Il s’en faut de beaucoup que la danse, qui chez nous marche de front

avec la musique, tienne le même rang dans l’opinion des peuples arabes:

chez eux cet art est flétri d’une espèce de honte; un homme ne saurait

s’y livrer sans déshonneur[76], et l’exercice n’en est toléré que parmi

les femmes. Ce jugement nous paraîtra sévère, mais avant de le condamner

il convient de savoir qu’en Orient la danse n’est point une imitation de

la guerre, comme chez les Grecs, ou une combinaison d’attitudes et de

mouvements agréables, comme chez nous; mais une représentation

licencieuse de ce que l’amour a de plus hardi. C’est ce genre de danse

qui, porté de Carthage à Rome, y annonça le déclin des mœurs

républicaines; et qui depuis, renouvelé dans l’Espagne par les Arabes,

s’y perpétue encore sous le nom de _fandango_. Malgré la liberté de nos

mœurs, il serait difficile, sans blesser l’oreille, d’en faire une

peinture exacte; c’est assez de dire que la danseuse, les bras étendus,

d’un air passionné, chantant et s’accompagnant des castagnettes qu’elle

tient aux doigts, exécute, sans changer de place, des mouvements de

corps que la passion même a soin de voiler de l’ombre de la nuit. Telle

est leur hardiesse, qu’il n’y a que des femmes prostituées qui osent

danser en public. Celles qui en font profession s’appellent _Raouâzi_,

et celles qui y excellent prennent le titre d’_Almé_, ou de _savantes_

dans l’art. Les plus célèbres sont celles du Kaire. Un voyageur récent

en a fait un tableau séduisant; mais j’avoue que les modèles ne m’ont

point causé ce prestige. Avec leur linge jaune, leur peau fumée, leur

sein abandonné et pendant, avec leurs paupières noircies, leurs lèvres

bleues et leurs mains teintes de _henné_, les _Almé_ ne m’ont rappelé

que les bacchantes des Porcherons; et si l’on observe que chez les

peuples, même policés, cette classe de femmes conserve tant de

grossièreté, l’on ne croira point que, chez un peuple où les arts les

plus simples sont dans la barbarie, elle porte de la délicatesse dans

celui qui en exige davantage.

L’analogie qui existe des arts aux sciences, doit faire pressentir que

celles-ci sont encore plus négligées: disons mieux; elles sont

entièrement inconnues. La barbarie est complète dans la Syrie comme

dans l’Égypte; et l’équilibre qui a coutume d’exister dans un même

empire, doit étendre ce jugement à toute la Turkie. En vain quelques

personnes ont récemment réclamé contre cette assertion; en vain l’on a

parlé de _colléges_, de _lieux d’éducation_, et de _livres_; ces mots en

Turkie ne représentent pas les mêmes idées que chez nous. Les siècles

des kalifes sont passés pour les Arabes, et ils sont à naître pour les

Turks. Ces deux nations n’ont présentement ni géomètres, ni astronomes,

ni musiciens, ni médecins; à peine trouve-t-on un homme qui sache

saigner avec la _flamme_[77]: quand il a ordonné le cautère, appliqué le

feu, ou prescrit une recette banale, sa science est épuisée: aussi les

valets des Européens sont-ils consultés comme des Esculapes. Et où se

formeraient des médecins, puisqu’il n’y a aucun établissement de ce

genre, et que l’anatomie répugne aux préjugés de la religion?

L’astronomie aurait plus d’attrait pour eux: mais par astronomie ils

entendent l’art de lire les décrets du sort dans les mouvements des

astres, et non la science profonde de soumettre ces mouvements au

calcul. Les moines de _Mar-hanna_ qui ont des livres, et qui

entretiennent des relations avec Rome, ne sont pas à cet égard moins

ignorants que les autres. Jamais, avant mon séjour, ils n’avaient ouï

dire que la terre tournât autour du soleil, et peu s’en fallut que cette

opinion n’y causât du scandale: car les zélés, trouvant que cela

contrariait la sainte Bible, voulurent me traiter en hérétique:

heureusement que le vicaire-général eut le bon esprit de douter et de

dire: _Sans en croire aveuglément les Francs, il ne faut pas les

démentir; car tout ce qu’ils nous apportent de leurs arts est si fort

au-dessus des nôtres, qu’ils peuvent apercevoir des choses qui sont

au-dessus de nos idées._ J’en fus quitte pour ne point prendre la

rotation sur mon compte, et pour la restituer à nos savants, qui passent

sûrement chez les moines pour des visionnaires.

On doit donc faire une grande différence des Arabes de nos jours à ceux

d’_El-Mâmoun_, et d’_Aroun-el-Rachid_; encore faut-il avouer que l’on se

fait de ceux-ci des idées exagérées. Leur empire fut trop passager pour

qu’ils pussent faire de grands progrès dans les sciences. Ce que nous

voyons arriver de nos jours à quelques états de l’Europe, prouve qu’il

leur faut des siècles pour se naturaliser. Aussi, dans ce que nous

connaissons de livres des Arabes, ne les trouvons-nous que les

traducteurs ou les échos des Grecs. La seule science qui leur soit

propre, la seule qu’ils cultivent encore est celle de leur _langue_: et

par étude de la langue, il ne faut pas entendre cet esprit

philosophique qui, dans les mots, cherche l’histoire des idées pour

perfectionner l’art de les peindre. Chez les Musulmans l’étude de

l’arabe n’a pour objet que ses rapports à la religion: ils sont étroits,

attendu que le _Qôran est la parole immédiate de Dieu_: or, comme cette

parole ne conserve l’identité de sa nature, qu’autant qu’on la prononce

comme Dieu et son prophète, c’est une affaire capitale d’apprendre

non-seulement la valeur des mots employés, mais encore les accents, les

inflexions, les pauses, les soupirs, les tenues, enfin tous les détails

les plus minutieux de la prosodie et de la lecture. Il faut avoir

entendu leur déclamation dans les mosquées, pour se faire une idée de sa

complication. Quant aux principes de la langue, ceux de la grammaire

seulement occupent pendant plusieurs années. Vient ensuite le _Nahou_,

partie de la grammaire que l’on peut définir une science de terminaisons

étrangères à l’arabe vulgaire, lesquelles se surajoutent aux mots, et

varient selon les nombres, les cas, les genres et les personnes. Lorsque

l’on sait cela, l’on est déja compté parmi les savants. Il faut ensuite

étudier l’_éloquence_; et cela veut des années, parce que les maîtres,

mystérieux comme des brames, ne découvrent que peu à peu les secrets de

leur art. Enfin, l’on arrive aux études de la loi et au _Faqah_, ou

_science par excellence_, qui est la théologie. Or, si l’on observe que

la base perpétuelle de ces études est le _Qôran_; que l’on doit méditer

à fond ses sens mystiques et allégoriques, lire tous les commentaires,

toutes les paraphrases de son texte (et il y en a deux cents volumes sur

le premier verset); si l’on observe qu’il faut discuter des milliers de

cas de conscience ridicules: par exemple, s’il est permis d’employer de

l’eau impure à détremper du mortier; si un homme qui a un cautère n’est

pas dans le cas d’une femme souillée; qu’enfin l’on débat longuement si

l’ame du prophète ne fut pas sacrée avant celle d’Adam; s’il ne donna

pas des conseils à Dieu dans la création, et quels furent ces conseils;

l’on conviendra que l’on peut passer la vie entière à beaucoup apprendre

et à ne rien savoir.

Quant à l’instruction du vulgaire, comme les gens de loi n’exercent

point les fonctions de nos curés et de nos prêtres, qu’ils ne prêchent,

ne catéchisent, ni ne confessent, l’on peut dire qu’il n’existe aucune

instruction; toute l’éducation des enfants se borne à aller chez des

maîtres particuliers qui leur apprennent à lire dans le Qôran, s’ils

sont musulmans, ou dans les psaumes, s’ils sont chrétiens, et un peu à

écrire et à compter de mémoire: cela dure jusqu’à l’adolescence, que

chacun se hâte de prendre un métier pour se marier et gagner de quoi

vivre. La contagion de l’ignorance s’étend jusque sur les enfants des

Francs; et il est d’axiome à Marseille qu’un _Levantin_ doit être un

jeune homme dissipé, paresseux, sans émulation, et qui ne saura autre

chose que parler plusieurs langues, quoique cette règle ait ses

exceptions comme toute autre.

En recherchant les causes de l’ignorance générale des Orientaux, je ne

dirai point avec un voyageur récent, qu’elle vient des difficultés de la

langue et de l’écriture: sans doute la difficulté des dialectes,

l’entortillage des caractères, le vice même de la constitution de

l’alphabet, multiplient les difficultés de l’instruction; mais

l’habitude les surmonte, et les Arabes parviennent à lire et à écrire

aussi facilement que nous. La vraie cause est la difficulté des moyens

de s’instruire, parmi lesquels il faut compter en premier lieu la rareté

des livres. Chez nous rien de si vulgaire que ce secours, rien de si

répandu dans toutes les classes que la lecture. En Orient, au contraire,

rien de plus rare. Dans toute la Syrie, l’on ne connaît que deux

collections de livres, celle de _Mar-hanna_, dont j’ai parlé, et celle

de _Djezzâr_ à Acre. L’on a vu combien la première est faible, et pour

la quantité, et pour la qualité. Je ne parlerai pas de la seconde comme

témoin oculaire; mais deux personnes qui l’ont vue, m’ont rapporté

qu’elle ne contenait pas plus de 300 volumes, et cependant ce sont les

dépouilles de toute la Syrie, et, entre autres, du couvent de

_Saint-Sauveur_, près de Saide, et du chaik _Kaïri_, mofti de Ramlé. A

Alep, la maison de _Bitar_ est la seule qui possède des livres

d’astronomie, que personne n’entend. A Damas, les gens de loi ne font

aucun cas de leur propre science. Le Kaire seul est riche en livres. Il

y en a une collection très-ancienne à la _mosquée d’el-azhar_, et il en

circule journellement une assez grande quantité; mais il est défendu aux

chrétiens d’y toucher. Cependant il y a 12 ans que les religieux de

Mar-hanna voulant s’en procurer, y envoyèrent un des leurs pour en

acheter. Le hasard voulut qu’il fît la connaissance d’un effendi qui le

prit en affection, et qui, désirant de lui des leçons d’astrologie, dans

laquelle il le croyait savant, se prêta à lui communiquer des livres:

dans un espace de six mois, ce religieux m’a dit en avoir manié plus de

200; et lorsque je lui demandai sur quelles matières, il me répondit sur

la grammaire, sur le Nahou, sur l’éloquence, et sur les interprétations

du Qôran; du reste, infiniment peu d’histoires et même de contes: il n’a

pas vu deux exemplaires des mille et une nuits. D’après cet exposé l’on

est toujours fondé à dire que non-seulement il y a disette de bons

livres en Orient, mais même que les livres en général y sont très-rares.

La raison en est évidente: dans ces pays tout livre est écrit à la main:

or, ce moyen est lent, pénible, dispendieux; le travail de plusieurs

mois ne produit qu’un seul exemplaire; il doit être sans rature, et

mille accidents peuvent le détruire. Il est donc impossible que les

livres se multiplient, et par conséquent que les connaissances se

propagent; aussi est-ce en comparant cet état de choses à ce qui se

passe chez nous, que l’on sent mieux tous les avantages de l’imprimerie:

on s’aperçoit même, en y réfléchissant, qu’elle seule est peut-être le

vrai mobile des révolutions qui depuis trois siècles sont arrivées dans

le système moral de l’Europe. C’est elle qui, rendant les livres

très-communs, a répandu une somme plus égale de connaissances dans

toutes les classes: c’est elle qui, répandant promptement les idées et

les découvertes, a causé le développement plus rapide des arts et des

sciences: par elle, tous ceux qui s’en occupent sont devenus un corps

toujours assemblé, qui poursuit sans relâche la série des mêmes travaux:

par elle, tout écrivain est devenu un orateur public, qui a parlé

non-seulement à sa ville, mais à sa nation, à l’Europe entière. Si dans

ce nouveau genre de comices il a perdu l’avantage de la déclamation et

du geste pour remuer les passions, il l’a compensé par celui d’avoir un

auditoire mieux composé, de raisonner avec plus de sang-froid, de faire

une impression moins vive peut-être, mais plus durable. Aussi n’est-ce

que depuis cette époque que l’on a vu des hommes isolés produire, par la

seule puissance de leurs écrits, des révolutions morales sur des nations

entières, et se former un empire d’opinion qui en a imposé à l’empire

même de la puissance armée.

Un autre effet très-remarquable de l’imprimerie, est celui qu’elle a eu

dans le genre de l’histoire: en donnant aux faits une grande et prompte

publicité, l’on a mieux constaté leur certitude. Au contraire, dans

l’état des livres écrits à la main, le recueil que composait un homme

n’ayant d’abord qu’un exemplaire, il ne pouvait être vu et critiqué que

par un petit nombre de lecteurs; et ces lecteurs sont d’autant plus

suspects, qu’ils étaient au choix de l’auteur. S’il permettait d’en

tirer des copies, elles ne se multipliaient et ne se répandaient que

très-lentement. Pendant ce temps les témoins mouraient, les réclamations

périssaient, les contradictions naissaient, et le champ restait libre à

l’erreur, aux passions, au mensonge: voilà la cause de ces faits

monstrueux dont fourmillent les histoires de l’antiquité, et même celles

de l’Asie moderne. Si parmi ces histoires il en est qui portent des

caractères frappants de vraisemblance, ce sont celles dont les écrivains

ont été témoins des faits qu’ils racontent, ou des hommes publics qui

ont écrit à la face d’un peuple éclairé qui pouvait les contredire. Tel

est César, acteur principal de ses mémoires; tel Xénophon, général des

dix mille, dont il raconte la savante retraite; tel Polybe, ami et

compagnon d’armes de Scipion, vainqueur de Carthage; tels encore

Salluste et Tacite, consuls; Thucydides, chef d’armée; Hérodote même,

sénateur et libérateur d’Halicarnasse. Lorsqu’au contraire l’histoire

n’est qu’une citation de faits anciens rapportés sur tradition, lorsque

ces faits ne sont recueillis que par de simples particuliers, ce n’est

plus ni le même genre, ni le même caractère; quelle différence n’y

a-t-il pas des écrivains précédents aux Tite-Live, aux Quinte-Curce, aux

Diodore de Sicile! Heureusement encore les pays où ils écrivirent

étaient policés, et la lumière publique put les guider dans des faits

peu reculés. Mais quand les nations étaient dans l’anarchie, ou sous le

despotisme qui règne aujourd’hui dans l’Orient, les écrivains imbus de

l’ignorance et de la crédulité qui accompagnent cet état, purent déposer

hardiment leurs erreurs et leurs préjugés dans l’histoire; et l’on peut

observer que c’est dans les productions de pareils siècles que l’on

trouve tous les monstres d’invraisemblance; tandis que dans les temps

policés, et sous les écrivains originaux, les annales ne présentent

qu’un ordre de faits semblables à ce qui se passe sous nos yeux.

Cette influence de l’imprimerie est si efficace, que le seul

établissement de Mar-hanna, tout imparfait qu’il est, a déja produit

chez les chrétiens une différence sensible. L’art de lire, d’écrire, et

même une sorte d’instruction, sont plus communs aujourd’hui parmi eux

qu’il y a 30 ans. Malheureusement ils ont débuté par un genre qui, en

Europe, a retardé les progrès des esprits et suscité mille désordres. En

effet, les Bibles et les livres de religion ayant été les premiers

livres répandus par l’imprimerie, toute l’attention se tourna sur les

matières théologiques, et il en résulta une fermentation qui fut la

source des schismes de l’Angleterre et de l’Allemagne, et des troubles

politiques de notre France. Si, au lieu de traduire leur Buzembaum, et

les misanthropiques rêveries de Nieremberg et de Didaco Stella, les

jésuites eussent promulgué des livres d’une morale pratique, d’une

utilité sociale, adaptée à l’état du Kesraouân et des Druzes, leur

travail eût pu avoir pour ces pays, et même pour toute la Syrie, des

conséquences politiques qui en eussent changé tout le système.

Aujourd’hui tout est perdu, ou du moins bien reculé: la première ferveur

s’est consumée sur des objets inutiles. D’ailleurs, les religieux

manquent de moyens; et si Djezzar s’en avise, il détruira leur

imprimerie; il y sera porté par le fanatisme des gens de loi, qui, sans

bien connaître ce qu’ils ont à redouter de l’imprimerie, ont cependant

de l’aversion pour elle; comme si la sottise avait un instinct naturel

pour deviner ce qui peut lui nuire.

La rareté des livres et la disette des moyens d’instruction sont donc,

ainsi que je viens de le dire, les causes de l’ignorance des Orientaux;

mais on ne doit les regarder que comme des causes accessoires: la

source radicale est encore le _gouvernement_, qui non-seulement ne

veille point à répandre les connaissances, mais qui fait tout ce qui

convient pour les étouffer. Sous l’administration des Turks, nul espoir

de considération ou de fortune par les arts, les sciences ou les

belles-lettres: on aurait le talent des géomètres, des astronomes, des

ingénieurs les plus distingués de l’Europe, que l’on ne languirait pas

moins dans l’obscurité, ou que l’on gémirait peut-être sous la

persécution. Or, si la science, qui par elle-même coûte déja tant de

peine à acquérir, ne doit encore amener que des regrets de l’avoir

acquise, il vaut mieux ne jamais la posséder. Ainsi les Orientaux sont

ignorants et doivent l’être, par le même principe qui les rend pauvres,

et parce qu’ils disent pour la science comme pour les arts: _A quoi nous

servira de faire davantage_?

CHAPITRE XVI.

Des habitudes et du caractère des habitants de la Syrie.

De tous les sujets d’observation que peut présenter un pays, le plus

important, sans contredit, est le moral des hommes qui l’habitent; mais

il faut avouer aussi qu’il est le plus difficile: car il ne s’agit pas

d’un stérile examen de faits; le but est de saisir leurs rapports et

leurs causes, de démêler les ressorts découverts ou secrets, éloignés ou

prochains, qui, dans les hommes, produisent ces _habitudes d’actions_

que l’on appelle _mœurs_, et cette disposition constante d’esprit que

l’on nomme _caractère_: or, pour une telle étude, il faut communiquer

avec les hommes que l’on veut approfondir, il faut épouser leurs

situations, afin de sentir quels agents influent sur eux, quelles

affections en résultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur

langue, pratiquer leurs coutumes; et ces conditions manquent souvent aux

voyageurs; lorsqu’ils les ont remplies, il leur reste à surmonter les

difficultés de la chose elle-même; et elles sont nombreuses: car

non-seulement il faut combattre les préjugés que l’on rencontre; il

faut encore vaincre ceux que l’on porte: le cœur est partial,

l’habitude puissante, les faits insidieux, et l’illusion facile.

L’observateur doit donc être circonspect sans devenir pusillanime; et le

lecteur obligé de voir par des yeux intermédiaires, doit surveiller à la

fois la raison de son guide et sa propre raison.

Lorsqu’un Européen arrive en Syrie, et même en général en Orient, ce qui

le frappe le plus dans l’intérieur des habitants, est l’opposition

presque totale de leurs manières aux nôtres: l’on dirait qu’un dessein

prémédité s’est plu à établir une foule de contrastes entre les hommes

de l’Asie et ceux de l’Europe. Nous portons des vêtements courts et

serrés; ils les portent longs et amples. Nous laissons croître les

cheveux, et nous rasons la barbe; ils laissent croître la barbe et

rasent les cheveux. Chez nous, se découvrir la tête est une marque de

respect; chez eux, une tête nue est un signe de folie. Nous saluons

inclinés; ils saluent droits. Nous passons la vie debout, eux assis. Ils

s’asseyent et mangent à terre; nous nous tenons élevés sur des siéges.

Enfin, jusque dans les choses du langage, ils écrivent à contre-sens de

nous, et la plupart de nos noms masculins sont féminins chez eux. Pour

la foule des voyageurs ces contrastes ne sont que bizarres; mais pour

des philosophes, il pourrait être intéressant de rechercher d’où est

venue cette diversité d’habitudes dans des hommes qui ont les mêmes

besoins, et dans des peuples qui paraissent avoir une origine commune.

Un caractère également remarquable, est l’extérieur religieux qui règne

et sur les visages, et dans les propos, et dans les gestes des habitants

de la Turkie; l’on ne voit dans les rues que mains armées de chapelets;

l’on n’entend qu’exclamations emphatiques de _yâ Allâh! ô Dieu! Allâh

akbar! Dieu très-grand! Allâh tàâlâ, Dieu très-haut!_ à chaque instant,

l’oreille est frappée d’un profond soupir, ou d’une éructation bruyante

que suit la citation d’une des 99 épithètes de Dieu, telles que _yâ

râni! source de richesse! yâ sobhân! ô très-louable! yâ mastour! ô

impénétrable!_ Si l’on vend du pain dans les rues, ce n’est point le

pain que l’on crie; c’est _Allâh kerim, Dieu est libéral_. Si l’on vend

de l’eau, c’est _Allâh djaouad, Dieu est généreux_: ainsi des autres

denrées. Si l’on se salue, c’est _Dieu te conserve_; si l’on remercie,

c’est _Dieu te protége_: en un mot c’est Dieu en tout et partout. Ces

hommes sont donc bien dévots, dira le lecteur? Oui, sans en être

meilleurs.--Pourquoi cela? C’est que, ainsi que je l’ai dit, ce zèle, à

raison de la diversité des cultes, n’est qu’un esprit de jalousie, de

contradiction: c’est que, pour les chrétiens, une profession de foi est

une bravade, un acte d’indépendance; et pour les musulmans un acte de

pouvoir et de supériorité. Aussi cette dévotion née de l’orgueil, et

accompagnée d’une profonde ignorance, n’est qu’une superstition

fanatique qui devient la cause de mille désordres.

Il est encore dans l’intérieur des Orientaux un caractère qui fixe

l’attention d’un observateur; c’est leur air grave et flegmatique dans

tout ce qu’ils font et dans tout ce qu’ils disent: au lieu de ce visage

ouvert et gai que chez nous l’on porte ou l’on affecte, ils ont un

visage sérieux, austère ou mélancolique; rarement ils rient; et

l’enjouement de nos Français leur paraît un accès de délire: s’ils

parlent, c’est sans empressement, sans geste, sans passion; ils écoutent

sans interrompre; ils gardent le silence des journées entières, et ils

ne se piquent point d’_entretenir la conversation_; s’ils marchent,

c’est posément et pour affaires; et ils ne conçoivent rien à notre

turbulence et à nos _promenades_ en long et en large; toujours assis,

ils passent des journées entières rêvant, les jambes croisées, la pipe à

la bouche, presque sans changer d’attitude: on dirait que le mouvement

leur est pénible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent

l’inaction comme un des éléments du bonheur.

Cette observation qui se répète sur la plupart de leurs habitudes,

étendue à d’autres pays, est devenue de nos jours le motif d’un jugement

très-grave sur le caractère des Orientaux, et de plusieurs autres

peuples. Un écrivain célèbre, considérant ce que les Grecs et les

Romains ont dit de la mollesse asiatique, et ce que les voyageurs

rapportent de l’indolence des Indiens, a pensé que cette indolence était

le caractère essentiel des hommes de ces contrées; recherchant ensuite

la cause commune de ce fait général, et trouvant que tous ces peuples

habitaient ce que nous appelons _pays chauds_, il a pensé que la chaleur

était la cause de cette indolence; et prenant le fait pour principe, il

a posé en axiome que les habitants des pays chauds devaient être

indolents, inertes de corps, et par analogie, inertes d’esprit et de

caractère. Il ne s’est pas borné là: remarquant que chez ces peuples le

gouvernement le plus habituel était le despotisme, et regardant le

despotisme comme l’effet de la nonchalance d’un peuple, il en a conclu

que le despotisme était le gouvernement de ces pays, aussi naturel,

aussi nécessaire que leur propre climat. Il semblerait que la dureté,

ou, pour mieux dire, la barbarie de cette conséquence, eût dû mettre les

esprits en garde contre l’erreur de ces principes: cependant elle a fait

une fortune brillante en France, et même dans toute l’Europe; et

l’opinion de l’auteur de _l’Esprit des Lois_ est devenue, pour le grand

nombre des esprits, une autorité contre laquelle il est téméraire de se

révolter. Ce n’est pas ici le lieu de faire un traité en forme, pour en

démontrer toute l’erreur; d’ailleurs il existe déja dans l’ouvrage d’un

philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de

Montesquieu. Mais afin d’élever quelques doutes dans l’esprit de ceux

qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d’y réfléchir, je vais

exposer quelques objections qui découlent naturellement du sujet.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 15 / 25 段