La rive orientale du lac de _Tabarîé_ n’a de remarquable que la ville

dont elle porte le nom, et la fontaine d’eaux chaudes minérales qui en

est voisine. Cette fontaine est située dans la campagne, à un quart de

lieue de _Tabarîé_. Faute de soin, il s’y est entassé une boue noire,

qui est un véritable _éthiops martial_. Les personnes attaquées de

douleurs rhumatismales trouvent des soulagements et même la guérison

dans les bains de cette boue. Quant à la ville, ce n’est qu’un monceau

de décombres, habité tout au plus par 100 familles. A sept lieues au

nord de Tabarîé, sur la croupe d’une montagne, est la ville ou le

village de _Safad_, berceau de la puissance de Dâher. A cette époque, il

était devenu le siége d’une école arabe, où les docteurs motouâlis

formaient des élèves dans la science de la grammaire, et

l’interprétation allégorique du _Qôran_. Les juifs, qui croient que le

messie doit établir le siége de son empire à _Safad_, avaient aussi pris

ce lieu en affection, et s’y étaient rassemblés au nombre de 50 à 60

familles; mais le tremblement de 1759 a tout détruit; et _Safad_,

regardé de mauvais œil par les Turks, n’est plus qu’un village

presque abandonné. En remontant de _Safad_ au nord, l’on suit une chaîne

de hautes montagnes qui, sous le nom de _Djebal-el-Chaîk_, fournissent

d’abord les sources du _Jourdain_, puis une foule de ruisseaux dont

s’arrose la plaine de Damas. Le local élevé d’où partent ces ruisseaux

compose un petit pays que l’on appelle _Hasbêya_. En ce moment il est

gouverné par un émir, parent et rival de l’émir Yousef; il en paie à

Djezzâr une ferme de 60 bourses. Le sol est montueux, et ressemble

beaucoup au bas Liban; le prolongement de ces montagnes le long de la

vallée de _Beqâà_ est ce que les anciens appellent _Antiliban_, à raison

de ce qu’il est parallèle au Liban des Druzes et des Maronites. La

vallée de _Beqâà_, qui en forme la séparation, est l’ancienne

_Cœle-Syrie_, ou _Syrie-Creuse_ proprement dite. Sa disposition en

encaissement profond, en y rassemblant les eaux des montagnes, en a fait

de tout temps un des plus fertiles cantons de la Syrie; mais aussi en y

concentrant les rayons du soleil, elle y produit en été une chaleur qui

ne le cède pas même à l’Égypte. L’air néanmoins n’y est pas malsain, et

sans doute parce qu’il est sans cesse renouvelé par le vent du nord, et

que les eaux sont vives et non stagnantes. L’on y dort impunément sur

les terrasses. Avant le tremblement de 1759, tout ce pays était couvert

de villages et de cultures aux mains des _Motouâlis_; mais les ravages

que causa ce phénomène, et ceux que les guerres des Turks y ont fait

succéder, ont presque tout détruit. Le seul lieu qui mérite l’attention,

est la ville de _Balbek_.

_Balbek_, célèbre chez les Grecs et les Latins sous le nom

d’_Hêlios-polis_, ou _ville du soleil_, est située au pied de

l’_Antiliban_, précisément à la dernière ondulation de la montagne dans

la plaine. En arrivant par le midi, l’on ne découvre la ville qu’à la

distance d’une lieue et demie, derrière un rideau d’arbres dont elle

couronne la verdure par un cordon blanchâtre de dômes et de minarets. Au

bout d’une heure de marche, l’on arrive à ces arbres qui sont de

très-beaux noyers; et bientôt, traversant des jardins mal cultivés, par

des sentiers tortueux, l’on se trouve conduit au pied de la ville. Là se

présente en face un mur ruiné, flanqué de tours carrées, qui monte à

droite sur la pente, et trace l’enceinte de l’ancienne ville. Ce mur,

qui n’a que 10 à 12 pieds de hauteur, laisse voir dans l’intérieur des

terrains vides et des décombres qui sont partout l’apanage des villes

turkes; mais ce qui attire toute l’attention sur la gauche est un grand

édifice, qui, par sa haute muraille et ses riches colonnes, s’annonce

pour un de ces temples que l’antiquité a laissés à notre admiration. Ce

monument, qui est un des plus beaux et des mieux conservés de l’Asie,

mérite une description particulière.

Pour le détailler avec ordre, il faut se supposer descendre de

l’intérieur de la ville; après avoir traversé les décombres et les

huttes dont elle est pleine, l’on arrive à un terrain vide qui fut une

place[40]; là, en face, s’offre à l’ouest une grande masure AA, formée

de deux pavillons ornés de pilastres, joints à leur angle du fond par un

mur de 160 pieds de longueur: cette façade domine le sol par une espèce

de terrasse, au bord de laquelle on distingue avec peine les bases de 12

colonnes, qui jadis régnaient d’un pavillon à l’autre, et formaient le

_portique_. Le _portail_ est obstrué de pierres entassées; mais si l’on

en surmonte l’obstacle, l’on pénètre dans un terrain vide, qui est une

cour hexagone B, de 180 pieds de diamètre. Cette cour est semée de fûts

de colonnes brisées, de chapiteaux mutilés, de débris de pilastres,

d’entablements, de corniches, etc.; tout autour règne un cordon

d’édifices ruinés CC, qui présentent à l’œil tous les ornements de la

plus riche architecture. Au bout de cette cour, toujours en face à

l’ouest, est une issue D, qui jadis fut une porte par où l’on aperçoit

une plus vaste perspective de ruines, dont la magnificence sollicite la

curiosité. Pour en jouir, il faut monter une pente, qui fut l’escalier

de cette issue, et l’on se trouve à l’entrée d’une cour carrée E

beaucoup plus spacieuse que la première[41]. C’est de la D qu’est pris

le point de vue de la gravure que j’ai jointe: le premier coup d’œil

se porte naturellement au bout de cette cour, où six énormes colonnes F,

saillant majestueusement sur l’horizon, forment un tableau vraiment

pittoresque. Un objet non moins intéressant est une autre file de

colonnes qui règne à gauche, et s’annonce pour le péristyle d’un temple

G; mais avant d’y passer, l’on ne peut sur les lieux refuser des regards

attentifs aux édifices H qui enferment cette cour à droite et à gauche.

Ils font une espèce de galerie distribuée par chambres _hhhhh_, dont on

compte sept sur chacune des grandes ailes; savoir, deux en demi-cercle,

et cinq en carré long. Le fond de ces chambres conserve des frontons de

niches _i_ et de tabernacles _l_, dont les soutiens sont détruits. Du

côté de la cour elles étaient ouvertes, et n’offraient que quatre et six

colonnes _m_ toutes détruites. Il n’est pas facile d’imaginer l’usage de

ces appartements; mais l’on n’en admire pas moins la beauté de leurs

pilastres _n_, et la richesse de la frise de l’entablement O. L’on ne

peut non plus s’empêcher de remarquer l’effet singulier qui résulte du

mélange des guirlandes, des feuillures des chapiteaux, et des touffes

d’herbes sauvages qui pendent de toutes parts. En traversant la cour

dans sa longueur, l’on trouve au milieu une petite esplanade carrée _i_,

où fut un pavillon dont il ne reste que les fondements. Enfin, l’on

arrive au pied des six colonnes F: c’est alors que l’on conçoit toute la

hardiesse de leur élévation, et la richesse de leur taille. Leur fût a

21 pieds 8 pouces de circonférence, sur 58 de longueur; en sorte que la

hauteur totale, y compris l’entablement O, est de 71 à 72 pieds. L’on

s’étonne d’abord de voir cette superbe ruine ainsi solide et sans

accompagnements; mais en examinant le terrain avec attention, l’on

reconnaît toute une suite de bases qui tracent un carré long FF de 268

pieds sur 146 de large: l’on en conclut que ce fut là le péristyle d’un

grand temple, objet premier et principal de toute cette construction. Il

présentait à la grande cour, c’est-à-dire à l’orient, une face de 10

colonnes sur 19 de flanc (total 54). Son terrain était un carré long de

plain-pied avec cette cour, mais plus étroit qu’elle; en sorte qu’il ne

restait autour de la colonnade qu’une terrasse de 27 pieds de large:

l’esplanade qui en résulte domine la campagne du côté de l’ouest, par un

mur L, escarpé d’environ 30 pieds: à mesure que l’on se rapproche de la

ville, l’escarpement diminue; en sorte que le sol des pavillons se

trouve de niveau avec la dernière pente de la montagne: d’où il résulte

que tout le terrain des cours a été rapporté. Tel fut le premier état de

cet édifice; mais par la suite on a comblé le flanc du midi du grand

temple, pour en bâtir un plus petit, qui est celui dont le péristyle et

la cage subsistent encore. Ce temple G, situé plus bas que l’autre de

quelques pieds, présente un flanc de treize colonnes, sur huit de front

(total 38). Elles sont également d’ordre corinthien; leur fût a 15 pieds

8 pouces de circonférence sur 44 de hauteur. L’édifice qu’elles

environnent est un carré long, dont la face d’entrée, tournée à

l’orient, se trouve hors de la ligne de l’aile gauche de la grande

cour. L’on n’y peut arriver qu’à travers des troncs de colonnes, des

amas de pierres, et même un mauvais mur dont on l’a masquée. Lorsque

l’on a surmonté ces obstacles, on se trouve à la porte, et de là les

yeux peuvent parcourir une enceinte g qui fut la demeure d’un dieu; mais

au lieu du spectacle imposant d’un peuple prosterné, et d’une foule de

prêtres offrant des sacrifices, le ciel ouvert par la chute de la voûte

ne laisse voir qu’un chaos de décombres entassés sur la terre, et

souillés de poussière et d’herbes sauvages. Les murs, jadis couverts de

toutes les richesses de l’ordre corinthien, n’offrent plus que des

frontons de niches et de tabernacles, dont presque tous les soutiens

sont tombés. Entre ces niches, règnent des pilastres cannelés, dont le

chapiteau supporte un entablement plein de brèches; ce qui en reste

conserve une riche frise de guirlandes, soutenues d’espace en espace par

des têtes de satyre, de cheval, de taureau, etc. Sur cet entablement,

s’élevait jadis la voûte, dont la portée avait 57 pieds de large, sur

110 de longueur. Le mur qui la soutenait en a 31 d’élévation, sans

aucune fenêtre. L’on ne peut se faire une idée des ornements de cette

voûte que par l’inspection des débris répandus à terre; mais elle ne

pouvait être plus riche que celle de la galerie du péristyle: les

grandes parties qui en subsistent offrent des encadrements à losange,

où sont représentées en relief les scènes de Jupiter assis sur son

aigle, de Léda caressée par le cygne, de Diane portant l’arc et le

croissant, et divers bustes qui paraissent être des figures d’empereurs

et d’impératrices. Il serait trop long de rapporter tous les détails de

cet étonnant édifice. Les amateurs des arts les trouveront consignés

avec la plus grande vérité dans l’ouvrage publié en 1757, à Londres,

sous le titre de _Ruines de Balbek_[42]. Cet ouvrage, rédigé par M.

_Robert Wood_, est dû surtout aux soins et à la magnificence du

chevalier _Dawkins_, qui visita, en 1751, Balbek et Palmyre. On ne peut

rien ajouter à la fidélité de la description de ces voyageurs; mais

depuis leur passage, il est arrivé quelques changements: par exemple,

ils ont trouvé neuf grandes colonnes debout, et en 1784 je n’en ai

trouvé que six F. Ils en comptèrent 29 au petit temple; il n’en reste

plus que 20: c’est le tremblement de 1759 qui en a causé la chute; il a

aussi tellement ébranlé les murs du petit temple, que la pierre de la

soffite[43] de la porte a glissé entre les deux qui l’avoisinent, et est

descendue de huit pouces; en sorte que le corps de l’oiseau sculpté sur

cette pierre, se trouve suspendu, détaché de ses ailes et de deux

guirlandes qui, de son bec, aboutissent à deux génies. La nature n’a pas

été ici le seul agent de destruction; les Turks y ont beaucoup contribué

pour les colonnes. Leur motif est de s’emparer des axes de fer qui

servent à joindre les deux ou trois pièces dont chaque fût est composé.

Ces axes remplissent si bien leur objet, que plusieurs colonnes ne se

sont pas déjointes dans leur chute: une entre autres, comme l’observe M.

Wood, a enfoncé une pierre du mur du temple, plutôt que de se disloquer.

Rien de si parfait que la coupe de ces pierres; elles ne sont jointes

par aucun ciment, et cependant la lame d’un couteau n’entre pas dans

leurs interstices. Après tant de siècles de construction, elles ont,

pour la plupart, conservé la couleur blanche qu’elles avaient d’abord.

Ce qui étonnera davantage, c’est l’énormité de quelques-unes dans tout

le mur qui forme l’escarpement. A l’ouest L, la seconde assise est

formée de pierres qui ont depuis 28 jusqu’à 35 pieds de longueur, sur

environ 9 de hauteur. Par-dessus cette assise, à l’angle du nord-ouest,

il y a trois pierres qui à elles seules occupent un espace de 175 pieds

½; à savoir, la première, 58 pieds 7 pouces; la deuxième, 58 pieds 11

pouces, et la troisième 58 pieds juste, sur une épaisseur commune de 12

pieds. La nature de ces pierres est un granit blanc à grandes facettes

luisantes comme le gypse; sa carrière règne sous toute la ville et dans

la montagne adjacente: elle est ouverte en plusieurs lieux, et entre

autres sur la droite en arrivant à la ville. Il y est resté une pierre

taillée sur trois faces, qui a 69 pieds 2 pouces de long, sur 12 pieds

10 pouces de large, et 13 pieds 3 pouces d’épaisseur. Comment les

anciens ont-ils manié de telles masses? C’est sans doute un problème de

mécanique curieux à résoudre. Les habitants de _Balbek_ l’expliquent

commodément, en supposant que cet édifice a été construit par les

_Djénoûn_ ou _Génies_[44], sous les ordres du roi Salomon; ils ajoutent

que le motif de tant de travaux fut de cacher dans les souterrains

d’immenses trésors qui y sont encore; plusieurs d’entre eux, dans le

dessein de s’en saisir, sont descendus dans les voûtes qui règnent sous

tout l’édifice; mais l’inutilité de leurs recherches, et les avanies que

les commandants en ont pris occasion de leur faire, les en ont dégoûtés;

ils croient les Européens plus heureux; et l’on tenterait vainement de

les dissuader de l’idée où ils sont que nous avons l’art magique de

rompre les talismans. Que peuvent les raisonnements contre l’ignorance

et l’habitude? Il ne serait pas moins ridicule de vouloir leur démontrer

que Salomon n’a point connu l’ordre corinthien, usité seulement sous

les empereurs de Rome; mais leur tradition au sujet de ce prince donne

lieu à trois remarques importantes.

La première est que toute tradition sur la haute antiquité est aussi

nulle chez les Orientaux que chez les Européens. Parmi eux, comme parmi

nous, les faits de cent ans, quand ils ne sont pas écrits, sont altérés,

dénaturés, oubliés: attendre d’eux des éclaircissements sur ce qui s’est

passé au temps de David ou d’Alexandre, c’est comme si on demandait aux

paysans de Flandre des nouvelles de Clovis ou de Charlemagne.

La deuxième est que, dans toute la Syrie, les Mahométans, comme les

Juifs et les Chrétiens, attribuent tous les grands ouvrages à _Salomon_;

non que la mémoire s’en soit perpétuée sur les lieux, mais parce qu’ils

font des applications des passages de l’ancien Testament: c’est, avec

l’Évangile, la source de presque toutes les traditions, parce que ce

sont les seuls livres historiques qui soient lus et connus; mais comme

les interprètes sont très-ignorants, leurs applications manquent presque

toujours de vérité: c’est ainsi qu’ils sont en erreur, quand ils disent

que Balbek est la _domus saltûs Libani_ de Salomon; et ils choquent

également la vraisemblance, quand ils attribuent à ce roi les puits de

Tyr et les édifices de Palmyre.

Enfin, une troisième remarque est que la croyance aux trésors cachés

s’est accréditée et se soutient par des découvertes qui se font

effectivement de temps à autre. Il n’y a pas dix ans que l’on trouva à

_Hébron_ un petit coffre plein de médailles d’or et d’argent, avec un

livre d’ancien arabe, traitant de la médecine. Dans le pays des Druzes,

un particulier découvrit aussi, il y a quelque temps, une jarre où il

trouva des monnaies d’or faites en croissant; mais comme les commandants

s’attribuent ces découvertes, et que, sous pretexte de les faire

restituer, ils ruinent ceux qui les ont faites, les propriétaires

s’efforcent d’en dérober la connaissance: ils fondent en secret les

monnaies anciennes, où même ils les recachent par ce même esprit de

crainte qui les fit enfouir dans les temps anciens, et qui indique la

même tyrannie.

D’après la magnificence extraordinaire du temple de Balbek, on

s’étonnera avec raison que les écrivains grecs et latins en aient si peu

parlé. _Wood_, qui les a compulsés à ce sujet, n’en a trouvé de mention

que dans un fragment de Jean d’Antioche, qui attribue la construction de

cet édifice à l’empereur Antonin-le-Pieux. Les inscriptions qui

subsistent sont conformes à cette opinion, et elle explique très-bien

pourquoi l’ordre employé est le corinthien, puisque cet ordre ne fut

bien usité que dans le troisième âge de Rome; mais l’on ne doit pas

alléguer, pour la confirmer encore, l’oiseau sculpté sur la soffite: si

son bec crochu, si ses grandes serres et le caducée qu’elles tiennent

doivent le faire regarder comme un aigle, l’aigrette de sa tête,

semblable à celle de certains pigeons, prouve qu’il n’est point l’aigle

romain: d’ailleurs il se retrouve le même au temple de Palmyre, et par

cette raison il s’annonce pour un aigle oriental, consacré au soleil,

qui fut la divinité de ces deux temples. Son culte existait à Balbek dès

la plus haute antiquité. Sa statue, semblable à celle d’Osiris, y avait

été transportée d’_Héliopolis d’Égypte_. On l’y adorait avec des

cérémonies que _Macrobe_ décrit dans son livre curieux des

_Saturnales_[45]. Wood suppose, avec raison, que ce fut de ce culte que

vint le nom de _Balbek_, qui signifie en syriaque _ville de Bal_,

c’est-à-dire du _soleil_. Les Grecs, en disant _Héliopolis_, n’ont fait,

comme en bien d’autres cas, qu’une traduction littérale de l’oriental.

On ignore l’état que put avoir cette ville dans la haute antiquité; mais

il est à présumer que sa position sur la route de _Tyr_ à _Palmyre_ lui

donna quelque part au commerce de ces opulentes métropoles. Sous les

Romains, au temps d’Auguste, elle est citée comme tenant garnison; et il

reste sur le mur de la porte du midi, à droite en entrant, une

inscription qui en fait preuve; car on y lit en lettres grecques:

_Kenturia prima_. 140 ans après cette époque, Antonin y bâtit le temple

actuel à la place de l’ancien, qui sans doute tombait en ruines; mais le

christianisme ayant pris l’ascendant sous Constantin, le temple moderne

fut négligé, puis converti en église, dont il reste un mur qui masquait

le sanctuaire de l’idole. Il subsista ainsi jusqu’à l’invasion des

Arabes: il est probable qu’ils envièrent aux chrétiens une si belle

possession. L’église moins fréquentée se dégrada: les guerres

survinrent; on en fit un lieu de défense; l’on bâtit sur le mur de

l’enceinte, sur les pavillons et aux angles, des créneaux qui existent

encore; et de ce moment, le temple, exposé au sort de la guerre, tomba

rapidement en ruines.

L’état de la ville n’est pas moins déplorable; le mauvais gouvernement

des émirs de la maison de _Harfouche_ lui avait déja porté des atteintes

funestes; le tremblement de 1759 acheva de la ruiner. Les guerres de

l’émir Yousef et de Djezzâr ont encore aggravé sa situation; de 5000

habitants que l’on y comptait en 1751, il n’en reste pas 1200, tous

pauvres, sans industrie, sans commerce, et sans autres cultures que

quelques cotons, quelques maïs et des pastèques. Dans toute cette

partie, le sol est maigre, et continue d’être tel, soit en remontant au

nord, soit en descendant au sud-est vers Damas.

CHAPITRE VI.

Du pachalic de Damas.

Le pachalic de _Damas_, quatrième et dernier de la Syrie, en occupe

presque toute la partie orientale. Il s’étend au nord, depuis _Marra_,

sur la route d’_Alep_, jusqu’à _Habroun_, dans le sud-est de la

_Palestine_: la ligne de ses limites à l’ouest suit les montagnes des

_Ansârîé_, celles de l’Antiliban, le cours supérieur du Jourdain; puis

traversant ce fleuve au pays de _Bisân_, elle enveloppe _Nâblous_,

_Jérusalem_, _Habroun_, et passe à l’orient dans le désert, où elle

s’avance plus ou moins, selon que le pays est cultivable; mais en

général elle s’y éloigne peu des dernières montagnes, à l’exception du

canton de _Tadmour_ ou _Palmyre_, vers lequel elle prend un prolongement

de cinq journées.

Dans cette vaste étendue de pays, le sol et les produits sont variés;

les plaines du _Hauran_, et celles des bords de l’Oronte sont les plus

fertiles; elles rendent du froment, de l’orge, du doura, du sésame et du

coton. Le pays de Damas et le haut _Beqâà_, sont d’un sol graveleux et

maigre, plus propre aux fruits et au tabac qu’aux autres denrées. Toutes

les montagnes sont attribuées aux oliviers, aux mûriers, aux fruits, et

en plusieurs lieux aux vignes, dont les Grecs font du vin, et les

Musulmans des raisins secs.

Le pacha jouit de tous les droits de sa place; ils sont plus

considérables que ceux d’aucune autre; car outre la ferme générale et le

commandement absolu, il est encore _conducteur_ de la _caravane sacrée

de la Mekke_, sous le nom très-respecté d’_émir-Hadj_[46]. Les Musulmans

attachent une si grande importance à cette _conduite_, que la personne

d’un pacha qui s’en acquitte bien devient inviolable même pour le

sultan; il n’est plus permis de _verser son sang_. Mais le divan sait

tout concilier; et quand un tel homme encourt sa disgrace, il satisfait

tout à la fois au littéral de la loi et à sa vengeance, en le faisant

piler dans un mortier, ou étouffer dans un sac, ainsi qu’il y en a eu

plusieurs exemples.

Le tribut du pacha au sultan n’est que de quarante-cinq bourses

(cinquante-six mille deux cent cinquante livres); mais il est chargé de

tous les frais du _Hadj_. On les évalue à six mille bourses, ou sept

millions cinq cent mille livres. Ils consistent en provisions de blé,

d’orge, de riz, etc., et en louage de chameaux qu’il faut fournir aux

troupes d’escorte, et à beaucoup de pèlerins. En outre, l’on doit payer

dix-huit cents bourses aux tribus arabes qui sont sur la route, pour

obtenir un libre passage. Le pacha se rembourse sur le _miri_ ou impôt

des terres, soit qu’il le perçoive lui-même, soit qu’il le sous-afferme,

comme il arrive en plusieurs lieux. Il ne jouit pas des douanes; elles

sont régies par le _deftardâr_ ou maître des _registres_, pour être

employées à la solde des janissaires et des gardes des châteaux qui sont

sur la route de la Mekke. Le pacha hérite en outre de tous les pèlerins

qui meurent en route; et cet article n’est pas sans importance, car l’on

a observé que c’étaient toujours les plus riches. Enfin, il a son

industrie, qui consiste à prêter à intérêt de l’argent aux marchands et

aux laboureurs, et à en prendre à qui bon lui semble, à titre de _balse_

ou d’_avanie_.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 6 / 25 段