très-étendue. Par Alep, elle communique à l’_Arménie_, à l’_Anatolie_,
au _Diarbekr_, et même à la _Perse_. Elle envoie au Kaire des caravanes
qui, suivant une route fréquentée dès le temps des patriarches, marchent
par Djesr-Yaqoub, Tabarié, Nâblous et Gaze. Elle reçoit des marchandises
de Constantinople et d’Europe par Saide et Baîrout. Ce qui se consomme
dans son enceinte est acquitté avec les étoffes de soie et de coton qui
s’y fabriquent en quantité et avec assez d’art; avec les fruits secs de
son territoire, et les pâtes sucrées de rose, d’abricot, de pêche, etc.,
dont la Turkie consomme pour près d’un million: le reste, traité par
échanges, verse en passant un argent considérable, soit par les droits
de douane, soit par le salaire que les marchands s’attribuent pour leur
entremise. L’existence de ce commerce dans ces cantons, est de la plus
haute antiquité. Il y a suivi diverses routes, selon les circonstances
des gouvernements et des lieux; partout il a constamment produit sur ses
pas une opulence dont les traces ont survécu à sa propre destruction. Le
pachalic dont nous traitons, offre un monument en ce genre trop
remarquable pour être passé sous silence. Je veux parler de _Palmyre_,
si connue dans le troisième âge de Rome par le rôle brillant qu’elle
joua dans les démêlés des Parthes et des Romains, par la fortune
d’Odénat et de Zénobie, par leur chute et par sa propre ruine sous
Aurélien. Depuis cette époque, son nom avait laissé un beau souvenir
dans l’histoire; mais ce n’était qu’un souvenir; et faute de connaître
en détail les titres de sa grandeur, l’on n’en avait que des idées
confuses; à peine même les soupçonnait-on en Europe, lorsque sur la fin
du siècle dernier, des négociants anglais d’Alep, las d’entendre les
Bedouins parler des ruines immenses qui se trouvaient dans le désert,
résolurent d’éclaircir les récits prodigieux qu’on leur en faisait. Une
première tentative, en 1678, ne fut pas heureuse; les Arabes les
dépouillèrent complétement, et ils furent obligés de revenir sans avoir
rempli leur objet. Ils reprirent courage en 1691, et parvinrent enfin à
voir les monuments indiqués. Leur relation, publiée dans les
Transactions philosophiques, trouva beaucoup d’incrédules et de
réclamateurs: on ne pouvait ni concevoir, ni se persuader comment, dans
un lieu si écarté de la terre habitable, il avait pu subsister une ville
aussi magnifique que leurs dessins l’attestaient. Mais depuis que le
chevalier _Dâkins_ (Dawkins), anglais, a publié, en 1753, les plans
détaillés qu’il en avait lui-même pris sur les lieux en 1751, il n’y a
plus eu lieu de douter, et il a fallu reconnaître que l’antiquité n’a
rien laissé, ni dans la Grèce, ni dans l’Italie, qui soit comparable à
la magnificence des ruines de Palmyre.
Je vais citer le précis de la relation de M. _Oûd_ (Wood), associé et
rédacteur du voyage de _Dâkins_[50].
«Après avoir appris à Damas que _Tadmour_ ou _Palmyre_ dépendait d’un
aga résidant à _Hassiâ_, nous nous rendîmes en quatre jours à ce
village, qui est situé dans le désert, sur la route de Damas à Alep.
L’aga nous reçut avec cette hospitalité qui est si commune dans ce
pays-là parmi les gens de toute condition; et quoique extrêmement
surpris de notre curiosité, il nous donna les instructions nécessaires
pour la satisfaire le mieux qu’il se pourrait. Nous partîmes de Hassiâ
le 13 mars 1751, avec une escorte des meilleurs cavaliers arabes de
l’aga, armés de fusils et de longues piques; et nous arrivâmes quatre
heures après à _Sodoud_, à travers une plaine stérile qui produisait à
peine de quoi brouter à des gazelles que nous y vîmes en quantité.
_Sodoud_ est un petit village habité par des chrétiens Maronites. Cet
endroit est si pauvre, que les maisons en sont bâties en terre séchée au
soleil. Les habitants cultivent autour du village autant de terre qu’il
leur en faut simplement pour leur subsistance, et ils font de bon vin
rouge. Après dîner, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes en
trois heures à _Haouaraîn_, village turk où nous couchâmes. _Haouaraîn_
a la même apparence de pauvreté que _Sodoud_; mais nous y trouvâmes
quelques ruines, qui font voir que cet endroit a été autrefois plus
considérable. Nous remarquâmes un village voisin entièrement abandonné
de ses habitants; ce qui arrive fréquemment dans ce pays-là: quand le
produit des terres ne répond pas à la culture, les habitants les
quittent pour n’être pas opprimés. Nous partîmes de _Haouaraîn_ le 13,
et nous arrivâmes en trois heures à _Qariatain_, tenant toujours la
direction est-quart-sud-est. Ce village ne diffère des précédents, qu’en
ce qu’il est un peu plus grand: on jugea à propos de nous y faire passer
le reste du jour, pour nous préparer, ainsi que nos bêtes de charge, à
la fatigue du reste de notre voyage; car, quoique nous pussions
l’achever en moins de 24 heures, il fallait faire ce trajet tout d’une
traite, n’y ayant point d’eau dans cette partie du désert. Nous
laissâmes _Qariatain_ le 13, étant aux environs de 200 personnes qui,
avec le même nombre d’ânes, de mulets et de chameaux, faisaient un
mélange assez grotesque. Notre route était un peu au nord-quart-nord-est,
à travers une plaine sablonneuse et unie, d’à peu près trois lieues et
demie de largeur, sans arbres ni eau, et bornée à droite et à gauche par
une chaîne de montagnes stériles qui semblaient se joindre environ deux
tiers de lieue avant que nous arrivassions à _Palmyre_......»
«Le 14 à midi, nous arrivâmes au lieu où les montagnes semblaient se
joindre: il y a entre elles une vallée où l’on voit encore les ruines
d’un aqueduc qui portait autrefois de l’eau à _Palmyre_; à droite et à
gauche, sont des tours carrées d’une hauteur considérable. En approchant
de plus près, nous trouvâmes que c’étaient les anciens sépulcres des
_Palmyréniens_. A peine eûmes-nous passé ces monuments vénérables, que
les montagnes se séparant des deux côtés, nous découvrîmes tout à la
fois la plus grande quantité de ruines que nous eussions jamais vue[51];
et derrière ces mêmes ruines, vers l’Euphrate, une étendue de plat pays
à perte de vue, sans le moindre objet animé. Il est presque impossible
de s’imaginer rien de plus étonnant. Un si grand nombre de piliers
corinthiens, avec si peu de murs et de bâtiments solides, fait l’effet
le plus romanesque que l’on puisse voir.» Tel est le récit de _Wood_.
Sans doute la sensation d’un pareil spectacle ne se transmet point; mais
afin que le lecteur s’en fasse l’idée la plus rapprochée, je joins ici
le dessin de la perspective. Pour en bien concevoir tout l’effet, il
faut suppléer par l’imagination aux proportions. Il faut se peindre cet
espace si resserré, comme une vaste plaine, ces fûts si déliés, comme
des colonnes dont la seule base surpasse la hauteur d’un homme; il faut
se représenter que cette file de colonnes debout occupe une étendue de
plus de 1300 toises, et masque une foule d’autres édifices cachés
derrière elle. Dans cet espace, c’est tantôt un palais dont il ne reste
que les cours et les murailles; tantôt un temple dont le péristyle est
à moitié renversé; tantôt un portique, une galerie, un arc de triomphe:
ici, les colonnes forment des groupes dont la symétrie est détruite par
la chute de plusieurs d’entre elles; là, elles sont rangées en files
tellement prolongées, que, semblables à des rangs d’arbres, elles fuient
sous l’œil dans le lointain, et ne paraissent plus que des lignes
accolées. Si de cette scène mouvante la vue s’abaisse sur le sol, elle y
en rencontre une autre presque aussi variée: ce ne sont de toutes parts
que fûts renversés, les uns entiers, les autres en pièces, ou seulement
disloqués dans leurs articulations; de toutes parts la terre est
hérissée de vastes pierres à demi enterrées, d’entablements brisés, de
chapiteaux écornés, de frises mutilées, de reliefs défigurés, de
sculptures effacées, de tombeaux violés, et d’autels souillés de
poussière. La table suivante rendra un compte plus détaillé des
principaux objets de la gravure.
A, est un château turk, désormais abandonné.
B, un sépulcre.
C, une fortification turke ruinée.
D, un sépulcre où commence une suite de colonnes qui s’étend jusqu’à R,
dans un espace de plus de 600 toises.
E, édifice supposé construit par Dioclétien.
F, ruines d’un sépulcre.
G, colonnes disposées en péristyle de temple.
_h_, grand édifice dont il ne reste que quatre colonnes.
I, ruines d’une église chrétienne.
K, file de colonnes qui semblent avoir appartenu à un portique, et qui
aboutissent aux quatre piédestaux suivants.
L, quatre grands piédestaux.
_m_, cellule ou cage d’un temple, avec une partie de son péristyle.
N, petit temple.
O, foule de colonnes qui ont une fausse apparence de cirque.
P, quatre superbes colonnes de granit.
Q, colonnes disposées en péristyle de temple.
R, arc auquel aboutit la colonnade qui commence en D.
S, grande colonne.
T, mosquée turke ruinée, avec son minaret.
U, grosse colonne, dont la plus grande partie, avec son entablement, est
tombée.
V, petits enclos de terre où les Arabes cultivent des oliviers et du
grain.
X, temple du Soleil.
Y, tour carrée, bâtie par les Turks sur l’emplacement du portique.
_zz_, mur qui formait l’enceinte de la cour du temple.
W, sépulcres semés dans la vallée, hors des murs de la ville.
Il faut voir dans les planches mêmes de _Wood_, les développements de
ces divers édifices, pour sentir à quel degré de perfection étaient
parvenus les arts dans ces temps reculés. L’architecture avait surtout
prodigué ses richesses, et déployé sa magnificence dans le temple du
Soleil, divinité de Palmyre. L’enceinte carrée de la cour qui l’enferme,
a 679 pieds sur chaque face. Le long de cette enceinte, régnait
intérieurement un double rang de colonnes: au milieu de l’espace vide,
le temple présente encore une façade de 47 pieds, sur un flanc de 124;
tout autour règne un péristyle de 41 colonnes; par un cas
extraordinaire, la porte répond au couchant et non à l’orient. La
soffite de cette porte, tombée par terre, offre un zodiaque dont les
signes sont les mêmes que les nôtres: une autre soffite porte un oiseau
de la même forme que celui de Balbek, placé sur un fond semé d’étoiles.
Il est remarquable pour les historiens, que la façade du portique a 12
colonnes, comme celle de Balbek: mais il est encore plus remarquable
pour les artistes, que ces deux façades ressemblent à la colonnade du
Louvre, bâtie par Perrault avant l’existence des dessins qui nous les
ont fait connaître; la seule différence est que les colonnes du Louvre
sont accouplées, au lieu que celles de Balbek et de Palmyre sont
isolées.
Il est dans la cour de ce même temple un autre spectacle plus
intéressant pour un philosophe: c’est de voir sur ces ruines sacrées de
la magnificence d’un peuple puissant et poli, une trentaine de huttes de
terre, où habitent autant de familles de paysans qui ont tout
l’extérieur de la misère. Voilà à quoi se réduit la population actuelle
d’un lieu jadis si fréquenté. Toute l’industrie de ces Arabes se borne à
cultiver quelques oliviers et le peu de blé qu’il leur faut pour vivre;
toutes leurs richesses se réduisent à quelques chèvres et à quelques
brebis qu’ils font paître dans le désert; toutes leurs relations
consistent en de petites caravanes qui leur viennent cinq ou six fois
par an de _Homs_, dont ils dépendent: peu capables de se défendre de la
violence, ils sont obligés de payer de fréquentes contributions aux
Bedouins, qui les vexent ou les protégent. «Leur corps est sain et bien
fait, ajoutent les voyageurs anglais; et la rareté des maladies parmi
eux, prouve que l’air de Palmyre mérite l’éloge qu’en fait _Longin_,
dans son épître à _Porphyre_. Il y pleut rarement, si ce n’est au temps
des équinoxes, où il arrive aussi de ces ouragans de sable, si dangereux
dans le désert. Le teint de ces Arabes est très-hâlé par la grande
chaleur; mais cela n’empêche pas que les femmes n’aient de beaux traits.
Elles sont voilées comme dans tout l’Orient; mais elles ne se font pas
tant de scrupule qu’ailleurs de laisser voir leur visage; elles se
teignent le bout des doigts en roux (avec du _henné_), les lèvres en
bleu, les sourcils en noir; et elles portent aux oreilles et au nez de
gros anneaux d’or ou de cuivre.»
L’on ne peut voir tant de monuments d’industrie et de puissance, sans
demander quel fut le siècle qui les vit se développer, quelle fut la
source des richesses nécessaires à ce développement; en un mot, quelle
est l’histoire de Palmyre, et pourquoi elle se trouve située si
singulièrement, étant en quelque sorte une île séparée de la terre
habitable, par une mer de sables stériles. Les voyageurs que j’ai cités,
ont fait sur ces questions des recherches intéressantes, mais trop
longues pour être rapportées dans cet ouvrage: il faut lire dans le
leur, comment ils distinguent à Palmyre deux genres de ruines, dont les
unes appartiennent à des temps très-reculés, et ne sont que des débris
informes; les autres, qui sont les monuments subsistants, appartiennent
à des siècles plus modernes. On y verra comment, se fondant sur le genre
d’architecture qui y est employé, ils en assignent la construction aux
trois siècles qui précédèrent Dioclétien, dans lesquels l’ordre
corinthien fut préféré à tous les autres. Ils démontrent par des
raisonnements pleins de sagacité, que Palmyre, située à trois journées
de l’Euphrate, dut toute sa fortune à l’avantage d’être sur l’une des
routes du grand commerce qui a de tout temps existé entre l’Euphrate et
l’Inde; enfin ils constatent qu’elle acquit son plus grand
accroissement lorsque, devenue barrière entre les Romains et les
Parthes, elle eut l’art de se maintenir neutre dans leurs démêlés, et de
faire servir le luxe de ces puissants empires à sa propre opulence.
De tout temps, Palmyre fut un entrepôt naturel pour les marchandises qui
venaient de l’Inde par le golfe Persique, et qui de là, remontant par
l’Euphrate ou par le désert, allaient, dans la Phénicie et l’Asie
mineure, se répandre chez des nations qui en furent toujours avides. Ce
commerce dut y fixer dès les siècles les plus reculés un commencement de
population, et en faire une place importante quoique encore peu célèbre.
Les deux sources d’eau douce[52] que son sol possède, furent surtout un
attrait puissant d’habitation dans ce désert aride et sec partout
ailleurs. Ce furent sans doute ces deux motifs qui attirèrent les
regards de Salomon, et qui engagèrent ce prince commerçant à porter ses
armes jusqu’à cette limite si reculée de la Judée. «Il y construisit de
bonnes murailles, dit l’historien Josèphe[53], pour s’en assurer la
possession, et il l’appela _Tadmour_, qui signifie lieu de palmiers.»
L’on a voulu inférer de ce récit que Salomon en fut le premier
fondateur; mais l’on en doit plutôt conclure que déja ce lieu avait une
importance connue. Les palmiers qu’il y trouva ne sont l’arbre que des
pays habités: dès avant Moïse, les voyages d’Abraham et de Jacob, de la
Mésopotamie dans la Syrie, indiquent entre ces contrées des relations
qui devaient animer Palmyre. La cannelle et les perles mentionnées au
temps du législateur des Hébreux, attestent une communication avec
l’Inde et le golfe Persique, qui devait suivre l’Euphrate, et passer
encore à Palmyre. Aujourd’hui que ces siècles sont éloignés, et que la
plupart des monuments ont péri, l’on raisonne mal sur l’état de ces
contrées à ces époques, et on le saisit d’autant moins bien, que l’on
admet comme faits historiques des faits antérieurs qui ont un caractère
tout différent; cependant, si l’on observe que les hommes de tous les
temps sont unis par les mêmes intérêts et les mêmes jouissances, l’on
jugera qu’il a dû s’établir de très-bonne heure des relations de
commerce de peuple à peuple, et que ces relations ont dû être à peu près
les mêmes qui se retrouvent dans les temps postérieurs et mieux connus.
D’après ce principe, en ne remontant pas au delà du siècle de Salomon,
l’invasion de Tadmour par ce prince est un fait qui décèle une foule de
rapports et de conséquences. Le roi de Jérusalem n’eût porté son
attention sur un poste si éloigné, si isolé, sans un puissant motif
d’intérêt. Cet intérêt n’a pu être que celui d’un grand commerce, dont
ce lieu était déja l’entrepôt, dont l’Inde était un des objets éloignés,
dont le golfe Persique était le principal foyer. Divers faits combinés
concourent surtout à indiquer ce dernier article: bien plus, ils
conduisent nécessairement à reconnaître le golfe Persique pour le centre
du commerce de cet _Ophir_ sur lequel on a bâti tant de mauvaises
hypothèses. En effet, n’est-ce pas dans ce golfe que les Tyriens
entretinrent dès les siècles reculés un commerce, et eurent des
possessions dont les îles de _Tyrus_ et _Aradus_ restèrent les
monuments? Si Salomon rechercha l’alliance de ces Tyriens, s’il eut
besoin de leurs pilotes pour guider ses vaisseaux, le but du voyage ne
dut-il pas être les lieux qu’ils fréquentaient déja, où ils se rendaient
par leurs ports de _Phœnicum oppidum_, sur la mer Rouge, et peut-être
de _Tor_, dont le nom semble une trace du leur? Les perles qui furent un
des principaux articles du commerce de Salomon, ne sont-elles pas le
produit presque exclusif de la côte du golfe, entre les îles de _Tyrus_
et _Aradus_ (aujourd’hui Bahrain), et le cap _Masandoum_? Les paons qui
firent l’admiration des Juifs, n’ont-ils pas toujours passé pour
originaires de la province de Perse adjacente au golfe? Les singes ne
venaient-ils pas de l’Yémen, qui était sur la route, et où ils abondent
encore? N’est-ce pas dans cet _Yémen_ qu’est le pays de _Saba_, dont la
reine apporta au roi juif de l’_encens_ et de l’or? Ne sont-ce pas ces
_Sabéens_ que Strabon vante pour la quantité d’or qu’ils possédaient? On
a cherché _Ophir_ dans l’Inde et dans l’Afrique; mais n’est-il pas un
des douze cantons ou peuples arabes mentionnés dans leurs origines
hébraïques? Et peut-on le séparer de leur continent, quand ces
_origines_ suivent partout un ordre méthodique de positions, quoi qu’en
aient dit Bochart et Calmet? Enfin, n’est-ce pas le nom même de cet
_Ophir_ qui se retrace dans celui d’_Ofor_, ville du district d’Oman,
sur la côte des Perles? Ce pays n’a plus d’or, mais qu’importe, si
Strabon nous apprend qu’au temps des Séleucides, les habitants de
Gerrha, sur la route de Babylone, en retiraient une quantité
considérable? Si l’on pèse toutes ces circonstances, l’on conviendra que
le golfe Persique fut le foyer du plus grand commerce de l’ancien
Orient; que ce fut pour y communiquer par une voie plus courte ou plus
sûre, que Salomon se porta jusqu’à l’Euphrate; et qu’enfin, à titre
d’entrepôt commode, Palmyre dut avoir dès cette époque un état, sinon
brillant, du moins assez considérable. On juge même, en méditant sur les
révolutions des siècles qui suivirent, que ce commerce fut un agent
principal de ces grands mouvements de la basse Asie, dont des
chroniques stériles ne rendent point raison. Si, postérieurement à
Salomon, les Assyriens de Ninive tournèrent leur ambition vers la Kaldée
et le cours inférieur de l’Euphrate, ce fut pour se rapprocher du golfe
Persique, source de l’opulence. Si Babylone, de vassale de Ninive,
devint en peu de temps sa rivale, et siége d’un empire nouveau, ce fut
parce que son site la rendit l’entrepôt de cette circulation. Enfin, si
ses rois firent des guerres si opiniâtres à Jérusalem et à Tyr, ce ne
fut pas seulement pour dépouiller ces villes des richesses qu’elles
possédaient, mais encore pour obstruer la dérivation qu’elles causaient
par la mer Rouge. Un historien[54] qui nous apprend que Nabukodonosor,
avant d’assiéger Jérusalem, s’empara de _Tadmour_, nous indique que
cette ville participait aux opérations des grandes métropoles
environnantes. Leur chute, arrivée par gradation, devint pour elle, sous
l’empire des Perses et sous les successeurs d’Alexandre, le mobile de
l’accroissement qu’elle semble acquérir tout à coup au temps des Parthes
et des Romains; elle eut alors une période de plusieurs siècles de paix
et d’activité, qui permirent à ses habitants d’élever ces monuments
d’opulence dont nous admirons encore les débris. Ils purent y déployer
d’autant plus de luxe, que le sol ne permettait aucun autre genre de
dépense, et que le faste des négociants en tout pays se porte volontiers
vers les constructions. Odenat et Zénobie mirent le comble à cette
prospérité; mais, pour avoir voulu passer la mesure naturelle, ils en
détruisirent tout à coup l’équilibre, et Palmyre, dépouillée par
Aurélien de l’état qu’elle s’était fait en Syrie, puis assiégée, prise
et dévastée par cet empereur, perdit en un jour la liberté et la
sécurité, qui étaient les premiers mobiles de sa grandeur. Depuis lors,
les guerres perpétuelles de ces contrées, les dévastations des
conquérants, les vexations des despotes, en appauvrissant les peuples,
ont diminué le commerce et tari la source qui venait au sein des déserts
faire fleurir l’industrie et l’opulence: les faibles canaux qui en ont
survécu, dérivés par Alep et Damas, ne servent aujourd’hui qu’à rendre
son abandon plus sensible et plus complet.
En quittant ces ruines vénérables, et rentrant dans la terre habitée,
nous trouvons d’abord _Homs_, l’Emesus des Grecs, située sur la rive
orientale de l’Oronte. Cette ville, jadis place forte et très-peuplée,
n’est plus qu’un assez gros bourg ruiné, où l’on ne compte pas plus de
deux mille habitants, partie Grecs et partie Musulmans. Il y réside un
aga, qui tient, à titre de sous-ferme, du pacha de Damas, toute la
contrée jusqu’à Palmyre. Le pacha lui-même tient cette ferme à titre
d’apanage relevant immédiatement du sultan: il en est de même de _Hama_
et de _Marra_. Ces trois fermes sont portées à quatre cents bourses, ou
cinq cent mille livres; mais elles rapportent près du quadruple.
A deux journées de chemin au-dessous de _Homs_, est _Hama_, célèbre en
Syrie pour ses roues hydrauliques. Elles sont en effet les plus grandes
que l’on y connaisse; elles ont jusqu’à trente-deux pieds de diamètre.
La circonférence de ces roues est formée par des augets disposés de
telle façon, qu’en tournant dans le courant du fleuve, ils se
remplissent d’eau, et qu’en arrivant au zénith de la roue, ils se
dégorgent dans un bassin, d’où l’eau se rend par des canaux aux bains
publics et particuliers. La ville est située dans une vallée étroite,
sur les deux rives de l’Oronte; elle contient environ quatre mille ames,
et elle a quelque activité, parce qu’elle est sur la route d’Alep à
Tripoli. Le sol est, comme dans toute cette partie, très-propre au
froment et au coton; mais la culture, exposée aux rapines du _Motsallam_
et des Arabes, est languissante. Un chaik de ceux-ci, nommé
_Mohammad-el-Korfân_, s’est rendu si puissant depuis quelques années,
qu’il est parvenu à imposer des contributions arbitraires sur le pays.
On estime qu’il peut mettre sur pied jusqu’à trente mille cavaliers.