despote, et fermier général. Il rend chaque année à la Porte une somme
fixe de sept cent cinquante bourses; mais en outre, il est obligé, ainsi
qu’à Tripoli, de fournir le _djerdé_ ou _convoi_ des pèlerins de la
_Mekke_. On estime également sept cent cinquante bourses la quantité de
riz, de blé, d’orge employés à ce convoi. Le bail de la ferme est pour
un an seulement; mais il est souvent prorogé. Ses revenus sont: 1º le
miri; 2º les sous-fermes des peuples tributaires, tels que les _Druzes_,
les _Motouâlis_, et quelques tribus d’Arabes; 3º le casuel toujours
abondant des successions et des avanies; 4º les produits des douanes,
tant sur l’entrée que sur la sortie et le passage des marchandises. Cet
article seul a été porté à mille bourses (1,250,000 liv.) dans la ferme
que Djezzâr a passée, en 1784, de tous ses ports et anses. Enfin ce
pacha, usant d’une industrie familière à ses pareils dans toute l’Asie,
fait cultiver des terrains pour son compte, s’associe avec des marchands
et des manufacturiers, et prête de l’argent à intérêt aux laboureurs et
aux commerçants. La somme qui résulte de tous ces moyens, est évaluée
entre neuf et dix millions de France. Si l’on y compare son tribut, qui
n’est que de 1500 bourses, ou 1,875,000 liv., l’on pourra s’étonner que
la Porte lui permette d’aussi gros bénéfices; mais ceci est encore un
des principes du divan. Le tribut une fois déterminé, il ne varie plus.
Seulement si le fermier s’enrichit, on le pressure par des demandes
extraordinaires; souvent on le laisse thésauriser en paix; mais
lorsqu’il s’est bien enrichi, il arrive toujours quelque accident qui
amène à Constantinople son coffre fort ou sa tête. En ce moment, la
Porte ménage _Djezzâr_, à raison, dit-elle, de ses services. En effet,
il a contribué à la ruine de Dâher; il a détruit la famille de ce
prince, réprimé les Bedouins de _Saqr_, abaissé les _Druzes_, et presque
anéanti les _Motouâlis_. Ces succès lui ont valu des prorogations qui se
continuent depuis dix ans. Récemment il a reçu les trois queues, et le
titre de _ouâzir_ (vizir) qui les accompagne[20]; mais, par un retour
ordinaire, la Porte commence à prendre ombrage de sa fortune; elle
s’alarme de son humeur entreprenante; lui, de son côté, redoute sa
fourberie; en sorte qu’il règne de part et d’autre une défiance qui
pourra avoir des suites. Il entretient des soldats en plus grand nombre
et mieux tenus qu’aucun autre pacha; et il observe de n’enrôler que des
gens venus de son pays; c’est-à-dire des _Bochnâqs_ et des _Arnautes_;
leur nombre se monte à environ neuf cents cavaliers. Il y joint environ
mille Barbaresques à pied. Les portes de ses villes frontières ont des
gardes régulières; ce qui est inusité dans le reste de la Syrie. Sur
mer, il a une frégate, deux galiotes et un chébek qu’il a récemment pris
sur les Maltais. Par ces précautions, dirigées en apparence contre
l’étranger, il se met en garde contre les surprises du divan. L’on a
déja tenté plus d’une fois la voie des capidjis; mais il les a fait
veiller de si près, qu’ils n’ont rien pu exécuter; et les coliques
subites qui en ont fait périr deux ou trois, ont beaucoup refroidi le
zèle de ceux qui se chargent d’un si cauteleux emploi. D’ailleurs il
soudoie des espions dans le _séraï_ ou _palais_ du sultan; et il y
répand un argent qui lui assure des protecteurs. Ce moyen vient de lui
procurer le pachalic de Damas, qu’il ambitionnait depuis long-temps, et
qui en effet est le plus important de toute la Syrie. Il a cédé celui
d’_Acre_ à un mamlouk nommé _Sélim_, son ami et son compagnon de
fortune; mais cet homme lui est si dévoué, que l’on peut regarder
Djezzâr comme maître des deux gouvernements. L’on dit qu’il sollicite
encore celui d’Alep. S’il l’obtient, il possédera presque toute la
Syrie, et peut-être la Porte aura-t-elle trouvé un rebelle plus
dangereux que Dâher; mais comme les conjectures en pareilles matières
sont inutiles, et presque impossibles à asseoir, je vais passer, sans y
insister, à quelques détails sur les lieux les plus remarquables de ce
pachalic.
Le premier qui se présente en venant de Tripoli le long de la côte, est
la ville de _Béryte_, que les Arabes prononcent comme les anciens Grecs,
_Baîrout_[21]. Son local est une plaine qui du pied du Liban s’avance en
pointe dans la mer, environ deux lieues hors la ligne commune du rivage:
l’angle rentrant qui en résulte au nord, forme une assez grande rade, où
débouche la rivière de _Nahr-el-Salib_, dite aussi _Nahr-Baîrout_. Cette
rivière en hiver a des débordements qui ont forcé d’y construire un pont
assez considérable; mais il est tellement ruiné, que l’on n’y peut plus
passer: le fond de la rade est un roc qui coupe les câbles des ancres,
et rend cette station peu sûre. De là, en allant à l’ouest vers la
pointe, l’on trouve, après une heure de chemin, la ville de _Baîrout_.
Jusqu’à ces derniers temps elle avait appartenu aux Druzes; mais
_Djezzâr_ a jugé à propos de la leur retirer, et d’y mettre une garnison
turke. Elle n’en continue pas moins d’être l’entrepôt des Maronites et
des Druzes: c’est par là qu’ils font sortir leurs cotons et leurs soies,
destinées presque toutes pour le Kaire. Ils reçoivent en retour du riz,
du tabac, du café et de l’argent, qu’ils échangent encore contre les
blés de _Beqâà_ et du _Hauran_: ce commerce entretient une population
assez active, d’environ six mille ames. Le dialecte des habitants est
renommé avec raison pour être le plus mauvais de tous; il réunit à lui
seul les douze défauts d’élocution dont parlent les grammairiens arabes.
Le port de Baîrout, formé comme tous ceux de la côte par une jetée, est
comme eux comblé de sables et de ruines; la ville est enceinte d’un mur
dont la pierre molle et sablonneuse cède au boulet de canon sans
éclater; ce qui contraria beaucoup les Russes quand ils l’attaquèrent.
D’ailleurs, ce mur et ses vieilles tours sont sans défense. Il s’y joint
deux autres inconvénients qui condamnent Baîrout à n’être jamais qu’une
mauvaise place; car d’une part elle est dominée par un cordon de
collines qui courent à son sud-est, et de l’autre elle manque d’eau dans
son intérieur. Les femmes sont obligées de l’aller puiser à un
demi-quart de lieue, à une source où elle n’est pas trop bonne.
_Djezzâr_ a entrepris de construire une fontaine publique, comme il a
fait à Acre; mais le canal que j’ai vu creuser sera de peu de durée.
Les fouilles que l’on a faites en d’autres circonstances pour former des
citernes, ont fait découvrir des ruines souterraines, d’après lesquelles
il paraît que la ville moderne est bâtie sur l’ancienne. _Lataqîé_,
_Antioche_, _Tripoli_, _Saide_, et la plupart des villes de la côte sont
dans le même cas, par l’effet des tremblements de terre qui les ont
renversées à diverses époques. On trouve aussi hors des murs à l’ouest,
des décombres et quelques fûts de colonnes, qui indiquent que Baîrout a
été autrefois beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. La plaine qui forme
son territoire est toute plantée en mûriers blancs, qui, au contraire de
ceux de Tripoli, sont jeunes et vivaces, parce que sous la régie druze
on les renouvelait impunément. Aussi la soie qu’ils fournissent est
d’une très-belle qualité: c’est un coup d’œil vraiment agréable,
lorsqu’on vient des montagnes, d’apercevoir, de leurs sommets ou de
leurs pentes, le riche tapis de verdure que déploie au fond lointain de
la vallée cette forêt d’arbres utiles: dans l’été, le séjour de
_Baîrout_ est incommode par sa chaleur et son eau tiède; cependant il
n’est pas malsain: on dit qu’il le fut autrefois, mais qu’il cessa de
l’être depuis que l’émir _Fakr-el-dîn_ eut planté un bois de sapins qui
subsiste encore à une lieue de la ville; les religieux de _Mahr-Hanna_,
qui ne sont pas des physiciens à systèmes, citent la même observation
pour divers couvents; ils assurent même que depuis que les sommets se
sont couverts de sapins, les eaux de diverses sources sont devenues plus
abondantes et plus saines: ce qui est d’accord avec d’autres faits déja
connus.
Le pays des Druzes offre peu de lieux intéressants. Le plus remarquable
est _Dair-el Qamar_ ou _Maison de la Lune_, qui est la capitale et la
résidence des émirs. Ce n’est point une cité, mais simplement un gros
bourg mal bâti et fort sale. Il est assis sur le revers d’une montagne,
au pied de laquelle coule une des branches de l’ancien fleuve _Tamyras_,
aujourd’hui ruisseau de _Dâmour_. Sa population est formée de Grecs
catholiques et schismatiques, de Maronites et de Druzes, au nombre de
quinze à dix-huit cents ames. Le _séraï_ ou palais du prince, n’est
qu’une grande et mauvaise maison qui menace ruine.
Je citerai encore _Zahlé_, village au pied des montagnes, sur la vallée
de _Beqâà_: depuis vingt ans ce lieu est devenu le centre des relations
de _Balbek_, de _Damas_ et de _Baîrout_, avec l’intérieur des montagnes.
L’on prétend même qu’il s’y fabrique de la fausse monnaie; mais les
ouvriers qui contrefont les piastres turkes, n’ont pu imiter la gravure
plus fine des dahlers d’Allemagne.
J’oubliais d’observer que le pays des Druzes est divisé en _qàtas_ ou
_sections_, qui ont chacune un caractère principal qui les distingue. Le
_Matné_ qui est au nord, est le plus rocailleux et le plus riche en
fer. Le _Garb_ qui vient ensuite, a les plus beaux sapins. Le _Sâhel_,
ou pays _plat_, qui est la lisière maritime, est riche en mûriers, et en
vignes. Le _Choûf_, où se trouve _Dair-el-Qamar_, est le plus rempli
d’_oqqâls_, et produit les plus belles soies. Le _Tefâh_, ou district
des _pommes_, qui est au midi, abonde en ce genre de fruits. Le _Chaqîf_
a les meilleurs tabacs; enfin l’on donne le nom de _Djourd_ à toute la
région la plus élevée et la plus _froide_ des montagnes: c’est là que
les pasteurs retirent dans l’été leurs troupeaux.
J’ai dit que les Druzes avaient accueilli chez eux des chrétiens grecs
et maronites, et leur avaient concédé des terrains pour y bâtir des
couvents. Les Grecs catholiques, usant de cette permission, en ont fondé
douze depuis 70 ans. Le chef-lieu est _Mar-hanna_: ce monastère est
situé en face du village de Chouair, sur une pente escarpée, au pied de
laquelle coule en hiver un torrent qui va au _Nahr-el-Kelb_. La maison,
bâtie au milieu de rochers et de blocs écroulés, n’est rien moins que
magnifique. C’est un dortoir à deux rangs de petites cellules, sur
lesquelles règne une terrasse solidement voûtée: l’on y compte 40
religieux. Son principal mérite est une imprimerie arabe, la seule qui
ait réussi dans l’empire turk. Il y a environ 50 ans qu’elle est
établie: le lecteur ne trouvera peut-être pas mauvais d’en apprendre en
peu de mots l’histoire.
Dans les premières années de ce siècle, les jésuites, profitant de la
considération que leur donnait la protection de la France, déployaient
dans leur maison d’Alep le zèle d’instruction qu’ils ont porté partout.
Ils avaient fondé dans cette ville une école où ils s’efforçaient
d’élever les enfants des chrétiens dans la connaissance de la religion
romaine, et dans la discussion des hérésies: ce dernier article est
toujours le point capital des missionnaires; il en résulte une manie de
controverse qui met sans cesse aux prises les partisans des différents
rites de l’Orient. Les Latins d’Alep, excités par les jésuites, ne
tardèrent pas de recommencer, comme autrefois, à argumenter contre les
Grecs; mais comme la logique exige une connaissance méthodique de la
langue, et que les chrétiens, exclus des écoles musulmanes, ne savaient
que l’arabe vulgaire, ils ne pouvaient satisfaire par écrit leur goût de
controverse. Pour y parvenir, les Latins résolurent de s’initier dans le
scientifique de l’arabe. L’_orgueil des docteurs_ musulmans répugnait à
en ouvrir les sources à des _infidèles_; mais leur avarice fut encore
plus forte que leurs scrupules; et moyennant quelques _bourses_, la
science si vantée de la _grammaire_ et du _nahou_ fut introduite chez
les chrétiens. Le sujet qui se distingua le plus par les progrès qu’il y
fit, fut un nommé _Abd-allah-zâker_; il y joignit un zèle particulier à
promulguer ses connaissances et ses opinions. On ne peut déterminer les
suites qu’eût pu avoir cet esprit de prosélytisme dans Alep; mais un
accident ordinaire en Turkie vint en déranger la marche. Les
schismatiques, blessés des attaques d’_Abd-allah_, sollicitèrent sa
perte à Constantinople. Le patriarche, excité par ses prêtres, le
représenta au vizir comme un homme dangereux: le vizir, qui connaissait
les usages, feignit d’abord de ne rien croire; mais le patriarche ayant
appuyé ses raisons de quelques _bourses_, le vizir lui délivra un
_kat-chérîf_, ou _noble-seing du sultan_, qui, selon la coutume, portait
ordre de couper la tête à _Abd-allah_. Heureusement il fut prévenu assez
à temps pour s’échapper; et il se sauva dans le Liban où sa vie était en
sûreté; mais en quittant son pays, il ne perdit pas ses idées de
réforme, et il résolut plus que jamais de répandre ses opinions. Il ne
le pouvait plus que par des écrits: la voie des manuscrits lui parut
insuffisante. Il connaissait les avantages de l’imprimerie: il eut le
courage de former le triple projet d’écrire, de fondre et d’imprimer; et
il parvint à l’exécuter par son esprit, sa fortune, et son talent de
graveur, qu’il avait déja exercé dans la profession de joaillier. Il
avait besoin d’un associé, et il eut le bonheur d’en trouver un qui
partagea ses desseins: son frère, qui était supérieur à _Mar-hanna_, le
détermina à choisir cette résidence; et dès lors, libre de tout autre
soin, il se livra tout entier à l’exécution de son projet. Son zèle et
son activité eurent tant de succès, que dès 1733 il fit paraître les
Psaumes de David en un volume. Ses caractères furent trouvés si corrects
et si beaux, que ses ennemis mêmes achetèrent son livre: depuis ce temps
on en a renouvelé dix fois l’impression; l’on a fondu de nouveaux
caractères, mais l’on n’a rien fait de supérieur aux siens. Ils imitent
parfaitement l’écriture à la main; ils en observent les pleins et les
déliés, et n’ont point l’air maigre et décousu des caractères arabes
d’Europe. Il passa ainsi 20 années à imprimer divers ouvrages, qui
furent la plupart des traductions de nos livres dévots. Ce n’est pas
qu’il sût aucune de nos langues; mais les jésuites avaient déja traduit
plusieurs livres; et comme leur arabe était tout-à-fait mauvais, il
refondit leurs traductions, et leur substitua sa version, qui est un
modèle de pureté et d’élégance. Sous sa plume, la langue a pris une
marche soutenue, un style nombreux, clair et précis dont on ne l’eût pas
crue capable, et qui indique que si jamais elle est maniée par un peuple
savant, elle sera l’une des plus heureuses et des plus propres à tous
les genres. Après la mort d’_Abd-allah_, arrivée vers 1755, son élève
lui succéda; à celui-ci ont succédé des religieux de la maison même; ils
ont continué d’imprimer et de fondre; mais l’établissement est
languissant et menace de finir. Les livres se vendent peu, à
l’exception des Psaumes, dont les chrétiens ont fait le livre classique
de leurs enfants, et qu’il faut, par cette raison, renouveler sans
cesse. Les frais sont considérables, attendu que le papier vient
d’Europe, et que la main-d’œuvre est très-lente. Un peu d’art
remédierait au premier de ces inconvénients; mais le second est radical.
Les caractères arabes exigeant d’être liés entre eux, il faut, pour les
bien joindre et les aligner, des soins d’un détail immense. En outre, la
liaison des lettres variant de l’une à l’autre, selon qu’elles sont au
commencement, au milieu ou à la fin d’un mot, il a fallu fondre beaucoup
de lettres doubles; par-là les casses trop multipliées ne se trouvent
plus rassemblées sous la main du compositeur; il est obligé de courir le
long d’une table de dix-huit pieds de long, et de chercher ses lettres
dans près de neuf cents cassetins: de là, une perte de temps qui ne
permettra jamais aux imprimeries arabes d’atteindre à la perfection des
nôtres. Quant au peu de débit des livres, il ne faut l’imputer qu’au
mauvais choix que l’on en a fait; au lieu de traduire des ouvrages d’une
utilité pratique, et qui fussent propres à éveiller le goût des arts
chez tous les Arabes sans distinction, l’on n’a traduit que des livres
mystiques exclusivement propres aux chrétiens, et qui, par leur morale
misanthropique, ne sont faits que pour fomenter le dégoût de toute
science et même de la vie. Le lecteur en pourra juger par le catalogue
ci-joint.
_Catalogue des livres imprimés au couvent de Mar-hanna-el-Chouir, dans
la montagne des Druzes_.
1. [22] Balance du temps, _ou_ Différence du Temps
et de l’Éternité, par le père _Nieremberg_,
jésuite.
2. Vanité du monde, par _Didaco Stella_, jésuite.
3. Guide du Pécheur, par _Louis de Grenade_,
jésuite.
4. Guide du Prêtre.
5. Guide du Chrétien.
6. Aliment de l’Ame.
7. Contemplation de la Semaine Sainte.
8. Doctrine Chrétienne.
9. Explication des sept Psaumes de la Pénitence.
10. Les Psaumes de David, _traduits du grec_.
11. Les Prophéties.
12. L’Évangile et les Épîtres.
13. Les Heures Chrétiennes, à quoi il faut joindre
la Perfection Chrétienne de _Rodriguez_, et
la Règle des Moines, _imprimés tous les deux
à Rome_.
En manuscrits, ce couvent possède:
1. [23] Imitation de Jésus-Christ.
2. Jardin des Moines, _ou_ la Vie des Saints Pères
du Désert.
3. Théologie Morale, de _Buzembaum_.
4. Les Sermons de _Segneri_.
5. Théologie de saint Thomas, en 4 vol. in-fol.,
dont la transcription a coûté 1250 liv.
6. Sermons de saint Jean Chrysostôme.
7. Principes des Lois de _Claude Virtieu_.
8. *Dispute Théologique du moine _George_.
9. Logique traduite de l’italien, par un _Maronite_.
10. La lumière des Cœurs (Juifs), de _Paul de
Smyrne_, juif converti.
11. *Demandes et Recherches sur la Grammaire
et le _Nahou_, par l’évêque _Germain_, Maronite.
12. *Poésies du même, sur des sujets pieux.
13. *Poésies du Curé _Nicolas_, frère d’Abd-allah-Zâkèr.
14. Abrégé du Dictionnaire appelé l’_Océan_ de la
Langue arabe.
_Tous ces ouvrages sont de la main des Chrétiens; ceux qui sont
marqués d’étoiles sont de composition arabe; les suivants sont de
la composition des Musulmans._
1. [24] Le Qôran, _ou_ la _Lecture_ de Mahomet.
2. L’_Océan_ de la Langue arabe, _traduit par Golius_.
3. Les Mille Distiques d’_Ebn-el-Malek_, sur la
Grammaire.
4. Explication des Mille Distiques.
5. Grammaire _Adjeroumié_.
6. Rhétorique de _Taftazâni_.
7. Séances, _ou_ Histoires plaisantes de _Hariri_.
8. Poésies d’_Omar Ebn-el-Fârdi_, dans le genre
érotique.
9. Science de la Langue arabe; petit livre dans
le genre des Synonymes français de _Girard_.
10. Médecine d’_Ebn-Sina_ (Avicenne).
11. Les Simples et les Drogues, traduit de Dioscoride
par _Ebn-el-Bitar_.
12. Dispute des Médecins.
13. Fragmens Théologiques sur les sectes du
monde.
14. Un livret de Contes (de peu de valeur). J’en
ai l’extrait.
15. Histoire des Juifs, par _Josèphe_, traduction
très-incorrecte.
Enfin, un petit livre d’astronomie dans les principes de Ptolomée, et
quelques autres de nulle valeur.
Voilà en quoi consiste toute la bibliothèque du couvent de _Mar-hanna_,
et l’on peut en prendre une idée de la littérature de toute la Syrie,
puisque cette bibliothèque est, avec celle de Djezzâr, la seule qui y
existe. Parmi les livres originaux, il n’y en a pas un seul qui, pour le
fonds, mérite d’être traduit. Les _séances_ même de _Hariri_ n’ont
d’intérêt qu’à raison du style; et il n’y a dans tout l’ordre qu’un seul
religieux qui les entende: les autres ne sont pas mieux compris de la
plupart des moines. Le régime de cette maison, et les mœurs des moines
qui l’habitent, offrent quelques singularités qui méritent que j’en
fasse mention.
La règle de leur ordre est celle de saint Basile, qui est pour les
Orientaux ce que saint Benoît est pour les Occidentaux; seulement ils y
ont fait quelques modifications relatives à leur position; la cour de
Rome a sanctionné le code qu’ils en ont dressé il y a 30 ans. Ils
peuvent prononcer les vœux dès l’âge de 16 ans, selon l’attention
qu’ont eue tous les législateurs monastiques de captiver l’esprit de
leurs prosélytes dès le plus jeune âge, pour le plier à leur institut;
ces vœux sont, comme partout, ceux de pauvreté, d’obéissance, de
dévouement et de chasteté; mais il faut avouer qu’ils sont plus
strictement observés dans ce pays que dans le nôtre; en tout, la
condition des moines d’Orient est bien plus dure que celle des moines
d’Europe. On en pourra juger par le tableau de leur vie domestique.
Chaque jour, ils ont 7 heures de prières à l’église, et personne n’en
est dispensé. Ils se lèvent à 4 heures du matin, se couchent à 9 du
soir, et ne font que deux repas, savoir, à 9 et à 5. Ils font
perpétuellement maigre, et se permettent à peine la viande dans les plus
grandes maladies; ils ont, comme les autres Grecs, trois grands carêmes
par an, une foule de jeûnes, pendant lesquels ils ne mangent ni œufs,
ni lait, ni beurre, ni même de fromage. Presque toute l’année ils vivent
de lentilles à l’huile, de fèves, de riz au beurre, de lait caillé,
d’olives et d’un peu de poisson salé. Leur pain est une petite galette
grossière et mal levée, dure le second jour, et que l’on ne renouvelle
qu’une fois par semaine. Avec cette nourriture, ils se prétendent moins
sujets aux maladies que les paysans; mais il faut remarquer qu’ils
portent tous des cautères au bras, et que plusieurs sont attaqués
d’hernies, dues, je crois, à l’abus de l’huile. Chacun a pour logement
une étroite cellule, et pour tout meuble une natte, un matelas, une
couverture, et point de draps; ils n’en ont pas besoin, puisqu’ils
dorment vêtus. Leur vêtement est une grosse chemise de coton rayée de
bleu, un caleçon, une camisole, et une robe de bure brune si roide et si
épaisse, qu’elle se tient debout sans faire un pli. Contre l’usage du
pays, ils portent des cheveux de huit pouces de long; et au lieu de
capuchon, un cylindre de feutre de dix pouces de hauteur, tel que celui
des cavaliers turks. Enfin chacun d’eux, à l’exception du supérieur, du
dépensier et du vicaire, exerce un métier d’un genre nécessaire ou utile
à la maison; l’un est tisserand, et fabrique les étoffes; l’autre est
tailleur, et coud les habits; celui-ci est cordonnier, et fait les
souliers; celui-là est maçon, et dirige les constructions. Deux sont
chargés de la cuisine, quatre travaillent à l’imprimerie, quatre à la
reliure; et tous aident à la boulangerie, le jour que l’on fait le pain.
La dépense de 40 à 45 bouches qui composent le couvent, n’excède pas
chaque année la somme de 12 bourses, c’est-à-dire, 15,000 liv.; encore
sur cette somme prend-on les frais de l’hospitalité de tous les
passants, ce qui forme un article considérable. Il est vrai que la
plupart de ces passants laissent des dons ou aumônes, qui font une
partie du revenu de la maison; l’autre partie provient de la culture des
terres. Ils en ont pris à rente une assez grande étendue, dont ils
paient 400 piastres de redevance à deux émirs. Ces terres ont été
défrichées par les premiers religieux; mais aujourd’hui, ils ont jugé à
propos d’en remettre la culture à des paysans qui leur paient la moitié
de tous les produits. Ces produits sont des soies blanches et jaunes que
l’on vend à _Baîrout_; quelques grains et des vins[25] qui, faute de
débit, sont offerts en présent aux bienfaiteurs, ou consommés dans la
maison. Ci-devant les religieux s’abstenaient d’en boire; mais, par une
marche commune à toutes les sociétés, ils se sont déja relâchés de leur
austérité première; ils commencent aussi à se tolérer la pipe et le
café, malgré les réclamations des anciens, jaloux en tout pays de
perpétuer les habitudes de leur jeunesse.
Le même régime a lieu pour toutes les maisons de l’ordre, qui, comme je
l’ai dit, sont au nombre de 12. On porte à 150 sujets la totalité des
religieux; il faut y ajouter 5 couvents de femmes qui en dépendent. Les
premiers supérieurs qui les fondèrent, crurent avoir fait une bonne
opération; mais aujourd’hui l’ordre s’en repent, parce que des
religieuses en pays turk sont une chose dangereuse, et qu’en outre elles
dépensent plus qu’elles ne rendent. L’on n’ose cependant les abolir,
parce qu’elles tiennent aux plus riches maisons d’Alep, de Damas et du
Kaire, qui se débarrassent de leurs filles dans ces couvents, moyennant
une dot. C’est d’ailleurs pour un marchand un motif de verser des
aumônes considérables. Plusieurs donnent chaque année cent pistoles, et
même cent louis et mille écus, sans demander d’autre intérêt que des
prières à Dieu, pour qu’il détourne d’eux le regard dévorant des pachas.
Mais comme d’autre part ils le provoquent par le luxe fastueux de leurs
habits et de leurs meubles, ces dons ne les empêchent point d’être
rançonnés. Récemment l’un d’eux osa bâtir à Damas une maison de plus de
120,000 livres. Le pacha qui la vit, fit dire au maître qu’il était
curieux de la visiter, et d’y prendre une tasse de café. Or, comme le
pacha eût pu s’y plaire et y rester, il fallut, pour se débarrasser de
sa politesse, lui faire un cadeau de 10,000 écus.
Après _Mar-hanna_, le couvent le plus remarquable est _Dair-Mokallés_,
ou couvent de _Saint-Sauveur_. Il est situé à trois heures de chemin au
nord-est de _Saide_. Les religieux avaient amassé dans ces derniers
temps une assez grande quantité de livres arabes imprimés et manuscrits;
mais il y a environ 8 ans que Djezzâr ayant porté la guerre dans ce
canton, ses soldats pillèrent la maison et dispersèrent tous les livres.