3º Enfin une dernière cause, plus active que les autres, fut l’avarice

d’Ybrahim Sabbâr. Cet homme, abusant de la confiance de son maître et de

la faiblesse qu’amenait l’âge, aliéna de lui, par son esprit de rapine,

et ses enfants, et ses serviteurs, et ses alliés. Ses concussions même

pesèrent assez sur le peuple dans les derniers temps, pour lui rendre

indifférent de rentrer sous le joug des Turks. Sa passion pour l’argent

était si sordide, qu’au milieu des trésors qu’il entassait, il ne vivait

que de fromage et d’olives; et pour épargner encore davantage, il

s’arrêtait souvent à la boutique des marchands les plus pauvres, et

partageait leur frugal repas. Jamais il ne portait que des habits sales

et déchirés. A voir ce petit homme maigre et borgne, on l’eût plutôt

pris pour un mendiant que pour le ministre d’un état considérable. Le

succès de ces viles pratiques fut d’entasser environ vingt millions de

France, dont les Turks ont profité. A peine sut-on dans _Acre_ la mort

de _Dâher_, que l’indignation publique éclatant contre Ybrahim, on le

saisit et on le livra au capitan pacha. Nulle proie ne pouvait lui être

plus agréable. La réputation des trésors de cet homme était répandue

dans toute la Turkie; elle avait contribué à animer le ressentiment de

Mohammad-bek; elle était le principal motif des démarches du capitan. Il

ne vit pas plus tôt son prisonnier, qu’il se hâta d’en exiger la

déclaration du lieu et de la quantité des sommes qu’il recélait. Ybrahim

se montra ferme à en nier l’existence. Le pacha employa en vain les

caresses, puis les menaces puis les tortures: tout fut inutile; ce ne

fut que par d’autres renseignements, qu’il parvint à découvrir chez les

pères de Terre-Sainte, et chez deux négociants français, plusieurs

caisses, si grandes et si chargées d’or, qu’il fallut huit hommes pour

porter la principale. Parmi cet or, on trouva aussi divers bijoux, tels

que des perles, des diamants, et entre autres, le kandjar d’Ali-bek,

dont la poignée était estimée plus de 200,000 livres. Tout cela fut

transporté à Constantinople avec Ybrahim, que l’on chargea de chaînes.

Les Turks, féroces et insatiables, espérant toujours découvrir de

nouvelles sommes, lui firent souffrir les tortures les plus cruelles

pour en obtenir l’aveu; mais on assure qu’il maintint constamment la

fermeté de son caractère, et qu’il périt avec un courage qui méritait

une meilleure cause. Après la mort de _Dâher_, le capitan pacha établit

Djezzâr pacha d’Acre et de Saide, et lui confia le soin d’achever la

ruine des rebelles. Fidèle à ses instructions, Djezzâr les attaqua par

la ruse et par la force, et réussit au point d’amener _Otmân_, _Seïd_

et _Ahmad_ à se rendre en ses mains. _Ali_ seul résista; et c’était lui

qu’on désirait davantage. L’année suivante (1776), Hasan revint; et de

concert avec Djezzâr, il assiégea Ali dans _Daîr-Hanna_, lieu fort, à

une journée d’Acre; mais il leur échappa. Pour terminer leurs

inquiétudes, ils employèrent un moyen digne de leur caractère. Ils

apostèrent des Barbaresques, qui, prétextant d’avoir été congédiés de

Damas, vinrent dans le canton où Ali se tenait campé. Après avoir

raconté leur histoire à ses gens, ils lui demandèrent l’hospitalité.

Ali, à titre d’Arabe et d’homme qui n’avait jamais connu la lâcheté, les

accueillit; mais ces misérables fondant sur lui pendant la nuit, le

massacrèrent, et vinrent demander leur récompense, sans cependant avoir

pu s’emparer de sa tête. Le capitan se voyant délivré d’Ali, fit égorger

ses frères, Seïd, Ahmad et leurs enfants. Le seul Otmân fut conservé en

faveur de son rare talent pour la poésie, et on l’emmena à

Constantinople. Le Barbaresque Degnizlé, que l’on renvoya de cette

capitale à Gaze avec le titre de gouverneur, périt en route avec soupçon

de poison. L’émir _Yousef_ effrayé, fit sa paix avec Djezzâr; et depuis

ce moment la Galilée, rentrée aux mains des Turks, n’a conservé de la

puissance de _Dâher_ qu’un inutile souvenir.

CHAPITRE II.

Distribution de la Syrie par pachalics, selon l’administration turke.

Après que le sultan Sélim Ier se fut emparé de la Syrie sur les

Mamlouks, il y établit, comme dans le reste de l’empire, des _vice-rois_

ou _pachas_[9], revêtus d’un pouvoir illimité et absolu. Pour s’assurer

de leur soumission et faciliter leur régie, il divisa le pays en cinq

gouvernements ou _pachalics_, dont la distribution subsiste encore. Ces

pachalics sont celui d’_Alep_, celui de _Tripoli_, celui de _Saide_,

récemment transféré à _Acre_, celui de _Damas_, et enfin celui de la

Palestine, dont le siége a été tantôt à Gaze et tantôt à Jérusalem.

Depuis Sélim, les débornements de ces pachalics ont souvent varié; mais

la consistance générale s’est maintenue à peu près la même. Il convient

de prendre des notions un peu détaillées des objets les plus

intéressants de leur état actuel, tels que les revenus, les productions,

les forces et les lieux remarquables.

CHAPITRE III.

Pachalic d’Alep.

Le pachalic d’_Alep_ comprend le terrain qui s’étend de l’Euphrate à la

Méditerranée, entre deux lignes tirées, l’une de _Skandaroun_ à _Bir_,

par les montagnes, l’autre de _Bèles_ à la mer, par _Marra_ et le pont

de _Chogr_. Cet espace est en grande partie formé de deux plaines;

l’une, celle d’Antioche, à l’ouest, et l’autre, celle d’Alep, à l’est:

le nord et le rivage de la mer sont occupés par d’assez hautes

montagnes, que les anciens ont désignées sous les noms d’_Amanus_ et de

_Rhosus_. En général, le sol de ce gouvernement est gras et argileux.

Les herbes hautes et vigoureuses qui croissent partout après les pluies,

en attestent la fécondité; mais elle y est presque sans fruit. La

majeure partie des terres est en friche; à peine trouve-t-on des

cultures aux environs des villes et des villages. Les produits

principaux sont le froment, l’orge et le coton, qui appartiennent

spécialement au pays plat. Dans les montagnes l’on préfère la vigne, les

mûriers, les olives et les figues. Les coteaux maritimes sont consacrés

aux tabacs à pipe, et le territoire d’Alep aux pistaches. Il ne faut pas

compter les pâturages, qui sont abandonnés aux hordes errantes des

Turkmans et des Kourdes.

Dans la plupart des pachalics, le _pacha_ est, selon la valeur de son

titre, _vice-roi_ et fermier-général du pays. Dans celui d’Alep, ce

second emploi lui manque. La _Porte_ l’a confié à un _mehassel_ ou

_collecteur_, avec qui elle compte immédiatement. Elle ne lui donne de

bail que pour l’année seulement. Le prix actuel de la ferme est de 800

bourses, qui font un million de notre monnaie; mais il faut y joindre un

_prix de babouche_[10] ou _pot-de-vin_, de 80 à 100,000 francs, dont on

achète la faveur du vizir et des gens en crédit. Moyennant ces deux

sommes, le fermier est substitué à tous les droits du gouvernement, qui

sont, 1º les douanes ou droits d’entrée et de sortie sur les

marchandises venant de l’Europe, de l’Inde ou de Constantinople, et sur

celles que le pays rend en échange; 2º les droits de passage sur les

troupeaux que les Turkmans et les Kourdes amènent chaque année de

l’_Arménie_ et du _Diarbekr_, pour vendre en Syrie; 3º le cinquième de

la saline de _Djeboul_; enfin le _miri_ ou impôt établi sur les terres.

Ces objets réunis peuvent rendre 15 à 1,600,000 fr.

Le pacha, privé de cette régie lucrative, reçoit un traitement fixe de

80,000 piastres (c’est-à-dire de 200,000 livres) seulement. L’on a de

tout temps reconnu ce fonds insuffisant à ses dépenses; car outre les

troupes qu’il doit entretenir, et les réparations des chemins et des

forteresses qui sont à sa charge, il est obligé de faire de grands

présents aux ministres, pour obtenir ou garder sa place; mais la Porte

fait entrer en compte les contributions qu’il tirera des Kourdes et des

Turkmans, les avanies qu’il fera aux villages et aux particuliers; et

les pachas ne restent pas en arrière de leurs intentions. _Abdi_, pacha,

qui commandait il y a 12 ou 13 ans, enleva dans 15 mois plus de

4,000,000 de livres, en rançonnant tous les corps de métiers, jusqu’aux

nettoyeurs de pipes. Récemment un autre du même nom vient de se faire

chasser pour les mêmes extorsions. Le divan récompensa le premier d’un

commandement d’armée contre les Russes; mais si celui-ci est resté

pauvre, il sera étranglé comme concussionnaire. Telle est la marche

ordinaire des affaires.

Selon un usage général, la commission du pacha n’est que pour 3 mois;

mais souvent on le proroge jusqu’à 6 mois, et même un an. Il est chargé

de maintenir les sujets dans l’obéissance, et de veiller à la sûreté du

pays contre tout ennemi domestique ou étranger. Pour cet effet, il

entretient cinq à six cents cavaliers, et à peu près autant de gens de

pied. En outre, il a le droit de disposer des janissaires, qui sont une

espèce de milice nationale classée. Comme nous retrouverons le même

état militaire dans toute la Syrie, il est à propos de dire deux mots de

sa constitution.

Les janissaires dont je viens de parler, sont, dans chaque pachalic, un

certain nombre d’hommes classés, qui doivent se tenir prêts à marcher

toutes les fois qu’on les appelle. Comme il y a des priviléges et des

exemptions attachés à ce titre, il y a concurrence à l’obtenir. Jadis

cette troupe était astreinte à une discipline et à des exercices réglés;

mais depuis 60 à 80 ans, l’état militaire est tombé dans une telle

décadence, qu’il ne reste aucune trace de l’ancien ordre. Ces prétendus

soldats ne sont plus que des artisans et des paysans aussi ignorans que

les autres, mais beaucoup moins dociles. Lorsqu’un pacha commet des abus

d’autorité, ils sont toujours les premiers à lever l’étendard de la

sédition. Récemment ils ont déposé et chassé d’Alep _Abdi_ pacha, et il

a fallu que la Porte en envoyât un autre. Elle s’en venge en faisant

étrangler les plus mutins des opposans; mais à la première occasion, les

janissaires se font d’autres chefs, et les affaires suivent toujours la

même route. Les pachas se voyant contrariés par cette milice nationale,

ont eu recours à l’expédient usité en pareil cas; ils ont pris pour

soldats des étrangers, qui n’ont dans le pays ni famille ni amis. Ces

soldats sont de deux espèces, cavaliers et piétons.

Les cavaliers, les seuls que l’on répute gens de guerre, s’appellent à

ce titre _Daoulé_ ou _Deleti_, et encore _Delibaches_ et _Laouend_, dont

nous avons fait _Leventi_. Leurs armes sont le sabre court, le pistolet,

le fusil et la lance. Leur coiffure est un long cylindre de feutre noir,

sans bords, élevé de 9 à 10 pouces, très-incommode, en ce qu’il

n’ombrage point les yeux, et qu’il tombe aisément de dessus ces têtes

rasées. Leurs selles sont formées à la manière anglaise, et d’un cuir

tendu sur un châssis de bois; elles sont rases, mais elles n’en sont pas

moins incommodes, en ce qu’elles écartent le cavalier, au point de lui

ôter l’usage des aides; pour le reste de l’équipage et du vêtement, ces

cavaliers ressemblent aux Mamlouks, à cela près qu’ils sont moins bien

tenus. Avec leurs habits déchirés, leurs armes rouillées, et leurs

chevaux de toute taille et de toute couleur, on les prendrait plutôt

pour des bandits que pour des soldats. La plupart ont commencé par le

premier métier, et n’ont pas changé en prenant le second. Presque tous

les cavaliers en Syrie sont des _Turkmans_, des _Kourdes_ ou des

_Caramanes_, qui, après avoir fait le métier de voleurs dans leur pays,

viennent chercher auprès des pachas un asile et du service. Dans tout

l’empire, ces troupes sont ainsi formées de brigands qui passent d’un

lieu à l’autre. Faute de discipline, ils gardent partout leurs premières

mœurs, et sont le fléau des campagnes qu’ils dévastent, et des paysans

qu’ils pillent souvent à force ouverte.

Les gens de pied sont une troupe encore inférieure en tout genre. Jadis

on les tirait des habitants même du pays par des enrôlements forcés;

mais depuis 50 à 60 ans, les paysans des royaumes de Tunis, d’Alger et

de Maroc, se sont avisés de venir chercher en Égypte et en Syrie une

considération qui leur est refusée dans leur patrie. Eux seuls, sous le

nom de _Magarbé_, c’est-à-dire, _hommes du couchant_, composent

l’infanterie des pachas; en sorte qu’il arrive, par un échange bizarre,

que la milice des Barbaresques est formée de Turks, et la milice des

Turks formée de Barbaresques. L’on ne peut être plus leste que ces

piétons; car tout leur équipage et leur bagage se bornent à un fusil

rouillé, un grand couteau, un sac de cuir, une chemise de coton, un

caleçon, une toque rouge, et quelquefois des pantoufles. Chaque mois ils

reçoivent une paye de 5 piastres (12 liv. 10 s.), sur laquelle ils sont

obligés de s’entretenir d’armes et de vêtements. Ils sont d’ailleurs

nourris aux dépens du pacha; ce qui ne laisse pas de former un

traitement assez avantageux; la paye est double pour les cavaliers, à

qui l’on fournit en outre le cheval et sa ration, qui est d’une mesure

de paille hachée, et d’une mesure d’orge, que j’ai trouvée de six pouces

et demi de diamètre intérieur, sur quatre pouces et demi de profondeur,

valant environ sept livres deux ou trois onces d’orge. Ces troupes sont

divisées à l’ancienne manière tartare, par _bairâqs_ ou _drapeaux_;

chaque drapeau est compté pour dix hommes, mais rarement s’en

trouve-t-il six effectifs; la raison en est que les _agas_ ou

commandants de _drapeau_ étant chargés du paiement des soldats, en

entretiennent le moins qu’ils peuvent, afin de profiter des payes vides.

Les _agas_ supérieurs tolèrent ces abus, parce qu’ils en partagent les

fruits; enfin les pachas eux-mêmes entrent en connivence, et pour se

dispenser de payer les soldes entières, ils ferment les yeux sur les

pillages et l’indiscipline de leurs troupes.

C’est par les désordres d’un tel régime, que la plupart des pachalics de

l’empire se trouvent ruinés et dévastés. Celui d’Alep en particulier est

dans ce cas; sur les anciens _deftar_ ou _registres_ d’impôts, on lui

comptait plus de 3200 villages; aujourd’hui le collecteur en réalise à

peine 400. Ceux de nos négocians qui ont 20 ans de résidence, ont vu la

majeure partie des environs d’Alep se dépeupler. Le voyageur n’y

rencontre de toutes parts que maisons écroulées, citernes enfoncées,

champs abandonnés. Les cultivateurs ont fui dans les villes, où leur

population s’absorbe, mais où du moins l’individu échappe à la main

rapace du despotisme qui s’égare sur la foule.

Les lieux de ce pachalic qui méritent quelque attention, sont, 1º la

ville d’_Alep_, que les Arabes appellent _Halab_[11]. Cette ville est la

capitale de la province, et la résidence ordinaire du pacha. Elle est

située dans la vaste plaine qui s’étend de l’Oronte à l’Euphrate, et qui

se confond au midi avec le désert. Le local d’_Alep_, outre l’avantage

d’un sol gras et fertile, possède encore celui d’un ruisseau d’eau douce

qui ne tarit jamais; ce ruisseau, assez semblable pour la largeur à la

rivière des _Gobelins_, vient des montagnes d’_Aêntâb_, et se termine à

six lieues au-dessous d’Alep, en un marécage peuplé de sangliers et de

pélicans. Près d’Alep, ses bords, au lieu des roches nues qui

emprisonnent son cours supérieur, se couvrent d’une terre rougeâtre

excellente, où l’on a pratiqué des jardins, ou plutôt des vergers, qui

dans un pays chaud, et surtout en Turkie, peuvent passer pour délicieux.

La ville elle-même est une des plus agréables de la Syrie, et est

peut-être la plus propre et la mieux bâtie de tout l’empire. De quelque

côté que l’on y arrive, la foule de ses minarets et de ses dômes

blanchâtres flatte l’œil ennuyé de l’aspect brun et monotone de la

plaine. Au centre est une montagne factice, environnée d’un fossé sec,

et couronnée d’une forteresse en ruines. De là l’on domine à vue

d’oiseau sur la ville, et l’on découvre au nord les montagnes neigeuses

du _Bailan_; à l’ouest, la chaîne qui sépare l’Oronte de la mer, pendant

qu’au sud et à l’orient, la vue s’égare jusqu’à l’Euphrate. Jadis ce

château arrêta plusieurs mois les Arabes d’Omar, et ne fut pris que par

trahison; mais aujourd’hui, il ne résisterait pas au moindre coup de

main. Sa muraille mince, basse et sans appui, est écroulée. Ses petites

tours à l’antique ne sont pas en meilleur état. Il n’a pas quatre canons

de service, sans en excepter une couleuvrine de neuf pieds de long, que

l’on a prise sur les Persans au siége de _Basra_. Trois cent cinquante

janissaires qui devraient le garder, sont à leurs boutiques, et l’aga

trouve à peine de quoi loger ses gens. Il est remarquable que cet aga

est nommé par la Porte qui, toujours soupçonneuse, divise le plus

qu’elle peut les commandements. Dans l’enceinte du château, est un puits

qui, au moyen d’un canal souterrain, tire son eau d’une source distante

de cinq quarts de lieue. Les environs de la ville sont semés de grandes

pierres carrées, surmontées d’un turban de pierre, qui sont la marque

d’autant de tombeaux. Le terrain a des élévations qui, dans un siége,

rendraient les approches très-faciles: telle est, entre autres, la

maison des derviches, d’où l’on commande au canal et au ruisseau. Alep

ne mérite donc, comme ville de guerre, aucune considération, quoiqu’elle

soit la clef de la Syrie du côté du nord; mais comme ville de commerce,

elle a un aspect imposant; elle est l’entrepôt de toute l’_Arménie_ et

du _Diarbekr_; elle envoie des caravanes à _Bagdad_ et en Perse; elle

communique au _golfe Persique_ et à l’_Inde_ par _Basra_, à l’Égypte et

à la Mekke, par _Damas_, et à l’Europe, par _Skandaroun_ (Alexandrette)

et _Lataqîé_. Le commerce s’y fait presque tout par échange. Les objets

principaux sont les cotons en laine ou filés du pays; les étoffes

grossières qu’en fabriquent les villages; les étoffes de soie ouvrées

dans la ville; les cuivres; les bourres; les poils de chèvre qui

viennent de la Natolie; les noix de galle du Kourdestan; les

marchandises de l’Inde, telles que les _châles_[12] et les mousselines;

enfin les pistaches du territoire. Les marchandises que fournit

l’Europe, sont les draps de Languedoc, les cochenilles, l’indigo, le

sucre et quelques épiceries. Le café d’Amérique, quoique prohibé, s’y

glisse, et sert à mélanger celui de _Moka_. Les Français ont à Alep un

consul et sept comptoirs; les Anglais et les Vénitiens en ont deux; les

Livournais et les Hollandais, un; l’empereur y a établi un consulat en

1784, et il y a nommé un riche négociant juif, qui a rasé sa barbe pour

prendre l’uniforme et l’épée. La Russie vient aussi récemment d’y en

établir un. Alep ne le cède pour l’étendue qu’à Constantinople et au

Kaire, et peut-être encore à _Smyrne_. On veut y compter 200,000 ames,

et sur cet article de la population on ne sera jamais d’accord.

Cependant, si l’on observe que cette ville n’est pas plus grande que

_Nantes_ ou _Marseille_, et que les maisons n’y ont qu’un étage, l’on

trouvera peut-être suffisant d’y compter cent mille têtes. Les habitants

musulmans ou chrétiens passent avec raison pour les plus civilisés de

toute la Turkie: les négociants européens ne jouissent dans aucun autre

lieu d’autant de liberté et de considération de la part du peuple.

L’air d’Alep est très-sec et très-vif, mais en même-temps très-salubre

pour quiconque n’a pas la poitrine affectée; cependant la ville et son

territoire sont sujets à une _endémie_ singulière, que l’on appelle

dartre ou bouton d’_Alep_; c’est en effet un bouton qui, d’abord

inflammatoire, devient ensuite un ulcère de la largeur de l’ongle. La

durée fixe de cet ulcère est d’un an; il se place ordinairement au

visage, et laisse une cicatrice qui défigure la plupart des habitants

d’Alep. On prétend même que tout étranger qui fait une résidence de

trois mois, en est attaqué: l’expérience a enseigné que le meilleur

remède est de n’en point faire. On ne connaît aucune cause à ce mal;

mais je soupçonne qu’il vient de la qualité des eaux, en ce qu’on le

retrouve dans les villages voisins, dans quelques lieux du Diarbekr, et

même en certains cantons près de Damas, où le sol et les eaux ont les

mêmes apparences.

Tout le monde a entendu parler des pigeons d’Alep, qui servent de

courriers pour _Alexandrette_ et _Bagdad_. Ce fait, qui n’est point une

fable, a cessé d’avoir lieu depuis 30 à 40 ans, parce que les voleurs

Kourdes se sont avisés de tuer les pigeons. Pour faire usage de cette

espèce de poste, l’on prenait des couples qui eussent des petits, et on

les portait à cheval au lieu d’où l’on voulait qu’ils revinssent, avec

l’attention de leur laisser la vue libre. Lorsque les nouvelles

arrivaient, le correspondant attachait un billet à la patte des pigeons,

et il les lâchait. L’oiseau, impatient de revoir ses petits, partait

comme un éclair, et arrivait en six heures d’Alexandrette, et en deux

jours de Bagdad. Le retour lui était d’autant plus facile, que sa vue

pouvait découvrir Alep à une distance infinie. Du reste, cette espèce de

pigeons n’a rien de particulier dans la forme, si ce n’est les narines

qui, au lieu d’être lisses et unies, sont renflées et raboteuses.

Cette facilité d’être vue de loin, attire à Alep des oiseaux de mer qui

y donnent un spectacle assez singulier: si l’on monte après dîner sur

les terrasses des maisons, et que l’on y fasse le geste de jeter du pain

en l’air, bientôt l’on se trouve assailli d’oiseaux, quoique d’abord

l’on n’en pût voir aucun; mais ils planaient dans le ciel, d’où ils

descendent tout à coup pour saisir à la volée les morceaux de pain que

l’on s’amuse à leur lancer.

Après Alep, il faut distinguer Antioche, appelée par les Arabes

_Antakié_. Cette ville, jadis célèbre par le luxe de ses habitants,

n’est plus qu’un bourg ruiné, dont les maisons de boue et de chaume, les

rues étroites et fangeuses, offrent le spectacle de la misère et du

désordre. Ces maisons sont placées sur la rive méridionale de l’Oronte,

au bout d’un vieux pont qui se ruine: elles sont couvertes au sud par

une montagne sur laquelle grimpe une muraille qui fut l’enceinte des

Croisés. L’espace entre la ville actuelle et cette montagne, peut avoir

deux cents toises; il est occupé par des jardins et des décombres qui

n’ont rien d’intéressant.

Malgré la rudesse de ses habitants, _Antioche_ était plus propre qu’Alep

à servir d’entrepôt aux Européens. En dégorgeant l’embouchure de

l’_Oronte_, qui se trouve six lieues plus bas, l’on eût pu remonter

cette rivière avec des bateaux à la traîne, mais non avec des voiles,

comme l’a prétendu Pocoke: son cours est trop rapide. Les naturels, qui

ne connaissent point le nom d’_Oronte_, l’appellent, à raison de sa

rapidité, _El à âsi_[13], c’est-à-dire _le rebelle_. Sa largeur à

Antioche est d’environ 40 pas; 7 lieues plus haut, il passe par un lac

très-riche en poissons, et surtout en anguilles. Chaque année on en sale

une grande quantité, qui cependant ne suffit point aux carêmes

multipliés des Grecs. Du reste, il n’est plus question à Antioche, ni du

_bois de Daphné_, ni des scènes voluptueuses dont il était le théâtre.

La plaine d’Antioche, quoique formée d’un sol excellent, est inerte et

abandonnée aux Turkmans; mais les montagnes qui bordent l’Oronte,

surtout en face de _Serkin_, sont couvertes de plantations de figuiers,

d’oliviers, de vignes et de mûriers, qui, par un cas rare en Turkie,

sont alignées en _quinconces_, et forment un tableau digne de nos plus

belles provinces.

Le roi macédonien _Seleucus Nicanor_, qui fonda Antioche, avait aussi

bâti à l’embouchure de l’Oronte, sur la rive du nord, une ville

très-forte qui portait son nom. Aujourd’hui il n’y reste pas une

habitation: seulement l’on y voit des décombres et des travaux dans le

rocher adjacent, qui prouvent que ce lieu fut jadis très-soigné. L’on

aperçoit aussi dans la mer des traces de deux jetées, qui dessinent un

ancien port désormais comblé. Les gens du pays y viennent faire la

pêche, et appellent ce lieu _Souaîdié_. De là, en remontant au nord, le

rivage de la mer est serré par une chaîne de hautes montagnes que les

anciens géographes désignent sous le nom de _Rhosus_: ce nom, qui a dû

être emprunté du syriaque, subsiste encore dans celui de

_Râs-el-Kansir_, ou _cap du Sanglier_, qui forme l’angle de ce rivage.

Le golfe, qui s’enfonce dans le nord-est, n’est remarquable que par la

ville d’_Alexandrette_ ou _Skandaroun_, dont il porte le nom. Cette

ville, située au bord de la mer, n’est, à proprement parler, qu’un

hameau sans murailles, peuplé de plus de tombeaux que de maisons, et qui

ne doit sa faible existence qu’à la rade qu’il commande. Cette rade est

la seule de toute la Syrie dont le fond tienne solidement l’ancre des

vaisseaux, sans couper les câbles: d’ailleurs elle a une foule

d’inconvénients si graves, qu’il faut être bien maîtrisé par la

nécessité, pour ne pas en abandonner l’usage.

1º Elle est infectée pendant l’hiver d’un vent local, appelé par nos

marins _le Raguier_, qui, tombant comme un torrent des sommets neigeux

des montagnes, chasse les vaisseaux sur leur ancre pendant des lieues

entières.

2º Lorsque les neiges ont commencé de couvrir la chaîne qui enceint le

golfe, il en émane des vents opiniâtres, qui en repoussent pendant des

trois et quatre mois, sans que l’on puisse y pénétrer.

3º La route d’Alexandrette à Alep par la plaine est infestée de voleurs

kourdes, qui sont cantonnés dans les rochers voisins[14], et qui

dépouillent à main armée les plus fortes caravanes.

Voyage en Égypte et en Syrie - Tome 2 · 第 2 / 25 段