En continuant de descendre l’Oronte par une route qui n’est qu’un peu

fréquentée, l’on rencontre dans un terrain marécageux un lieu

intéressant par le contraste de fortune qu’il présente. Ce lieu appelé

_Famié_, était jadis, sous le nom d’_Apaméa_, l’une des plus célèbres

villes de ces cantons. C’était là, dit Strabon, _que les Séleucides

avaient établi l’école et la pépinière de leur cavalerie_. Le terrain

des environs, abondant en pâturages, nourrissait jusqu’à trente mille

cavales, trois cents étalons et cinq cents éléphants. Au lieu de cette

création si animée, à peine les marais de _Famié_ nourrissent-ils

aujourd’hui quelques buffles et quelques moutons. Aux soldats vétérans

d’Alexandre qui en avaient fait le lieu de leur repos, ont succédé de

malheureux paysans qui vivent dans les alarmes perpétuelles des

vexations des Turks et des invasions des Arabes. De toutes parts, les

mêmes tableaux se répètent dans ces cantons. Chaque ville et chaque

village sont formés de débris, et assis sur des ruines de constructions

anciennes: on ne cesse d’en rencontrer, soit dans le désert, soit en

remontant la route jusqu’aux montagnes de Damas; soit même en passant au

midi de cette ville, dans les immenses plaines du _Haurân_. Les pèlerins

de la Mekke, qui les traversent pendant cinq à six journées, attestent

qu’ils y trouvent à chaque pas des vestiges d’anciennes habitations.

Cependant ils sont moins remarquables dans ces plaines, attendu que l’on

y manque de matériaux durables; le sol est une terre pure sans pierres,

et presque sans cailloux. Ce que l’on raconte de sa fertilité actuelle,

répond parfaitement à l’idée qu’en donnent les livres hébreux. Partout

où l’on sème le froment, il rend en profusion si les pluies ne manquent

pas, et il croît à hauteur d’homme. Les pèlerins assurent même que les

habitants ont une force de corps et une taille au-dessus du reste des

Syriens: ils en doivent différer à d’autres égards, parce que leur

climat, excessivement chaud et sec, ressemble plus à l’Égypte qu’à la

Syrie. Ainsi que dans le désert, ils manquent d’eaux vives et de bois,

font du feu avec de la fiente, et bâtissent des huttes avec de la terre

battue et de la paille. Ils sont très-basanés; ils paient des redevances

au pacha de Damas. Mais la plupart de leurs villages se mettent sous la

protection de quelques tribus arabes; et quand les chaiks ont de la

prudence, le pays prospère et jouit de la sécurité. Elle règne encore

plus dans les montagnes qui bornent ces plaines à l’ouest et au nord; ce

motif y a attiré depuis quelques années nombre de familles druzes et

maronites, lassées des troubles du Liban; elles y ont formé des

_Dêa_[55], ou _villages_, où elles professent librement leur culte, et

ont des chapelles et des prêtres. Un voyageur intelligent trouverait

sans doute en ces cantons divers objets intéressants d’antiquité et

d’histoire naturelle; mais aucun Européen connu n’y a encore pénétré.

En se rapprochant du Jourdain, le pays devient plus montueux et plus

arrosé; la vallée où coule ce fleuve, est en général abondante en

pâturages, surtout dans la partie supérieure. Quant au fleuve lui-même,

il a moins d’importance que l’imagination n’a coutume de lui en donner.

Les Arabes, qui méconnaissent le nom de Jourdain, l’appellent

_el-Chariâ_: sa largeur commune entre les deux principaux lacs, ne passe

guère soixante-dix à quatre-vingts pieds; en récompense, il a une

profondeur de dix à douze pieds. Dans l’hiver, il sort du lit étroit qui

l’encaisse, et gonflé par les pluies, il déborde sur les deux rives

jusqu’à former une nappe large quelquefois d’un quart de lieue; sa

grande crue est en mars, au temps que les neiges fondent sur les

montagnes du _Chaik_: alors, plus qu’en tout autre temps, ses eaux sont

troubles et jaunâtres, et son cours impétueux. Ses rives sont couvertes

d’une épaisse forêt de roseaux, de saules et d’autres arbustes qui

servent de repaire à une foule de sangliers, d’onces, de chacals, de

lièvres et d’oiseaux.

En traversant le Jourdain, à mi-chemin des deux lacs, on entre dans un

canton montueux, jadis célèbre sous le nom de royaume de _Samarie_, et

connu aujourd’hui sous celui de pays de _Nâblous_, qui en est le

chef-lieu. Ce bourg, situé près de _Sikem_, et sur les ruines de la

_Neapolis_ des Grecs, est la résidence d’un chaik qui tient à ferme le

tribut, dont il rend compte au pacha de Damas lors de sa tournée. L’état

de ce pays est à peu près le même que celui des Druzes, avec la

différence que ses habitants sont des musulmans zélés au point de ne pas

souffrir volontiers des chrétiens parmi eux. Ils sont répandus par

villages dans leurs montagnes, dont le sol, assez fertile, produit

beaucoup de blé, de coton, d’olives et quelques soies. L’éloignement où

ils sont de Damas, et la difficulté de leur terrain, en le préservant

jusqu’à un certain point des vexations du gouvernement, leur ont procuré

plus d’aisance que l’on n’en trouve ailleurs. Ils passent même en ce

moment pour le plus riche peuple de la Syrie: ils doivent cet avantage à

la conduite adroite qu’ils ont tenue dans les derniers troubles de la

Galilée et de la Palestine; la tranquillité qui régnait chez eux,

engagea beaucoup de gens aisés à venir s’y mettre à l’abri des revers de

la fortune. Mais depuis quatre ou cinq ans, l’ambition de quelques

chaiks, fomentée par les Turks, a suscité un esprit de faction et de

discorde, qui a des effets presque aussi fâcheux que les vexations des

pachas.

A deux journées au sud de _Nâblous_, en marchant par des montagnes qui à

chaque pas deviennent plus rocailleuses et plus arides, l’on arrive à

une ville qui, comme tant d’autres que nous avons parcourues, présente

un grand exemple de la vicissitude des choses humaines: à voir ses

murailles abattues, ses fossés comblés, son enceinte embarrassée de

décombres, l’on a peine à reconnaître cette métropole célèbre qui jadis

lutta contre les empires les plus puissants; qui balança un instant les

efforts de Rome même; et qui, par un retour bizarre du sort, en reçoit

aujourd’hui dans sa chute l’hommage et le respect; en un mot, l’on a

peine à reconnaître _Jérusalem_. L’on s’étonne encore plus de sa fortune

en voyant sa situation: car, placée dans un terrain scabreux et privé

d’eau, entourée de ravines et de hauteurs difficiles, écartée de tout

grand passage, elle ne semblait propre à devenir ni un entrepôt de

commerce, ni un siége de consommation; mais elle a vaincu tous les

obstacles, pour prouver sans doute ce que peut l’opinion maniée par un

législateur habile, ou favorisée par des circonstances heureuses. C’est

cette même opinion qui lui conserve encore un reste d’existence: la

renommée de ses merveilles, perpétuée chez les Orientaux, en appelle et

en fixe toujours un certain nombre dans ses murailles; musulmans,

chrétiens, juifs, tous sans distinction de secte, se font un honneur de

voir ou d’avoir vu la ville _noble_ et _sainte_, comme ils

l’appellent[56]. A juger par le respect qu’ils affectent pour ces lieux

sacrés, l’on croirait qu’il n’est pas au monde de peuple plus dévot;

mais cela ne les a pas empêchés d’acquérir et de mériter la réputation

du plus méchant peuple de la Syrie, sans excepter Damas même: l’on

estime que le nombre des habitants se monte à 12 ou 14,000 ames.

Jérusalem a eu de temps en temps des gouverneurs propres, avec le titre

de pachas; mais plus ordinairement elle est, comme aujourd’hui, une

dépendance de Damas, dont elle reçoit un _motsallam_ ou _dépositaire

d’autorité_. Ce _motsallam_ en paie une ferme, dont les fonds se tirent

du miri, des douanes, et surtout des sottises des habitants chrétiens.

Pour concevoir ce dernier article, il faut savoir que les diverses

communions des Grecs schismatiques et catholiques, des Arméniens, des

Coptes, des Abyssins et des Francs se jalousant mutuellement la

possession des lieux saints, se la disputent sans cesse à prix d’argent

auprès des gouverneurs turks. C’est à qui acquerra une prérogative, ou

l’ôtera à ses rivaux; c’est à qui se rendra le délateur des écarts

qu’ils peuvent commettre. A-t-on fait quelque réparation clandestine à

une église; a-t-on poussé une procession plus loin que de coutume;

est-il arrivé un pèlerin par une autre porte que celle qui lui est

assignée, c’est un sujet de délation au gouvernement, qui ne manque pas

de s’en prévaloir, pour établir des avanies et des amendes. De là des

inimitiés et une guerre éternelle entre les divers couvents, et entre

les adhérents de chaque communion. Les Turks, à qui a chaque dispute

rapporte toujours de l’argent, sont, comme l’on peut croire, bien

éloignés d’en tarir la source. Grands et petits, tous en tirent parti;

les uns vendent leur protection; les autres leurs sollicitations: de là

un esprit d’intrigue et de cabale qui a répandu la corruption dans

toutes les classes; de là, pour le _motsallam_, un casuel qui chaque

année monte à plus de 100,000 piastres. Chaque pèlerin lui doit une

entrée de 10 piastres; plus, un droit d’escorte pour le voyage au

Jourdain, sans compter les aubaines qu’il tire des imprudences que ces

étrangers commettent pendant leur séjour. Chaque couvent lui paie tant

pour un droit de procession, tant pour chaque réparation à faire; plus,

des présents à l’avènement de chaque supérieur, et au sien propre; plus,

des gratifications sous main, pour obtenir des bagatelles secrètes que

l’on sollicite, et tout cela va loin chez les Turks, qui, dans l’art de

pressurer, sont aussi entendus que les plus habiles gens de loi de

l’Europe. En outre, le _motsallam_ perçoit des droits sur la sortie

d’une denrée particulière à Jérusalem; je veux parler des _chapelets_,

des _reliquaires_, des _sanctuaires_, des _croix_, des _passions_, des

_agnus-dei_, des _scapulaires_, etc., dont il part chaque année près de

300 caisses. La fabrication de ces ustensiles de piété est la branche

d’industrie qui fait vivre la plupart des familles chrétiennes et

mahométanes de Jérusalem et de ses environs; hommes, femmes et enfants,

tous s’occupent à sculpter, à tourner le bois, le corail, et à broder en

soie, en perles et en fil d’or et d’argent. Le seul couvent de

_Terre-Sainte_ en enlève tous les ans pour 50,000 piastres; et ceux des

Grecs, des Arméniens et des Coptes réunis, pour une somme encore plus

forte: ce genre de commerce est d’autant plus nécessaire aux fabricants,

que la main-d’œuvre est presque l’unique objet de leur salaire; et il

devient d’autant plus lucratif aux débitants, que le prix du fonds est

décuplé par une valeur d’opinion. Ces objets exportés dans la Turkie,

l’Italie, le Portugal, dans l’Espagne et ses colonies, en font revenir à

titre d’aumônes ou de paiements, des sommes considérables. A cet article

les couvents joignent une autre branche moins importante, _la visite des

pèlerins_. L’on sait que de tout temps, la dévote curiosité de visiter

les _saints lieux_, conduisit de tous côtés des chrétiens à Jérusalem;

il fut même un siècle où les ministres de la religion en avaient fait un

acte nécessaire au salut. L’on se rappelle que ce fut cette ferveur

qui, agitant l’Europe entière, produisit les croisades. Depuis leur

malheureuse issue, le zèle des Européens se refroidissant de jour en

jour, le nombre de leurs pèlerins s’est beaucoup diminué; et il se

réduit désormais à quelques moines d’Italie, d’Espagne et d’Allemagne.

Mais il n’en est pas ainsi des Orientaux: fidèles à l’esprit des temps

passés, ils ont continué de regarder le voyage de Jérusalem comme une

œuvre du plus grand mérite. Ils sont même scandalisés du relâchement

des Francs à cet égard, et ils disent qu’ils sont tous devenus

hérétiques ou infidèles. Leurs prêtres et leurs moines, à qui cette

ferveur est utile, ne cessent de la fomenter. Les Grecs surtout assurent

que le _pèlerinage acquiert les indulgences plénières, non-seulement

pour le passé, mais même pour l’avenir; et qu’il absout, non-seulement

du meurtre, de l’inceste, de la pédérastie, mais encore de l’infraction

du jeûne et des jours de fêtes, dont ils font des cas bien plus graves_.

De si grands encouragements ne demeurent pas sans effet; et chaque année

il part de la Morée, de l’Archipel, de Constantinople, de l’Anatolie, de

l’Arménie, de l’Égypte et de la Syrie, une foule de pèlerins de tout âge

et de tout sexe; l’on en portait le nombre, en 1784, à 2000 têtes. Les

moines, qui trouvent sur leurs registres, que jadis il en passait 10 à

12,000, ne cessent de dire que la religion dépérit, et que le zèle des

fidèles s’éteint. Mais il faut convenir que ce zèle est un peu ruineux,

puisque le simple pèlerinage coûte au moins 4,000 livres, et qu’il en

est souvent qui, au moyen des offrandes, se montent à 50 et 60,000

livres.

Yâfa est le lieu où débarquent ces pèlerins. Ils y arrivent en novembre,

et se rendent sans délai à Jérusalem, où ils restent jusqu’après les

fêtes de Pâques. On les loge pêle-mêle par familles, dans les cellules

des couvents de leur communion. Les religieux ont bien soin de dire que

ce logement est gratuit; mais il ne serait ni honnête ni sûr de s’en

aller sans faire une offrande qui excède de beaucoup le prix marchand

d’une location. En outre, l’on ne peut se dispenser de payer des messes,

des services, des exorcismes, etc., autre tribut assez considérable.

L’on doit acheter encore des crucifix, des chapelets, des agnus-dei,

etc. Le jour des Rameaux arrivé, l’on va se purifier au Jourdain; et ce

voyage exige encore une contribution. Année commune, elle rapporte au

gouverneur 15,000 sequins turks, c’est-à-dire 112,500 livres[57], dont

il dépense environ la moitié en frais d’escorte et droits de passage

qu’exigent les Arabes. Il faut voir dans les relations particulières de

ce pèlerinage, la marche tumultueuse de cette foule dévote dans la

plaine de _Yericho_; son zèle indécent et superstitieux à se jeter

hommes, femmes et enfants, nus dans le Jourdain; leur fatigue à se

rendre au bord de la mer Morte; leur ennui à la vue des rochers de cette

contrée, la plus sauvage de la nature; enfin leur retour et leur visite

des saints lieux, et la cérémonie _du feu nouveau qui descend du ciel le

samedi saint, apporté par un ange_. Les Orientaux croient encore à ce

miracle, quoique les Francs aient reconnu que les prêtres, retirés dans

la sacristie, emploient des moyens très-naturels. La Pâque finie, chacun

retourne en son pays, fier de pouvoir émuler avec les musulmans pour le

titre de pèlerin[58]; plusieurs même, afin d’être reconnus partout pour

tels, se font graver sur la main, sur le poignet ou sur le bras, des

figures de croix, de lance, et le chiffre de Jésus et de Marie. Cette

gravure douloureuse et quelquefois périlleuse[59], se fait avec des

aiguilles dont on remplit la piqûre de poudre à canon, ou de chaux

d’antimoine. Elle reste ineffaçable: les musulmans ont la même pratique;

et elle se retrouve chez les Indiens, chez les sauvages, et chez les

peuples anciens, toujours avec un caractère religieux, parce qu’elle

tient à des usages de religion de la première antiquité. Tant de

dévotion n’empêche pas ces pèlerins de participer au proverbe des

_Hadjis_; et les chrétiens disent aussi: _Prenez garde au pèlerin de

Jérusalem_. L’on conçoit que le séjour de cette foule à Jérusalem

pendant cinq à six mois, y laisse des sommes considérables: à ne compter

que quinze cents personnes, à cent pistoles par tête, c’est un million

et demi. Une partie de cet argent passe en paiement de denrées au peuple

et aux marchands, qui rançonnent les étrangers de tout leur pouvoir.

L’eau se payait en 1784, jusqu’à 15 sous la voie. Une autre partie va au

gouverneur et à ses employés, Enfin, la troisième reste dans les

couvents. L’on se plaint de l’usage qu’en font les schismatiques; et

l’on parle avec scandale de leur luxe, de leurs porcelaines, de leurs

tapis, et même des sabres, des kandjars et bâtons qui meublent leurs

cellules. Les Arméniens et les Francs sont beaucoup plus modestes; c’est

vertu de nécessité dans les premiers, qui sont pauvres; mais c’est vertu

de prudence dans les seconds, qui ne le sont pas.

Le couvent de ces Francs, appelé _Saint-Sauveur_, est le chef-lieu de

toutes les missions de _Terre-Sainte_ qui sont dans l’empire turk. L’on

en compte dix-sept, que desservent des franciscains de toute nation,

mais plus souvent des Français, des Italiens et des Espagnols.

L’administration générale est confiée à trois individus de ces nations,

de telle manière que le supérieur doit toujours être né sujet du pape;

le procureur, sujet du roi catholique, et le vicaire, sujet du roi

très-chrétien. Chacun de ces administrateurs a une clef de la caisse

générale, afin que le maniement des fonds ne puisse se faire qu’en

commun. Chacun d’eux est assisté d’un second appelé _discret_: la

réunion de ces six personnages et d’un discret portugais, forme le

_directoire_ ou _chapitre_ souverain qui gouverne le couvent et l’ordre

entier. Ci-devant une balance combinée par les premiers législateurs,

avait tellement distribué les pouvoirs de ces administrateurs, que la

volonté d’un seul ne pouvait maîtriser celle de tous; mais comme tous

les gouvernements sont sujets à révolution, il est arrivé depuis

quelques années des incidents qui ont beaucoup dénaturé celui-ci. En

voici l’histoire en deux mots.

Il y a environ 20 ans, que par un désordre assez familier aux grandes

régies, le couvent de _Terre-Sainte_ se trouva chargé d’une dette de 600

bourses (750,000 liv.). Elle croissait de jour en jour, parce que la

dépense ne cessait d’excéder la recette. Il eût été facile de se libérer

tout à coup, attendu que le trésor du Saint-Sépulcre possède en diamants

et en toutes sortes de pierres précieuses, en calices, en croix, en

ciboires d’or et autres présents des princes chrétiens, pour plus d’un

million; mais outre l’aversion qu’ont eue de tout temps les ministres

des temples à toucher aux choses sacrées, il pouvait être important dans

le cas en question, de ne pas montrer aux Turks, ni même aux chrétiens,

de trop grandes ressources. La position était embarrassante; elle le

devenait encore davantage par les murmures du procureur espagnol, qui se

plaignait hautement de supporter seul le fardeau de la dette, parce

qu’en effet, c’était lui qui fournissait les fonds les plus

considérables. Dans ces circonstances, _J. Ribeira_, qui occupait ce

poste, étant venu à mourir, le hasard lui donna pour successeur un homme

qui, plus impatient encore, résolut de remédier au désordre à quelque

prix que ce fût. Il s’y porta avec d’autant plus d’activité, qu’il se

promit des avantages particuliers de la réforme qu’il méditait. Il

dressa son plan en conséquence; pour l’exécuter, il s’adressa

immédiatement au roi d’Espagne, par l’entremise de son confesseur, et il

lui proposa:

«Que le zèle des princes chrétiens s’étant beaucoup refroidi depuis

plusieurs années, leurs anciennes largesses au couvent de _Terre-Sainte_

avaient considérablement diminué; que le roi très-fidèle avait retranché

plus de la moitié des 40,000 piastres fortes qu’il avait coutume de

donner; que le roi très-chrétien se tenant acquitté par la protection

qu’il accordait, payait à peine les 1000 écus qu’il avait promis;

l’Italie et l’Allemagne devenaient de jour en jour moins libérales, et

que sa majesté catholique était la seule qui continuât les bienfaits de

ses prédécesseurs. _Il représenta_ que d’autre part, les dépenses de

l’établissement n’ayant pas subi la même diminution, il en résultait un

vide qui forçait chaque année de recourir à un emprunt; que de cette

manière il s’était formé une dette qui s’accroissait de jour en jour, et

qui menaçait de conduire à une ruine finale; que parmi les causes de

cette dette, l’on devait surtout compter le pèlerinage des moines qui

venaient visiter les saints lieux; qu’il fallait leur payer leurs

voyages, leurs nolis, leurs péages, leur pension au couvent pendant deux

et trois ans, etc.; que par un cas singulier, la majeure partie de ces

moines était fournie par ces mêmes états qui avaient retiré leurs

largesses, c’est-à-dire, par le Portugal, l’Allemagne et l’Italie; qu’il

semblait étrange que le roi d’Espagne défrayât des gens qui n’étaient

point ses sujets; et qu’il était abusif que le maniement même de ses

fonds fût confié à un chapitre presque tout composé d’étrangers. Le

suppliant insistant sur ce dernier article, priait sa majesté catholique

d’intervenir à la réforme des abus, et d’établir un ordre nouveau et

plus équitable, dont il insinua le dessein.»

Ces représentations eurent tout l’effet qu’il pouvait désirer. Le roi

d’Espagne y faisant droit, se déclara d’abord _protecteur spécial de

l’ordre de Terre-Sainte en Levant_, et en prit en cette qualité la

direction; puis il nomma le requérant, _J. Juan Ribeira, son procureur

royal_, lui donna à ce titre un cachet aux armes d’Espagne, et lui

confia à lui seul la gestion de ses _dons_, sans en être comptable qu’à

sa personne. De ce moment, J. Juan Ribeira, devenu plénipotentiaire, a

signifié au _discrétoire_ que désormais il aurait une caisse

particulière, séparée de la caisse commune; que cette dernière resterait

comme ci-devant, chargée des dépenses générales, et qu’en conséquence

toutes les contributions des nations y seraient versées; mais qu’attendu

que celle d’Espagne était hors de proportion avec les autres, il n’en

serait désormais distrait qu’une partie relative au contingent de

chacune, et que l’excédant serait versé dans sa caisse particulière; que

les pèlerinages seraient désormais aux frais des nations respectives, à

l’exception des sujets de France, dont-il voulait bien se charger. De

là, il est arrivé que les pèlerinages et la plupart des dépenses

générales resserrées, ont repris un équilibre avec la recette, et l’on a

pu commencer d’acquitter la dette dont on était chargé; mais les

religieux n’ont pas vu sans humeur le procureur devenir une puissance

indépendante: ils ne lui pardonnent pas d’être à lui seul presque aussi

riche que l’ordre entier: en effet, il a touché depuis huit ans quatre

_conduites_ ou _contributions_ d’Espagne, évaluées à 800,000 piastres.

L’argent qui forme ces _conduites_, consistant en piastres d’Espagne, se

charge ordinairement sur un vaisseau français qui le transporte en

Cypre, avec deux religieux qui veillent à sa garde. De Cypre, une partie

des piastres fortes passe à Constantinople, où elles sont vendues avec

bénéfice, et converties en monnaie turke. L’autre partie va directement

par Yâfa à Jérusalem, dont les habitants l’attendent comme les Espagnols

attendent le _galion_. Le procureur en verse une somme dans la caisse

générale, et le reste est à sa discrétion. Les usages qu’il en fait,

consistent, 1º en une pension de mille écus au vicaire français et à son

_discret_ qui, à ce moyen, lui procurent dans le _conseil_ une majorité

des suffrages; 2º en présents au gouverneur, au mofti, au qâdi, au

naqîb, et autres grands dont le crédit peut lui être utile; enfin, il

soutient la dignité de sa place: et cet article n’est pas une bagatelle;

car il a ses interprètes particuliers, comme un consul, sa table, ses

janissaires: seul des Francs, il monte à cheval dans Jérusalem, et

marche escorté par des cavaliers; en un mot, il est, après le motsallam,

la première personne du pays, et il traite d’égal à égal avec les

puissances. Tant d’égards ne sont pas gratuits, comme l’on peut croire.

Une seule visite à Djezzâr pour l’église de Nazareth, a coûté 30,000

_pataques_ (157,000 liv.). Les musulmans de Jérusalem, qui désirent son

argent, recherchent son amitié. Les chrétiens qui sollicitent ses

aumônes, redoutent jusqu’à son indifférence. Heureuse la maison qu’il

affectionne, et malheur à qui lui déplaît! car sa haine peut avoir des

suites directes ou détournées, également redoutables: un mot à l’_Ouâli_

attirerait le bâton, sans qu’on sût d’où il vient. Tant de pouvoir lui a

fait dédaigner la protection accoutumée de l’ambassadeur de France, et

il a fallu une affaire récente avec le pacha de Damas, pour lui rappeler

qu’elle seule est plus efficace que 20,000 sequins. Ses agents, fiers de

son crédit, en abusent comme tous les subalternes. Les moines espagnols

de Yâfa et de Ramlé traitent les chrétiens qui dépendent d’eux, avec une

rigueur qui n’est nullement évangélique: ils les excommunient en pleine

église, en les apostrophant par leur nom; ils menacent les femmes dont

il leur est revenu des propos; ils font faire des pénitences publiques,

le cierge à la main; ils livrent aux Turks les indociles, et refusent

tout secours à leurs familles; enfin ils choquent les usages du pays et

la bienséance, en visitant les femmes des chrétiens, qui ne doivent voir

que leurs très-proches parents, et en les entretenant sans témoins dans

leurs appartements, pour raison de confession. Les Turks ne peuvent

concevoir tant de liberté sans abus. Les chrétiens, dont l’esprit est le

même à cet égard, en murmurent, mais ils n’osent éclater. L’expérience

leur a appris que l’indignation des RR. PP. a des suites redoutables.

L’on dit tout bas qu’elle attira, il y a six ou sept ans, un ordre du

capitan-pacha, pour couper la tête à un habitant de Yâfa qui leur

résistait. Heureusement l’aga prit sur lui d’en différer l’exécution, et

de désabuser l’amiral; mais leur animosité n’a pas cessé de poursuivre

cet homme par des chicanes de toute espèce. Récemment même, elle a

sollicité l’ambassadeur d’Angleterre, sous la protection duquel il s’est

mis, de donner _main-levée à une punition_ qui n’est qu’une injuste

vengeance.

Laissons-là des détails faits cependant pour peindre l’état de ce pays.

Si nous quittons Jérusalem, nous ne trouvons plus dans cette partie du

pachalic, que trois lieux qui méritent d’en faire mention.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 9 / 25 段