encore dans cet état d’enfance qui caractérise les siècles barbares et
les pays non policés. Sur toute la côte, il n’y a pas un seul port
capable de recevoir un bâtiment de 400 tonneaux, et les rades ne sont
pas même assurées par des forts; les corsaires maltais profitaient
autrefois de cette négligence pour faire des prises jusqu’à terre; mais
comme les habitants rendaient les négociants européens responsables des
accidents, la France a obtenu de l’ordre de Malte que ces corsaires
n’approcheraient plus jusqu’à la vue de terre; en sorte que les naturels
peuvent faire tranquillement leur cabotage, qui est assez vivace depuis
Lataqîé jusqu’à Yâfa. Dans l’intérieur, il n’y a ni grandes routes ni
canaux, pas même de ponts sur la plupart des rivières et des torrents,
quelque nécessaires qu’ils fussent pendant l’hiver. Il n’y a de ville à
ville ni poste ni messagerie. Le seul courrier qui existe est le
_Tartare_ qui vient de Constantinople à Damas par Alep. Ce courrier n’a
de relais que dans les grandes villes, à de très-grandes distances; mais
il peut démonter en cas de besoin tout cavalier qu’il rencontre. Il
mène, selon l’usage des Tartares, un second cheval en main, et souvent
il a un compagnon, de peur d’accident. De ville en ville les relations
s’exécutent par des voituriers qui n’ont jamais de départ fixe. La
raison en est qu’ils ne peuvent se mettre en chemin que par troupes ou
_caravanes_; personne ne voyage seul, vu le peu de sûreté habituelle des
routes. Il faut attendre que plusieurs voyageurs veuillent aller au même
endroit, ou profiter du passage de quelque grand qui se fait protecteur,
et souvent oppresseur de la caravane. Ces précautions sont surtout
nécessaires dans les pays ouverts aux Arabes, tels que la Palestine et
toute la frontière du désert, et même sur la route d’_Alep_ à
_Skandaroun_, à raison des brigands kourdes. Dans les montagnes et sur
la côte entre Lataqîé et le Carmel, l’on voyage avec plus de sûreté;
mais les chemins dans les montagnes sont très-pénibles, parce que les
habitants, loin de les adoucir, les rendent scabreux, afin, disent-ils,
d’ôter aux Turks l’envie d’y amener leur cavalerie. Il est remarquable
que dans toute la Syrie, l’on ne voit pas un chariot ni une charrette;
ce qui vient sans doute de la crainte de les voir prendre par les gens
du gouvernement, et de faire d’un seul coup une grosse perte. Tous les
transports se font à dos de mulets, d’ânes ou de chameaux; ces animaux y
sont tous excellents. Les deux premiers sont plus employés dans les
montagnes, et rien n’égale leur adresse à grimper et glisser sur des
talus de roc vif. Le chameau est plus usité dans les plaines, parce
qu’il consomme moins et porte davantage. Sa charge ordinaire est
d’environ 750 livres de France. Sa nourriture est de tout ce que l’on
veut lui donner, paille, broussailles, noyaux de dattes pilés, fèves,
orge, etc. Avec une livre d’aliments, et autant d’eau par jour, on peut
le mener des semaines entières. Dans le trajet du Caire à Suez, qui est
de 40 à 46 heures (y compris les repos), ils ne mangent ni ne boivent;
mais ces diètes répétées les épuisent comme tous les animaux: alors ils
ont une haleine cadavéreuse. Leur marche ordinaire est très-lente,
puisqu’ils ne font que 17 à 1800 toises à l’heure: il est inutile de les
presser, ils n’en vont pas plus vite; ils peuvent, avec des pauses,
marcher 15 et 18 heures par jour. Il n’y a d’auberges en aucun lieu;
mais les villes et la plupart des villages ont un grand bâtiment appelé
_khan_, ou _kervan-seraï_, qui sert d’asile à tous les voyageurs. Ces
hospices, toujours placés hors l’enceinte des villes, sont composés de
quatre ailes régnant autour d’une cour carrée qui sert de parc. Les
logements sont des cellules où l’on ne trouve que les quatre murs, de la
poussière, et quelquefois des scorpions. Le gardien de ce _khan_ est
chargé de donner la clef et une natte: le voyageur à dû se fournir du
reste; ainsi il doit porter avec lui son lit, sa batterie de cuisine, et
même ses provisions; car souvent l’on ne trouve pas de pain dans les
villages. En conséquence les Orientaux donnent à leur attirail la plus
grande simplicité et la forme la plus portative. Celui d’un homme qui ne
veut manquer de rien, consiste en un tapis, un matelas, une couverture,
deux casseroles avec leurs couvercles, entrant les uns dans les autres;
plus, deux plats, deux assiettes et une cafetière, le tout de cuivre
bien étamé; plus, une petite boîte de bois pour le sel et le poivre; six
tasses à café sans anses, emboîtées dans un cuir; une table ronde en
cuir, que l’on pend à la selle du cheval; de petites outres ou sacs de
cuir pour l’huile, le beurre fondu, l’eau et l’eau-de-vie, si c’est un
chrétien; enfin une pipe, un briquet, une tasse de coco, du riz, des
raisins secs, des dattes, du fromage de Cypre, et surtout du café en
grain, avec la poêlette pour le rôtir, et le mortier de bois pour le
piler. Je cite ces détails parce qu’ils prouvent que les Orientaux sont
plus avancés que nous dans l’art de se passer de beaucoup de choses, et
cet art n’est pas sans mérite. Nos négociants européens ne s’accommodent
pas de tant de simplicité; aussi leurs voyages sont-ils
très-dispendieux, et par cette raison très-rares; mais les naturels,
même les plus riches, ne font pas difficulté de passer une partie de
leur vie de cette manière sur les routes de Bagdâd, de Basra, du Kaire,
et même de Constantinople. Les voyages sont leur éducation, leur
science, et dire d’un homme qu’il est négociant, c’est dire qu’il est
voyageur. Ils y trouvent l’avantage de puiser leurs marchandises aux
premières sources, de les avoir à meilleur marché, de veiller à leur
sûreté en les escortant, de parer aux accidents qui peuvent arriver, et
d’obtenir quelques graces sur les péages qui sont multipliés; enfin, ils
apprennent à connaître les poids et les mesures, dont l’extrême
diversité rend leur art très-compliqué. Chaque ville a son poids qui,
avec un même nom, diffère en valeur de celui d’une autre. Le _rotl_
d’Alep pèse environ six livres de Paris; celui de Damas, cinq un quart;
celui de Saide, moins de cinq; celui de Ramlé, près de sept. Le seul
_derhem_, c’est-à-dire, la _dragme_, qui est le premier élément de ces
mesures, est le même partout. Les mesures longues varient moins: l’on
n’en connaît que deux, la coudée égyptienne (_drâà Masri_), et la coudée
de Constantinople (_drâà Stambouli_). Les monnaies sont encore plus
fixes, et l’on peut parcourir tout l’empire, depuis _Kotchim_ jusqu’à
_Asouan_, sans changer d’espèces. La plus simple de ces monnaies est le
_para_, appelé aussi _medin_, _fadda_, _qata_, _mesrié_; il est de la
grandeur d’une pièce de six sous, et ne vaut que cinq de nos liards.
Après le _para_, viennent successivement les pièces de cinq, de dix et
de vingt paras; puis la _zolata_ ou _izlote_, qui en vaut trente; la
_piastre_, dite _qerch asadi_, ou piastre _au lion_, qui vaut 40 paras,
ou 50 sous de France; c’est la plus usitée dans le commerce: enfin
l’_aboukelb_, ou piastre _au chien_, qui vaut 60 paras. Toutes ces
monnaies sont d’argent tellement allié de cuivre, que l’_aboukelb_ a la
grandeur d’un écu de six livres, quoiqu’il ne vaille que 3 livres 15
sous. Elles ne portent point d’effigie, selon la défense du Prophète,
mais seulement le chiffre du sultan d’un côté, et de l’autre ces mots:
_Sultan des deux continents Kâbân_[72] (c’est-à-dire Seigneur), _des
deux mers_, _le Sultan, fils du Sultan N_, frappé à _Stamboul_
(Constantinople), ou à _Masr_ (le Kaire), qui sont les deux seules
villes où l’on batte monnaie. Les pièces d’or sont le sequin, dit
_dahab_, c’est-à-dire, _pièce d’or_; et encore _zahr-mahaboub_, ou
_fleur bien-aimée_: il vaut trois piastres de 40 paras, ou sept livres
dix sous; le demi-sequin ne vaut que 60 paras. Il y a encore un sequin
dit _fondouqli_, qui en vaut 170, mais il est très-rare. Outre ces
monnaies, qui sont celles de l’empire, il y a aussi quelques espèces
d’Europe qui n’ont pas moins de cours; ce sont en argent les dahlers
d’Allemagne, et en or les sequins de Venise. Les dahlers valent en Syrie
90 à 92 paras, et les sequins 205 à 208. Ces deux espèces gagnent huit à
dix paras de plus en Égypte. Les sequins de Venise sont très-recherchés
pour la finesse de leur titre, et pour faire des parures aux femmes. La
façon de ces parures n’exige pas beaucoup d’art; il s’agit tout
simplement de percer la pièce d’or, pour l’attacher à une chaîne
également d’or qui règne en _rivière_ sur la poitrine. Plus cette chaîne
a de sequins, plus il y a de pareilles chaînes, plus une femme est
censée parée. C’est le luxe favori et l’émulation générale: il n’y a pas
jusqu’aux paysannes qui, faute d’or, portent des piastres ou de moindres
pièces; mais les femmes d’un certain rang dédaignent l’argent; elles ne
veulent que des sequins de Venise, ou de grandes pièces d’Espagne et des
cruzades: telle d’entre elles en porte deux et trois cents, tant en
rivière qu’en rouleau couché sur le front, au bord du bonnet: c’est un
vrai fardeau; mais elles ne croient pas payer trop cher le plaisir
d’étaler ce trésor au bain public, devant une foule de rivales, dont la
jalousie même est une jouissance. L’effet de ce luxe sur le commerce,
est d’en retirer des sommes considérables, dont le fonds reste mort; en
outre, lorsqu’il rentre en circulation quelques-unes de ces pièces,
comme elles ont perdu de leur poids en les perçant, il faut les peser.
Cet usage de peser la monnaie est habituel et général en Syrie, en
Égypte et dans toute la Turkie. L’on n’y refuse aucune pièce, quelque
dégradée qu’elle soit; le marchand tire son trébuchet et l’estime: c’est
comme au temps d’Abraham, lorsqu’il acheta son sépulcre. Dans les
paiements considérables, l’on fait venir un agent de change, qui compte
des milliers de paras, rejette beaucoup de pièces fausses, et pèse tous
les sequins ensemble ou l’un après l’autre.
Presque tout le commerce de Syrie est entre les mains des Francs, des
Grecs et des Arméniens. Ci-devant il était dans celles des Juifs: les
Musulmans s’en mêlent peu, non qu’ils en soient détournés par esprit de
religion, ou par nonchalance, comme l’ont cru quelques politiques, mais
parce qu’ils y trouvent des obstacles suscités par le gouvernement;
fidèle à son esprit, la Porte, au lieu de donner à ses sujets une
préférence marquée, a trouvé plus lucratif de vendre à des étrangers
leurs droits et leur industrie. Quelques états d’Europe, en traitant
avec elle, ont obtenu que leurs marchandises ne paieraient de douane que
trois pour cent, tandis que celles des sujets turks paient de rigueur
dix, ou de grace sept pour cent; en outre, la douane, une fois acquittée
dans un port, n’est plus exigible dans un autre pour des Francs, et elle
l’est pour les sujets. Enfin les Francs ayant trouvé commode d’employer
comme agents les chrétiens latins, ils ont obtenu de les faire
participer à leurs priviléges, et ils les ont soustraits au pouvoir des
pachas, et à la justice turke. On ne peut les dépouiller, et si l’on a
un procès de commerce avec eux, il faut venir le plaider devant le
consul européen. Avec tant de désavantage, est-il étonnant que les
musulmans cèdent le commerce à leurs rivaux? Ces agents des Francs sont
connus en Levant sous le nom de _drogmans barataires_, c’est-à-dire,
d’_interprètes_[73] _privilégiés_. Le _barat_ ou _privilége_ est une
patente dont le sultan fait présent aux ambassadeurs résidants à la
Porte. Ci-devant ces ambassadeurs en faisaient présent à leur tour à des
sujets choisis dans chaque comptoir; mais depuis 20 ans, on leur a fait
comprendre qu’il était plus lucratif de les vendre. Le prix actuel est
de cinq à six mille livres; chaque ambassadeur en a 50, qui se
renouvellent à la mort de chaque titulaire, ce qui forme un casuel assez
considérable.
La nation d’Europe qui fait le plus grand commerce en Syrie, est la
française. Ses importations consistent en cinq articles principaux, qui
sont, 1º les draps de Languedoc; 2º les cochenilles qui se tirent de
Cadix; 3º les indigos; 4º les sucres; et 5º les cafés des Antilles, qui
ont pris faveur chez les Turks, et qui servent à mélanger ceux d’Arabie,
plus estimés, mais trop chers. A ces objets, il faut ajouter des
quincailleries, des fers fondus, du plomb en lames, de l’étain, quelques
galons de Lyon, quelques savons, etc.
Les retours consistent presque entièrement en cotons, soit filés, soit
en laine, soit ouvrés en toiles assez grossières; en quelques soies de
Tripoli, les autres sont prohibées; en noix de galle, en cuivre et en
laines qui viennent du dehors de la Syrie. Les comptoirs ou échelles[74]
des Français sont au nombre de sept, savoir: Alep, Skandaroun, Lataqîé,
Tripoli, Saide, Acre et Ramlé. La somme de leurs importations se monte à
6,000,000..... savoir:
Pour Alep et Skandaroun, 3,000,000
Pour Saide et Acre, 2,000,000
Pour Tripoli et Lataqîé, 400,000
Et pour Ramlé, 600,000
---------
TOTAL. 6,000,000
Tout ce commerce s’exploite presque uniquement par la ville de
Marseille. Ce n’est pas qu’il ne soit permis à nos autres ports de la
Méditerranée et même de l’Océan, d’expédier des vaisseaux en Levant;
mais l’obligation où ils sont à leur retour de relâcher au lazaret de
Marseille pour y faire quarantaine, en leur rendant cette permission
onéreuse, la rend inutile. La province de Languedoc, où se fabriquent
les draps qui font la base de notre exportation, a de tout temps
sollicité l’avantage d’avoir aussi un lazaret pour traiter directement
avec la Turkie; mais le gouvernement s’y est toujours refusé, par la
crainte d’ouvrir plusieurs portes à un fléau aussi terrible que la
peste. Il refuse également aux étrangers, et même aux naturels de
Turkie, de débarquer leurs marchandises à Marseille, à moins de payer un
droit de vingt pour cent. Cette exclusion avait été levée en 1777,
d’après plusieurs motifs raisonnés, dont l’ordonnance rendait compte;
mais les négociants de Marseille ont tellement réclamé, que les choses
sont remises sur l’ancien pied depuis le mois d’avril 1785. C’est à la
France à discuter ses intérêts à cet égard. Considéré par rapport à
l’empire turk, l’on peut assurer que son commerce avec l’Europe et
l’Inde lui est plutôt nuisible qu’avantageux. En effet, les objets que
cet état exporte étant tous des matières brutes et non ouvrées, il se
prive de tous les avantages qu’il aurait à les faire travailler par ses
propres sujets. En second lieu, les marchandises qui viennent de
l’Europe et de l’Inde étant des objets de pur luxe, elles n’augmentent
les jouissances que de la classe des riches, des gens du gouvernement,
et ne servent peut-être qu’à rendre plus dure la condition du peuple et
des cultivateurs. Sous un gouvernement qui ne respecte point les
propriétés, le désir de multiplier les jouissances doit irriter la
cupidité et redoubler les vexations. Pour avoir plus de draps, de
fourrures, de galons, de sucre, de châles et d’indiennes, il faut plus
d’argent, plus de coton, plus de soies, plus d’extorsions. Il a pu en
résulter un avantage instantané aux états qui ont fourni les objets de
ce luxe; mais la surabondance du présent n’a-t-elle pas été prise sur
l’aisance de l’avenir? Et peut-on espérer de faire long-temps un
commerce riche avec un pays qui se ruine?
CHAPITRE XV.
Des arts, des sciences, et de l’ignorance.
Les arts et les métiers en Syrie donnent lieu à plusieurs
considérations. 1º Leurs espèces sont infiniment moins nombreuses que
parmi nous; à peine en peut-on compter plus d’une vingtaine, même en y
comprenant ceux de première nécessité. D’abord la religion de Mahomet
ayant proscrit toute image et toute figure, il n’existe ni peinture, ni
sculpture, ni gravure, ni cette foule de métiers qui en dépendent. Les
chrétiens sont les seuls qui, pour l’usage de leurs églises, achètent
quelques tableaux faits à Constantinople par des Grecs qui, pour le
goût, sont de vrais Turks. En second lieu, une foule de nos métiers se
trouvent supprimés par le petit nombre de meubles usités chez les
Orientaux. Tout l’inventaire d’une riche maison consiste en tapis de
pied, en nattes, en coussins, en matelas, quelques petits draps de
coton, des plateaux de cuivre ou de bois qui servent de table; quelques
casseroles, un mortier, une meule portative, quelques porcelaines, et
quelques assiettes de cuivre étamé. Tout notre attirail de tapisseries,
de bois de lits, de chaises, de fauteuils, de glaces, de secrétaires, de
commodes, d’armoires; tout notre buffet avec son argenterie et son
service de table; en un mot, toute notre menuiserie et ébénisterie y
sont des choses ignorées, en sorte que rien n’est si facile que le
délogement d’un ménage turk. Pocoke a pensé que la raison de ces usages
venait de la vie errante qui fut la première de ces peuples; mais depuis
le temps qu’ils se sont rendus sédentaires, ils en ont dû oublier
l’esprit; et l’on doit plutôt en rapporter la cause au gouvernement, qui
ramène tout au strict nécessaire. Les vêtements ne sont pas plus
compliqués, quoiqu’ils soient bien plus dispendieux. On ne connaît ni
chapeaux, ni perruques, ni frisures, ni boutons, ni boucles, ni cols, ni
dentelles, ni tout ce détail dont nous sommes assiégés: des chemises de
coton ou de soie, qui même chez les pachas ne se comptent pas par
douzaines, et qui n’ont ni manchettes, ni poignets, ni collet plissé;
une énorme culotte qui sert aussi de bas, un mouchoir à la tête, un
autre à la ceinture, avec les trois grandes enveloppes de drap et
d’indienne dont j’ai parlé au sujet des Mamlouks: voilà toute la
toilette des Orientaux. Les seuls arts de luxe sont l’orfévrerie, bornée
aux bijoux des femmes, aux soucoupes à café découpées en dentelles, et
aux ornements des harnais et des pipes; enfin les fabriques des étoffes
de soie d’Alep et de Damas. Du reste, lorsqu’on parcourt les rues de ces
villes, l’on ne voit qu’une répétition de batteurs de coton à l’arc, de
débitants d’étoffes et de merceries, de barbiers pour raser la tête,
d’étameurs, de serruriers-maréchaux, de selliers, et surtout de vendeurs
de petits pains, de quincailleries, de graines, de dattes, de sucreries,
et très-peu de bouchers, toujours mal fournis. Il y a aussi dans ces
capitales quelques mauvais arquebusiers qui ne font que raccommoder les
armes; aucun ne sait fondre un canon de pistolet: quant à la poudre, le
besoin fréquent de s’en servir, a donné à la plupart des paysans
l’industrie de la faire, et il n’y a aucune fabrique publique.
Dans les villages, les habitants, bornés au plus étroit nécessaire,
n’ont que les arts de premier besoin; chacun tâche de se suffire, afin
de ne point partager ce qu’il a. Chaque famille se fabrique la grosse
toile de coton dont elle s’habille. Chaque maison a son moulin
portatif, avec lequel la femme broye l’orge ou le _doura_ qui doivent
nourrir. La farine de ces moulins est grossière; les petits pains ronds
et plats qu’on en fait sont mal levés et mal cuits; mais ils font vivre,
et c’est tout ce qu’on demande. J’ai déja dit combien les instruments de
labourage étaient simples et peu coûteux. Dans les montagnes on ne
taille point la vigne; l’on n’ente les arbres dans aucun endroit; tout
enfin retrace la simplicité des premiers temps, qui peut-être, comme
aujourd’hui, n’était que la grossièreté de la misère. Quand on demande
les raisons de ce défaut d’industrie, l’on trouve partout pour réponse:
_C’est assez bon, cela suffit; à quoi servirait-il d’en faire
davantage?_ Sans doute, puisqu’on n’en doit pas profiter.
2º La manière d’exercer les arts dans ces contrées, offre cette
considération intéressante, qu’elle retrace presqu’en tout les procédés
des siècles anciens: par exemple, les étoffes que l’on fabrique à Alep,
ne sont pas de l’invention des Arabes; ils les tiennent des Grecs, qui
eux-mêmes sans doute les imitèrent des anciens Orientaux. Les teintures
dont ils usent, doivent remonter jusqu’aux Tyriens: elles ont une
perfection qui n’est point indigne de ce peuple; mais les ouvriers,
jaloux de leurs procédés, en font des mystères impénétrables. La manière
dont les anciens bardaient les harnais de leurs chevaux, pour les
garantir des coups de sabre, a dû être la même que l’on emploie encore
à Alep et à Damas pour les têtières des brides[75]. Les écailles
d’argent dont le cuir est recouvert, tiennent sans clous, et sont
tellement emboîtées, que sans ôter la souplesse au cuir, il ne reste
aucun interstice au tranchant. Le ciment dont ils usent doit être celui
des Grecs et des Romains. Pour le bien composer, ils observent de
n’employer la chaux que bouillante: ils y mêlent un tiers de sable, et
un autre tiers de cendre et de brique pilée: avec ce composé, ils font
des puits, des citernes et des voûtes imperméables. J’en ai vu en
Palestine une espèce singulière qui mérite d’être citée. Cette voûte est
formée de cylindres de briques de 8 à 10 pouces de longueur. Ces
cylindres sont creux, et peuvent avoir deux pouces de diamètre à
l’intérieur. Leur forme est légèrement conique. Le bout le plus large
est fermé, l’autre est ouvert. Pour construire la voûte, on les range
les uns à côté des autres, mettant le bout fermé en dehors: on les joint
avec du plâtre de Jérusalem ou de Nâblous, et quatre ouvriers achèvent
la voûte d’une chambre en un jour. Les premières pluies ont coutume de
la pénétrer; mais on passe sur le dôme une couche à l’huile, et la voûte
devient imperméable. L’on ferme les bouches de l’intérieur avec une
couche de plâtre, et l’on a un toit durable et très-léger. Dans toute la
Syrie, l’on fait avec ces cylindres les bordures des terrasses, afin
d’empêcher les femmes qui s’y tiennent pour laver et sécher le linge,
d’être vues. L’on a commencé depuis peu d’en faire usage à Paris; mais
en Orient la pratique en est fort ancienne. La manière d’exploiter le
fer dans le Liban doit l’être également, vu sa grande simplicité: c’est
la méthode employée dans les Pyrénées, et connue sous le nom de _fonte
catalane_; la forge consiste en une espèce de cheminée pratiquée au
flanc d’un terrain à pic. L’on remplit de bois le tuyau; l’on y met le
feu, et l’on souffle par la bouche d’en bas: l’on verse le minéral par
le haut; le métal tombe au fond en _masset_, que l’on retire par cette
même bouche, qui sert à allumer. Il n’y a pas jusqu’à leurs
industrieuses serrures de bois à coulisse, qui ne remontent jusqu’au
temps de Salomon, qui les désigne dans son cantique. L’on n’en peut pas
dire autant de la musique. Elle ne paraît pas antérieure au siècle des
kalifes, sous lesquels les Arabes s’y livrèrent avec tant de passion,
que tous leurs savants d’alors ajoutent le titre de musicien à ceux de
médecin, de géomètre et d’astronome; cependant, comme les principes en
furent empruntés des Grecs, elle pourrait fournir des observations
curieuses aux personnes versées en cette partie. Il est très-rare d’en
trouver de tels en Orient. Le Kaire est peut-être le seul de l’Égypte et
de la Syrie où il y ait des _chaiks_ qui connaissent les principes de
l’art. Ils ont des recueils d’airs qui ne sont pas notés à notre
manière, mais écrits avec des caractères dont tous les noms sont
persans. Toute leur musique est vocale; ils ne connaissent ni n’estiment
l’exécution des instruments, et ils ont raison; car les leurs, sans en
excepter la flûte, sont détestables. Ils ne connaissent non plus
d’accompagnement que l’unisson et la basse-continue du _monocorde_. Ils
aiment le chant à voix forcée dans les tons hauts, et il faut des
poitrines comme les leurs pour en supporter l’effort pendant un quart
d’heure. Leurs airs, pour le caractère et pour l’exécution, ne
ressemblent à rien de ce qui est connu en Europe, si ce n’est les
_séguidillas_ des Espagnols. Ils ont des roulades plus travaillées que
celles des Italiens mêmes, des dégradations et des inflexions de tons
telles qu’il est extrêmement difficile à des gosiers européens de les
imiter. Leur expression est accompagnée de soupirs et de gestes qui
peignent la passion avec une force que nous n’oserions nous permettre.
On peut dire qu’ils excellent dans le genre mélancolique. A voir un
Arabe la tête penchée, la main près de l’oreille en forme de conque; à
voir ses sourcils froncés, ses yeux languissants; à entendre ses
intonations plaintives, ses tenues prolongées, ses soupirs sanglotants,
il est presque impossible de retenir ses larmes, et des larmes qui,
comme ils disent, ne sont pas amères: il faut bien qu’elles aient des
charmes, puisque de tous les chants celui qui les provoque est celui
qu’ils préfèrent, comme de tous les talents celui qu’ils préfèrent est
celui du chant.