîtres particuliers qui leur apprennent à lire dans le Qôran, s’ils
sont musulmans, ou dans les psaumes, s’ils sont chrétiens, et un peu à
écrire et à compter de mémoire: cela dure jusqu’à l’adolescence, que
chacun se hâte de prendre un métier pour se marier et gagner de quoi
vivre. La contagion de l’ignorance s’étend jusque sur les enfants des
Francs; et il est d’axiome à Marseille qu’un _Levantin_ doit être un
jeune homme dissipé, paresseux, sans émulation, et qui ne saura autre
chose que parler plusieurs langues, quoique cette règle ait ses
exceptions comme toute autre.
En recherchant les causes de l’ignorance générale des Orientaux, je ne
dirai point avec un voyageur récent, qu’elle vient des difficultés de la
langue et de l’écriture: sans doute la difficulté des dialectes,
l’entortillage des caractères, le vice même de la constitution de
l’alphabet, multiplient les difficultés de l’instruction; mais
l’habitude les surmonte, et les Arabes parviennent à lire et à écrire
aussi facilement que nous. La vraie cause est la difficulté des moyens
de s’instruire, parmi lesquels il faut compter en premier lieu la rareté
des livres. Chez nous rien de si vulgaire que ce secours, rien de si
répandu dans toutes les classes que la lecture. En Orient, au contraire,
rien de plus rare. Dans toute la Syrie, l’on ne connaît que deux
collections de livres, celle de _Mar-hanna_, dont j’ai parlé, et celle
de _Djezzâr_ à Acre. L’on a vu combien la première est faible, et pour
la quantité, et pour la qualité. Je ne parlerai pas de la seconde comme
témoin oculaire; mais deux personnes qui l’ont vue, m’ont rapporté
qu’elle ne contenait pas plus de 300 volumes, et cependant ce sont les
dépouilles de toute la Syrie, et, entre autres, du couvent de
_Saint-Sauveur_, près de Saide, et du chaik _Kaïri_, mofti de Ramlé. A
Alep, la maison de _Bitar_ est la seule qui possède des livres
d’astronomie, que personne n’entend. A Damas, les gens de loi ne font
aucun cas de leur propre science. Le Kaire seul est riche en livres. Il
y en a une collection très-ancienne à la _mosquée d’el-azhar_, et il en
circule journellement une assez grande quantité; mais il est défendu aux
chrétiens d’y toucher. Cependant il y a 12 ans que les religieux de
Mar-hanna voulant s’en procurer, y envoyèrent un des leurs pour en
acheter. Le hasard voulut qu’il fît la connaissance d’un effendi qui le
prit en affection, et qui, désirant de lui des leçons d’astrologie, dans
laquelle il le croyait savant, se prêta à lui communiquer des livres:
dans un espace de six mois, ce religieux m’a dit en avoir manié plus de
200; et lorsque je lui demandai sur quelles matières, il me répondit sur
la grammaire, sur le Nahou, sur l’éloquence, et sur les interprétations
du Qôran; du reste, infiniment peu d’histoires et même de contes: il n’a
pas vu deux exemplaires des mille et une nuits. D’après cet exposé l’on
est toujours fondé à dire que non-seulement il y a disette de bons
livres en Orient, mais même que les livres en général y sont très-rares.
La raison en est évidente: dans ces pays tout livre est écrit à la main:
or, ce moyen est lent, pénible, dispendieux; le travail de plusieurs
mois ne produit qu’un seul exemplaire; il doit être sans rature, et
mille accidents peuvent le détruire. Il est donc impossible que les
livres se multiplient, et par conséquent que les connaissances se
propagent; aussi est-ce en comparant cet état de choses à ce qui se
passe chez nous, que l’on sent mieux tous les avantages de l’imprimerie:
on s’aperçoit même, en y réfléchissant, qu’elle seule est peut-être le
vrai mobile des révolutions qui depuis trois siècles sont arrivées dans
le système moral de l’Europe. C’est elle qui, rendant les livres
très-communs, a répandu une somme plus égale de connaissances dans
toutes les classes: c’est elle qui, répandant promptement les idées et
les découvertes, a causé le développement plus rapide des arts et des
sciences: par elle, tous ceux qui s’en occupent sont devenus un corps
toujours assemblé, qui poursuit sans relâche la série des mêmes travaux:
par elle, tout écrivain est devenu un orateur public, qui a parlé
non-seulement à sa ville, mais à sa nation, à l’Europe entière. Si dans
ce nouveau genre de comices il a perdu l’avantage de la déclamation et
du geste pour remuer les passions, il l’a compensé par celui d’avoir un
auditoire mieux composé, de raisonner avec plus de sang-froid, de faire
une impression moins vive peut-être, mais plus durable. Aussi n’est-ce
que depuis cette époque que l’on a vu des hommes isolés produire, par la
seule puissance de leurs écrits, des révolutions morales sur des nations
entières, et se former un empire d’opinion qui en a imposé à l’empire
même de la puissance armée.
Un autre effet très-remarquable de l’imprimerie, est celui qu’elle a eu
dans le genre de l’histoire: en donnant aux faits une grande et prompte
publicité, l’on a mieux constaté leur certitude. Au contraire, dans
l’état des livres écrits à la main, le recueil que composait un homme
n’ayant d’abord qu’un exemplaire, il ne pouvait être vu et critiqué que
par un petit nombre de lecteurs; et ces lecteurs sont d’autant plus
suspects, qu’ils étaient au choix de l’auteur. S’il permettait d’en
tirer des copies, elles ne se multipliaient et ne se répandaient que
très-lentement. Pendant ce temps les témoins mouraient, les réclamations
périssaient, les contradictions naissaient, et le champ restait libre à
l’erreur, aux passions, au mensonge: voilà la cause de ces faits
monstrueux dont fourmillent les histoires de l’antiquité, et même celles
de l’Asie moderne. Si parmi ces histoires il en est qui portent des
caractères frappants de vraisemblance, ce sont celles dont les écrivains
ont été témoins des faits qu’ils racontent, ou des hommes publics qui
ont écrit à la face d’un peuple éclairé qui pouvait les contredire. Tel
est César, acteur principal de ses mémoires; tel Xénophon, général des
dix mille, dont il raconte la savante retraite; tel Polybe, ami et
compagnon d’armes de Scipion, vainqueur de Carthage; tels encore
Salluste et Tacite, consuls; Thucydides, chef d’armée; Hérodote même,
sénateur et libérateur d’Halicarnasse. Lorsqu’au contraire l’histoire
n’est qu’une citation de faits anciens rapportés sur tradition, lorsque
ces faits ne sont recueillis que par de simples particuliers, ce n’est
plus ni le même genre, ni le même caractère; quelle différence n’y
a-t-il pas des écrivains précédents aux Tite-Live, aux Quinte-Curce, aux
Diodore de Sicile! Heureusement encore les pays où ils écrivirent
étaient policés, et la lumière publique put les guider dans des faits
peu reculés. Mais quand les nations étaient dans l’anarchie, ou sous le
despotisme qui règne aujourd’hui dans l’Orient, les écrivains imbus de
l’ignorance et de la crédulité qui accompagnent cet état, purent déposer
hardiment leurs erreurs et leurs préjugés dans l’histoire; et l’on peut
observer que c’est dans les productions de pareils siècles que l’on
trouve tous les monstres d’invraisemblance; tandis que dans les temps
policés, et sous les écrivains originaux, les annales ne présentent
qu’un ordre de faits semblables à ce qui se passe sous nos yeux.
Cette influence de l’imprimerie est si efficace, que le seul
établissement de Mar-hanna, tout imparfait qu’il est, a déja produit
chez les chrétiens une différence sensible. L’art de lire, d’écrire, et
même une sorte d’instruction, sont plus communs aujourd’hui parmi eux
qu’il y a 30 ans. Malheureusement ils ont débuté par un genre qui, en
Europe, a retardé les progrès des esprits et suscité mille désordres. En
effet, les Bibles et les livres de religion ayant été les premiers
livres répandus par l’imprimerie, toute l’attention se tourna sur les
matières théologiques, et il en résulta une fermentation qui fut la
source des schismes de l’Angleterre et de l’Allemagne, et des troubles
politiques de notre France. Si, au lieu de traduire leur Buzembaum, et
les misanthropiques rêveries de Nieremberg et de Didaco Stella, les
jésuites eussent promulgué des livres d’une morale pratique, d’une
utilité sociale, adaptée à l’état du Kesraouân et des Druzes, leur
travail eût pu avoir pour ces pays, et même pour toute la Syrie, des
conséquences politiques qui en eussent changé tout le système.
Aujourd’hui tout est perdu, ou du moins bien reculé: la première ferveur
s’est consumée sur des objets inutiles. D’ailleurs, les religieux
manquent de moyens; et si Djezzar s’en avise, il détruira leur
imprimerie; il y sera porté par le fanatisme des gens de loi, qui, sans
bien connaître ce qu’ils ont à redouter de l’imprimerie, ont cependant
de l’aversion pour elle; comme si la sottise avait un instinct naturel
pour deviner ce qui peut lui nuire.
La rareté des livres et la disette des moyens d’instruction sont donc,
ainsi que je viens de le dire, les causes de l’ignorance des Orientaux;
mais on ne doit les regarder que comme des causes accessoires: la
source radicale est encore le _gouvernement_, qui non-seulement ne
veille point à répandre les connaissances, mais qui fait tout ce qui
convient pour les étouffer. Sous l’administration des Turks, nul espoir
de considération ou de fortune par les arts, les sciences ou les
belles-lettres: on aurait le talent des géomètres, des astronomes, des
ingénieurs les plus distingués de l’Europe, que l’on ne languirait pas
moins dans l’obscurité, ou que l’on gémirait peut-être sous la
persécution. Or, si la science, qui par elle-même coûte déja tant de
peine à acquérir, ne doit encore amener que des regrets de l’avoir
acquise, il vaut mieux ne jamais la posséder. Ainsi les Orientaux sont
ignorants et doivent l’être, par le même principe qui les rend pauvres,
et parce qu’ils disent pour la science comme pour les arts: _A quoi nous
servira de faire davantage_?
CHAPITRE XVI.
Des habitudes et du caractère des habitants de la Syrie.
De tous les sujets d’observation que peut présenter un pays, le plus
important, sans contredit, est le moral des hommes qui l’habitent; mais
il faut avouer aussi qu’il est le plus difficile: car il ne s’agit pas
d’un stérile examen de faits; le but est de saisir leurs rapports et
leurs causes, de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés ou
prochains, qui, dans les hommes, produisent ces _habitudes d’actions_
que l’on appelle _mœurs_, et cette disposition constante d’esprit que
l’on nomme _caractère_: or, pour une telle étude, il faut communiquer
avec les hommes que l’on veut approfondir, il faut épouser leurs
situations, afin de sentir quels agents influent sur eux, quelles
affections en résultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur
langue, pratiquer leurs coutumes; et ces conditions manquent souvent aux
voyageurs; lorsqu’ils les ont remplies, il leur reste à surmonter les
difficultés de la chose elle-même; et elles sont nombreuses: car
non-seulement il faut combattre les préjugés que l’on rencontre; il
faut encore vaincre ceux que l’on porte: le cœur est partial,
l’habitude puissante, les faits insidieux, et l’illusion facile.
L’observateur doit donc être circonspect sans devenir pusillanime; et le
lecteur obligé de voir par des yeux intermédiaires, doit surveiller à la
fois la raison de son guide et sa propre raison.
Lorsqu’un Européen arrive en Syrie, et même en général en Orient, ce qui
le frappe le plus dans l’intérieur des habitants, est l’opposition
presque totale de leurs manières aux nôtres: l’on dirait qu’un dessein
prémédité s’est plu à établir une foule de contrastes entre les hommes
de l’Asie et ceux de l’Europe. Nous portons des vêtements courts et
serrés; ils les portent longs et amples. Nous laissons croître les
cheveux, et nous rasons la barbe; ils laissent croître la barbe et
rasent les cheveux. Chez nous, se découvrir la tête est une marque de
respect; chez eux, une tête nue est un signe de folie. Nous saluons
inclinés; ils saluent droits. Nous passons la vie debout, eux assis. Ils
s’asseyent et mangent à terre; nous nous tenons élevés sur des siéges.
Enfin, jusque dans les choses du langage, ils écrivent à contre-sens de
nous, et la plupart de nos noms masculins sont féminins chez eux. Pour
la foule des voyageurs ces contrastes ne sont que bizarres; mais pour
des philosophes, il pourrait être intéressant de rechercher d’où est
venue cette diversité d’habitudes dans des hommes qui ont les mêmes
besoins, et dans des peuples qui paraissent avoir une origine commune.
Un caractère également remarquable, est l’extérieur religieux qui règne
et sur les visages, et dans les propos, et dans les gestes des habitants
de la Turkie; l’on ne voit dans les rues que mains armées de chapelets;
l’on n’entend qu’exclamations emphatiques de _yâ Allâh! ô Dieu! Allâh
akbar! Dieu très-grand! Allâh tàâlâ, Dieu très-haut!_ à chaque instant,
l’oreille est frappée d’un profond soupir, ou d’une éructation bruyante
que suit la citation d’une des 99 épithètes de Dieu, telles que _yâ
râni! source de richesse! yâ sobhân! ô très-louable! yâ mastour! ô
impénétrable!_ Si l’on vend du pain dans les rues, ce n’est point le
pain que l’on crie; c’est _Allâh kerim, Dieu est libéral_. Si l’on vend
de l’eau, c’est _Allâh djaouad, Dieu est généreux_: ainsi des autres
denrées. Si l’on se salue, c’est _Dieu te conserve_; si l’on remercie,
c’est _Dieu te protége_: en un mot c’est Dieu en tout et partout. Ces
hommes sont donc bien dévots, dira le lecteur? Oui, sans en être
meilleurs.--Pourquoi cela? C’est que, ainsi que je l’ai dit, ce zèle, à
raison de la diversité des cultes, n’est qu’un esprit de jalousie, de
contradiction: c’est que, pour les chrétiens, une profession de foi est
une bravade, un acte d’indépendance; et pour les musulmans un acte de
pouvoir et de supériorité. Aussi cette dévotion née de l’orgueil, et
accompagnée d’une profonde ignorance, n’est qu’une superstition
fanatique qui devient la cause de mille désordres.
Il est encore dans l’intérieur des Orientaux un caractère qui fixe
l’attention d’un observateur; c’est leur air grave et flegmatique dans
tout ce qu’ils font et dans tout ce qu’ils disent: au lieu de ce visage
ouvert et gai que chez nous l’on porte ou l’on affecte, ils ont un
visage sérieux, austère ou mélancolique; rarement ils rient; et
l’enjouement de nos Français leur paraît un accès de délire: s’ils
parlent, c’est sans empressement, sans geste, sans passion; ils écoutent
sans interrompre; ils gardent le silence des journées entières, et ils
ne se piquent point d’_entretenir la conversation_; s’ils marchent,
c’est posément et pour affaires; et ils ne conçoivent rien à notre
turbulence et à nos _promenades_ en long et en large; toujours assis,
ils passent des journées entières rêvant, les jambes croisées, la pipe à
la bouche, presque sans changer d’attitude: on dirait que le mouvement
leur est pénible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent
l’inaction comme un des éléments du bonheur.
Cette observation qui se répète sur la plupart de leurs habitudes,
étendue à d’autres pays, est devenue de nos jours le motif d’un jugement
très-grave sur le caractère des Orientaux, et de plusieurs autres
peuples. Un écrivain célèbre, considérant ce que les Grecs et les
Romains ont dit de la mollesse asiatique, et ce que les voyageurs
rapportent de l’indolence des Indiens, a pensé que cette indolence était
le caractère essentiel des hommes de ces contrées; recherchant ensuite
la cause commune de ce fait général, et trouvant que tous ces peuples
habitaient ce que nous appelons _pays chauds_, il a pensé que la chaleur
était la cause de cette indolence; et prenant le fait pour principe, il
a posé en axiome que les habitants des pays chauds devaient être
indolents, inertes de corps, et par analogie, inertes d’esprit et de
caractère. Il ne s’est pas borné là: remarquant que chez ces peuples le
gouvernement le plus habituel était le despotisme, et regardant le
despotisme comme l’effet de la nonchalance d’un peuple, il en a conclu
que le despotisme était le gouvernement de ces pays, aussi naturel,
aussi nécessaire que leur propre climat. Il semblerait que la dureté,
ou, pour mieux dire, la barbarie de cette conséquence, eût dû mettre les
esprits en garde contre l’erreur de ces principes: cependant elle a fait
une fortune brillante en France, et même dans toute l’Europe; et
l’opinion de l’auteur de _l’Esprit des Lois_ est devenue, pour le grand
nombre des esprits, une autorité contre laquelle il est téméraire de se
révolter. Ce n’est pas ici le lieu de faire un traité en forme, pour en
démontrer toute l’erreur; d’ailleurs il existe déja dans l’ouvrage d’un
philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de
Montesquieu. Mais afin d’élever quelques doutes dans l’esprit de ceux
qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d’y réfléchir, je vais
exposer quelques objections qui découlent naturellement du sujet.