Son état militaire consiste en six ou sept cents janissaires, moins mal

tenus et plus insolens qu’ailleurs; en autant de Barbaresques nus et

pillards comme partout, et en huit à neuf cents _délibaches_ ou

_cavaliers_. Ces troupes, qui passent en Syrie pour un corps d’armée

considérable, lui sont nécessaires, non-seulement pour l’escorte de la

caravane, et pour réprimer les Arabes, mais encore contre ses propres

sujets, pour la perception du miri. Chaque année, trois mois avant le

départ du _Hadj_, il fait ce qu’on appelle la _tournée_; c’est-à-dire

qu’escorté de ses troupes, il parcourt son vaste gouvernement, en

faisant contribuer les villes et les villages. La liquidation se passe

rarement sans troubles; le peuple ignorant, excité par des chefs

factieux, ou provoqué par l’injustice du pacha, se révolte souvent, et

paie sa dette à coups de fusil; les habitants de _Nâblous_, de _Bethlem_

et de _Habroun_, se sont fait en ce genre une réputation qui leur vaut

des franchises particulières; mais aussi, lorsque l’occasion se

présente, on leur fait payer au décuple les intérêts et les dommages. Le

pachalic de Damas, par sa situation, est plus exposé qu’aucun autre aux

incursions des Arabes-Bedouins: cependant on observe qu’il est le moins

ruiné de la Syrie. La raison qu’on en donne est qu’au lieu d’en changer

fréquemment les pachas, comme elle fait ailleurs, la Porte le donne

ordinairement à vie: dans ce siècle, on l’a vu occupé pendant cinquante

ans par une riche famille de Damas, appelée _El-Adm_, dont un père et

trois frères se sont succédés. _Asàd_, le dernier d’entre eux, dont nous

avons parlé dans l’histoire de _Dâher_, l’a tenu quinze ans, pendant

lesquels il a fait un bien infini. Il avait établi assez de discipline

parmi ses soldats, pour que les paysans fussent à l’abri de leurs

pillages. Sa passion était, comme à tous les gens en place de la Turkie,

d’entasser de l’argent: mais il ne le laissait point oisif dans ses

caisses; et par une modération inouïe dans ce pays, il n’en retirait

qu’un intérêt de six pour cent[47]. On cite de lui un trait qui donnera

une idée de son caractère: s’étant un jour trouvé dans un besoin

d’argent, les délateurs qui environnent les pachas lui conseillèrent

d’imposer une _avanie_ sur les chrétiens et sur les fabricants

d’étoffes. _Combien croyez-vous que cela puisse me rendre_? dit Asàd:

_Cinquante à soixante bourses_, lui répondirent-ils. _Mais_,

répliqua-t-il, _ce sont des gens peu riches; comment feront-ils cette

somme_? _Seigneur, ils vendront les joyaux de leurs femmes, et puis ce

sont des chiens._--_Je veux éprouver_, reprit le pacha, _si je serai

plus habile avaniste que vous_. Dans le jour même il envoie ordre au

mofti de venir le trouver secrètement et de nuit: le mofti arrivé, Asàd

lui déclare «qu’il a appris que depuis long-temps il mène dans sa maison

une vie très-irrégulière; que lui, chef de la loi, boit du vin et mange

du porc, contre les préceptes du _livre très-pur_; qu’il a résolu d’en

faire part au mofti de _Stamboul_ (Constantinople), mais qu’il a voulu

l’en prévenir, afin qu’il n’eût point à lui reprocher de perfidie.» Le

mofti, effrayé de cette menace, le conjure de s’en désister; et comme

chez les Turks on traite ouvertement les affaires, il lui promet un

présent de mille piastres. Le pacha rejette l’offre; le mofti double et

triple la somme; enfin ils s’accordent pour six mille piastres, avec

engagement réciproque de garder un profond silence. Le lendemain _Asàd_

fait appeler le qâdi, lui tient des propos semblables, lui dit qu’il est

informé d’abus criants dans sa gestion; qu’il a connaissance de telle

affaire, qui ne va pas moins qu’à lui faire couper la tête. Le qâdi

confondu, implore sa clémence, négocie comme le mofti, s’accommode pour

une somme pareille, et se retire fort content d’échapper à ce prix.

Après le qâdi vint l’_ouâli_, puis le _naqîb_, l’aga des janissaires, le

_mohteseb_, et enfin les plus riches marchands turks et chrétiens.

Chacun d’eux, pris pour les délits de son état, et surtout pour

l’article des femmes, s’empressa d’en acheter le pardon par une

contribution. Lorsque la somme totale fut rassemblée, le pacha se

retrouvant avec ses _familiers_, leur dit: _Avez-vous entendu dire dans

Damas qu’Asàd ait jeté une avanie_? _Non, seigneur.--Comment se fait-il

donc que j’aie trouvé près de deux cents bourses que voici_? Les

délateurs de se récrier, d’admirer, de demander quel moyen il avait

pris. _J’ai tondu les beliers_, répondit-il, _plutôt que d’écorcher les

agneaux et les chèvres_. Après quinze années de règne, cet homme fut

enlevé au peuple de Damas par les suites d’une intrigue dont on raconte

ainsi l’histoire: vers 1755, un eunuque noir du sérail allant en

pèlerinage à la Mekke, prit l’hospitalité chez _Asàd_; mais peu content

de l’accueil simple qu’il en reçut, il ne voulut point repasser par

Damas, et il prit sa route par Gaze. _Hosein_ pacha, qui commandait

alors en cette ville, mit du faste à bien traiter l’eunuque. Celui-ci,

de retour à Constantinople, n’oublia pas ses deux hôtes: pour satisfaire

à la fois sa reconnaissance et son ressentiment, il résolut de perdre

_Asàd_, et d’élever _Hosein_ à sa place. Ses intrigues eurent tant de

succès, que dès 1756, Jérusalem fut détachée de Damas, et donnée à

_Hosein_ à titre de pachalic. L’année suivante il obtint Damas même:

Asàd déposé se retira dans le désert, avec les gens de sa maison, pour

éviter une plus grande disgrace. Le temps de la caravane arriva: Hosein

la conduisit, selon le droit de sa place; mais au retour, ayant pris

querelle avec les Arabes pour un paiement qu’il refusait, ils

l’attaquèrent en force, battirent son escorte, et pillèrent complètement

la caravane en 1757. A la nouvelle de ce désastre, ce fut dans l’empire

une désolation comme à la perte d’une grande bataille; les familles de

vingt mille pèlerins morts de soif, de faim, ou tués par les Arabes; les

parents de nombre de femmes faites esclaves; les marchands intéressés à

la cargaison dissipée, demandèrent vengeance de la lâcheté de l’émir

_Hadj_, et du sacrilége des Bedouins. La Porte alarmée proscrivit

d’abord la tête de Hosein; mais il se cacha si bien, que l’on ne put le

surprendre: du sein de sa retraite, travaillant de concert avec

l’eunuque, son protecteur, il entreprit de se disculper; et il y parvint

au bout de trois mois, en produisant à la Porte une lettre, vraie ou

fausse, d’Asàd, par laquelle il parut que ce pacha avait excité les

Arabes à le venger de Hosein. Alors la proscription se tourna contre

Asàd, et l’on n’attendit plus que l’occasion de la mettre en exécution.

Cependant le pachalic restait vacant: Hosein flétri n’y pouvait

reparaître. La Porte désirait de réparer son affront, et de rétablir la

sûreté du pèlerinage: elle jeta les yeux sur un homme singulier, dont

les mœurs et l’histoire méritent que j’en dise deux mots. Cet homme,

appelé _Abd-Allah-el-Satadji_, était né près de Bagdad, dans une

condition obscure. S’étant mis de bonne heure à la solde du pacha, il

avait passé les premières années de sa vie dans les camps, à la guerre,

et avait fait en qualité de simple cavalier toutes les campagnes de

Perse, contre _Chah-Thamas-Koulikan_. La bravoure et l’intelligence

qu’il y montra, l’élevèrent de grade en grade jusqu’au pachalic de

Bagdad même. Revêtu de cet éminent emploi, il s’y comporta avec tant de

fermeté et de prudence, qu’il rétablit dans le pays la paix étrangère et

domestique. La vie simple et militaire qu’il continua de mener, ne lui

faisant pas éprouver de grands besoins d’argent, il n’en amassa point;

mais les grands officiers du sérail de Constantinople, à qui cette

modération ne rendait rien, trouvèrent mauvais le désintéressement

d’Abd-Allah, et ils n’attendirent qu’un prétexte pour le déplacer: ils

le trouvèrent dans la retenue qu’Abd-Allah fit d’une somme de 100,000

livres, provenant de la succession d’un marchand. A peine le pacha

l’eut-il touchée qu’on en exigea le paiement; en vain représenta-t-il

qu’il en avait payé de vieilles soldes de troupes; en vain demanda-t-il

du délai, le vizir ne l’en pressa que plus vivement; et sur un second

refus, il dépêcha un eunuque noir, muni en secret d’un _kat-chérif_,

pour lui couper la tête. L’eunuque, arrivé aux environs de Bagdad,

feignit d’être un malade qui voyageait pour sa santé: en cette qualité,

il fit saluer le pacha, et par forme de politesse, il le pria de lui

permettre une visite. Abd-Allah, qui connaissait l’esprit turk, se méfia

de tant d’honnêteté, et soupçonna quelque raison secrète. Son trésorier,

non moins versé dans les usages, et très-attaché à sa personne, le

confirma dans ses soupçons; pour acquérir des certitudes, il lui proposa

de visiter le paquet de l’eunuque, pendant qu’il serait chez le pacha

avec sa suite. Abd-Allah approuva l’expédient. A l’heure indiquée, le

trésorier va dans la tente de l’eunuque, et il y fait une recherche si

exacte, qu’il découvre le _kat-chérif_ caché dans le revers d’une

pelisse: aussitôt il vole vers le pacha, le fait avertir de passer un

instant dans une pièce voisine, et lui remet la découverte[48].

Abd-Allah, muni du fatal écrit, le cache dans son sein, et rentre dans

l’appartement; puis reprenant d’un air tranquille la conversation avec

l’eunuque: «Plus j’y pense, dit-il, seigneur aga, plus je m’étonne de

votre voyage en ce pays. Bagdad est si loin de Stamboul; notre air est

si peu vanté, que j’ai peine à croire que vous ne veniez nous demander

que de la santé. Il est vrai, reprit l’aga, que je suis aussi chargé de

vous demander en passant quelque à-compte des 100,000 livres. Passe

encore, reprit le pacha; mais tenez, ajouta-t-il d’un air décidé, avouez

que vous venez aussi pour ma tête. Écoutez; vous me connaissez de

réputation; vous savez ce que vaut ma parole; je vous la donne: si vous

me faites un aveu sincère, je vous relâcherai sans vous faire le moindre

mal.» Alors l’eunuque commençant une longue défense, protesta qu’il

venait sans _noires_ intentions. _Par ma tête_! dit Abd-Allah,

_avouez-moi la vérité_. L’eunuque continua sa défense.--_Par vôtre

tête_. Il nia encore. _Prenez-y garde._ Par celle _du sultan_. Il

persista encore.--_Allons_, dit Abd-Allah, c’en est fait, _tu as

prononcé ton arrêt_; et tirant le _kat-chérif_: _Reconnais-tu ce

papier_? «Voilà comme vous vous gouvernez là-bas: oui, vous êtes une

troupe de scélérats qui vous jouez de la vie de quiconque vous déplaît,

et qui vous livrez de la main à la main le sang des serviteurs du

sultan. Il faut des têtes au vizir: il en aura une; qu’on la coupe à ce

chien, et qu’on l’envoie à Constantinople.» Sur-le-champ l’ordre fut

exécuté; et la suite de l’aga congédiée partit avec sa tête. Après ce

coup, Abd-Allah eût pu profiter de la faveur du pays pour se révolter:

il préféra de passer chez les Kourdes. Ce fut là que vint le trouver

l’amnistie du sultan, et l’ordre de passer au pachalic de Damas. Il

s’ennuyait dans son exil; il n’avait plus d’argent; il accepta la

commission, et partit avec 100 hommes qui suivirent sa fortune. En

arrivant aux frontières de son gouvernement, il apprit qu’Asàd était

campé dans un lieu voisin; il en avait entendu parler comme du plus

grand homme de la Syrie; il désirait de le voir. Il se déguisa; et suivi

de six cavaliers, il se rendit à son camp, et demanda à lui parler: on

l’introduisit, selon l’usage de ces camps, sans beaucoup de cérémonies.

Après le salut, Asàd lui demande où il va, et d’où il vient; Abd-Allah

répond qu’ils sont six à sept cavaliers kourdes qui cherchent du

service; qu’ils savent que _Satadji_ vient à Damas; qu’ils vont le

trouver; mais qu’ayant appris en passant, que lui Asàd était campé dans

le voisinage, il sont venus lui demander une ration. Volontiers, dit

Asàd; mais connaissez-vous _Satadji_?--Oui.--Quel homme est-ce?

Aime-t-il l’argent?--Non. _Satadji_ ne s’embarrasse ni d’argent, ni de

pelisses, ni de châles, ni de perles, ni de femmes; il n’aime que les

bonnes armes de fer; les bons chevaux et la guerre. Il chérit la

justice, protège la veuve et l’orphelin, lit le Qôran, vit de beurre et

de laitage.--Est-il âgé? dit Asàd.--Moins qu’il ne paraît: la fatigue

l’a prématuré: il est couvert de blessures, il a reçu un coup de sabre

qui le fait boiter de la jambe gauche; un autre lui fait porter le cou

sur l’épaule droite. Tenez, dit-il en se levant debout, depuis les pieds

jusqu’à la tête c’est mon portrait. A ce mot, Asàd pâlit et se crut

perdu; mais Abd-Allah se rasseyant, lui dit: _Frère_, rassure-toi; je ne

suis pas un messager de l’antre des voleurs: je ne viens point pour te

trahir: au contraire, si je puis t’être bon à quelque chose,

emploie-moi, car nous sommes tous deux au même rang chez nos maîtres;

ils m’ont rappelé, parce qu’ils veulent châtier les Bedouins. Quand ils

auront satisfait leur vengeance de ce côté, ils en reviendront à ma

tête. _Dieu est grand: il en arrivera ce qu’il a décrété._

Abd-Allah se rendit dans ces sentiments à Damas; il y rétablit le bon

ordre, il réprima les vexations des gens de guerre, et conduisit la

caravane le sabre à la main, sans payer une piastre aux Arabes: pendant

son administration, qui dura deux ans, le pays jouit de la plus parfaite

tranquillité. On dormait les portes ouvertes, disent encore les

habitants de Damas. Lui-même, souvent déguisé en mendiant, voyait par

ses yeux; les traits de justice qui lui échappaient quelquefois sous ce

déguisement, avaient établi une circonspection salutaire: on aime encore

aujourd’hui à en citer quelques-uns. Par exemple, on rapporte qu’étant à

Jérusalem dans sa tournée, il avait défendu à ses soldats de rien

prendre, ni de commander sans salaire. Un jour qu’il rôdait déguisé en

pauvre, tenant un petit plat de lentilles à la main, un soldat qui

portait un fagot, l’obligea de s’en charger; après quelque résistance,

il le mit sur son dos, et commença de marcher devant le délibache, qui

le pressait en jurant. Un autre soldat reconnut le pacha, et fit signe à

son camarade. Celui-ci de fuir et de s’échapper par des rues de

traverse. Après quelques pas, Abd-Allah n’entendant plus son homme, se

retourna, et fâché d’avoir manqué son coup, il ne put s’empêcher de

jeter son faix à terre, en disant: Le coquin, il est si mauvais sujet

qu’il a emporté mon salaire et mon plat de lentilles. Mais il ne le

porta pas loin; car peu de jours après, le pacha le surprit à voler dans

un jardin les légumes d’une pauvre femme qu’il maltraitait, et

sur-le-champ il lui fit couper la tête.

Quant à lui, il ne put éviter le sort qu’il avait prévu: après avoir

échappé plus d’une fois à des assassins apostés, il fut empoisonné par

son neveu. Il s’en aperçut avant de mourir, et l’ayant fait appeler:

Malheureux! lui dit-il, les scélérats t’ont séduit; tu m’as empoisonné

pour profiter de ma dépouille: je pourrais avant de mourir tromper ton

espoir et punir ton ingratitude; mais je connais les Turks; ils se

chargeront de ma vengeance. En effet, à peine Satadji fut-il mort, qu’un

capidji montra un ordre d’étrangler le neveu; ce qui fut exécuté. Toute

l’histoire des Turks prouve qu’ils aiment la trahison, mais qu’ils

punissent toujours les traîtres. Depuis Abd-Allah, le pachalic de Damas

a passé successivement à _Seliq_, à _Osman_, à _Mohammed_, et à

_Darouich_, fils d’Osman, qui l’occupait en 1784. Cet homme, qui n’a pas

les talents de son père, en a retenu le caractère tyrannique; en voici

un trait digne d’être cité: Au mois de novembre 1784, un village de

chrétiens grecs, près de Damas, qui avait acquitté le miri, fut sommé de

le payer une seconde fois. Les chaiks réclamant le registre qui

constatait l’acquit, s’y refusèrent. Une des nuits suivantes, un parti

de soldats assaillit le village, et tua trente-une personnes. Des

malheureux paysans consternés portèrent les têtes à Damas, et

implorèrent la justice du pacha. Après les avoir entendus, _Darouich_

leur dit de déposer ces têtes dans l’église grecque, en attendant qu’il

fît des recherches. Trois jours se passèrent; les têtes se corrompirent;

on voulut les enterrer; mais pour cet effet, il fallait une permission

du pacha, et on ne l’obtint qu’au prix de 40 bourses (50,000 livres).

Depuis un an (en 1785), Djezzâr profitant du crédit que son argent lui

donne à la Porte, a dépossédé Darouich, et commande aujourd’hui à Damas;

il aspire, dit-on, à y joindre Alep. Il semblerait que le divan dût lui

refuser cet agrandissement qui le rendrait maître de toute la Syrie;

mais outre que les affaires des Russes ne laissent pas le divan libre

dans ses opérations, il s’inquiète peu des révoltes de ses préposés: une

expérience constante lui a appris qu’ils retombent toujours dans ses

filets. Djezzâr n’est pas propre à faire exception; car quoiqu’il ne

manque pas de talents, et surtout de ruse[49], ce n’est pas un esprit

capable d’imaginer ou d’exécuter un grand plan de révolution. La route

qu’il suit est celle de tous ses prédécesseurs: il ne s’occupe du bien

public qu’autant qu’il rentre dans ses intérêts particuliers. La mosquée

qu’il a bâtie à Acre, est un monument de pure vanité, qui a consommé

sans aucun fruit 3,000,000 de France: son bazar est plus utile sans

doute; mais avant de songer au marché où se vendent les denrées, il eût

fallu songer à la terre qui les produit: à une portée de fusil d’Acre,

l’agriculture est languissante. La plupart de ses dépenses sont pour

ses jardins, pour ses bains, pour ses femmes blanches: il en possédait

dix-huit en 1784: et ces femmes sont d’une luxe dévorant. Maintenant que

la satiété et l’âge surviennent, il prend la manie d’entasser de

l’argent: cette avarice aliène ses soldats, et sa dureté lui fait des

ennemis jusque dans sa maison. Déja deux de ses pages ont tenté de

l’assassiner: il a eu le bonheur d’échapper à leurs pistolets; mais la

fortune se lassera: il lui arrivera, comme à tant d’autres, d’être

quelque jour surpris, et il n’aura recueilli de tant de soins à

thésauriser, que d’avoir excité la cupidité de la Porte et la haine du

peuple. Venons aux lieux remarquables de ce pachalic.

D’abord se présente la ville même de Damas, capitale et résidence des

pachas. Les Arabes l’appellent _el-châm_, selon leur usage de donner le

nom d’un pays à sa capitale. L’ancien nom oriental de _Demechq_ n’est

connu que des géographes. Cette ville est située dans une vaste plaine

ouverte au midi et à l’est, du côté du désert, et serrée à l’ouest et au

nord par des montagnes qui bornent d’assez près la vue. En récompense,

il vient de ces montagnes une quantité de ruisseaux qui font du

territoire de Damas, le lieu le mieux arrosé et le plus délicieux de la

Syrie. Les Arabes n’en parlent qu’avec enthousiasme; et ils ne cessent

de vanter la verdure et la fraîcheur des vergers, l’abondance et la

variété des fruits, la quantité des courants d’eaux vives, et la

limpidité des jets d’eau et des sources. C’est aussi le seul lieu où il

y ait des maisons de plaisance isolées et en rase campagne: les naturels

doivent mettre d’autant plus de prix à tous ces avantages, qu’ils sont

plus rares dans les contrées environnantes. Du reste, le sol maigre,

graveleux et rougeâtre, est peu propre aux grains; mais cette qualité

tourne au profit des fruits, dont les sucs sont plus savoureux. Nulle

ville ne compte autant de canaux et de fontaines. Chaque maison a la

sienne. Toutes ces eaux sont fournies par trois ruisseaux, ou par trois

branches d’une même rivière qui, après avoir fertilisé des jardins

pendant trois lieues de cours, va se rendre au sud-est dans un bas-fond

du désert, où elle forme un marais appelé _Behairat el Mardj_,

c’est-à-dire _lac du Pré_.

Avec une telle situation l’on ne saurait disputer à Damas d’être une des

plus agréables villes de la Turkie; mais il lui reste quelque chose à

désirer pour la salubrité. On se plaint avec raison que les eaux

blanchâtres de la _Barrâdé_ sont froides et dures; on observe que les

Damasquins sont sujets aux obstructions; que le blanc de leur peau est

plutôt un blanc de convalescence que de santé; enfin, que l’abus des

fruits, et surtout des abricots, y produit tous les étés et les automnes

des fièvres intermittentes et des dyssenteries.

L’étendue de Damas consiste beaucoup plus en longueur qu’en largeur.

Niebuhr, qui en a levé le plan géométrique, lui donne trois mille deux

cent cinquante toises, c’est-à-dire, un peu moins d’une lieue et demie

de circuit. En jugeant sur cette mesure par comparaison avec Alep, je

suppose que Damas contient 40,000 habitans. La majeure partie est

composée d’Arabes et de Turks; on estime que le nombre des chrétiens

passe 15,000, dont les deux tiers sont schismatiques. Les Turks ne

parlent point du peuple de Damas sans observer qu’il est le plus méchant

de l’empire; l’Arabe, en jouant sur les mots, en a fait ce proverbe:

_Châmî, choûmî; Damasquin, méchant_; on dit au contraire du peuple

d’Alep, _Halabi, tchelebi; Alepin, petit-maître_. Par une distinction

fondée sur le culte, on ajoute que les chrétiens y sont plus vils et

plus fourbes qu’ailleurs; sans doute parce que les Musulmans y sont plus

fanatiques et plus insolens; ils ont le même caractère que les habitans

du Kaire; comme eux, ils détestent les Francs. L’on ne peut aller à

Damas vêtu à l’européenne; nos négociants n’ont pu y former

d’établissements; l’on n’y trouve que deux missionnaires capucins, et un

médecin non avoué.

Cette intolérance des Damasquins est surtout entretenue par leur liaison

avec la Mekke. Leur ville, disent-ils, est une ville sainte en qualité

de porte de la _Kiâbé_; en effet, c’est à Damas que se rassemblent tous

les pèlerins du nord de l’Asie, comme au Kaire ceux de l’Afrique. Chaque

année le nombre s’en élève depuis 30 jusqu’à 50,000; plusieurs s’y

rendent quatre à cinq mois d’avance; la plupart n’arrivent qu’à la fin

du Ramadan. Alors Damas ressemble à une foire immense; l’on ne voit

qu’étrangers de toutes les parties de la Turkie, et même de la Perse;

tout est plein de chameaux, de chevaux, de mulets et de marchandises.

Après quelques jours de préparatifs, toute cette foule se met

confusément en marche, et faisant route par la frontière du désert, elle

arrive en quarante jours à la Mekke, pour la fête du _Bairâm_. Comme

cette caravane traverse le pays de plusieurs tribus arabes

indépendantes, il a fallu faire des traités avec les Bedouins, leur

accorder des droits de passage, et les prendre pour guides. Souvent il y

a des disputes entre les chaiks à ce sujet; le pacha en profite pour

améliorer son marché. Ordinairement la préférence est dévolue à la tribu

de _Sardié_, qui campe au sud de Damas, le long du _Hauran_; le pacha

envoie au chaik une masse d’armes, une tente et une pelisse, pour lui

signifier qu’il le prend pour _chef de conduite_. De ce moment, ce chaik

est chargé de fournir des chameaux à un prix convenu; il les tire de sa

tribu et de celles de ses alliés, moyennant un louage également convenu;

on ne lui répond d’aucun dommage, et toute perte par accident est pour

son compte. Année commune, il périt dix mille chameaux; ce qui fait un

objet de consommation très-avantageux aux Arabes.

Il ne faut pas croire que le motif de tant de frais et de fatigues soit

uniquement la dévotion. L’intérêt pécuniaire y a une part encore plus

considérable. La caravane est le moyen d’exploiter une branche de

commerce très-lucrative. Presque tous les pèlerins en font un objet de

spéculations. En partant de chez eux, ils se chargent de marchandises

qu’ils vendent sur la route; l’or qui en provient, joint à celui dont

ils se sont munis chez eux, est transporté à la Mekke, et là s’échange

contre les mousselines et les indiennes du _Malabar_ et du _Bengale_,

les châles de _Kachemire_, l’aloès de _Tunkin_, les diamants de

_Golconde_, les perles de _Bahrain_, quelque peu de poivre, et beaucoup

de café d’_Yémen_. Quelquefois les Arabes du désert trompent l’espoir du

marchand, en pillant les traîneurs, en enlevant des portions de

caravane. Mais ordinairement les pèlerins reviennent à bon port; et

alors leurs profits sont considérables. Dans tous les cas ils se paient

par la vénération qui est attachée au titre de _Hadji_ (pèlerin), et par

le plaisir de vanter à leurs compatriotes les merveilles de la Kiâbé et

du mont Arafât, de parler avec emphase de la prodigieuse foule des

pèlerins et de la quantité des victimes, le jour du _Bairâm_; des

fatigues qu’ils ont essuyées, des figures extraordinaires des Bedouins,

et du désert sans eau, et du tombeau du prophète à Médine, qui n’est ni

suspendu par un aimant, ni l’objet principal du pèlerinage. Ces récits

faits au loin, produisent leur effet ordinaire, c’est-à-dire, qu’ils

excitent l’admiration et l’enthousiasme des auditeurs, quoique de l’aveu

des pèlerins sincères, il n’y ait rien de plus misérable que ce voyage;

aussi cette admiration passagère n’a pas empêché d’établir un proverbe

peu honorable pour ces pieux voyageurs: _Défie-toi de ton voisin_, dit

l’Arabe, _s’il a fait un Hadj; mais s’il en a fait deux, hâte-toi de

déloger_; et en effet, l’expérience a prouvé que la plupart des dévots

de la Mekke ont une insolence et une mauvaise foi particulière, comme

s’ils voulaient se venger d’avoir été dupes, en se faisant fripons.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 7 / 25 段