Le premier est _Râha_, l’ancienne _Yericho_, située à six lieues au

nord-est de Jérusalem: son local est une plaine de six à sept lieues de

long sur trois de large, autour de laquelle règnent des montagnes

stériles qui la rendent très-chaude. Jadis on y cultivait le _baume de

la Mekke_. Selon les _Hadjis_, c’est un arbuste semblable au grenadier,

dont les feuilles ont la forme de celles de la _rhue_; il porte une noix

charnue, au milieu de laquelle est une amande d’où se retire le suc

résineux qu’on appelle _baume_. Aujourd’hui il n’existe pas un de ces

arbustes à _Râha_; mais l’on y en trouve une autre espèce, appelée

_zaqqoûn_, qui produit une huile douce aussi vantée pour les blessures.

Ce _zaqqoûn_ ressemble à un prunier; il a des épines longues de quatre

pouces, des feuilles d’olivier, mais plus étroites, plus vertes, et

piquantes au bout: son fruit est un gland sans calice, sous l’écorce

duquel est une pulpe, puis un noyau, dont l’amande rend une huile que

les Arabes vendent très-cher à ceux qui en désirent: c’est le seul

commerce de _Râha_, qui n’est qu’un village en ruines.

Le second lieu est _Bait-el-lahm_ ou _Bethlem_, si célèbre dans

l’histoire du christianisme. Ce village, situé à deux lieues de

Jérusalem, au sud-est, est assis sur une hauteur, dans un pays de

coteaux et de vallons, qui pourrait devenir très-agréable. C’est le

meilleur sol de ces cantons; les fruits, les vignes, les olives, les

sésames y réussissent très-bien; mais la culture manque, comme partout

ailleurs. On compte dans ce village environ 600 hommes capables de

porter le fusil dans l’occasion; et elle se présente souvent, tantôt

pour résister au pacha, tantôt pour faire la guerre aux villages

voisins, tantôt pour les dissensions intestines. De ces 600 hommes, on

en compte une centaine de chrétiens latins, qui ont un curé dépendant du

grand couvent de Jérusalem. Ci-devant ils étaient uniquement livrés à

la fabrique des chapelets; mais les RR. PP. ne consommant pas tout ce

qu’ils pouvaient fournir, ils ont repris le travail de la terre; ils

font du vin blanc qui justifie la réputation qu’avaient jadis les vins

de Judée; mais il a l’inconvénient d’être trop capiteux. L’intérêt de la

sûreté, plus fort que celui de la religion, fait vivre ces chrétiens en

assez bonne intelligence avec les musulmans, leurs concitoyens. Ils sont

les uns et les autres du parti _Yamâni_, qui, en opposition avec le

_Qaîsi_, divise toute la Palestine en deux factions ennemies. Le courage

de ces paysans, fréquemment éprouvé, les a rendus redoutables dans leur

voisinage.

Le troisième et dernier lieu est _Habroun_ ou _Hébron_, situé à sept

lieues, au sud de _Bethlem_; les Arabes n’appellent ce village que

_El-kalil_[60], c’est-à-dire le _bien-aimé_, qui est l’épithète propre

d’Abraham, dont on montre la grotte sépulcrale. _Habroun_ est assis au

pied d’une élévation sur laquelle sont de mauvaises masures, restes

informes d’un ancien château. Le pays des environs est une espèce de

bassin oblong, de cinq à six lieues d’étendue, assez agréablement

parsemé de collines rocailleuses, de bosquets de sapins, de chênes

avortés, et de quelques plantations d’oliviers et de vignes. L’emploi de

ces vignes n’est pas de procurer du vin, attendu que les habitants sont

tous musulmans zélés, au point qu’ils ne souffrent chez eux aucun

chrétien; l’on ne s’en sert qu’à faire des raisins secs mal préparés,

quoique l’espèce soit fort belle. Les paysans cultivent encore du coton,

que leurs femmes filent, et qui se débite à Jérusalem et à Gaze. Ils y

joignent quelques fabriques de savon; dont la soude leur est fournie par

les Bedouins, et une verrerie fort ancienne, la seule qui existe en

Syrie: il en sort une grande quantité d’anneaux colorés, de bracelets

pour les poignets; pour les jambes, pour les bras au-dessus du

coude[61], et diverses autres bagatelles que l’on envoie jusqu’à

Constantinople. Au moyen de ces branches d’industrie, _Habroun_ est le

plus puissant village de ces cantons; il peut armer huit à neuf cents

hommes qui, tenant pour la faction _Qaîsi_, sont les rivaux habituels de

_Bethlem_. Cette discorde qui règne dans tout ce pays, depuis les

premiers temps des Arabes, y cause une guerre civile perpétuelle. A

chaque instant les paysans font des incursions sur les terres les uns

des autres, et ravagent mutuellement leurs blés, leurs doura, leurs

sésames, leurs oliviers, et s’enlèvent leurs brebis, leurs chèvres et

leurs chameaux. Les Turks, qui partout répriment peu ces désordres, y

remédient d’autant moins ici, que leur autorité y est très-précaire; les

Bedouins, dont les camps occupent le plat pays, forment contre eux un

parti d’opposition, dont les paysans s’étayent pour leur résister, et

pour se tourmenter les uns les autres, selon les aveugles caprices de

leur ignorance ou de leurs intérêts. De là une anarchie pire que le

despotisme qui règne ailleurs, et une dévastation qui donne à cette

partie un aspect plus misérable qu’au reste de la Syrie.

En marchant de _Hébron_ vers le couchant, l’on arrive, après cinq heures

de marche, sur des hauteurs qui, de ce côté, sont le dernier rameau des

montagnes de la Judée. Là, le voyageur, fatigué du paysage raboteux

qu’il quitte, porte avec complaisance ses regards sur la plaine vaste et

unie, qui de ses pieds s’étend à la mer qu’il a en face; c’est cette

plaine qui, sous le nom de _Falastîne_ ou _Palestine_, termine de ce

côté le département de la Syrie, et forme le dernier article dont j’ai à

parler.

CHAPITRE VII.

De la Palestine.

La Palestine, dans sa consistance actuelle, embrasse tout le terrain

compris entre la Méditerranée à l’ouest, la chaîne des montagnes à

l’est, et deux lignes tirées, l’une au midi par _Kan-Younès_, et l’autre

au nord entre _Qaïsarié_ et le ruisseau de _Yâfa_. Tout cet espace est

une plaine presque unie, sans rivière ni ruisseau pendant l’été, mais

arrosée de quelques torrents pendant l’hiver. Malgré cette aridité, le

sol n’est pas impropre à la culture: l’on peut dire même qu’il est

fécond; car lorsque les pluies d’hiver ne manquent pas, toutes les

productions viennent en abondance: la terre, qui est noire et grasse,

conserve assez d’humidité pour porter les grains et les légumes à leur

perfection pendant l’été. L’on y sème plus qu’ailleurs du doura, du

sésame, des pastèques et des fèves; l’on y joint aussi le coton, l’orge

et le froment; mais quoique ce dernier soit le plus estimé, on le

cultive moins, parce qu’il provoque l’avarice des commandants turks et

les rapines des Arabes. En général, cette contrée est une des plus

dévastées de la Syrie, parce qu’étant propre à la cavalerie, et

adjacente au désert, elle est ouverte aux Bedouins, qui n’aiment pas les

montagnes; depuis long-temps ils la disputent à toutes les puissances

qui s’y sont établies: ils sont parvenus à s’y faire céder des terrains,

moyennant quelques redevances, et de là ils infestent les routes, au

point que l’on ne peut voyager en sûreté depuis Gaze jusqu’à Acre. Ils

auraient même pu la posséder tout entière, s’ils eussent su profiter de

leurs forces: mais, divisés entre eux par des intérêts et des querelles

de familles, ils se font à eux-mêmes la guerre qu’ils devraient faire à

leur ennemi commun, et ils perpétuent leur impuissance par leur

anarchie, et leur pauvreté par leur brigandage.

La Palestine, ainsi que je l’ai dit, est un district indépendant de tout

pachalic. Quelquefois elle a eu des gouverneurs propres, qui résidaient

à _Gaze_ avec le titre de _pacha_; mais dans l’ordre habituel, qui est

celui de ce moment, elle se divise en trois apanages ou _melkâné_, à

savoir, _Yâfa_, _Loùdd_ et _Gaze_. Le premier est au profit de la

sultane _ouâldé mère_: le capitan pacha a reçu les deux autres en

récompense de ses services, et en paiement de la tête de Dâher. Il les

afferme à un aga qui réside à _Ramlé_, et qui lui en paie 215 bourses;

savoir, 180 pour _Gaze_ et _Ramlé_, et 35 pour _Loùdd_.

_Yâfa_ est tenu par un autre aga qui en rend 120 bourses à la sultane.

Il a pour s’indemniser tous les droits du miri et de capitation de cette

ville et de quelques villages voisins; mais l’article principal de son

revenu est la douane, qu’il perçoit sur les marchandises qui entrent et

qui sortent; elle est assez considérable, parce que c’est à _Yâfa_

qu’abordent, et les riz que Damiette envoie à Jérusalem, et les

marchandises d’un petit comptoir français établi à Ramlé, et les

pèlerins de Morée, de Constantinople, et les denrées de la côte de

Syrie: c’est aussi par cette porte que sortent les cotons filés de toute

la Palestine, et les denrées que ce pays exporte sur la côte. Du reste,

la puissance de cet aga se réduit à une trentaine de fusiliers à pied et

à cheval, qui suffisent à peine à garder deux mauvaises portes, et à

écarter les Arabes.

Comme port de mer et ville forte, _Yâfa_ n’est rien; mais elle possède

de quoi devenir un des lieux les plus intéressants de la côte, à raison

de deux sources d’eau douce qui se trouvent dans son enceinte sur le

rivage de la mer. Ces sources ont été une des causes de sa résistance

lors des dernières guerres. Son port, formé par une jetée, et

aujourd’hui comblé, pourrait être vidé et recevoir une vingtaine de

bâtiments de 300 tonneaux. Ceux qui arrivent présentement, sont obligés

de jeter l’ancre en mer, à près d’une lieue du rivage; ils n’y sont pas

en sûreté, car le fond est un banc de roche et de corail qui s’étend

jusqu’en face de Gaze.

Avant les deux derniers siéges, cette ville était une des plus agréables

de la côte. Ses environs étaient couverts d’une forêt d’orangers, de

limoniers, de cédrats, de poncires et de palmiers, qui ne commencent que

là à porter de bons fruits[62]. Au delà, la campagne était remplie

d’oliviers grands comme des noyers; mais les Mamlouks ayant tout coupé,

pour le plaisir de couper, ou pour se chauffer, Yâfa a perdu la plupart

de ses avantages et de ses agréments; heureusement l’on n’a pu lui

enlever les eaux vives qui arrosent ses jardins, et qui ont déja

ressuscité les souches, et fait renaître des rejetons.

A trois lieues à l’est de Yafâ, est le village de _Loùdd_, jadis _Lydda_

et _Diospolis_; l’aspect d’un lieu où l’ennemi et le feu viennent de

passer, est précisément celui de ce village. Ce ne sont que masures et

décombres, depuis les huttes des habitants jusqu’au _seraï_ ou _palais_

de l’aga. Cependant il se tient à _Loùdd_, une fois la semaine, un

marché où les paysans de tous les environs viennent vendre leur coton

filé. Les pauvres chrétiens qui y habitent, montrent avec vénération les

ruines de l’église de Saint-Pierre, et font asseoir les étrangers sur

une colonne qui servit, disent-ils, à reposer ce saint. Ils montrent

l’endroit où il prêchait, celui où il faisait sa prière, etc. Tout ce

pays est plein de pareilles traditions. L’on n’y fait pas un pas, que

l’on ne vous y montre des traces de quelque apôtre, de quelque martyr,

de quelque vierge; mais quelle foi ajouter à ces traditions, quand

l’expérience constate que les événements d’Ali-bek et de Dâher sont déja

contestés et confondus!

A un tiers de lieue au sud de _Loùdd_, par une route bordée de nopals,

est _Ramlé_, l’ancienne _Arimathia_. Cette ville est presque aussi

ruinée que _Loùdd_ même. On ne marche dans son enceinte qu’à travers des

décombres: l’aga de _Gaze_ y fait sa résidence dans un seraï dont les

planchers s’écroulent avec les murailles. _Pourquoi_, disais-je un jour

à un de ses sous-agas, ne répare-t-il pas au moins sa chambre? _Et s’il

est supplanté l’année prochaine_, répondit-il, _qui lui rendra sa

dépense_? Une centaine de cavaliers et autant de Barbaresques qu’il

entretient, sont logés dans une vieille église chrétienne, dont la nef

sert d’écurie, et dans un ancien khan, que les scorpions leur disputent.

La campagne aux environs est plantée d’oliviers superbes, disposés en

quinconce. La plupart sont grands comme des noyers de France; mais

journellement ils dépérissent par vétusté, par les ravages publics, et

même par des délits secrets: car dans ces cantons, lorsqu’un paysan a

un ennemi, il vient de nuit scier ou percer les arbres à fleur de terre;

et la blessure, qu’il a soin de recouvrir, épuisant la séve comme un

cautère, l’olivier périt de langueur. En parcourant ces plantations, on

trouve à chaque pas des puits secs, des citernes enfoncées, et de vastes

réservoirs voûtés, qui prouvent que jadis la ville dut avoir plus d’une

lieue et demie d’enceinte. Aujourd’hui, à peine y compte-t-on 200

familles. Le peu de terre que cultivent quelques-unes, appartient au

mofti, et à deux ou trois de ses parents. Les ressources des autres se

bornent à filer du coton, qui est enlevé en grande partie par deux

comptoirs français qui y sont établis. Ce sont les derniers de cette

partie de la Syrie; il n’y en a ni à Jérusalem, ni à Yâfa. On fait aussi

à Ramlé du savon, qui passe presque tout en Égypte. Par un cas nouveau,

l’aga y a fait construire en 1784 le seul moulin à vent que j’aie vu en

Syrie et en Égypte, quoique l’on dise ces machines originaires de ces

pays; et il l’a fait sur le dessin et sous la direction d’un charpentier

vénitien.

La seule antiquité remarquable de _Ramlé_, est le minaret d’une mosquée

ruinée, qui se trouve sur le chemin de _Yâfa_. L’inscription arabe porte

qu’il fut bâti par _Saïf-el-Dîn_, sultan d’Égypte. Du sommet, qui est

très-élevé, l’on suit toute la chaîne des montagnes qui vient de

Nâblous, côtoyant la plaine, et qui va se perdre dans le sud. Si l’on

parcourt cette plaine jusqu’à _Gaze_, on rencontre d’espace en espace

quelques villages mal bâtis en terre sèche, qui, comme leurs habitants,

portent l’empreinte de la pauvreté et de la misère. Ces maisons, vues de

près, sont des huttes tantôt isolées, et tantôt rangées en forme de

cellules, autour d’une cour fermée par un mur de terre. Les femmes y

ont, comme partout, un logement séparé. Dans l’hiver, l’appartement

habité est celui même des bestiaux; seulement la partie où l’on se

tient, est élevée de deux pieds au-dessus du sol des animaux. Ces

paysans en retirent l’avantage d’être chaudement sans brûler de bois; et

cette économie est indispensable dans un pays qui en manque absolument.

Quant au feu nécessaire pour cuire leurs aliments, ils le font avec de

la fiente pétrie en forme de gâteaux, que l’on fait sécher au soleil, en

les appliquant sur les murs de la hutte. L’été, ils ont un autre

logement plus aéré; mais dont tous les meubles consistent pareillement

en une natte et un vase à boire. Les environs de ces villages sont

ensemencés, dans la saison, de grains et de pastèques; tout le reste est

désert et livré aux Arabes-Bedouins qui y font paître leurs troupeaux. A

chaque pas l’on y rencontre des ruines de tours, de donjons, de châteaux

avec des fossés; quelquefois on y trouve pour garnison un lieutenant de

l’aga, avec deux ou trois Barbaresques qui n’ont que la chemise et le

fusil; plus souvent ils sont abandonnés aux chacals, aux hiboux et aux

scorpions.

Parmi les lieux habités, on peut distinguer le village de _Mesmîé_, à

quatre lieues de _Ramlé_, sur la route de _Gaze_; il fournit beaucoup de

cotons filés. A une petite lieue de là à l’orient est une colline

isolée, appelée par cette raison _el-Tell_; c’est le chef-lieu de la

tribu des _Ouadihié_, dont était chaik _Bakir_, que l’aga de Gaze

assassina, il y a trois ans, à un repas où il l’avait invité. On trouve,

sur cette hauteur, des débris considérables d’habitations, et des

souterrains tels qu’en offrent les fortifications du moyen âge. Ce lieu

a dû être recherché en tout temps, pour son escarpement et pour la

source qui est à ses pieds. Le ravin par lequel elle coule, est le même

qui va se perdre près d’_Azqâlan_. A l’est, le terrain est rocailleux et

cependant parsemé de sapins, d’oliviers et d’autres arbres.

_Bait-djibrim_, _Bethagabris_ dans l’antiquité, est un village habité

qui n’en est éloigné que de trois petits quarts de lieue dans le sud. A

sept heures de là, en tirant vers le sud-ouest, un autre village de

Bedouins, appelé le _Hesi_, a, dans son voisinage, une colline factice

et carrée, dont la hauteur passe soixante-dix pieds, sur cent cinquante

pas de large et deux cents de long. Tout son talus a été pavé, et son

sommet porte encore des traces d’une citadelle très-forte.

En se rapprochant de la mer, à trois lieues de Ramlé, sur la route de

Gaze, est _Yabné_, qui dans l’antiquité fut _Iamnia_. Ce village n’a de

remarquable qu’une hauteur factice, comme celle du _Hesi_, et un petit

ruisseau, le seul de ces cantons qui ne tarisse pas en été. Son cours

total n’est pas de plus d’une lieue et demie; avant de se perdre à la

mer, il forme un marais appelé _Roubîn_, où des paysans avaient établi,

il y a cinq ans, une culture de cannes à sucre qui promettait les plus

grands succès; mais dès la seconde récolte, l’aga exigea une

contribution qui les a forcés de déserter.

Après _Yabné_, l’on rencontre successivement diverses ruines, dont la

plus considérable est _Ezdoub_, l’ancienne _Azot_, célèbre en ce moment

pour ses scorpions. Cette ville, puissante sous les Philistins, n’a plus

rien qui atteste son ancienne activité. A trois lieues d’_Ezdoub_ est le

village d’_el-Majdal_, où l’on file les plus beaux cotons de la

Palestine, qui cependant sont très-grossiers. Sur la droite est

_Azqalân_, dont les ruines désertes s’éloignent de jour en jour de la

mer, qui jadis les baignait. Toute cette côte s’ensable journellement,

au point que la plupart des lieux qui ont été des ports dans l’antiquité

sont maintenant reculés de quatre ou cinq cents pas dans les terres.

Gaze en est un exemple que l’on peut citer.

_Gaze_, que les Arabes appellent _Râzzé_, en grasseyant fortement

l’_r_, est un composé de trois villages, dont l’un, sous le nom de

_château_, est situé au milieu des deux autres sur une colline de

médiocre élévation. Ce château, qui put être fort pour le temps où il

fut construit, n’est maintenant qu’un amas de décombres. Le _seraï_ de

l’aga, qui en fait partie, est aussi ruiné que celui de _Ramlé_; mais il

a l’avantage d’une vaste perspective. De ses murs, la vue embrasse et la

mer, qui en est séparée par une plage de sable d’un quart de lieue, et

la campagne, dont les dattiers et l’aspect ras et nu à perte de vue

rappellent les paysages de l’Égypte: en effet, à cette hauteur, le sol

et le climat perdent entièrement le caractère arabe. La chaleur, la

sécheresse, le vent et les rosées y sont les mêmes que sur les bords du

Nil; et les habitants ont plutôt le teint, la taille, les mœurs et

l’accent des Égyptiens, que des Syriens.

La position de _Gaze_, en la rendant le moyen de communication de ces

deux peuples, en a fait de tout temps une ville assez importante. Les

ruines de marbre blanc que l’on y trouve encore quelquefois, prouvent

que jadis elle fut le séjour du luxe et de l’opulence: elle n’était pas

indigne de ce choix. Le sol noirâtre de son territoire est très-fécond,

et ses jardins, arrosés d’eaux vives, produisent même encore, sans aucun

art, des grenades, des oranges, des dattes exquises, et des ognons de

renoncules recherchés jusqu’à Constantinople. Mais elle a participé à la

décadence générale; et, malgré son titre de capitale de la Palestine,

elle n’est plus qu’un bourg sans défense, peuplé tout au plus de deux

mille ames. L’industrie principale de ses habitants consiste à fabriquer

des toiles de coton; et comme ils fournissent eux seuls les paysans et

les Bedouins de tous ces cantons, ils peuvent employer jusqu’à cinq

cents métiers. On y compte aussi deux ou trois fabriques de savon.

Autrefois le commerce des cendres ou _qalis_ était un article

considérable. Les Bedouins, à qui ces cendres ne coûtaient que la peine

de brûler les plantes du désert, et de les apporter, les vendaient à bon

marché; mais depuis que l’aga s’en est attribué le commerce exclusif,

les Arabes, forcés de les lui vendre au prix qu’il veut, n’ont plus mis

le même empressement à les recueillir; et les habitants, contraints de

les lui payer à sa taxe, ont négligé de faire des savons: cependant ces

cendres méritent d’être recherchées pour l’abondance de leur soude.

Une branche plus avantageuse au peuple de Gaze est le passage des

caravanes qui vont et viennent d’Égypte en Syrie. Les provisions

qu’elles sont forcées de prendre pour les neuf à dix journées du désert

procurent aux farines, aux huiles, aux dattes et autres denrées, un

débouché profitable à tous les habitants. Ils ont encore quelquefois

des relations avec _Suez_, lors de l’arrivée ou du départ de la flotte

de Djedda, et ils peuvent s’y rendre en trois marches forcées. Ils font

aussi, chaque année, une grosse caravane qui va à la rencontre des

pèlerins de la Mekke, et leur porte le convoi ou _djerdé_ de Palestine,

avec des rafraîchissements. Le lieu de jonction est _Màân_, à quatre

journées au sud-sud-est de Gaze, et à une journée au nord de l’_Aqâbé_,

sur la route de Damas. Enfin, ils achètent les pillages des Bedouins; et

cet article serait un Pérou, si les cas en étaient plus fréquents. On ne

saurait apprécier ce que leur valut celui de 1757. Les deux tiers de

plus de vingt mille charges dont était composé le _Hadji_ vinrent à

Gaze. Les Bedouins, ignorants et affamés, qui ne connaissent aux plus

belles étoffes que le mérite de couvrir, donnaient les châles de

cachemire, les toiles, les mousselines de l’Inde, les sirsakas, les

cafés, les perses et les gommes pour quelques piastres. On rapporte un

trait qui fera juger de l’ignorance et de la simplicité de ces habitants

des déserts. Un Bedouin d’Anazé ayant trouvé dans son butin plusieurs

sachets de perles fines, les prit pour du _doura_, et les fit bouillir

pour les manger: voyant qu’elles ne cuisaient point, il allait les

jeter, lorsqu’un Gazéen les lui acheta en échange d’un bonnet rouge de

_Fâz_. Une aubaine semblable se renouvela en 1779, par le pillage que

les Arabes de _Tor_ firent de cette caravane dont M. de Saint-Germain

faisait partie. Récemment, en 1784, la caravane des Barbaresques,

composée de plus de trois mille charges, a été pareillement dépouillée;

et le café que les Bedouins en apportèrent devint si abondant en

Palestine, qu’il diminua tout à coup de la moitié de son prix; il eût

encore baissé, si l’aga n’en eût prohibé l’achat, pour forcer les

Bedouins de le lui apporter tout entier: ce monopole lui valut, lors de

l’affaire de 1779, plus de 80,000 piastres. Année commune, en le

joignant aux avanies, au miri, aux douanes, aux douze cents charges

qu’il vole sur les trois mille du convoi de la Mekke, il se fait un

revenu qui double les 180 bourses du prix de sa ferme.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 10 / 25 段