Si la religion se proposait chez les Turks le but qu’elle devrait avoir

chez tous les peuples; si elle prêchait aux grands la modération dans

l’usage du pouvoir, au vulgaire la tolérance dans la diversité des

opinions, il serait encore douteux qu’elle pût tempérer les vices dont

nous venons de parler, puisque l’expérience de tous les hommes prouve

que la morale n’influe sur les actions qu’autant qu’elle est secondée

par les lois civiles; mais il s’en faut beaucoup que l’esprit de

l’_islamisme_ soit propre à remédier aux abus du gouvernement; l’on peut

dire, au contraire, qu’il en est la source originelle. Pour s’en

convaincre, il suffit d’examiner le livre qui en est le dépôt. En vain

les musulmans avancent-ils que le _Qôran_ contient les germes et même le

développement de toutes les connaissances de la législation, de la

politique, de la jurisprudence: le préjugé de l’éducation, ou la

partialité de quelque intérêt secret, peuvent seuls dicter ou admettre

un pareil jugement. Quiconque lira le _Qôran_, sera forcé d’avouer qu’il

ne présente aucune notion ni des devoirs des hommes en société, ni de

la formation du corps politique, ni des principes de l’art de gouverner,

rien en un mot de ce qui constitue un code législatif. Les seules lois

qu’on y trouve se réduisent à quatre ou cinq ordonnances relatives à la

polygamie, au divorce, à l’esclavage, à la succession des proches

parents; et ces ordonnances, qui ne font point un code de jurisprudence,

y sont tellement contradictoires, que les docteurs disputent encore pour

les concilier. Le reste n’est qu’un tissu vague de phrases vides de

sens; une déclamation emphatique d’attributs de Dieu qui n’apprennent

rien à personne; une allégation de contes puérils, de fables ridicules;

en total, une composition si plate et si fastidieuse, qu’il n’y a

personne capable d’en soutenir la lecture jusqu’au bout, malgré

l’élégance de la traduction de Savary. Que si, à travers le désordre

d’un délire perpétuel, il perce un esprit général, un sens résumé, c’est

celui d’un fanatisme ardent et opiniâtre. L’oreille retentit des mots

d’_impies_, d’_incrédules_, d’_ennemis de Dieu et du prophète_, de

_rebelles à Dieu et au prophète_, de _dévouement à Dieu et au prophète_.

Le ciel se présente ouvert à qui combat dans leur cause; les houris y

tendent les bras aux martyrs; l’imagination s’embrase; et le prosélyte

dit à Mahomet: _Oui, tu es l’envoyé de Dieu; ta parole est la sienne; il

est infaillible; tu ne peux faillir ni me tromper: marche, je te suis!_

Voilà l’esprit du Qôran; il s’annonce dès la première ligne. _Il n’y a

point de doute en ce livre; il guide sans erreur ceux qui croient sans

douter, qui croient ce qu’ils ne voient pas._ Quelle en est la

conséquence, sinon d’établir le despotisme le plus absolu dans celui qui

commande, par le dévouement le plus aveugle dans celui qui obéit? Et tel

fut le but de Mahomet: il ne voulait pas éclairer, mais régner; il ne

cherchait pas des disciples, mais des sujets. Or, dans des sujets, l’on

ne demande pas du raisonnement, mais de l’obéissance. C’est pour y

amener plus facilement qu’il reporta tout à Dieu. En se faisant son

ministre, il écarta le soupçon d’un intérêt personnel; il évita

d’alarmer cette vanité ombrageuse que portent tous les hommes; il

feignit d’obéir, pour qu’on lui obéit à lui-même; il ne se fit que le

premier des serviteurs, sûr que chacun tâcherait d’être le second pour

commander à tous les autres. Il amorça par des promesses; il entraîna

par des menaces: il a fait plus; comme il y a toujours des opposants à

toute nouveauté, en les effrayant par ses anathèmes, il leur a ménagé

l’espoir du pardon: de là vient en quelques endroits l’énoncé d’une

sorte de tolérance; mais cette tolérance est si dure, qu’elle doit

ramener tôt ou tard au dévouement absolu; en sorte que l’esprit

fondamental du _Qôran_ revient toujours au pouvoir le plus arbitraire

dans l’envoyé de Dieu, et par une conséquence naturelle, dans ceux qui

doivent lui succéder. Or, par quels préceptes l’usage de ce pouvoir

est-il éclairé? _Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète: priez

cinq fois par jour en vous tournant vers la Mekke. Ne mangez point

pendant le jour dans tout le mois de Ramadan. Faites le pèlerinage de la

Kiabé, et donnez l’aumône à la veuve et à l’orphelin._ Voilà la source

profonde d’où doivent découler toutes les sciences, toutes les

connaissances politiques et morales. Les Solon, les Numa, les Lycurgue,

tous les législateurs de l’antiquité, ont vainement fatigué leur génie à

éclaircir les rapports des hommes en société, à fixer les obligations et

les droits de chaque classe, de chaque individu: Mahomet, plus habile ou

plus profond, résout tout en cinq phrases. Il faut le dire: de tous les

hommes qui ont osé donner des lois aux peuples, nul n’a été plus

ignorant que Mahomet; de toutes les compositions absurdes de l’esprit

humain, nulle n’est plus misérable que son livre. Ce qui se passe en

Asie depuis douze cents ans, peut en faire la preuve; car si l’on

voulait passer d’un sujet particulier à des considérations générales, il

serait aisé de démontrer que les troubles des états, et l’ignorance des

peuples dans cette partie du monde, sont des effets plus ou moins

immédiats du Qôran et de sa morale: mais il faut nous borner au pays qui

nous occupe, et, revenant à la Syrie, exposer au lecteur l’état de ses

habitants relativement à la religion.

Le peuple de Syrie est en général, comme je l’ai dit, musulman ou

chrétien: cette différence dans le culte a les effets les plus fâcheux

dans l’état civil; se traitant mutuellement d’infidèles, de rebelles,

d’impies, les partisans de Jésus-Christ et ceux de Mahomet ont les uns

pour les autres une aversion qui entretient une sorte de guerre

perpétuelle. L’on sent à quels excès les préjugés de l’éducation doivent

porter le vulgaire toujours grossier: le gouvernement, loin d’intervenir

comme médiateur dans ces troubles, les fomente par sa partialité. Fidèle

à l’esprit du Qôran, il traite les chrétiens avec une dureté qui se

varie sous mille formes. L’on parle quelquefois de la tolérance des

Turks; voici à quel prix elle s’achète.

Toute démonstration publique de culte est interdite aux chrétiens, hors

du Kesraouân où l’on n’a pu l’empêcher: ils ne peuvent bâtir de

nouvelles églises; et si les anciennes se ruinent, ils ne peuvent les

réparer que par des permissions qu’il faut payer chèrement. Un chrétien

ne peut frapper un musulman sans risquer sa vie; et si le musulman tue

un chrétien, il en est quitte pour une rançon. Les chrétiens ne peuvent

monter à cheval dans les villes; il leur est défendu de porter des

pantoufles jaunes, des châles blancs, et toute couleur verte. Le rouge

pour la chaussure, le bleu pour l’habillement, sont celles qui leur sont

assignées. La Porte vient de renouveler ses ordonnances pour qu’ils

rétablissent l’ancienne forme de leur turban: il doit être d’une grosse

mousseline bleue, avec une seule lisière blanche: s’ils voyagent, on les

arrête en mille endroits pour payer des _rafars_[68] ou péages, dont les

musulmans sont exempts: en justice le serment de deux chrétiens n’est

compté que pour un; et telle est la partialité des qâdis, qu’il est

presque impossible qu’un chrétien gagne un procès; enfin, ils sont les

seuls à supporter la capitation dite _karadj_, dont le billet porte ces

mots remarquables: _djazz-el-râs_, c’est-à-dire (rachat) _du coupement

de la tête_, par où l’on voit clairement à quel titre ils sont tolérés

et gouvernés.

Ces distinctions, si propres à entretenir les haines et les divisions,

passent chez le peuple et se retrouvent dans tous les usages de la vie.

Le dernier des musulmans n’accepte d’un chrétien ni ne lui rend le salut

de _salâm-alai-k_[69], _salut sur toi_, à cause de l’affinité du mot

_salam_ avec _eslâm_ (islamisme), nom propre de la religion, et avec

_moslem_ (musulman), nom de l’homme qui la professe: le salut usité est

seulement _bon matin_, ou _bon soir_: heureux s’il n’est point

accompagné d’un _djaour_, _kafer_, _kelb_, c’est-à-dire, _impie_,

_apostat_, _chien_, qui sont les épithètes familières avec les

chrétiens. Les Musulmans affectent même, pour les narguer, d’exercer

devant eux les pratiques de leur culte; à midi, à trois heures, au

coucher du soleil, lorsque du haut des minarets les crieurs annoncent la

prière, on les voit se montrer à la porte de leurs maisons, et là, après

avoir fait l’ablution, ils étendent gravement un tapis ou une natte, et

se tournant vers la Mekke, ils croisent les bras sur la poitrine, les

étendent vers les genoux, et commencent neuf prostrations, le front en

terre, en récitant la préface du Qôran. Souvent dans la conversation ils

s’interrompent par la profession de foi: _Il n’y a qu’un Dieu, et

Mahomet est son prophète._ Sans cesse ils parlent de leur religion, et

se traitent de seuls _fidèles_ à Dieu. Pour les démentir, les chrétiens

affectent à leur tour une grande dévotion; et de là cette ostentation de

piété qui fait un des caractères extérieurs des Orientaux; mais le

cœur n’y perd rien, et les chrétiens gardent de tous ces outrages un

ressentiment qui n’attend que l’occasion d’éclater. On en a vu des

effets du temps de _Dâher_, lorsque, fiers de la protection de son

ministre, ils prirent en divers lieux l’ascendant sur les Musulmans. Les

excès qu’ils commirent en ces circonstances sont un avis dont doit

profiter toute puissance européenne qui pourrait posséder des pays où il

se trouverait des Grecs et des Musulmans.

CHAPITRE XII.

De la propriété et des conditions.

Les sultans s’étant arrogé, à titre de conquête, la propriété de toutes

les terres en Syrie, il n’existe pour les habitants aucun droit de

propriété foncière, ni même mobilière; ils ne possèdent qu’en usufruit.

Si un père meurt, sa succession appartient au sultan ou à son fermier,

et les enfants ne recueillent l’héritage qu’en payant un rachat toujours

considérable. De là, pour les possessions en fonds de terre, une

insouciance funeste à l’agriculture. Dans les villes, la possession des

maisons a quelque chose de moins incertain et de moins onéreux; mais

partout l’on préfère les biens en argent, comme étant plus faciles à

dérober aux rapines du despote. Dans les pays abonnés, comme ceux des

Druzes, des Maronites, de _Hasbêya_, etc., il existe une propriété

réelle, fondée sur des coutumes que les petits princes n’osent violer:

aussi les habitants sont-ils tellement attachés à leurs fonds, que l’on

n’y voit presque jamais d’aliénation de terre. Il est néanmoins, sous la

régie des Turks, un moyen de s’assurer une perpétuité d’usufruit: c’est

de faire ce que l’on appelle un _ouaqf_, c’est-à-dire, une attribution

ou fondation d’un bien à une mosquée. Dès lors le propriétaire devient

le concierge inamovible de son fonds, sous la condition d’une redevance,

et sous la protection des gens de loi; mais cet acte a l’inconvénient

que souvent, au lieu de protéger, les gens de loi dévorent: alors auprès

de qui réclamer, puisqu’ils sont distributeurs de la justice? Par cette

raison, ces gens de loi sont presque les seuls à posséder des biens

fonciers; et l’on ne voit point dans les pays turks cette foule de

petits propriétaires, qui fait la force et la richesse des pays abonnés.

Ce que j’ai dit des conditions en Égypte convient également à la Syrie:

elles s’y réduisent à quatre ou cinq, qui sont les cultivateurs ou

paysans, les artisans, les marchands, les gens de guerre et les gens de

justice et de loi. Ces diverses classes elles-mêmes peuvent se résumer

en deux principales: _le peuple_, qui comprend les paysans, les

artisans, les marchands; et _le gouvernement_, composé des gens de

guerre et des gens de loi et de justice. Dans les principes de la

religion, c’est en ce dernier ordre que devrait résider le pouvoir; mais

depuis que les kalifes ont été dépossédés par leurs lieutenants, il

s’est formé une distinction de puissance spirituelle et de puissance

temporelle, qui n’a laissé aux interprètes de la loi qu’une autorité:

telle est celle du grand _mofti_[70] qui, chez les Turks, représente le

kalife. Le vrai pouvoir est aux mains du sultan, qui représente le

lieutenant ou le général de l’armée. Cependant, ce respect d’opinion

qu’a le peuple pour les puissances détrônées, conserve encore aux gens

de loi un crédit dont ils usent presque toujours pour former un _parti

d’opposition_; le sultan le redoute dans Constantinople, et les pachas

n’osent le contrarier trop ouvertement dans leurs provinces. Dans chaque

ville, ce parti est présidé par un _mofti_ qui relève de celui de

Constantinople; son emploi est héréditaire et non vénal; et c’est la

raison qui a conservé dans ce corps plus d’énergie que dans les autres.

A raison de leurs priviléges, les familles qui le composent ressemblent

assez bien à notre noblesse, quoique son vrai type soit le corps

militaire. Elles représentent aussi notre magistrature, notre clergé, et

même notre bourgeoisie, puisqu’elles sont les seules à vivre de leurs

rentes. D’elles aux paysans, aux artisans et aux marchands, la chute est

brusque: cependant, comme l’état de ces trois classes est le vrai

thermomètre de la police et de la puissance d’un empire, je vais

rassembler les faits les plus propres à en donner de justes notions.

CHAPITRE XIII.

État des paysans et de l’agriculture.

Dans le Syrie et même dans tout l’empire turk, les paysans sont, comme

les autres habitants, censés _esclaves_ du sultan; mais ce terme

n’emporte que notre sens de _sujets_. Quoique maître des biens et de la

vie, le sultan ne vend point les hommes; il ne les lie point à un lieu

fixe. S’il donne un apanage à quelque grand, l’on ne dit point, comme en

Pologne et en Russie, qu’il donne 500 paysans, 1000 paysans: en un mot,

les paysans sont opprimés par la tyrannie du gouvernement, mais non

dégradés par le servage de la féodalité.

Lorsque le sultan Sélim eut conquis la Syrie, pour rendre plus aisée la

perception du revenu, il établit un seul impôt territorial, qui est

celui que l’on appelle _miri_. Il paraît, malgré son caractère farouche,

que ce sultan sentit l’importance de ménager le cultivateur; car le

_miri_, comparé à l’étendue des terrains, se trouve dans une proportion

infiniment modérée: elle l’est d’autant plus, qu’au temps où il fut

réglé, la Syrie était plus peuplée qu’aujourd’hui, et peut-être aussi

commerçante, puisque le cap de Bonne-Espérance n’étant pas encore bien

fréquenté, elle se trouvait sur la route de l’Inde la plus pratiquée.

Pour maintenir l’ordre dans la perception, Sélim fit dresser un _deftar_

ou _registre_, dans lequel le contingent de chaque village fut exprimé.

Enfin, il donna au _miri_ un état invariable, et tel que l’on ne pût

l’augmenter ni le diminuer. Modéré comme il était, il ne devait jamais

obérer le peuple; mais par les abus inhérents à la constitution, les

pachas et leurs agents ont trouvé le secret de le rendre ruineux.

N’osant violer la loi établie par le sultan sur l’invariabilité de

l’impôt, ils ont introduit une foule de charges qui, sans en avoir le

nom, en ont tous les effets. Ainsi, étant les maîtres de la majeure

partie des terres, ils ne les concèdent qu’à des conditions onéreuses;

ils exigent la moitié et les deux tiers de la récolte; ils accaparent

les semences et les bestiaux, en sorte que les cultivateurs sont forcés

de les acheter au-dessus de leur valeur. La récolte faite, il chicanent

sur les pertes, sur les prétendus vols; et comme ils ont la force en

main, ils enlèvent ce qu’ils veulent. Si l’année manque, ils n’en

exigent pas moins leurs avances, et ils font vendre, pour se rembourser,

tout ce que possède le paysan. Heureusement que sa personne est libre,

et que les Turks ignorent l’art d’emprisonner pour dettes l’homme qui

n’a plus rien. A ces vexations habituelles se joignent mille avanies

accidentelles: tantôt l’on rançonne le village entier pour un délit

vrai ou imaginaire; tantôt on introduit une corvée d’un genre nouveau.

L’on exige un présent à l’avénement de chaque gouverneur; l’on établit

une contribution d’herbe pour ses chevaux, d’orge et de paille pour ses

cavaliers: il faut en outre donner l’étape à tous les gens de guerre qui

passent ou qui apportent des ordres, et les gouverneurs ont soin de

multiplier ces commissions, qui deviennent pour eux une économie, et

pour les paysans une source de ruine. Les villages tremblent à chaque

_laouend_ qui paraît: c’est un vrai brigand sous le nom de soldat; il

arrive en conquérant, il commande en maître: _Chiens_, _canaille_, _du

pain_, _du café_, _du tabac_; _je veux de l’orge_, _je veux de la

viande_. S’il voit de la volaille; il la tue; et lorsqu’il part,

joignant l’insulte à la tyrannie, il demande ce que l’on appelle

_keré-el-dars_, c’est-à-dire, _le louage de sa dent molaire_. En vain

les paysans crient à l’injustice: le sabre impose silence. La

réclamation est lointaine et difficile; elle pourrait devenir

dangereuse. Qu’arrive-t-il de toutes ces déprédations? Les moins aisés

du village se ruinent, ne peuvent plus payer le miri, deviennent à

charge aux autres, ou fuient dans les villes: comme le miri est

inaltérable et doit toujours s’acquitter en entier, leur portion se

reverse sur le reste des habitants; et le fardeau, qui d’abord était

léger, s’appesantit. S’il arrive deux années de disette ou de

sécheresse, le village entier est ruiné et se déserte; mais sa quotité

se reporte sur les voisins. La même marche a lieu pour le _karadj_ des

chrétiens: la somme en ayant été fixée d’après un premier dénombrement,

il faut toujours qu’elle se retrouve la même, quoique le nombre des

têtes soit diminué. De là, il est arrivé que cette capitation a été

portée, de trois, de cinq et de onze piastres où elle était d’abord, à

trente-cinq et quarante; ce qui obère absolument les contribuables, et

les force de s’expatrier. C’est surtout dans les pays d’apanage et dans

ceux qui sont ouverts aux Arabes, que ces fardeaux sont écrasants. Dans

les premiers, le titulaire, avide d’augmenter son revenu, donne toute

liberté à son fermier d’augmenter les charges, et l’avidité de ces

subalternes ne demeure pas en arrière; ce sont eux qui, raffinant sur

les moyens de pressurer, ont imaginé d’établir des droits sur les

denrées du marché, sur les entrées, sur les transports, et de taxer

jusqu’à la charge d’un âne. L’on observe que ces exactions ont fait des

progrès rapides, surtout depuis 40 années, et l’on date de cette époque

la dégradation des campagnes, la dépopulation des habitants, et la

diminution du numéraire, porté à Constantinople. A l’égard des Bedouins,

s’ils sont en guerre, ils pillent à titre d’ennemis; s’ils sont en paix,

ils dévorent à titre d’hôtes: aussi dit-on en proverbe: _Évite le

Bedouin comme ami ou comme ennemi_. Les moins malheureux des paysans,

sont ceux des pays abonnés, tels que le pays des _Druzes_, le

_Kesraouân_, _Nablous_, etc. Cependant, là même encore il règne des

abus; il en est un entre autres que l’on doit regarder comme le plus

grand fléau des campagnes en Syrie: c’est l’usure portée à l’excès le

plus criant. Quand les paysans ont besoin d’avances pour acheter des

semences, des bestiaux, etc., ils ne trouvent d’argent qu’en vendant en

tout ou en partie leur récolte future au prix le plus vil. Le danger de

faire paraître de l’argent, resserre la main de quiconque en possède;

s’il s’en dessaisit, ce n’est que dans l’espoir d’un gain rapide et

exorbitant: l’intérêt le plus modique est de douze pour cent; le plus

ordinaire est de vingt, et souvent il monte à trente.

Par toutes ces causes, l’on conçoit combien la condition des paysans

doit être misérable. Partout ils sont réduits au petit pain plat d’orge

ou de doura, aux ognons, aux lentilles et à l’eau. Leurs organes se

connaissent si peu en mets, qu’ils regardent de l’huile forte et de la

graisse rance, comme un manger délicieux. Pour ne rien perdre du grain,

ils y laissent toutes les graines étrangères, même l’_ivraie_[71], qui

donne des vertiges et des éblouissements pendant plusieurs heures,

ainsi qu’il m’est arrivé de l’éprouver. Dans les montagnes du Liban et

de Nâblous, lorsqu’il y a disette, ils recueillent les glands de chêne,

et après les avoir fait bouillir ou cuire sous la cendre, ils les

mangent. Le fait m’en a été certifié chez les Druzes par des personnes

même qui en ont usé. Ainsi l’on doit disculper les poètes du reproche de

l’hyperbole; mais il n’en sera que plus difficile de croire que l’âge

d’or fût l’âge de l’abondance.

Par une conséquence naturelle de cette misère, l’art de la culture est

dans un état déplorable; faute d’aisance, le laboureur manque

d’instruments, ou n’en a que de mauvais; la charrue n’est souvent qu’une

branche d’arbre coupée sous une bifurcation, et conduite sans roues. On

laboure avec des ânes, des vaches, et rarement avec des bœufs; ils

annoncent trop d’aisance; aussi la viande de cet animal est-elle

très-rare en Syrie et en Égypte; et elle y est toujours maigre et

mauvaise, comme toutes les viandes des pays chauds. Dans les cantons

ouverts aux Arabes, tels que la Palestine, il faut semer le fusil à la

main. A peine le blé jaunit-il, qu’on le coupe, pour le cacher dans les

_matmoures_ ou caveaux souterrains. On en retire le moins que l’on peut

pour les semences, parce que l’on ne sème qu’autant qu’il faut pour

vivre; en un mot, l’on borne toute l’industrie à satisfaire les premiers

besoins. Or, pour avoir un peu de pain, des ognons, une mauvaise

chemise bleue, et un pagne de laine, il ne faut pas la porter bien loin.

Le paysan vit donc dans la détresse; mais du moins il n’enrichit pas ses

tyrans; et l’avarice du despotisme se trouve punie par son propre crime.

CHAPITRE XIV.

Des artisans, des marchands et du commerce.

La classe qui fait valoir les denrées en les mettant en œuvre ou en

circulation, n’est pas si maltraitée que celle qui les procrée: la

raison en est que les biens des artisans et des marchands, consistant en

effets mobiliers, sont moins soumis aux regards du gouvernement que ceux

des paysans; en outre, les artisans et les marchands, rassemblés dans

les villes, échappent plus aisément, par leur foule, à la rapacité de

ceux qui commandent. C’est là une des causes principales de la

population des villes dans la Syrie, et même dans toute la Turkie:

tandis qu’en d’autres pays les villes sont en quelque sorte le

regorgement des campagnes, là elles ne sont que l’effet de leur

désertion. Les paysans chassés de leurs villages, viennent y chercher un

refuge; et ils y trouvent la tranquillité, et même l’aisance. Les

pachas veillent avec d’autant plus de soins à ce dernier article, que

leur sûreté personnelle en dépend; car, outre les effets immédiats d’une

sédition qui pourrait leur être funeste, la Porte ne leur pardonnerait

pas d’exposer son repos pour le pain du peuple. Ils ont donc soin de

tenir les vivres à bon marché dans les lieux considérables, et surtout

dans celui de leur résidence: s’il y a disette, c’est toujours là

qu’elle se fait le moins sentir. En pareil cas ils prohibent toute sorte

de grains, ils obligent, sous peine de mort, quiconque en possède de le

vendre au prix qu’ils y mettent; et si le pays en manque absolument, ils

en envoient chercher au dehors, comme il arriva à Damas en novembre

1784. Le pacha mit des gardes sur toutes les routes, permit aux Arabes

de piller tout chargement qui sortirait du pays, et envoya ordre dans le

_Hauran_ de vider toutes les _matmoures_; en sorte que, pendant que les

paysans mouraient de faim dans les villages, le peuple de Damas ne

payait le pain que deux paras (deux sous et demi) la livre de France, et

croyait le payer très-cher; mais comme dans la machine politique nul

ressort n’est indépendant, l’on n’a point porté des atteintes funestes à

la culture, sans que les arts et le commerce s’en soient ressentis.

Quelques détails sur cette partie vont faire juger si le gouvernement

s’en occupe plus que des autres.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 13 / 25 段