l’air d’Alexandrette, portée à un point extraordinaire. On peut assurer
qu’elle moissonnait chaque année le tiers des équipages qui y
_estivent_: l’on y a vu quelquefois des vaisseaux complètement démontés
en deux mois de séjour. La saison de l’épidémie est surtout depuis mai
jusqu’à la fin de septembre: sa nature est une fièvre intermittente du
plus fâcheux caractère; elle est accompagnée d’obstructions au foie, qui
se terminent par l’hydropisie. Les villes de _Tripoli_, d’_Acre_ et de
_Larneca_ en Cypre, y sont aussi sujettes, quoiqu’à un moindre degré.
Dans tous ces endroits, les mêmes circonstances locales décèlent un même
principe de cette contagion; partout ce sont des marais voisins, des
eaux croupissantes, et par conséquent des vapeurs et des exhalaisons
méphitiques auxquelles on doit en rapporter la cause; pour en compléter
l’indication, l’épidémie n’a point lieu dans les années où il n’a pas
plu. Malheureusement Alexandrette est condamnée, par son local, à n’en
être jamais bien exempte. En effet, la plaine où est située cette ville
est d’un niveau si bas et si égal[15], que les ruisseaux n’y ont point
de cours, et ne peuvent arriver jusqu’à la mer. Lorsque les pluies
d’hiver les gonflent, la mer, grossie de son côté par les tempêtes, les
empêche de se dégorger: de là leurs eaux, forcées de se répandre sur la
plaine, y forment des lacs. L’été vient; l’eau se corrompt par la
chaleur, et il s’en élève des vapeurs corrompues comme leur source.
Elles ne peuvent se dissiper, parce que les montagnes qui ceignent le
golfe comme un rempart, s’y opposent, et que l’embouchure est ouverte à
l’ouest, la plus malsaine des expositions, quand elle répond à la mer.
Les travaux à faire seraient immenses, insuffisans, et ils sont
impossibles avec un gouvernement comme la Porte. Il y a quelques années
que les négociants d’_Alep_, dégoûtés par tant d’inconvénients,
voulurent abandonner Alexandrette, et porter leur entrepôt à _Lataqîé_.
Ils proposèrent au pacha de Tripoli de rétablir le port à leurs frais,
s’il voulait leur accorder une franchise de tous droits pendant dix ans.
Pour l’y engager, leur envoyé fit beaucoup valoir l’avantage qui en
résulterait pour tout le pays par la suite du temps: _Hé que m’importe
la suite du temps?_ répondit le pacha. _J’étais hier à Marach, je serai
peut-être demain à Djeddâ; pourquoi me priverais-je du présent qui est
certain, pour un avenir sans espérance?_ Il a donc fallu que les
facteurs francs restassent à _Skandaroun_. Ils sont au nombre de trois;
savoir, deux pour les Français, et un pour les Anglais et les Vénitiens.
La seule curiosité dont ils puissent régaler les étrangers, consiste en
six ou sept mausolées de marbre venus d’Angleterre, où on lit: _Ici
repose un tel, enlevé à la fleur de son âge par les effets funestes d’un
air contagieux_. Ce spectacle est d’autant plus affligeant, que l’air
languissant, le teint jaune, les yeux cernés et le ventre hydropique de
ceux qui le montrent, font craindre pour eux le même sort. Il est vrai
qu’ils ont la ressource du village de _Baïlan_, dont l’air pur et les
eaux vives rétablissent les malades. Ce village, situé dans les
montagnes à trois lieues d’Alexandrette, sur la route d’Alep, a l’aspect
le plus pittoresque. Il est assis parmi des précipices, dans une vallée
étroite et profonde, d’où l’on voit le golfe comme par un tuyau. Les
maisons appuyées sur les pentes rapides des deux montagnes, sont
disposées de manière que la terrasse des unes sert de rue et de cour aux
autres. En hiver, il se forme de tous côtés des cascades, dont le bruit
étourdit, et dont la violence arrache quelquefois des roches et
précipite des maisons. Cette saison y est très-froide; mais l’été y est
charmant. Les habitants, qui ne parlent que le turk, vivent du produit
de leurs chèvres, de leurs buffles, et de quelques jardins qu’ils
cultivent. L’aga, depuis quelques années, s’est emparé de la douane
d’Alexandrette, et vit presque indépendant du pacha d’Alep: l’empire est
plein de semblables rebelles, qui souvent meurent tranquilles
possesseurs de leurs usurpations.
Sur la route d’Alexandrette à Alep, à la dernière couchée avant cette
ville, est le village de _Martaouân_, célèbre chez les Turks et les
Francs, par l’usage où sont les habitants de prêter leurs femmes et
leurs filles pour quelques pièces d’argent. Cette prostitution, abhorrée
chez tous les peuples arabes, me paraît venir primitivement de quelque
pratique religieuse, soit qu’elle remonte à l’ancien culte de Vénus,
soit qu’elle dérive de la communauté des femmes admise par les
_Ansârié_, dont les gens de _Martaouân_ font partie. Nos Francs
prétendent que leurs femmes sont jolies. Mais il est probable que
l’abstinence de la mer et la vanité d’une bonne fortune font tout leur
mérite; car leur extérieur n’annonce que la dégoûtante malpropreté de la
misère.
Dans les montagnes qui terminent le pachalic d’_Alep_ au nord, on fait
mention de _Klés_ et d’_Aèntâb_ comme de deux villages considérables.
Ils sont habités par des chrétiens arméniens, des Kourdes et des
Musulmans, qui, malgré la différence des cultes, vivent en bonne
intelligence. Ils en retirent l’avantage de résister aux pachas qu’ils
ont souvent bravés, et de vivre assez tranquillement du produit de leurs
troupeaux, de leurs abeilles et de quelques cultures de grains et de
tabacs.
A deux journées au nord-est d’Alep, est le bourg de _Mambedj_, jadis
célèbre sous le nom de _Bambyce_ et d’_Hiérapolis_[16]. Il n’y reste pas
de trace du temple de cette _grande déesse_, dont _Lucien_ nous fait
connaître le culte. Le seul monument remarquable est un canal souterrain
qui amène l’eau des montagnes du nord dans un espace de quatre lieues.
Toute cette contrée était jadis remplie de pareils aqueducs; les
Assyriens, les Mèdes et les Perses s’étaient fait un devoir religieux de
conduire des eaux dans le désert, pour y multiplier, selon les préceptes
de Zoroastre, _les principes de la vie et de l’abondance_; aussi
rencontre-t-on à chaque pas de grandes traces d’une ancienne population.
Sur toute la route d’_Alep_ à _Hama_, ce ne sont que ruines d’anciens
villages, que citernes enfoncées, que débris de forteresses et même de
temples. J’ai surtout remarqué une foule de monticules ovales et ronds,
que leur terre rapportée et leur saillie brusque sur cette plaine rase,
prouvent avoir été faits de main d’homme. L’on pourra prendre une idée
du travail qu’ils ont dû coûter, par la mesure de celui de
_Kân-Chaikoun_, auquel j’ai trouvé sept cent vingt pas, c’est-à-dire,
quatorze cents pieds de tour, sur près de cent pieds d’élévation. Ces
monticules, parsemés presque de lieue en lieue, portent tous des ruines
qui furent des citadelles, et sans doute aussi des lieux d’adoration,
selon l’ancienne pratique si connue d’adorer _sur les hauts lieux_.
Aussi la tradition des habitants attribue-t-elle tous ces ouvrages aux
_infidèles_. Maintenant, au lieu des cultures que suppose un pareil
état, l’on ne rencontre que des terres en friche et abandonnées; le sol
néanmoins est de bonne qualité; et le peu de grains, de coton et de
sésame que l’on y sème, réussit à souhait. Mais toute cette frontière du
désert est privée de sources et d’eaux courantes. Les puits n’en ont que
de saumâtre; et les pluies d’hiver, sur lesquelles se fonde toute
l’espérance, manquent quelquefois. Par cette raison, rien de si triste
que ces campagnes brûlées et poudreuses, sans arbres et sans verdure;
rien de si misérable que l’aspect de ces huttes de terre et de paille
qui composent les villages; rien de si pauvre que leurs paysans,
exposés au double inconvénient des vexations des Turks et des pillages
des Bedouins. Les tribus qui campent dans ces cantons se nomment les
_Maouâlis_; ce sont les plus puissants et les plus riches des Arabes,
parce qu’ils font quelques cultures et qu’ils participent avec les
Arabes _Najd_ aux transports des caravanes qui vont d’Alep, soit à
Basra, soit à Damas, soit à Tripoli par Hama.
CHAPITRE IV.
Du pachalic de Tripoli.
Le pachalic de _Tripoli_ comprend le pays qui s’étend le long de la
Méditerranée, depuis _Lataqîé_ jusqu’à _Narh-el-Kelb_, en lui donnant
pour limites à l’ouest, le cours de ce torrent et la chaîne des
montagnes qui dominent l’_Oronte_.
La majeure partie de ce gouvernement est montueuse; la côte seule de la
mer entre Tripoli et _Lataqîé_, est un terrain de plaine. Les ruisseaux
nombreux qui y coulent lui donnent de grands moyens de fertilité; mais
malgré cet avantage, cette plaine est bien moins cultivée que les
montagnes, sans en excepter le Liban, tout hérissé qu’il est de rocs et
de sapins. Les productions principales sont le blé, l’orge et le coton.
Le territoire de _Lataqîé_ est employé de préférence à la culture du
tabac à fumer et des oliviers, pendant que le pays du _Liban_ et le
_Kesraouân_ le sont à celle des mûriers blancs et des vignes.
La population est variée pour les races et pour les religions. Depuis le
Liban jusqu’au-dessus de _Lataqîé_, les montagnes sont habitées par les
_Ansârié_, dont j’ai parlé; le _Liban_ et le _Kesraouân_ sont peuplés
exclusivement de Maronites; enfin la côte et les villes ont pour
habitants des Grecs schismatiques et latins, des Turks et les
descendants des Arabes.
Le pacha de Tripoli jouit de tous les droits de sa place. Le militaire
et les finances sont en ses mains; il tient son gouvernement à titre de
ferme, dont la Porte lui passe un bail pour l’année seulement. Le prix
est de 750 bourses, c’est-à-dire, 937,500 livres; mais il est en outre
obligé de fournir le ravitaillement de la caravane de la Mekke, qui
consiste en blé, en orge, en riz et autres provisions, dont les frais
sont évalués 750 autres bourses. Lui-même en personne doit conduire ce
convoi dans le désert, à la rencontre des pèlerins. Il se rembourse de
ses dépenses sur le miri, sur les douanes, sur les sous-fermes des
_Ansârié_ et du _Kesraouân_; enfin, il y joint les extorsions casuelles,
ou _avanies_; et ce dernier article fût-il seul son bénéfice, il serait
encore considérable. Il entretient environ cinq cents hommes à cheval
aussi mal conditionnés que ceux d’Alep, et quelques fusiliers
barbaresques.
Le pacha de Tripoli a de tout temps désiré de régir par lui-même le pays
des _Ansârié_ et des _Maronites_; mais ces peuples s’étant toujours
opposés par la force à l’entrée des Turks dans leurs montagnes, il a été
contraint de remettre la perception du tribut à des sous-fermiers qui
fussent agréables aux habitants. Leur bail n’est, comme le sien, que
pour une année. Il l’établit par enchère, et de là une concurrence de
gens riches, qui lui donne sans cesse le moyen d’exciter ou d’entretenir
des troubles chez la nation tributaire. C’est le même genre
d’administration que l’histoire offre chez les anciens Perses et
Assyriens, et il paraît avoir subsisté de tout temps dans l’Orient.
La ferme des _Ansârié_ est aujourd’hui divisée entre trois chefs ou
_moqaddamin_: celle des Maronites est réunie dans les mains de l’émir
Yousef, qui en rend trente bourses, c’est-à-dire, 37,500 livres. Les
lieux remarquables de ce pachalic sont: 1º _Tripoli_[17] (en arabe
_Tarâbolos_) résidence du pacha, et située sur la rivière _Qadicha_, à
un petit quart de lieue de son embouchure. La ville est assise
précisément au pied du Liban, qui la domine et l’enceint de ses branches
à l’est, au sud, et même un peu au nord du côté de l’ouest. Elle est
séparée de la mer par une petite plaine triangulaire d’une demi-lieue, à
la pointe de laquelle est le village où abordent les vaisseaux. Les
Francs appellent ce village _la Marine_[18], du nom général et commun à
ces lieux dans le Levant. Il n’y a point de port, mais seulement une
rade qui s’étend entre le rivage et les écueils appelés _îles des
lapins_ et _des pigeons_. Le fond en est de roche; les vaisseaux
craignent d’y séjourner, parce que les câbles des ancres s’y coupent
promptement, et que l’on y est d’ailleurs exposé au nord-ouest, qui est
habituel et violent sur toute cette côte. Du temps des Francs, cette
rade était défendue par des tours, dont on compte encore sept
subsistantes, depuis l’embouchure de la rivière jusqu’à _la Marine_. La
construction en est solide; mais elles ne servent plus qu’à nicher des
oiseaux de proie.
Tous les environs de Tripoli sont en vergers, où le nopal abonde sans
art, et où l’on cultive le mûrier blanc pour la soie, et le grenadier,
l’oranger et le limonier pour leurs fruits, qui sont de la plus grande
beauté. Mais l’habitation de ces lieux, quoique flatteuse à l’œil, est
malsaine. Chaque année, depuis juillet jusqu’en septembre, il y règne
des fièvres épidémiques comme à _Skandaroun_ et en Cypre: elles sont
dues aux inondations que l’on pratique dans les jardins pour arroser les
mûriers, et leur rendre la vigueur nécessaire à la seconde feuillaison.
D’ailleurs, la ville n’étant ouverte qu’au couchant, l’air n’y circule
pas, et l’on y éprouve un état habituel d’accablement, qui fait que la
santé n’y est qu’une convalescence[19]. L’air, quoique plus humide à _la
Marine_, y est plus salubre, sans doute parce qu’il y est libre et
renouvelé par des courans: il l’est encore davantage dans les _îles_; et
si le lieu était aux mains d’un gouvernement vigilant, c’est là qu’il
faudrait appeler toute la population. Il n’en coûterait pour l’y fixer,
que d’établir jusqu’au village des conduites d’eau qui paraissent avoir
subsisté jadis. Il est d’ailleurs bon de remarquer que le rivage
méridional de la petite plaine est plein de vestiges d’habitations et de
colonnes brisées et enfoncées dans la terre ou ensablées dans la mer.
Les Francs en employèrent beaucoup dans la construction de leurs murs,
où on les voit encore posées sur le travers.
Le commerce de Tripoli consiste presque tout en soies assez rudes, dont
on se sert pour les galons. On observe que de jour en jour elles perdent
de leur qualité. La raison qu’en donnent des personnes sensées, est que
les mûriers sont dépéris au point qu’il n’y a plus que des souches
creuses. Un étranger réplique sur-le-champ: Que n’en plante-t-on de
nouveaux? Mais on lui répond: _C’est là un propos d’Europe. Ici l’on ne
plante jamais, parce que si quelqu’un bâtit ou plante, le pacha dit: Cet
homme a de l’argent. Il le fait venir; il lui en demande: s’il nie, il a
la bastonnade; et s’il accorde, on la lui donne encore pour en obtenir
davantage._ Ce n’est pas que les Tripolitains soient endurants: on les
regarde au contraire comme une nation mutine. Leur titre de janissaires,
et le turban vert qu’ils portent en se qualifiant de _chérifs_, leur en
inspirent l’esprit. Il y a 10 à 12 ans que les vexations d’un pacha les
poussèrent à bout: ils le chassèrent, et se maintinrent 8 mois
indépendants; mais la Porte envoya un homme nourri à son école, qui, par
des promesses, des serments, des pardons, etc., les adoucit, les
dispersa, et finit par en égorger 800 en un jour: on voit encore leurs
têtes dans un caveau près de _Qadicha_. Voilà comme les Turks
gouvernent! Le commerce de Tripoli est aux mains des Français seuls. Ils
y ont un consul et trois comptoirs. Ils exportent les soies et quelques
éponges que l’on pêche dans la rade; il les payent avec des draps, de la
cochenille, du sucre et du café d’Amérique; mais, en retours comme en
entrées, cette échelle est inférieure à sa vassale, _Lataqîé_.
La ville moderne de _Lataqîé_, fondée jadis par _Seleucus Nicator_, sous
le nom de _Laodikea_, est située à la base et sur la rive méridionale
d’une langue de terre qui saille en mer d’une demi-lieue. Son port,
comme tous les autres de cette côte, est une espèce de parc enceint d’un
môle dont l’entrée est fort étroite. Il pourrait contenir 25 ou 30
vaisseaux; mais les Turks l’ont laissé combler au point que quatre y
sont mal à l’aise; il n’y peut même flotter que des bâtimens au-dessous
de 400 tonneaux, et rarement se passe-t-il une année sans qu’il en
échoue quelqu’un à l’entrée. Malgré cet inconvénient, _Lataqîé_ fait un
très-gros commerce: il consiste surtout en tabacs à fumer, dont elle
envoie chaque année plus de 20 chargements à Damiette. Elle en reçoit du
riz, qu’elle distribue dans la Haute-Syrie pour du coton et des huiles.
Du temps de Strabon, au lieu de tabac, elle exportait en abondance des
vins vantés que produisaient ses coteaux. C’était encore l’Égypte qui
les consommait par la voie d’Alexandrie. Lesquels des anciens ou des
modernes ont gagné à ce changement de jouissance? Il ne faut pas parler
de _Lataqîé_ ni de _Tripoli_ comme villes de guerre. L’une et l’autre
sont sans canons, sans murailles, sans soldats: un corsaire en ferait la
conquête. On estime que la population de chacune d’elles peut aller de 4
à 5,000 âmes.
Sur la côte, entre ces deux villes, on trouve divers villages habités,
qui jadis étaient des villes fortes: tels sont _Djebilé_, le lieu
escarpé de Merkab, Tartosa, etc.; mais l’on trouve encore plus
d’emplacements qui n’ont que des vestiges à demi effacés d’une
habitation ancienne. Parmi ceux-là, l’on doit distinguer le Rocher, ou
si l’on veut, l’île de _Rouad_, jadis ville et république puissante,
sous le nom d’_Aradus_. Il ne reste pas un mur de cette foule de maisons
qui, selon le récit de Strabon, étaient bâties à plus d’étages qu’à Rome
même. La liberté dont ses habitans jouissaient, y avait entassé une
population immense, qui subsistait par le commerce naval, par les
manufactures et les arts. Aujourd’hui l’île est rase et déserte, et la
tradition n’a pas même conservé aux environs le souvenir d’une source
d’eau douce, que les _Aradiens_ avaient découverte au fond de la mer, et
qu’ils exploitaient en temps de guerre, au moyen d’une cloche de plomb
et d’un tuyau de cuir adapté à son fond. Au sud de Tripoli, est le pays
de _Kesraouân_, lequel s’étend de _Nahr-el-kelb_ par le Liban, jusqu’à
Tripoli même. _Djebail_, jadis _Boublos_, est la ville la plus
considérable de ce canton; cependant elle n’a pas plus de 6,000
habitans: son ancien port, construit comme celui de Lataqîé, est encore
plus maltraité; à peine en reste-t-il des traces. La rivière
d’_Ybrahim_, jadis _Adonis_, qui est à deux lieues au midi, a le seul
pont que l’on trouve depuis Antioche, celui de Tripoli excepté. Il est
d’une seule arche de 50 pas de large, de plus de 30 pieds d’élévation
au-dessus du rivage, et d’une structure très-légère: il paraît être un
ouvrage des Arabes.
Dans l’intérieur des montagnes, les lieux les plus fréquentés des
Européens, sont les villages d’_Éden_ et de _Becharrai_, où les
missionnaires ont une maison. Pendant l’hiver, plusieurs des habitants
descendent sur la côte, et laissent leurs maisons sous les neiges, avec
quelques personnes pour les garder. De _Becharrai_, l’on se rend aux
_cèdres_, qui en sont à 7 heures de marche, quoiqu’il n’y ait que 3
lieues de distance. Ces cèdres si réputés, ressemblent à bien d’autres
merveilles; ils soutiennent mal de près leur réputation: quatre ou cinq
gros arbres, les seuls qui restent, et qui n’ont rien de particulier, ne
valent pas la peine que l’on prend à franchir les précipices qui y
mènent.
Sur la frontière du Kesraouân, à une lieue au nord de _Nahr-el-kelb_,
est le petit village d’_Antoura_, où les ci-devant jésuites avaient
établi une maison qui n’a point la splendeur de celles d’Europe; mais
dans sa simplicité, cette maison est propre; et sa situation à mi-côte,
les eaux qui arrosent ses vignes et ses mûriers, sa vue sur le vallon
qu’elle domine, et l’échappée qu’elle a sur la mer, en font un ermitage
agréable. Les jésuites y avaient voulu annexer un couvent de filles,
situé à un quart de lieue en face; mais les Grecs les en ayant
dépossédés, ils en bâtirent un à leur porte, sous le nom de _la
Visitation_. Ils avaient aussi bâti à 200 pas au-dessus de leur maison,
un séminaire qu’ils voulaient peupler d’étudiants maronites et
grecs-latins; mais il est resté désert. Les lazaristes qui les ont
remplacés, entretiennent à Antoura un supérieur curé et un frère lai,
qui desservent la mission avec autant de charité que d’honnêteté et de
décence.
CHAPITRE V.
Du pachalic de Saide, dit aussi d’Acre.
Au midi du pachalic de _Tripoli_, et sur le prolongement de la même côte
maritime, s’étend un troisième pachalic, qui jusqu’à ce jour a porté le
nom de la ville de _Saide_, sa capitale, mais qui maintenant pourra
prendre celui d’_Acre_, où le pacha, depuis quelques années, a
transféré sa résidence. La consistance de ce gouvernement a beaucoup
varié dans ces derniers temps. Avant _Dâher_, il était composé du pays
des _Druzes_ et de toute la côte, depuis _Nahr-el-kelb_ jusqu’au Carmel.
A mesure que _Dâher_ s’agrandit, il le resserra au point que le pacha ne
posséda plus que la ville de _Saide_, dont il finit par être chassé;
mais à la chute de _Dâher_, on a rétabli l’ancienne consistance.
_Djezzâr_, qui a succédé à ce _chaik_ en qualité de pacha, y a fait
annexer le pays de _Safad_, de _Tabarîé_, de _Balbek_, ci-devant
relevant de Damas, et le territoire de _Qâïsarié_ (Césarée), occupé par
les Arabes de _Saqr_. C’est aussi ce pacha qui, profitant des travaux de
_Dâher_ à _Acre_, a transféré sa résidence en cette ville; et de ce
moment elle est devenue la capitale de la province.
Par ces divers accroissements, le pachalic d’_Acre_ embrasse aujourd’hui
tout le terrain compris depuis _Nahr-el-kelb_ jusqu’au sud de
_Qâïsarié_, entre la Méditerranée à l’ouest, l’Antiliban et le cours
supérieur du Jourdain à l’est. Cette étendue lui donne d’autant plus
d’importance, qu’il y joint des avantages précieux de position et de
sol. Les plaines d’_Acre_, d’_Ezdredon_, de _Sour_, de _Haoulé_, et le
_bas-Beqââ_, sont vantées avec raison pour leur fertilité. Le blé,
l’orge, le maïs, le coton et le sésame y rendent, malgré l’imperfection
de la culture, vingt et vingt-cinq pour un. Le pays de _Qaïsarié_
possède une forêt de chênes, la seule de la Syrie. Le pays de _Safad_
donne des cotons que leur blancheur fait estimer à l’égal de ceux de
_Cypre_. Les montagnes voisines de _Sour_ ont des tabacs aussi bons que
ceux de _Lataqîé_, et l’on y trouve un canton où ils ont un parfum de
girofle qui les fait réserver à l’usage exclusif du sultan et de ses
femmes. Le pays des Druzes abonde en vins et en soies; enfin par la
position de la côte et la quantité de ses anses, ce pachalic devient
l’entrepôt nécessaire de Damas et de toute la Syrie intérieure.