croire, à raison de ce nom, que la terre devienne subitement inhabitée;
l’on continue encore pendant une journée le long de la mer de trouver
quelques cultures et quelques villages. Tel est encore _Kân-Younès_,
espèce de château où les Mamlouks tiennent 12 hommes de garnison. Tel
est encore _el-Arich_, dernier endroit où l’on trouve de l’eau potable,
jusqu’à ce que l’on soit arrivé à _Salêhié_ en Égypte. _El-Arich_ est à
trois quarts de lieue de la mer, dans un sol noyé de sables, comme l’est
toute cette côte. En rentrant à l’orient dans le désert, l’on rencontre
d’autres bandes de terres cultivables jusque sur la route de la Mekke.
Ce sont des vallées où les eaux de l’hiver et de quelques puits engagent
quelques paysans à s’établir, et à cultiver des palmiers et du _doura_
sous la protection ou plutôt sous les rapines des Arabes. Ces paysans,
séparés du reste de la terre, sont des demi-sauvages plus ignorants,
plus grossiers et plus misérables que les Bedouins mêmes: liés au sol
qu’ils cultivent, ils vivent dans les alarmes perpétuelles de perdre les
fruits de leurs travaux. A peine ont-ils fait une récolte, qu’ils se
hâtent de l’enfouir dans des lieux cachés: eux-mêmes se retirent parmi
les rochers qui bordent le sud de la mer Morte. Ce pays n’a été visité
par aucun voyageur; cependant il mériterait de l’être; car, d’après ce
que j’ai ouï dire aux Arabes de _Bakir_, et aux gens de _Gaze_ qui vont
à _Màân_ et à _Karak_ sur la route des pèlerins, il y a au sud-est du
lac Asphaltite, dans un espace de trois journées, plus de 30 villes
ruinées, absolument désertes. Plusieurs d’entre elles ont de grands
édifices avec des colonnes, qui ont pu être des temples anciens, ou tout
au moins des églises grecques. Les Arabes s’en servent quelquefois pour
parquer leurs troupeaux; mais le plus souvent ils les évitent, à cause
des énormes scorpions qui y abondent. L’on ne doit pas s’étonner de ces
traces de population, si l’on se rappelle que ce fut là le pays de ces
_Nabathéens_ qui furent les plus puissants des Arabes; et des Iduméens,
qui, dans le dernier siècle de Jérusalem, étaient presque aussi nombreux
que les Juifs: témoin le trait cité par _Josèphe_, qui dit qu’au bruit
de la marche de Titus contre Jérusalem, il s’assembla tout d’un coup
30,000 Iduméens qui se jetèrent dans la ville pour la défendre. Il
paraît qu’outre un assez bon gouvernement, ces cantons eurent encore
pour mobile d’activité et de population une branche considérable du
commerce de l’Arabie et de l’Inde. On sait que, dès le temps de Salomon,
les villes d’_Atsioum-Gâber_ et d’_Aïlah_ en étaient deux entrepôts
très-fréquentés: ces villes étaient situées sur le golfe de la mer Rouge
adjacent, où l’on trouve encore la seconde, avec son nom, et peut-être
la première dans _el-Aqabé_ ou _la fin_ (de la mer). Ces deux lieux sont
aux mains des Bedouins, qui, n’ayant ni marine ni commerce, ne les
habitent point. Mais les pèlerins du Kaire qui y passent rapportent
qu’il y a à _el-Aqabé_ un mauvais fort avec une garde turke, et de bonne
eau, infiniment précieuse dans ce canton. Les Iduméens, à qui les Juifs
n’enlevèrent ces ports que par époques passagères, dûrent en tirer de
grands moyens de population et de richesse. Il paraît même qu’ils
rivalisèrent avec les Tyriens, qui possédaient en ces cantons une ville
sans nom, sur la côte de l’_Hedjaz_, dans le désert de _Tih_, et la
ville de _Faran_, et sans doute _el-Tor_, qui lui servait de port. De
là, les caravanes pouvaient se rendre en Palestine et en Judée dans
l’espace de huit à dix jours; cette route, plus longue que celle de Suez
au Kaire, l’est infiniment moins que celle d’Alep à Basra, qui en dure
35 et 40; et peut-être, dans l’état actuel, serait-elle préférable, si
la voie de l’Égypte restait absolument fermée. Il ne s’agirait que de
traiter avec les Arabes, auprès de qui les conventions seraient
infiniment plus sûres qu’avec les Mamlouks.
Le désert de _Tih_ dont je viens de parler est ce même désert où Moïse
conduisit et retint les Hébreux pendant une génération, pour les y
dresser à l’art de la guerre, et faire un peuple de conquérants d’un
peuple de pasteurs. Le nom de _el-Tih_ paraît relatif à cet événement,
car il signifie le pays _où l’on erre_; mais l’on aurait tort de croire
qu’il se soit conservé par tradition, puisque ses habitants actuels sont
étrangers, et que, dans toutes ces contrées, l’on a bien de la peine à
se ressouvenir de son grand-père; ce n’est qu’à raison de la lecture des
livres hébreux et du Qôran que le nom d’_el-Tih_ a pris cours chez les
Arabes. Ils emploient aussi celui de _Barr-el-tour Sina_, qui signifie
_pays du mont Sinaï_.
Ce désert, qui borne la Syrie au midi, s’étend en forme de presqu’île
entre les deux golfes de la mer Rouge; celui de _Suez_ à l’ouest, et
celui d’_el-Aqabé_ à l’est. Sa largeur commune est de 30 lieues sur 70
de longueur; ce grand espace est presque tout occupé par des montagnes
arides qui, du côté du nord, se joignent à celles de la Syrie, et sont
comme elles de roche calcaire. Mais en s’avançant au midi, elles
deviennent graniteuses, au point que le _Sinaï_ et l’_Horeb_ ne sont que
d’énormes pics de cette pierre. C’est à ce titre que les anciens
appelèrent cette contrée _Arabie pierreuse_. La terre y est en général
un gravier aride; il n’y croît que des acacias épineux, des tamariscs,
des sapins, et quelques arbustes clair-semés et tortueux. Les sources y
sont très-rares; et le peu qu’il y en a est tantôt sulfureux et
_thermal_, comme à _Hammâm-Farâoun_; tantôt saumâtre et dégoûtant, comme
à _El-naba_ en face de _Suez_: cette qualité saline règne dans tout le
pays, et il y a des mines de sel _gemme_ dans la partie du nord.
Cependant en quelques vallées, le sol plus doux, parce qu’il est formé
de la dépouille des rocs, devient, après les pluies d’hiver, cultivable
et presque fécond. Telle est la vallée de _Djirandel_, où il se trouve
jusqu’à des bocages; telle encore la vallée de _Faran_, où les Bedouins
rapportent qu’il y a des ruines qui ne peuvent être que celles de
l’ancienne ville de ce nom. Autrefois l’on put tirer parti de toutes les
ressources de ce terrain[63]; mais aujourd’hui, livré à la nature, ou
plutôt à la barbarie, il ne produit que des herbes sauvages. C’est avec
ce faible moyen que ce désert fait subsister trois tribus de Bedouins,
qui peuvent former cinq à six mille ames répandues sur sa surface; on
leur donne le nom général de _Taouâra_, ou Arabes de _Tôr_, parce que ce
lieu est le plus connu et le plus fréquenté de leur pays. Il est situé
sur la côte orientale du bras de _Suez_, dans un local sablonneux et bas
comme toute cette plage. Son mérite est d’avoir une assez bonne rade et
de l’eau potable; et les Arabes y en apportent du _Sinaï_, qui est
réellement bonne. C’est là que les vaisseaux de Suez s’en
approvisionnent en allant à Djedda; du reste l’on n’y trouve que
quelques palmiers, des ruines d’un mauvais fort sans gardes, un petit
couvent de Grecs, et quelques huttes de pauvres Arabes qui vivent de
poisson, et s’engagent pour matelots. Il y a encore au midi deux petits
hameaux de Grecs, aussi dénués et aussi misérables. Quant à la
subsistance des trois tribus, elles la tirent de leurs chèvres, de leurs
chameaux, de quelques gommes d’acacia qu’achète l’Égypte, des vols et
des pillages sur les routes de _Suez_, de _Gaze_ et de la Mekke. Pour
leurs courses, ces Arabes n’ont pas de juments comme les autres, ou du
moins ils n’en peuvent nourrir que très-peu; ils y suppléent par une
espèce de chameau que l’on appelle _hedjîne_. Cet animal a toute la
forme du chameau vulgaire; mais il en diffère en ce qu’il est infiniment
plus svelte dans ses membres, et plus rapide dans ses mouvements. Le
chameau vulgaire ne marche jamais qu’au pas, et il se balance si
lentement, qu’à peine fait-il 1800 toises à l’heure; le _hedjîne_, au
contraire, prend à volonté un trot qui, à raison de la grandeur de ses
pas, devient rapide au point de parcourir deux lieues à l’heure. Le
grand mérite de cet animal est de pouvoir soutenir une marche de 30 et
40 heures de suite, presque sans se reposer, sans manger et sans boire.
L’on s’en sert pour envoyer des courriers, et pour faire de longues
fuites. Si l’on a une fois pris une avance de quatre heures, la
meilleure jument arabe ne peut jamais le rejoindre; mais il faut être
habitué aux mouvements de cet animal; ses secousses écorchent et
disloquent en peu de temps le meilleur cavalier, malgré les coussins
dont on garnit le bât. Tout ce que l’on dit de la vitesse du dromadaire
doit s’appliquer à cet animal. Cependant il n’a qu’une bosse; et je ne
me rappelle pas, sur 25 à 30,000 chameaux que j’ai pu voir en Syrie et
en Égypte, en avoir vu un seul à deux bosses.
Un dernier article plus important des revenus des Bedouins de _Tôr_ est
le pèlerinage des Grecs au couvent du mont _Sinaï_. Les schismatiques
ont tant de dévotion aux reliques de sainte Catherine qu’ils disent y
être, qu’ils doutent de leur salut s’ils ne les ont pas visitées au
moins une fois dans leur vie. Ils y viennent jusque de la Morée et de
Constantinople. Le rendez-vous est le Kaire, où les moines du mont
_Sinaï_ ont des correspondans qui traitent des escortes avec les Arabes.
Le prix ordinaire est de 28 _pataques_ par tête, c’est-à-dire de 147
livres, sans les vivres. Arrivés au couvent, ces Grecs font leurs
dévotions, visitent l’église, baisent les reliques et les images,
montent à genoux plus de cent marches de la montagne de Moïse, et
finissent par donner une offrande qui n’est point taxée, mais qui est
rarement de moins de 50 pataques[64].
A ces visites près, qui n’ont lieu qu’une fois l’année, ce couvent est
le séjour le plus isolé et le plus sauvage de la nature. Le paysage des
environs n’est qu’un entassement de rocs hérissés et nus. Le Sinaï, au
pied duquel il est assis, est un pic de granit qui semble près de
l’écraser. La maison est une espèce de prison carrée, dont les hautes
murailles n’ont qu’une seule fenêtre; cette fenêtre, quoique
très-élevée, sert aussi de porte; c’est-à-dire que, pour entrer dans le
couvent, l’on s’assied dans un panier que les moines laissent pendre de
cette fenêtre, et qu’ils hissent avec des cordes. Cette précaution est
fondée sur la crainte des Arabes, qui pourraient forcer le couvent si
l’on entrait par la porte: ce n’est que lors de la visite de l’évêque
que l’on en ouvre une, qui, hors cette occasion, est condamnée. Cette
visite doit avoir lieu tous les deux ou trois ans; mais comme elle
entraîne une forte contribution aux Arabes, les moines l’éludent autant
qu’ils peuvent. Ils ne se dispensent pas si aisément de payer chaque
jour un nombre de rations; et les querelles qui arrivent à ce sujet leur
attirent souvent des pierres et même des coups de fusil de la part des
Bedouins mécontents. Jamais ils ne sortent dans la campagne; seulement,
à force de travail, ils sont parvenus à se faire sur les rocs un jardin
de terre rapportée, qui leur sert de promenade; ils y cultivent des
fruits excellents, tels que des raisins, des figues, et surtout des
poires dont ils font des présents très-recherchés au Kaire, où il n’y en
a point. Leur vie domestique est la même que celle des Grecs et des
Maronites du Liban, c’est-à-dire qu’elle est tout entière occupée à des
travaux d’utilité ou à des pratiques de dévotion. Mais les moines du
Liban ont l’avantage précieux d’une liberté extérieure et d’une sécurité
que n’ont pas ceux du _Sinaï_. Du reste, cette vie prisonnière et
dénuée de jouissance est celle de tous les moines des pays turks. Ainsi
vivent les Grecs de _Mar-Siméon_, au nord d’Alep, de _Mar-Sâba_ sur la
mer Morte; ainsi vivent les Coptes des couvents du désert de
Saint-Makaire et de celui de Saint-Antoine. Partout, ces couvents sont
des prisons, sans autre jour extérieur que la fenêtre par où ils
reçoivent leurs vivres; partout, ces couvents sont placés dans des lieux
affreux dénués de tout, où l’on ne rencontre que rocs et rocailles, sans
herbe et sans mousse; et cependant ils sont peuplés. Il y a 50 moines au
Sinaï, 25 à _Mar-Sâba_, plus de 300 dans les deux déserts d’Égypte. J’en
recherchais un jour la raison; et conversant avec un des supérieurs de
_Mar-Hanna_, je lui demandais ce qui pouvait engager à cette vie
vraiment misérable. «Hé quoi, me dit-il, n’es-tu pas chrétien? n’est-ce
pas par cette route que l’on va au ciel?.... Mais, répondis-je, l’on
peut aussi faire son salut dans le monde; et entre nous, père, je ne
vois pas que les religieux, encore qu’ils soient pieux, aient cette
ancienne ferveur qui tenait toute la vie les yeux fixés sur l’heure de
la mort. Il est vrai, me dit-il, nous n’avons plus l’austérité des
anciens anachorètes, et c’est un peu la raison qui peuple nos couvents.
Toi qui viens de pays où l’on vit dans la sécurité et l’abondance, tu
peux regarder notre vie comme une privation, et notre retraite du monde
comme un sacrifice. Mais dans l’état de ce pays, peut-être n’en est-il
pas ainsi. Que faire? être marchand? On a les soucis du négoce, de la
famille, du ménage. L’on travaille 30 ans dans la peine; et un jour
l’aga, le pacha, le qâdi, vous envoient prendre; on vous intente un
procès sans motif, on aposte des témoins qui vous accusent; l’on vous
bâtonne, l’on vous dépouille, et vous voilà au monde nu comme le premier
jour. Pour le paysan, c’est encore pis; l’aga le vexe, le soldat le
pille, l’Arabe le vole. Être soldat? le métier est rude, et la fin n’en
est pas sûre. Il est peut-être dur de se renfermer dans un couvent; mais
l’on y vit en paix; et quoique habituellement privé, peut-être l’est-on
encore moins que dans le monde. Vois la condition de nos paysans, et
vois la nôtre. Nous avons tout ce qu’ils ont, et même ce qu’ils n’ont
pas; nous sommes mieux vêtus, mieux nourris; nous buvons du vin et du
café. Et que sont nos religieux, sinon les enfants des paysans? Tu
parles des Coptes de Saint-Makaire et de Saint-Antoine! sois persuadé
que leur condition vaut encore mieux que celle des Bedouins et des
_Fellahs_ qui les environnent.»
J’avoue que je fus étonné de tant de franchise et de tant de justesse;
mais je ne sentis que mieux que le cœur humain se retrouve partout
avec les mêmes mobiles: partout c’est le désir du bien-être, soit en
espoir, soit en jouissance actuelle; et le parti qui le détermine est
toujours celui où il y a le plus à gagner. Il y a d’ailleurs bien des
réflexions à faire sur le discours de ce religieux: il pourrait indiquer
jusqu’à quel point l’esprit cénobitique est lié à l’état du
gouvernement; de quels faits il peut dériver; en quelles circonstances
il doit naître, régner, décliner, etc. Mais je dois terminer ce tableau
géographique de la Syrie, et résumer en peu de mots ce que j’ai dit de
ses revenus et de ses forces, afin que le lecteur se fasse une idée
complète de son état politique.
CHAPITRE VIII.
Résumé de la Syrie.
L’on peut considérer la _Syrie_ comme un pays composé de trois longues
bandes de terrain de qualités diverses: l’une, régnant le long de la
Méditerranée, est une vallée chaude, humide, d’une salubrité équivoque,
mais d’une grande fertilité; l’autre, frontière de celle-ci, est un sol
montueux et rude, mais jouissant d’une température plus mâle et plus
salubre; enfin, la troisième, formant le revers des montagnes à
l’orient, réunit la sécheresse de celle-ci à la chaleur de celle-là.
Nous avons vu comment, par une heureuse combinaison des propriétés du
climat et du sol, cette province rassemble sous un ciel borné les
avantages de plusieurs zones; en sorte que la nature semble l’avoir
préparée à être l’une des plus agréables habitations du continent.
Cependant l’on peut lui reprocher, comme à la plupart des pays chauds,
de manquer de cette verdure fraîche et animée qui fait l’ornement
presque éternel de nos contrées; l’on n’y voit point ces riants tapis
d’herbes et de fleurs qu’étalent nos prairies de Normandie et de
Flandre; ni ces massifs de beaux arbres, qui donnent tant de vie et de
richesses aux paysages de la Bourgogne et de la Bretagne. Ainsi qu’en
Provence, la terre en Syrie a presque toujours un aspect poudreux qui
n’est égayé qu’en quelques endroits par les sapins, les mûriers et les
vignes. Peut-être ce défaut est-il moins celui de la nature que celui de
l’art; peut-être, si la main de l’homme n’eût pas ravagé ces campagnes,
seraient-elles ombragées de forêts; il est du moins certain, et c’est
l’avantage des pays chauds sur les pays froids, que dans les premiers,
partout où il y a de l’eau, l’on peut entretenir la végétation dans un
travail perpétuel, et faire succéder, sans repos, des fruits aux fleurs,
et des fleurs aux fruits. Dans les zones tempérées, la nature, engourdie
pendant plusieurs mois, perd dans un sommeil stérile le tiers et même la
moitié de l’année. Le terrain qui a produit du grain, n’a plus le
temps, avant le déclin des chaleurs, de rendre des légumes: l’on ne peut
espérer une seconde récolte, et le laboureur se voit long-temps condamné
à un repos dévorant. La Syrie, ainsi que nous l’avons vu, est préservée
de ces inconvénients; si donc il arrive que ses produits ne répondent
pas à ses moyens, c’est moins à son état physique qu’à son régime
politique, qu’il en faut rapporter la cause. Pour fixer nos idées à cet
égard, résumons en peu de mots ce que nous avons exposé en détail des
revenus, des forces et de la population de cette province.
D’après l’état des contributions de chaque pachalic, il paraît que la
somme annuelle que la Syrie verse au _kazné_ ou _trésor_ du sultan, se
monte à 2,345 bourses, savoir:
Pour Alep, 800 bourses.
Pour Tripoli, 750
Pour Damas, 45
Pour Acre, 750
Et pour la Palestine, 0
-------------
TOTAL 2,345 bourses.
qui font 2,931,250 livres de notre monnaie.
A cette somme il faut joindre, 1º le casuel des successions des pachas
et des particuliers, que l’on peut supposer de 1,000 bourses par an; 2º
la capitation des chrétiens, appelée _Karadj_, qui forme presque
partout une régie distincte, et comptable directement au _kazné_. Cette
capitation n’a point lieu pour les pays sous-affermés, tels que ceux des
Maronites et des Druzes, mais seulement pour les _rayâs_ ou _sujets_
immédiats. Les billets sont de trois, de cinq et onze piastres par tête.
Il est difficile d’en apprécier le produit total; mais en admettant cent
cinquante mille contribuables au terme moyen de six piastres, l’on a une
somme de 2,250,000 livres; et l’on doit se rapprocher beaucoup de la
vérité, en portant à sept millions et demi la totalité du revenu que le
sultan tire de la Syrie: ci total, 7,500,000 livres.
Que si l’on évalue ce que le pays rapporte aux fermiers mêmes, l’on
aura,
Pour Alep, 2,000 bourses.
Pour Tripoli, 2,000
Pour Damas, 10,000
Pour Acre, 10,000
Pour la Palestine, 600
------------------
TOTAL 24,600 bourses,
qui font 30,750,000 livres. L’on doit regarder cette somme comme le
terme le plus faible du produit de la Syrie, attendu que les bénéfices
des sous-fermes, telles que le pays des Druzes, celui des Maronites,
celui des _Ansârié_, etc., n’y sont pas compris.
L’état militaire n’a pas, à beaucoup près, la proportion qu’un tel
revenu supposerait en Europe; toutes les troupes des pachas réunies, ne
peuvent se porter à plus de 5,700 hommes, tant cavaliers que piétons,
savoir:
CAVALIERS. BARBARESQUES.
Pour Alep, 600 et 500
Pour Tripoli, 500 200
Pour Acre, 1,000 900
Pour Damas, 1,000 600
Pour la Palestine, 300 100
TOTAL. 3,400 TOTAL. 2,300
Les forces habituelles se réduisent donc à 3,400 cavaliers et 2,300
Barbaresques. Il est vrai que dans les cas extraordinaires, la milice
des janissaires vient s’y joindre, et que les pachas appellent de toutes
parts des vagabonds volontaires; ce qui forme ces armées subites que
nous avons vues paraître dans les guerres de Dâher et d’Ali-bek; mais ce
que j’ai exposé de la tactique de ces armées, et de la discipline de ces
troupes, doit faire juger que la Syrie est un pays encore plus mal gardé
que l’Égypte. Il faut cependant louer dans les soldats turks deux
qualités précieuses; une frugalité capable de les faire vivre dans le
pays le plus ruiné, et une santé qui résiste aux plus grandes fatigues.
Elle est le fruit de la vie dure qu’ils mènent sans relâche: toujours
en campagne, couchant sur la terre et dormant en plein air, ils
n’éprouvent point cette alternative de la mollesse des villes et de la
fatigue des camps, qui, chez les peuples policés, est si funeste aux
militaires. Du reste la Syrie et l’Égypte, comparées relativement à la
guerre, diffèrent presque en tout point. Attaquée par un ennemi
étranger, l’Égypte se défend sur terre par ses déserts, et sur mer par
sa plage dangereuse. La Syrie, au contraire, ouverte sur le continent
par le Diarbekr, l’est encore sur la Méditerranée par une côte
accessible dans toute sa longueur. Il est facile de descendre en Syrie;
il est difficile d’aborder en Égypte: l’Égypte abordée, est conquise, la
Syrie peut résister: l’Égypte conquise, est pénible à garder, facile à
perdre; la Syrie, impossible à perdre et facile à garder. Il faut moins
d’art encore pour conquérir l’une que pour conserver l’autre. La raison
en est que l’Égypte étant un pays de plaine, la guerre y marche
rapidement; tout mouvement mène à une bataille, et toute bataille y
devient décisive; la Syrie, au contraire, étant un pays de montagnes, la
guerre ne s’y peut faire que par actions de poste, et nulle perte n’y
est sans ressource.
L’article de la population, qui reste à déterminer, est bien plus
épineux que les deux précédents. L’on ne peut se conduire dans son
calcul que par des analogies, qui ne sont pas à l’abri de l’erreur. Les
plus probables se tirent de deux termes extrêmes assez bien connus:
l’un, qui est le plus fort, est celui des Maronites et des Druzes; il
donne 900 ames par lieue carrée, et il peut s’appliquer aux pays de
_Nâblous_, de _Hasbêya_, d’_Adjaloun_, au territoire de Damas, et
quelques autres lieux. L’autre, qui est le plus faible, est celui
d’Alep, qui donne 380 à 400 habitants par lieue carrée, et il convient à
la majeure partie de la Syrie. En combinant ces deux termes par un
détail d’applications trop longues à déduire, il m’a paru que la
population totale de la Syrie pouvait s’évaluer à 2,305,000, savoir:
Pour le pachalic d’Alep, 320,000
Pour celui de Tripoli, non compris
le Kesraouân, 200,000
Pour le Kesraouân, 115,000
Pour le pays des Druzes, 120,000
Pour le pachalic d’Acre, 300,000
Pour la Palestine, 50,000
Pour le pachalic de Damas, 1,200,000
----------
TOTAL 2,305,000
Supposons deux millions et demi; la consistance de la Syrie étant
d’environ 5,250 lieues carrées, à raison de 150 de longueur sur 35 de
large, il en résulte un terme général de 476 ames par lieue carrée. On a
droit de s’étonner d’un rapport si faible dans un pays aussi excellent;
mais l’on s’étonnera davantage, si l’on compare à cet état la population
des temps anciens. _Les seuls territoires de Yamnia et de Yoppé_ en
Palestine, dit le géographe philosophe Strabon, furent jadis si peuplés,
qu’ils pouvaient entre eux armer 40,000 hommes. A peine aujourd’hui en
fourniraient-ils 3,000. D’après le tableau assez bien constaté de la
Judée au temps de Titus, cette contrée devait contenir 4,000,000 d’ames;
et aujourd’hui elle n’en a peut-être pas 300,000. Si l’on remonte aux
siècles antérieurs, on trouve la même affluence chez les Philistins,
chez les Phéniciens, et dans les royaumes de Samarie et de Damas. Il est
vrai que quelques écrivains raisonnant sur des comparaisons tirées de
l’Europe, ont révoqué ces faits en doute; et réellement plusieurs sont
susceptibles de critique; mais les comparaisons établies ne sont pas
moins vicieuses, 1º en ce que les terres d’Asie en général sont plus
fécondes que celles d’Europe; 2º en ce qu’une partie de ces terres est
capable d’être cultivée, et se cultive en effet sans repos et sans
engrais; 3º en ce que les Orientaux consomment moitié moins pour leur
subsistance que la plupart des Occidentaux. De ces diverses raisons
combinées, il résulte que dans ces contrées, un terrain d’une moindre
étendue peut contenir une population double et triple. On se récrie sur
des armées de 2 et 300,000 hommes, fournies par des états qui en Europe
n’en comporteraient pas 20 ou 30,000; mais l’on ne fait pas attention
que les constitutions des anciens peuples différaient absolument des
nôtres; que ces peuples étaient purement agricoles; qu’il y avait moins
d’inégalité, moins d’oisiveté que parmi nous; que tout cultivateur était
soldat; qu’en guerre l’armée était souvent la nation entière; qu’en un
mot c’était l’état présent des Maronites et des Druzes. Ce n’est pas que
je voulusse soutenir ces populations subites qui d’un seul homme font
sortir en peu de générations des peuples nombreux et puissants. Il est
dans ces récits beaucoup d’équivoques de mots et d’erreurs de copistes;
mais en n’admettant que l’état conforme à l’expérience et à la nature,
rien ne prouve contre les grandes populations d’une certaine antiquité:
sans parler du témoignage positif de l’histoire, il est une foule de
monuments qui déposent en leur faveur. Telles sont les ruines
innombrables semées dans des plaines et même dans des montagnes
aujourd’hui désertes. On trouve aux lieux écartés du Carmel, des vignes
et des oliviers sauvages qui n’y ont été portés que par la main des
hommes; et dans le Liban des Druzes et des Maronites, les rochers
abandonnés aux sapins et aux broussailles, offrent en mille endroits des
terrasses qui attestent une ancienne culture, et par conséquent une
population encore plus forte que de nos jours.
Il ne me reste qu’à rassembler les faits généraux épars dans cet
ouvrage, et ceux que je puis avoir omis, pour former un tableau complet
de l’état politique, civil et moral des habitants de la Syrie.
CHAPITRE IX.
Gouvernement des Turks en Syrie.
Le lecteur a déja pu juger, par divers traits qui se sont présentés, que
le gouvernement des Turks en Syrie est un pur despotisme militaire,
c’est-à-dire, que la foule des habitants y est soumise aux volontés
d’une faction d’hommes armés, qui disposent de tout selon leur intérêt
et leur gré. Pour mieux concevoir dans quel esprit cette faction
gouverne, il suffit de se représenter à quel titre elle prétend
posséder.