dégénéré de l’ancienne _Sidon_[26]. Cette ville, ci-devant résidence du
pacha, est, comme toutes les villes turkes, mal bâtie, malpropre, et
pleine de décombres modernes. Elle occupe, le long de la mer, un terrain
d’environ 600 pas de long sur 150 de large. Dans la partie du sud, le
terrain qui s’élève un peu, a reçu un fort construit par _Degnîzlé_. De
là l’on domine la mer, la ville et la campagne; mais une volée de canon
renverserait tout cet ouvrage, qui n’est qu’une grosse tour à un étage,
déja à demi ruinée. A l’autre extrémité de la ville, c’est-à-dire au
nord-ouest, est le château. Il est bâti dans la mer même, à 80 pas du
continent, auquel il tient par des arches. A l’ouest de ce château, est
un écueil de 15 pieds d’élévation au-dessus de la mer, et d’environ 200
pas de long. L’espace compris entre cet écueil et le château, sert de
rade aux vaisseaux; mais ils n’y sont pas en sûreté contre le gros
temps. Le rivage qui règne le long de la ville, est occupé par un bassin
enclos d’un môle ruiné. C’était jadis le port; mais le sable l’a rempli
au point qu’il n’y a que son embouchure près le château, qui reçoive des
bateaux. C’est _Fakr el Din_, émir des Druzes, qui a commencé la ruine
de tous ces petits ports, depuis Baîrout jusqu’à Acre, parce que
craignant les vaisseaux turks, il y fit couler à fond des bateaux et des
pierres. Le bassin de Saide, s’il était vidé, pourrait tenir 20 à 25
petits bâtiments. Du côté de la mer, la ville est absolument sans
muraille; du côté de la terre, celle qui l’enceint n’est qu’un mur de
prison. Toute l’artillerie réunie ne monte pas à six canons, qui n’ont
ni affûts ni canonnier. A peine compte-t-on 100 hommes de garnison.
L’eau vient de la rivière d’_Aoula_, par des canaux découverts où les
femmes vont la puiser. Ces canaux servent aussi à abreuver des jardins
d’un sol médiocre, où l’on cultive des mûriers et des limoniers.
_Saide_ est une ville assez commerçante, parce qu’elle est le principal
entrepôt de Damas et du pays intérieur. Les Français, les seuls
Européens que l’on y trouve, y ont un consul et 5 ou 6 maisons de
commerce. Leurs retraits consistent en soie, et surtout en cotons bruts
ou filés. Le travail de ce coton est la principale branche d’industrie
des habitants, dont le nombre peut se monter à cinq mille ames.
A 6 lieues au sud de _Saide_, en suivant le rivage, l’on arrive par un
chemin de plaine très-coulant, au village de _Sour_. Nous avons peine à
reconnaître dans ce nom celui de _Tyr_, que nous tenons des Latins; mais
si l’on se rappelle que l’_y_ fut jadis _ou_; si l’on observe que les
Latins ont substitué le _t_ au _thêta_ des Grecs, et que ce _thêta_
avait le son sifflant du _th_ anglais dans _think_[27], l’on sera moins
étonné de l’altération. Elle n’a point eu lieu chez les Orientaux, qui,
de tout temps, ont appelé _Tsour_ et _Sour_ le lieu dont nous parlons.
Le nom de _Tyr_ tient à tant d’idées et de faits intéressants pour
quiconque a lu l’histoire, que je crois faire une chose agréable à tout
lecteur, en traçant un tableau fidèle des lieux qui furent jadis le
théâtre d’un commerce et d’une navigation immenses, le berceau des arts
et des sciences, et la patrie du peuple le plus industrieux peut-être et
le plus actif qui ait jamais existé.
Le local actuel de _Sour_ est une presqu’île qui saille du rivage en mer
en forme de marteau à tête ovale. Cette tête est un fond de roc
recouvert d’une terre brune cultivable, qui forme une petite plaine
d’environ 800 pas de long sur 400 de large. L’isthme qui joint cette
plaine au continent, est un pur sable de mer. Cette différence de sol
rend très-sensible l’ancien état d’île qu’avait la tête de marteau avant
qu’Alexandre la joignît au rivage par une jetée. La mer, en recouvrant
de sable cette jetée, l’a élargie par des atterrissements successifs, et
en a formé l’isthme actuel. Le village de _Sour_ est assis sur la
jonction de cet isthme à l’ancienne île, dont il ne couvre pas plus du
tiers. La pointe que le terrain présente au nord, est occupée par un
bassin qui fut un port creusé de main d’homme. Il est tellement comblé
de sable, que les petits enfants le traversent sans se mouiller les
reins. L’ouverture, qui est à la pointe même, est défendue par deux
tours correspondantes, où jadis l’on attachait une chaîne de 50 à 60
pieds pour fermer entièrement le port. De ces tours part une ligne de
murs qui, après avoir protégé le bassin du côté de la mer, enfermait
l’île entière; mais aujourd’hui l’on n’en suit la trace que par les
fondations qui bordent le rivage, excepté dans le voisinage du port, où
les _Motouâlis_ firent, il y a 20 ans, quelques réparations, déja en
ruines. Plus loin en mer, au nord-ouest de la pointe, à la distance
d’environ 300 pas, est une ligne de roches à fleur d’eau. L’espace qui
les sépare du rivage du continent en face, forme une espèce de rade où
les vaisseaux mouillent avec plus de sûreté qu’à _Saide_, sans cependant
être hors de danger; car le vent du nord-ouest les bat fortement, et le
fond fatigue les câbles. En rentrant dans l’île, l’on observe que le
village en laisse libre la partie qui donne sur la pleine mer,
c’est-à-dire à l’ouest. Cet espace sert de jardin aux habitants; mais
telle est leur inertie, que l’on y trouve plus de ronces que de légumes.
La partie du sud est sablonneuse et plus couverte de décombres. Toute la
population du village consiste en 50 à 60 pauvres familles, qui vivent
obscurément de quelques cultures de grain, et d’un peu de pêche. Les
maisons qu’elles occupent ne sont plus, comme au temps de Strabon, des
édifices à 3 et 4 étages, mais de chétives huttes prêtes à s’écrouler.
Ci-devant elles étaient sans défense du côté de terre; mais les
_Motouâlis_, qui s’en emparèrent en 1766, les fermèrent d’un mur de 20
pieds de haut qui subsiste encore. L’édifice le plus remarquable est une
masure qui se trouve à l’angle du sud-est. Ce fut une église chrétienne,
bâtie probablement par les Croisés; il n’en reste que la partie du
chœur: tout auprès, parmi des monceaux de pierres, sont couchées deux
belles colonnes à triple fût de granit rouge, d’une espèce inconnue en
Syrie. Djezzâr, qui a dépouillé tous ces cantons pour orner sa mosquée
d’Acre, a voulu les enlever; mais ses ingénieurs n’ont pas même pu les
remuer.
En sortant du village sur l’isthme, on trouve à cent pas de la porte une
tour ruinée, dans laquelle est un puits où les femmes viennent chercher
l’eau: ce puits a quinze ou seize pieds de profondeur; mais l’eau n’en a
pas plus de deux ou trois; l’on n’en boit pas de meilleure sur toute la
côte. Par un phénomène dont on ignore la raison, elle se trouble en
septembre, et elle devient, pendant quelques jours, pleine d’une argile
rougeâtre. C’est l’occasion d’une grande fête pour les habitants; ils
viennent alors en troupe à ce puits, et ils y versent un seau d’eau de
mer qui, selon eux, a la vertu de rendre la limpidité à l’eau de la
source. Si l’on continue de marcher sur l’isthme, vers le continent,
l’on rencontre, de distance en distance, des ruines d’arcades qui
conduisent en ligne droite à un monticule, le seul qu’il y ait dans la
plaine. Ce monticule n’est point factice comme ceux du désert; c’est un
rocher naturel d’environ 150 pas de circuit sur 40 à 50 pieds
d’élévation; l’on n’y trouve qu’une maison en ruines et le tombeau d’un
_chaik_ ou _santon_[28], remarquable par le dôme blanc qui le couvre. La
distance de ce rocher à _Sour_ est d’un quart d’heure de marche au pas
du cheval. A mesure que l’on s’en rapproche, les arcades dont j’ai parlé
deviennent plus fréquentes et plus basses; elles finissent par former
une ligne continue, qui du pied du rocher tourne tout à coup par un
angle droit au midi, et marche obliquement par la campagne vers la mer;
on en suit la file pendant une grande heure de marche au pas du cheval.
C’est dans cette route que l’on reconnaît, au canal qui règne sur les
arches, cette construction pour un aqueduc. Ce canal a environ trois
pieds de large sur deux et demi de profondeur; il est formé d’un ciment
plus dur que les pierres mêmes; enfin l’on arrive à des puits où il
aboutit, ou plutôt d’où il tire son origine. Ces puits sont ceux que
quelques voyageurs ont appelés _puits de Salomon_; mais dans le pays, on
ne les connaît que sous le nom de _Ras-el-àên_, c’est-à-dire, _tête de
la source_. L’on en compte un principal, deux moindres, et plusieurs
petits; tous forment un massif de maçonnerie qui n’est point en pierre
taillée ou brute, mais en ciment mêlé de cailloux de mer. Du côté du
sud, ce massif saille de terre d’environ 18 pieds, et de 15 du côté du
nord. De ce même côté s’offre une pente assez large et assez douce, pour
que des chariots puissent monter jusqu’au haut. Quand on y est monté,
l’on trouve un spectacle bien étonnant; car au lieu d’être basse ou à
niveau de terre, l’eau se présente au niveau des bords de l’esplanade,
c’est-à-dire que sa colonne qui remplit le puits est élevée de 15 pieds
plus haut que le sol. En outre, cette eau n’est point calme; mais elle
ressemble à un torrent qui bouillonne, et elle se répand à flots par des
canaux pratiqués à la surface du puits. Telle est son abondance, qu’elle
peut faire marcher trois moulins qui sont auprès, et qu’elle forme un
petit ruisseau dès avant la mer, qui en est distante de 400 pas. La
bouche du puits principal est un octogone, dont chaque côté a 23 pieds 3
pouces de long, ce qui suppose 61 pieds au diamètre. L’on prétend que ce
puits n’a point de fond; mais le voyageur Laroque assure que de son
temps on le trouva à 36 brasses. Il est remarquable que le mouvement de
l’eau à la surface a rongé les parois intérieures du puits, au point que
le bord ne porte plus sur rien, et qu’il forme une demi-voûte suspendue
sur l’eau. Parmi les canaux qui en partent, il en est un principal qui
se joint à celui des arches dont j’ai parlé. Au moyen de ces arches,
l’eau se portait jadis d’abord au rocher, puis du rocher par l’isthme, à
la tour où l’on puise l’eau. Du reste, la campagne est une plaine
d’environ deux lieues de large, ceinte d’une chaîne de montagnes assez
hautes, qui règnent depuis la _Qâsmié_ jusqu’au _cap Blanc_. Le sol est
une terre grasse et noirâtre, où l’on cultive avec succès le peu de blé
et de coton que l’on y sème.
Tel est le local de _Tyr_, sur lequel il se présente quelques
observations relatives à l’état de l’ancienne ville. On sait que
jusqu’au temps où _Nabukodonosor_ en fit le siége, Tyr fut située dans
le continent; l’on en désigne l’emplacement à _palæ-Tyrus_,
c’est-à-dire, auprès des _puits_; mais dans ce cas, pourquoi cet aqueduc
conduit-il à tant de frais[29] des puits au rocher? Dira-t-on qu’il fut
construit après que les Tyriens eurent passé l’île? Mais dès avant
Salmanasar, c’est-à-dire 136 ans avant Nabukodonosor, leurs annales en
font mention comme existant déja. «Du temps d’_Eululæus_, roi de Tyr,
dit l’historien _Ménandre_, cité par _Josèphe_[30], Salmanasar, roi
d’Assyrie, ayant porté la guerre en Phénicie, plusieurs villes se
soumirent à ses armes; les Tyriens lui résistèrent; mais bientôt
abandonnés par _Sidon_, _Acre_ et _palæ-Tyrus_, qui dépendaient d’eux,
ils furent réduits à leurs forces. Cependant ils continuèrent de se
défendre; et Salmanasar, rappelé à Ninive, laissa des corps-de-garde
près des ruisseaux et de l’aqueduc pour en interdire l’eau. Cette gêne
dura cinq ans, pendant lesquels les Tyriens s’abreuvèrent au moyen des
puits qu’ils creusèrent.»
Si _palæ-Tyrus_ fut un lieu dépendant de Tyr, Tyr était donc ailleurs;
elle n’était point dans l’île, puisque les habitants n’y passèrent
qu’après Nabukodonosor. Elle était donc au rocher, qui en a dû être le
siége primitif. Le nom de cette ville en fait preuve; car _tsour_ en
phénicien signifie _rocher_ et le lieu _fort_. C’est là que s’établit
cette colonie de _Sidoniens_, chassés du leur patrie _deux cent quarante
ans avant le temple de Salomon_. Ils choisirent cette position, parce
qu’ils y trouvèrent l’avantage d’un lieu propre à la défense, et celui
d’une rade très-voisine qui, sous la protection de l’île, pouvait
couvrir beaucoup de vaisseaux. La population de cette colonie s’étant
accrue par le laps des temps et par le commerce, les Tyriens eurent
besoin de plus d’eau, et ils construisirent l’aqueduc. L’activité qu’on
leur voit déployer au temps de Salomon engageait à l’attribuer à ce
siècle. Dans tous les cas, il est très-ancien, puisque l’eau de
l’aqueduc a eu le temps de former par ses filtrations des stalactites
considérables. Plusieurs tombant des flancs du canal, ou de l’intérieur
des voûtes, ont obstrué des arches entières. Pour s’assurer de
l’aqueduc, l’on dut établir aux puits un corps-de-garde qui devint
_palæ-Tyrus_. Doit-on supposer la source factice, et formée par un canal
souterrain tiré des montagnes? Mais alors, pourquoi ne l’avoir pas
amenée au rocher même? Il est plus simple de la croire naturelle, et de
penser que l’on a profité d’un de ces accidens de rivières souterraines
dont la Syrie offre plusieurs exemples. L’idée d’emprisonner cette eau
pour la faire remonter et gagner du niveau est digne des Phéniciens.
Les choses en étaient à ce point, quand le roi de Babylone, vainqueur de
Jérusalem, vint pour anéantir la seule ville qui bravât sa puissance.
Les Tyriens lui résistèrent pendant 13 ans; mais au bout de ce terme,
las de leurs efforts, ils prirent le parti de mettre la mer entre eux et
leur ennemi, et ils passèrent dans l’île qu’ils avaient en face, à la
distance d’un quart de lieue. Jusqu’alors cette île n’avait dû porter
que peu d’habitations, vu la disette d’eau[31]. La nécessité fit
surmonter cet inconvénient; l’on tâcha d’y obvier par des citernes, dont
on trouve encore des restes en forme de caves voûtées, pavées et murées
avec le plus grand soin[32]. Alexandre parut, et, pour satisfaire son
barbare orgueil, Tyr fut ruinée; mais bientôt rétablie, ses nouveaux
habitants profitèrent de la jetée par laquelle les Macédoniens s’étaient
avancés jusqu’à l’île, et ils amenèrent l’aqueduc jusqu’à la tour où
l’on puise encore l’eau. Maintenant que les arcades ont manqué, comment
l’y trouve-t-on encore? La raison en doit être, que l’on avait ménagé
dans leurs fondements des conduits secrets qui continuent toujours de
l’amener des puits. La preuve que l’eau de la tour vient de _Ras-el-àên_
est qu’à cette source elle se trouble en octobre comme à la tour;
qu’alors elle a la même couleur, et en tout temps le même goût. Ces
conduits doivent être nombreux; car il est arrivé plusieurs voies d’eau
près de la tour, sans que son puits ait cessé d’en fournir.
La puissance de Tyr sur la Méditerranée et dans l’Occident est assez
connue; _Carthage_, _Utique_, _Cadix_, en sont des monuments célèbres.
L’on sait que cette ville étendait sa navigation jusque dans l’Océan, et
la portait au nord par delà l’Angleterre, et au sud par delà les
Canaries. Ses relations à l’Orient, quoique moins connues, n’étaient pas
moins considérables; les îles de _Tyrus_ et _Aradus_ (aujourd’hui
_Barhain_), dans le golfe Persique, les villes de _Faran_ et
_Phœnicum Oppidum_, sur la mer Rouge, déja ruinées au temps des
Grecs, prouvent que les Tyriens fréquentèrent dès long-temps les parages
de l’Arabie et de la mer de l’Inde; mais il existe un fragment
historique qui contient à ce sujet des détails d’autant plus précieux,
qu’ils offrent dans des siècles reculés un tableau de mouvements
analogues à ce qui se passe encore de nos jours. Je vais citer les
paroles de l’écrivain, avec leur enthousiasme prophétique, en rectifiant
des applications qui jusqu’ici ont été mal saisies.
«Ville superbe, qui reposes au bord des mers! _Tyr!_ qui dis: Mon empire
s’étend au sein de l’Océan; écoute l’oracle prononcé contre toi! Tu
portes ton commerce dans des îles (lointaines) chez les habitants de
côtes (inconnues). Sous ta main les sapins de _Sanir_[33] deviennent des
vaisseaux; les cèdres du _Liban_, des mâts; les peupliers de _Bisan_,
des rames. Tes matelots s’asseyent sur le buis de _Chypre_[34] orné
d’une marqueterie d’ivoire. Tes voiles et tes pavillons sont tissus du
beau lin de l’_Égypte_; tes vêtements sont teints de l’hyacinthe et de
la pourpre de l’_Hellas_[35] (l’Archipel). _Sidon_ et _Arouad_
t’envoient leurs rameurs; _Djabal_ (_Djebilé_), ses habiles
constructeurs: tes géomètres et tes sages guident eux-mêmes tes proues.
Tous les vaisseaux de la mer sont employés à ton commerce. Tu tiens à ta
solde le _Perse_, le _Lydien_, l’_Égyptien_; tes murailles sont parées
de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Les enfants d’_Arouad_
bordent tes parapets; et tes tours, gardées par les _Djimedéens_
(peuple phénicien), brillent de l’éclat de leurs carquois. Tous les pays
s’empressent de négocier avec toi. _Tarse_ envoie à tes marchés de
l’argent, du fer, de l’étain, du plomb. L’_Yonie_[36], le pays des
_Mosques_ et de _Teblis_[37], t’approvisionnent d’esclaves et de vases
d’airain. L’_Arménie_ t’envoie des mules, des chevaux, des cavaliers.
L’Arabe de _Dedan_ (entre Alep et Damas) voiture tes marchandises. Des
îles nombreuses échangent avec toi l’ivoire et l’ébène. L’_Araméen_ (les
Syriens)[38] t’apporte le rubis, la pourpre, les étoffes piquées, le
lin, le corail et le jaspe. Les enfants d’_Israël_ et de _Juda_ te
vendent le froment, le _baume_, la myrrhe, le raisiné, la résine,
l’huile; et Damas, le vin de _Halboun_ (peut-être _Halab_, où il reste
encore des vignes) et des laines fines. Les Arabes d’_Oman_ offrent à
tes marchands le fer poli, la _cannelle_, le roseau aromatique; et
l’Arabe de _Dedan_ des tapis pour s’asseoir. Les habitants du désert et
les _Kedar_ payent de leurs chevreaux et de leurs agneaux tes riches
marchandises. Les Arabes de _Saba_ et _Ramé_ (dans l’Yémen)
t’enrichissent par le commerce des aromates, des pierres précieuses et
de l’or[39]. Les habitants de _Haran_, de _Kalané_ (en Mésopotamie) et
d’_Adana_ (près de Tarse), facteurs de l’Arabe de _Cheba_ (près de
Dedan), de l’Assyrien et du _Kaldéen_, commercent aussi avec toi, et te
vendent des châles, des manteaux artistement brodés, de l’argent, des
mâtures, des cordages et des cédres; enfin les vaisseaux (vantés) de
_Tarse_ sont à tes gages. O _Tyr_, fière de tant de gloire et de
richesses! bientôt les flots de la mer s’élèveront contre toi, et la
tempête te précipitera au fond des eaux. Alors s’engloutiront avec toi
tes richesses; avec toi périront en un jour ton commerce, tes
négociants, tes correspondants, tes matelots, tes pilotes, tes artistes,
tes soldats et le peuple immense qui remplit tes murailles. Tes rameurs
déserteront tes vaisseaux; tes pilotes s’assiéront sur le rivage,
l’œil morne contre terre. Les peuples que tu enrichissais, les rois
que tu rassasiais, consternés de ta ruine, jetteront des cris de
désespoir. Dans leur deuil, ils couperont leurs chevelures; ils
jetteront la cendre sur leur front dénudé; ils se rouleront dans la
poussière, et ils diront: Qui jamais égala _Tyr_, cette reine de la
mer?»--Les révolutions du sort, ou plutôt la barbarie des Grecs du
Bas-Empire et des Musulmans, ont accompli cet oracle. Au lieu de cette
ancienne circulation si active et si vaste, _Sour_, réduit à l’état d’un
misérable village, n’a plus pour tout commerce qu’une exportation de
quelques sacs de grains et de coton en laine, et pour tout négociant
qu’un facteur grec au service des Français de _Saide_, qui gagne à peine
de quoi soutenir sa famille.--A neuf lieues au sud de _Sour_, est la
ville d’_Acre_, en arabe _Akka_, connue dans les temps les plus reculés
sous le nom d’_Aco_, et postérieurement sous celui de _Ptolémaïs_. Elle
occupe l’angle nord d’une baie, qui s’étend, par un demi cercle de trois
lieues, jusqu’à la pointe du _Carmel_. Depuis l’expulsion des Croisés,
elle était restée presque déserte; mais de nos jours les travaux de
_Dâher_ l’ont ressuscitée; ceux que _Djezzâr_ y a fait exécuter depuis
dix ans la rendent aujourd’hui l’une des premières villes de la côte. On
vante la mosquée de ce pacha comme un chef-d’œuvre de goût. Son
bazar, ou _marché_ couvert, ne le cède point à ceux d’Alep même; et sa
fontaine publique surpasse en élégance celles de Damas. Ce dernier
ouvrage est aussi le plus utile; car jusqu’alors Acre n’avait pour toute
ressource qu’un assez mauvais puits; mais l’eau est restée, comme
auparavant, de médiocre qualité. L’on doit savoir d’autant plus de gré
au pacha de ces travaux, que lui-même en a été l’ingénieur et
l’architecte: il fait ses plans, il trace ses dessins et conduit les
ouvrages. Le port d’Acre est un des mieux situés de la côte, en ce qu’il
est couvert du vent de nord et nord-ouest par la ville même; mais il est
comblé depuis _Fakr-el-Dîn_. Djezzâr s’est contenté de pratiquer un
abord pour les bateaux. La fortification, quoique plus soignée qu’aucune
autre, n’est cependant d’aucune valeur; il n’y a que quelques mauvaises
tours basses près du port qui aient des canons; encore ces pièces de fer
rouillé sont-elles si mauvaises, qu’il en crève toujours quelques-unes à
chaque fois qu’on les tire. L’enceinte du côté de la campagne n’est
qu’un mur de jardin sans fossés.
Cette campagne est une plaine nue, plus profonde et moins large que
celle de _Sour_; elle est entourée de petites montagnes qui s’étendent
en tournant du cap Blanc au Carmel. Les ondulations du terrain y causent
des bas-fonds où les pluies d’hiver forment des lagunes dangereuses en
été par leurs vapeurs infectes. Du reste, le sol est fécond, et l’on y
cultive avec le plus grand succès le blé et le coton. Ces denrées sont
la base du commerce d’_Acre_, qui de jour en jour devient plus
florissant. Dans ces derniers temps, le pacha, par un abus ordinaire en
Turkie, l’avait tout concentré dans ses mains; l’on ne pouvait vendre de
coton qu’à lui: l’on n’en pouvait acheter que de lui: les négociants
européens ont eu beau réclamer les capitulations du sultan, Djezzâr a
répondu qu’il était sultan dans son pays, et il a continué son monopole.
Ces négociants sont surtout les Français, qui ont à _Acre_ six comptoirs
présidés par un consul: récemment il est survenu un agent impérial, et
depuis un an un agent russe.
La partie de la baie d’Acre où les vaisseaux mouillent avec le plus de
sûreté, est au nord du mont _Carmel_, au pied du village de _Haifa_
(_vulgo_ Caiffe). Le fond tient bien l’ancre et ne coupe pas les câbles;
mais le lieu est ouvert au vent de nord-ouest, qui est violent sur toute
cette côte. Le Carmel, qui domine au sud, est un pic écrasé et
rocailleux, d’environ 350 toises d’élévation. On y trouve, parmi les
broussailles, des oliviers et des vignes sauvages, qui prouvent que
jadis l’industrie s’était portée jusque sur cet ingrat terrain; sur le
sommet est une chapelle dédiée au prophète Élie, d’où la vue s’étend au
loin sur la mer et sur la terre. Au midi, le pays offre une chaîne de
montagnes raboteuses, couronnées de chênes et de sapins, où se retirent
des sangliers et des onces. En tournant vers l’est, on aperçoit à six
lieues le local de _Nasra_ ou _Nazareth_, célèbre dans l’histoire du
christianisme: c’est un village médiocre, peuplé d’un tiers de
musulmans, et de deux tiers de Grecs catholiques. Les PP. de
Terre-Sainte, dépendants du grand couvent de Jérusalem, y ont un hospice
et une église. Ils sont ordinairement les fermiers du pays. Du temps de
_Dâher_, ils étaient obligés de faire à ce chaik un cadeau de mille
piastres à chaque femme qu’il épousait, et il avait soin de se marier
presque toutes les semaines.
A environ deux lieues au sud-est de _Nasra_ est le mont _Tabor_, d’où
l’on a l’une des plus riches perspectives de la Syrie. Cette montagne
est un cône tronqué de quatre à cinq cents toises de hauteur. Le sommet
a deux tiers de lieue de circuit. Jadis il portait une citadelle; mais à
peine en reste-t-il quelques pierres. De là l’on découvre au sud une
suite de vallées et de montagnes qui s’étendent jusqu’à Jérusalem. A
l’est, l’on voit comme sous ses pieds la vallée du _Jourdain_ et le lac
de _Tabarîé_, qui semble encaissé dans un cratère de volcan. Au delà, la
vue se perd vers les plaines du _Hauran_; puis tournant au nord, elle
revient, par les montagnes de _Hasbêya_ et de la _Qâsmié_, se reposer
sur les fertiles plaines de la Galilée, sans pouvoir atteindre à la mer.