VOYAGE
EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,
PENDANT
LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,
SUIVI
DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,
PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.
PAR C. F. VOLNEY,
COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAIS,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
TOME DEUXIÈME.
[Illustration: colophon]
PARIS,
PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE QUAI DES AUGUSTINS.
M DCCC XXV.
OEUVRES
DE C. F. VOLNEY.
DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
TOME III.
IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB Nº 24.
ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE.
CHAPITRE PREMIER.
Précis de l’histoire de Dâher, fils d’Omar, qui a commandé à Acre depuis
1750 jusqu’en 1776.
Le chaik _Dâher_ qui, dans ces derniers temps, a causé de si vives
inquiétudes à la _Porte_, était d’origine arabe, de l’une de ces tribus
de _Bédouins_ qui se sont habituées sur les bords du _Jourdain_ et dans
les environs du lac de _Tabarié_ (ancienne _Tibériade_). Ses ennemis
aiment à rappeler que dans sa jeunesse il conduisait des chameaux; mais
ce trait, qui honore son esprit en faisant concevoir l’espace qu’il sut
franchir, n’a rien d’incompatible avec une naissance distinguée: il est,
et sera toujours dans les mœurs des princes arabes de s’occuper de
fonctions qui nous semblent viles. Ainsi que je l’ai déja dit, les
chaiks guident eux-mêmes leurs chameaux, et soignent leurs chevaux,
pendant que leurs filles et leurs femmes broyent le blé, cuisent le
pain, lavent le linge, et vont à la fontaine, comme au temps d’Abraham
et d’Homère; et peut-être cette vie simple et laborieuse fait-elle plus
pour le bonheur que l’oisiveté ennuyée et le faste rassasié, qui
entourent les grands des nations policées. Quant à _Dâher_, il est
constant que sa famille était une des plus puissantes du pays. Après la
mort d’_Omar_ son père, arrivée dans les premières années du siécle, il
partagea le commandement avec un oncle et deux frères. Son domaine fut
_Safad_, petite ville et lieu fort dans les montagnes au nord-ouest du
lac de _Tabarié_. Peu après, il y ajouta _Tabarié_ même. C’est lui que
Pocoke[1] y trouva en 1737, occupé à se fortifier contre le pacha de
Damas, qui peu auparavant avait fait étrangler un de ses frères. En
1742, un autre pacha, nommé _Soliman-el-àdm_, l’y assiégea et bombarda
la place, au grand étonnement de la Syrie, qui même aujourd’hui connaît
peu les bombes[2]. Malgré son courage, _Dâher_ était aux abois,
lorsqu’un incident heureux et, dit-on, prémédité, le tira d’embarras.
Une colique violente et subite emporta _Soliman_ en deux jours.
_Asàd-el-àdm_, son frère et son successeur, n’eut pas les mêmes raisons
ou les mêmes dispositions pour continuer la guerre, et _Dâher_ fut
tranquille du côté des Ottomans. Mais son caractère remuant et les
chicanes de ses voisins lui donnèrent d’autres affaires. Des discussions
d’intérêt le brouillèrent avec son oncle et son frère. Plus d’une fois
on en vint aux armes, et _Dâher_ toujours vainqueur, jugea à propos de
terminer ces tracasseries par la mort de ses concurrents. Alors revêtu
de toute la puissance de sa maison, et absolument maître de ses forces,
il ouvrit une plus grande carrière à son ambition. Le commerce qu’il
faisait, selon la coutume de tous les gouverneurs et princes d’Asie, lui
avait fait sentir l’avantage qu’il y aurait à communiquer immédiatement
avec la mer. Il avait conçu qu’un port entre ses mains serait un marché
public, où les étrangers établiraient une concurrence favorable au débit
de ses denrées. _Acre_, situé à sa porte et sous ses yeux, convenait à
ses desseins: depuis plusieurs années, il y faisait des affaires avec
les comptoirs français. _Acre_, à la vérité, n’était qu’un monceau de
ruines, un misérable village ouvert et sans défense. Le pacha de Saide y
tenait un aga et quelques soldats qui n’osaient se montrer en campagne.
Les Bédouins y dominaient, et faisaient la loi jusqu’aux portes. La
plaine, jadis si fertile, n’était qu’une vaste friche, où les eaux
croupissaient, et par leurs vapeurs empestaient les environs. L’ancien
port était comblé, mais la rade de _Haîfa_, qui en dépend, offrait un
avantage si précieux, que _Dâher_ se décida à en profiter. Il fallait un
prétexte: la conduite de l’aga ne tarda pas de l’offrir. Un jour que
l’on avait débarqué des munitions de guerre destinées contre le chaik,
il marcha brusquement vers _Acre_, prévint l’aga par une lettre
menaçante qui lui fit prendre la fuite, et entra sans coup férir dans la
ville, où il s’établit; cela se passait vers 1749. Il avait alors
environ 63 ans. L’on pourra trouver cet âge bien avancé pour de tels
coups de main; mais si l’on observe qu’en 1776, à 90 ans, il montait
encore hardiment un cheval fougueux, on-jugera qu’il était bien plus
jeune que cet âge ne semble le comporter. Cette démarche hardie pouvait
avoir des suites; il les avait prévues, et il se hâta de les prévenir:
sur-le-champ il écrivit au pacha de Saide; et lui représentant que ce
qui s’était passé de lui à l’aga, n’était qu’une affaire personnelle, il
protesta qu’il n’en était pas moins le sujet très-soumis du sultan et du
pacha; qu’il paierait le tribut du district qu’il avait occupé, comme
l’aga même; qu’en outre il s’engageait à contenir les Arabes, et qu’il
ferait tout ce qui pourrait convenir pour rétablir ce pays ruiné. Le
plaidoyer de _Dâher_, accompagné de quelques mille sequins, fit son
effet dans les divans de Saide et de Constantinople: on reçut ses
raisons, et on lui accorda tout ce qu’il voulut.
Ce n’est pas que la Porte fût la dupe des protestations de _Dâher_: elle
est trop accoutumée à ce manége pour s’y méprendre; mais la politique
des turcs n’est point de tenir leurs vassaux dans une stricte
obéissance; ils ont dès long-temps calculé que s’ils faisaient la guerre
à tous les rebelles, ce serait un travail sans relâche, une grande
consommation d’hommes et d’argent, sans compter les risques d’échouer
souvent, et par-là de les enhardir. Ils ont donc pris le parti de la
patience; ils temporisent[3]; ils suscitent des voisins, des parents,
des enfants; et plus tôt ou plus tard, les rebelles qui suivent tous la
même marche, subissent le même sort, et finissent par enrichir le sultan
de leurs dépouilles.
De son côté, _Dâher_ ne s’en imposa pas sur cette bienveillance
apparente. _Acre_ qu’il voulait habiter, n’offrait aucune défense;
l’ennemi pouvait le surprendre par terre et par mer: il résolut d’y
pourvoir. Dès 1750, sous prétexte de se faire bâtir une maison, il
construisit à l’angle du nord sur la mer, un palais qu’il munit de
canons. Puis, pour protéger le port, il bâtit quelques tours; enfin, il
ferma la ville du côté de terre, par un mur auquel il ne laissa que deux
portes. Tout cela passa chez les Turcs pour des _ouvrages_, mais parmi
nous on en rirait. Le palais de _Dâher_ avec ses murs hauts et minces,
son fossé étroit et ses tours antiques, est incapable de résistance:
quatre pièces de campagne renverseraient en deux volées, et les murs et
les mauvais canons que l’on a guindés dessus à 50 pieds de hauteur. Le
mur de la ville est encore plus faible; il est sans fossé, sans rempart,
et n’a pas 3 pieds de profondeur. Dans toute cette partie de l’Asie, on
ne connaît ni bastions, ni lignes de défenses, ni chemins couverts, ni
remparts, rien en un mot de la fortification moderne. Une frégate montée
de trente canons bombarderait toute la côte sans difficulté; mais comme
l’ignorance est commune aux assaillants et aux assaillis, la balance
reste égale.
Après ces premiers soins, _Dâher_ s’occupa de donner au pays une
amélioration qui devait tourner au profit de sa propre puissance. Les
Arabes de Saqr, de Muzainé et d’autres tribus circonvoisines avaient
fait déserter les paysans par leurs courses et leurs pillages: il songea
à les réprimer; et employant tantôt les prières ou les menaces, tantôt
les présents ou les armes, il parvint à rétablir la sûreté dans la
campagne. L’on put semer, sans voir son blé dévoré par les chevaux; l’on
recueillit, sans voir enlever son grain par les brigands. La bonté du
terrain attira des cultivateurs; mais l’opinion de la sécurité, ce bien
si précieux à qui a connu les alarmes, fit encore plus. Elle se
répandit dans toute la Syrie; et les cultivateurs musulmans et
chrétiens, partout vexés et dépouillés, se réfugièrent en foule chez
_Dâher_, où ils trouvaient la tolérance religieuse et civile. _Cypre_
même désolée par les vexations de son gouverneur, par la révolte qui en
avait été la suite, et par les atrocités dont _Kîor_ pacha[4] l’expiait;
_Cypre_ vit déserter une colonie de Grecs à qui _Dâher_ donna, sous les
murs d’_Acre_, des terrains dont ils firent des jardins passables. Des
Européens qui trouvèrent un débit de leurs marchandises, et les denrées
pour leurs retraits, accoururent faire des établissements; les terres se
défrichèrent; les eaux prirent un écoulement; l’air se purifia, et le
pays devint salubre et même agréable.
D’autre part, _Dâher_ renouvelait ses alliances avec les grandes tribus
du désert, chez lesquelles il avait marié ses enfants. Il y voyait plus
d’un avantage; car d’abord il s’assurait, en cas de disgrâce, un refuge
inviolable. En second lieu, il contenait, par ce moyen, le pacha de
Damas, et il se procurait des chevaux de race, dont il eut toujours la
passion au plus haut point. Il caressait donc les chaiks d’_Anazé_, de
_Sardié_, de _Saqr_, etc. C’est alors qu’on vit pour la première fois
dans _Acre_ ces petits hommes secs et brûles, extraordinaires même aux
Syriens. Il leur donnait des armes et des vêtements: pour la première
fois aussi le désert vit ses habitants porter des culottes, et au lieu
d’arcs et d’arquebuses à mèche, prendre des fusils et des pistolets.
Depuis quelques années, les _Motouâlis_ inquiétaient les pachas de Saide
et de Damas, en pillant leurs terres et en refusant le tribut. _Dâher_,
concevant le parti qu’il pouvait tirer de ces alliés, intervint d’abord
comme médiateur dans les démêlés: puis, pour accommoder les parties, il
offrit d’être caution des _Motouâlis_, et de payer leur tribut. Les
pachas qui assuraient leur fonds, acceptèrent, et _Dâher_ ne crut pas
faire un marché de dupe, en s’assurant l’amitié d’un peuple qui pouvait
mettre dix mille cavaliers sur pied.
Cependant ce chaik ne jouissait pas tranquillement du fruit de ses
travaux. Pendant qu’il avait à redouter au dehors les attaques d’un
suzerain jaloux, son pouvoir était ébranlé à l’intérieur par des ennemis
domestiques, presque aussi dangereux. Suivant la mauvaise coutume des
Orientaux, il avait donné à ses enfants des gouvernements, et les avait
placés loin de lui dans des contrées qui fournissaient à leur entretien.
De cet arrangement il résulta que ces chaiks se voyant enfants d’un
grand prince, voulurent tenir un état proportionné: les dépenses
excédèrent les revenus. Eux et leurs agents vexèrent les sujets: ceux-ci
se plaignirent à _Dâher_, qui gronda; les flatteurs envenimèrent les
deux partis. L’on se brouilla, et la guerre éclata entre le père et les
enfants. Souvent les frères se brouillaient entre eux: autre sujet de
guerre. D’ailleurs le chaik devenait vieux; et ses enfants, qui
calculaient d’après un terme ordinaire, voulaient anticiper sa
succession. Il devait laisser un héritier principal de ses titres et de
sa puissance: chacun briguait la préférence, et ces brigues étaient un
sujet de jalousie et de dissension. Par une politique rétrécie, _Dâher_
favorisait la discorde: elle pouvait avoir l’avantage de tenir ses
milices en haleine, et de les aguerrir; mais outre que ce moyen causait
mille désordres, il eut encore l’inconvénient d’entraîner une
dissipation de finances qui força de recourir aux expédients: il fallut
augmenter les douanes; le commerce surchargé se ralentit. Enfin ces
guerres civiles portaient aux récoltes une atteinte toujours sensible
dans un état aussi borné.
D’autre part, le divan de Constantinople ne voyait pas sans chagrin les
accroissements de _Dâher_; et les intentions que ce chaik laissait
percer, excitaient encore plus ses alarmes. Elles prirent une nouvelle
force par une demande qu’il forma. Jusqu’alors il n’avait tenu ses
domaines qu’à titre de fermier, et par bail annuel. Sa vanité s’ennuya
de cette formule: il avait les réalités de la puissance, il voulut en
avoir les titres: il les crut peut-être nécessaires pour en imposer
davantage à ses enfants et à ses sujets. Il sollicita donc vers 1768,
pour lui et pour son successeur, une investiture durable de son
gouvernement, et demanda d’être proclamé _chaik d’Acre, prince des
princes, commandant de Nazareth, de Tabarié, de Safad, et chaik de toute
la Galilée_. La Port accorda tout à la crainte et à l’argent; mais cette
fumée de vanité éveilla de plus en plus sa jalousie et son animosité.
Elle avait d’ailleurs des griefs trop répétés; et quoique _Dâher_ les
palliât, ils avaient toujours l’effet d’entretenir la haine et le désir
de la vengeance. Telle fut l’aventure du célèbre pillage de la caravane
de la Mekke en 1757. Soixante mille pèlerins dépouillés et dispersés
dans le désert, un grand nombre détruits par le fer ou par la faim, des
femmes réduites en esclavage, un butin de la plus grande richesse, et
surtout la violation sacrilége d’un acte de religion; tout cela fit dans
l’empire une sensation dont on se souvient encore. Les Arabes
spoliateurs étaient alliés de _Dâher_; il les reçut à _Acre_, et leur
permit d’y vendre leur butin. La Porte lui en fit des reproches amers;
mais il tâcha de se disculper et de l’apaiser, en envoyant le pavillon
blanc du prophète.
Telle fut encore l’affaire des corsaires maltais. Depuis quelques années
ils infestaient les côtes de Syrie; et, sous le mensonge d’un pavillon
neutre, ils étaient reçus dans la rade d’_Acre_: ils y déposaient leur
butin, et y vendaient les prises faites sur les Turks. Quand ces abus se
divulguèrent, les musulmans crièrent au sacrilége. La Porte informée
tonna. _Dâher_ protesta ignorance du fait; et pour prouver qu’il ne
favorisait point un commerce aussi honteux à l’état et à la religion, il
arma deux galiotes, et les mit en mer avec l’ordre apparent de chasser
les Maltais. Mais le fait est que ces galiotes ne firent point
d’hostilités contre les Maltais, et servirent au contraire à communiquer
en mer avec eux, loin des témoins. _Dâher_ fit plus: il prétexta que la
rade de _Haîfa_ était sans protection, que l’ennemi pouvait s’y loger
malgré lui; et il demanda que la Porte bâtît un fort, et le munît aux
frais du Sultan; l’on remplit sa demande; et quelque temps après, il fit
décider que le fort était inutile; il le rasa, et en transporta les
canons de bronze à _Acre_.
Ces faits entretenaient l’aigreur et les alarmes de la Porte. Si l’âge
de _Dâher_ la rassurait, l’esprit remuant de ses enfants, et les talents
militaires d’_Ali_, l’aîné d’entre eux, l’inquiétaient; elle craignait
de voir se perpétuer, s’agrandir même, une puissance indépendante. Mais
constante dans son plan ordinaire, elle n’éclatait point, elle agissait
en dessous; elle envoyait des capidjis; elle stimulait les brouilleries
domestiques, et opposait des agens capables du moins d’arrêter les
progrès qu’elle redoutait.
Le plus opiniâtre de ces agents fut cet _Osman_, pacha de Damas, que
nous avons vu jouer un rôle principal dans la guerre d’Ali-bek. Il avait
mérité la bienveillance du divan, en décelant les trésors de Soliman
pacha, dont il était _mamlouk_. La haine personnelle qu’il portait à
_Dâher_, et l’activité connue de son caractère, déterminèrent la
confiance en sa faveur. On le regarda comme un contre-poids propre à
balancer _Dâher_; en conséquence on le nomma pacha de Damas en 1760; et
pour lui donner plus de force, on nomma ses deux enfants aux pachalics
de Tripoli et de Saide; enfin, en 1765, on ajouta à son apanage
Jérusalem et toute la Palestine.
Osman seconda bien les vues de la Porte; dès les premières années il
inquiéta _Dâher_; il augmenta les redevances des terrains qui relevaient
de Damas. Le chaik résista; le pacha fit des menaces, et l’on vit que la
querelle ne tarderait pas de s’échauffer. Osman épiait le moment de
frapper un coup qui terminât tout; il crut l’avoir trouvé, et la guerre
éclata.
Tous les ans le pacha de Damas fait dans son gouvernement ce qu’on
appelle _la tournée_[5], dont le but est de lever le miri ou impôt des
terres. Dans cette occasion, il mène toujours avec lui un corps de
troupes capable d’assurer la perception. Il imagina de profiter de cette
circonstance pour surprendre _Dâher_; et se faisant suivre d’un corps
nombreux, il prit sa route à l’ordinaire, vers le pays de Nâblous.
_Dâher_ était alors au pied d’un château où il assiégeait deux de ses
enfants; le danger qu’il courait était d’autant plus grand, qu’il se
reposait sur la foi d’une trève avec le pacha. Son étoile le sauva. Un
soir, au moment qu’il s’y attendait le moins, un courrier tartare[6] lui
remet des lettres de Constantinople; _Dâher_ les ouvre, et sur-le-champ
il suspend toute hostilité, dépêche un cavalier vers ses enfants, et
leur marque qu’ils aient à lui préparer à souper à lui et à trois
suivants; qu’il a des affaires de la dernière conséquence pour eux tous
à leur communiquer. _Dâher_ avait un caractère connu, on lui obéit. Il
arrive à l’heure convenue; l’on mange gaiement; à la fin du repas, il
tire ses lettres et les fait lire; elles étaient de l’espion qu’il
entretenait à Constantinople, et elles portaient: «Que le sultan l’avait
trompé par le dernier pardon qu’il lui avait envoyé; que dans le même
temps il avait délivré un _kat-chérif_[7] contre sa tête et contre ses
biens; que tout était concerté entre les trois pachas, Osman et ses
enfants, pour l’envelopper et le détruire lui et sa famille; que le
pacha marcherait en forces vers Nâblous pour le surprendre, etc.» On
juge aisément de la surprise des auditeurs; aussitôt de tenir conseil:
les opinions se partagent; la plupart veulent qu’on marche en forces
vers le pacha; mais l’aîné des enfants de _Dâher_, Ali, qui a laissé
dans la Syrie un souvenir célèbre de ses exploits, Ali représenta qu’un
corps d’armée ne pourrait se transporter assez vite pour surprendre le
pacha; qu’il aurait le temps de se mettre à couvert; que l’on aurait la
honte d’avoir violé la trève; qu’il n’y avait qu’un coup de main qui pût
convenir, et qu’il s’en chargeait. Il demanda cinq cents cavaliers; on
le connaissait; on les lui donna. Il part sur-le-champ, marche toute la
nuit, se repose à couvert pendant le jour; et la nuit suivante il fait
tant de diligence, qu’à l’aube du jour il arrive à l’ennemi. Les Turks,
selon leur usage, dormaient épars dans leur camp, sans ordre et sans
gardes; Ali et ses cavaliers fondent le sabre à la main, taillent à
droite et à gauche tout ce qui se présente; les Turks s’éveillent en
tumulte; le nom d’_Ali_ répand la terreur, tout s’enfuit en désordre. Le
pacha n’eut pas même le temps de passer sa fourrure: à peine était-il
hors de sa tente, lorsque Ali y arriva; on saisit sa cassette, ses
châles, ses pelisses, son poignard, son nerguil[8], et pour comble de
succès, le _noble-seing_ du sultan. De ce moment la guerre fut ouverte,
et selon les mœurs du pays, on la fit par incursions et par
escarmouches, où les Turks eurent rarement l’avantage.
Les frais qu’elle entraîna épuisèrent bientôt les coffres du pacha; pour
y subvenir, il eut recours au grand expédient des Turks. Il rançonna les
villes, les villages, les corps et les particuliers; quiconque fut
soupçonné d’avoir de l’argent, fut appelé, sommé, bâtonné, dépouillé.
Ces vexations causèrent une révolte à _Ramlé_ en Palestine, dès la
première année qu’il en eut la ferme. Il l’étouffa par d’autres
vexations plus odieuses et plus meurtrières. Deux ans après,
c’est-à-dire en 1767, les mêmes traitements firent révolter _Gaze_; il
les renouvela à _Yâfa_, en 1769, et là, entre autres, il viola le droit
des gens dans la personne de l’agent de Venise, Jean Damiani, vieillard
respectable, à qui il fit donner une torture de 500 coups de bâton sur
la plante des pieds, et qui ne conserva un reste de vie qu’en
rassemblant de sa fortune et de la bourse de tous ses amis, une somme
de près de 60,000 livres qu’il compta au pacha. Ce genre d’avanies est
habituel en Turkie; mais comme elles n’y sont pas ordinairement si
violentes ni si générales, celles-ci poussèrent à bout les esprits. On
murmura de toutes parts; et la Palestine, enhardie par le voisinage de
l’Égypte révoltée, menaça d’appeler un protecteur étranger.
Ce fut en ces circonstances qu’Ali-bek, conquérant de la Mekke et du
Saïd, tourna ses projets d’agrandissement vers la Syrie. L’alliance de
_Dâher_, la guerre qui occupait les Turks contre les Russes, le
mécontentement des peuples, tout favorisa son ambition. Il publia donc
en 1770 un manifeste, par lequel il déclara que Dieu ayant accordé à ses
armes une bénédiction signalée, il se croyait obligé d’en user pour le
soulagement des peuples, et pour réprimer la tyrannie d’Osman dans la
Syrie. Incontinent il fit passer à Gaze un corps de Mamlouks qui occupa
Ramlé et Loudd. Ce voisinage partagea Yâfa en deux factions, dont l’une
voulait se rendre aux Égyptiens; l’autre appela Osman. Osman accourut en
diligence, et se campa près de la ville; le surlendemain on annonça
_Dâher_ qui accourait de son côté. Yâfa se croyant alors en sûreté,
ferma ses portes au pacha; mais dans la nuit, pendant qu’il préparait sa
fuite, un parti de ses gens se glissant le long de la mer, entra par le
défaut du mur dans la ville, et la saccagea. Le lendemain _Dâher_ parut,
et ne trouvant point les Turks, il s’empara sans résistance de Yâfa, de
Ramlé et de Loudd, où il établit des garnisons de son parti.
Les choses ainsi préparées, Mohammad-bek arriva en Palestine avec la
grande armée au mois de février 1771, et se rendit le long de la mer
auprès du chaik à Acre. Là, ayant effectué sa jonction avec douze ou
treize cents Motouâlis commandés par Nâsif, et quinze cents Safadiens
commandés par _Ali_, fils de _Dâher_, il marcha en avril vers Damas. On
a vu ci-devant comment cette armée combinée battit les forces réunies
des pachas, et comment, maître de Damas et près d’occuper le château,
Mohammad-bek changea tout à coup de dessein, et reprit la route du
Kaire. Ce fut dans cette occasion que le ministre de _Dâher_,
_Ybrahim-Sabbar_, n’ayant reçu pour explication, de la part de Mohammad,
que des menaces, lui écrivit, au nom du chaik, une lettre de reproches,
qui devint par la suite la cause ou le prétexte d’une nouvelle querelle.
Cependant _Osman_, de retour à Damas, recommença ses vexations et ses
hostilités. S’imaginant que _Dâher_, étourdi du coup qui venait de le
frapper, n’était pas sur ses gardes, il projeta de le surprendre dans
Acre même. Mais à peine était-il en route, que _Ali-Dâher_ et _Nâsif_,
informés de sa marche, se proposèrent de lui rendre le change; en
conséquence ils partent des environs d’Acre à la dérobée; et apprenant
qu’il est campé sur la rive occidentale du lac de _Houlé_, ils arrivent
sur lui à l’aube du jour, s’emparent du pont de _Yaquoub_, qu’ils
trouvent mal gardé, et fondent le sabre à la main dans son camp, qu’ils
remplissent de carnage. Ce fut, comme à l’affaire de _Nâblous_, une
déroute générale; les Turks, pressés du côté de la terre, se jetèrent
vers le lac, espérant le traverser à la nage; mais dans l’empressement
et la confusion de cette foule, les chevaux et les hommes s’embarrassant
mutuellement, l’ennemi eut le temps d’en tuer un grand nombre; une autre
partie plus considérable périt dans les eaux et dans les boues du lac.
On crut que le pacha avait subi ce dernier sort; mais il eut le bonheur
d’échapper sur les épaules de deux noirs qui le passèrent à la nage. Sur
ces entrefaites, le pacha de Saide, _Darouich_, fils d’Osman, avait
engagé les Druzes dans sa cause, et quinze cents _Oqqâls_ étaient venus
sous la conduite d’_Ali-Djambalat_, renforcer sa garnison. D’autre part,
l’émir _Yousef_, descendu dans la vallée des _Motouâlis_ avec 25,000
hommes, mettait tout à feu et à sang. _Ali-Dâher_ et _Nâsif_, ayant
appris ces nouvelles, tournèrent sur-le-champ de ce côté. Le 21 octobre
1771, arriva l’affaire où un corps avancé de 500 Motouâlis mit les
Druzes en déroute; leur fuite porta la terreur dans Saide, où ils furent
suivis de près par les _Safadiens_. Ali-Djambalat, désespérant de
défendre la ville, l’évacua incontinent; ses _Oqqâls_ en se retirant la
pillèrent; les Motouâlis la trouvant sans défense, y entrèrent et la
pillèrent à leur tour. Enfin, les chefs apaisèrent le pillage, et en
prirent possession pour _Dâher_, qui établit _motsallam_ ou
_gouverneur_, un Barbaresque appelé _Degnizlé_, renommé pour sa
bravoure.
Ce fut alors que la Porte, effrayée des revers qu’elle essuyait et de la
part des Russes, et de la part de ses sujets rebelles, fit proposer à
_Dâher_ la paix à des conditions très-avantageuses. Pour l’y faire
consentir, elle cassa les pachas de Damas, de Saide et de Tripoli; elle
désavoua leur conduite, et fit solliciter le chaik de se réconcilier
avec elle. _Dâher_, âgé de 85 à 86 ans, voulait y donner les mains pour
terminer en paix sa vieillesse; mais son ministre, _Ybrahim_, l’en
détourna: il espérait qu’Ali-bek viendrait l’hiver suivant conquérir la
Syrie, et que ce Mamlouk en céderait une portion considérable à _Dâher_.
Il voyait dans cet agrandissement futur de la puissance de son maître,
un moyen d’accroître sa fortune particulière et d’ajouter de nouveaux
trésors à ceux que son insatiable avarice avait déja entassés. Séduit
par cette brillante perspective, il rejeta les propositions de la Porte,
et se prépara à pousser la guerre avec une nouvelle activité.
Tel était l’état des affaires, lorsque l’année suivante éclata, en
février, la révolte de Mohammad-bek contre Ali-bek. Ybrahim se flatta
d’abord qu’elle n’aurait aucune suite; mais bientôt la nouvelle de
l’expulsion d’Ali et de son arrivée à Gaze, en qualité de fugitif et de
suppliant, vint le désabuser. Ce coup releva le courage de tous les
ennemis de _Dâher_. La faction des Turks dans Yâfa en profita pour
reprendre l’ascendant. Elle s’appropria les effets qu’avait déposés la
flottille de Rodoan; et aidée par un chaik de Nâblous, elle fit révolter
la ville, et s’opposa au passage des Mamlouks. Les circonstances
devinrent d’autant plus critiques, que l’on parlait de l’arrivée
prochaine d’une grosse armée turke, assemblée vers Alep. Il semblait que
_Dâher_ ne dût pas s’éloigner d’Acre; mais comptant que sa diligence
ordinaire pourvoirait à tout, il marcha vers _Nâblous_, châtia les
rebelles en passant: et ayant joint Ali-bek au-dessous de _Yâfa_, il
l’amena sans obstacle à Acre. Après une réception telle que la dicte
l’hospitalité arabe, ils marchèrent ensemble contre les Turks, qui sous
la conduite de sept pachas, assiégeaient Saide, de concert avec les
Druzes. Il se trouvait alors dans la rade de _Haifa_ des vaisseaux
russes, qui, profitant de la révolte de _Dâher_, faisaient des
provisions: le chaik négocia avec eux; et moyennant une somme de 600
bourses, il les engagea à seconder par mer ses opérations. Son armée,
dans cette circonstance, pouvait consister en 5 ou 6,000 cavaliers
safadiens et motouâlis, auxquels se joignirent les huit cents Mamlouks
d’Ali et environ 1,000 piétons barbaresques. Les Turks, au contraire,
et les Druzes réunis, pouvaient se monter à 10,000 cavaliers et 20,000
paysans. A peine eurent-ils appris l’arrivée de l’ennemi, qu’ils
levèrent le siége, et se retirèrent au nord de la ville, non pour fuir,
mais pour y attendre _Dâher_ et lui livrer le combat. Il s’engagea en
effet le lendemain avec plus de méthode que l’on n’en eût vu jusque-là.
L’armée turke, s’étendant de la mer au pied des montagnes, se rangea par
pelotons à peu près sur la même ligne. Les _Oqqâls_ à pied étaient sur
le rivage dans des haies de nopals et dans des fosses qu’ils avaient
faites pour empêcher une sortie de la ville. Les cavaliers occupaient la
plaine par groupes assez confus; vers le centre et un peu en avant,
étaient huit canons de 12 et de 24, la seule artillerie dont on eût
encore usé en rase campagne. Enfin, au pied des montagnes, et sur leur
penchant, était la milice druze, armée de fusils, sans retranchemens et
sans canons. Du côté de _Dâher_, les Motouâlis et les Safadiens se
rangèrent sur le plus grand front possible, et tâchèrent d’occuper
autant de plaine que les Turks. A l’aile droite que commandait Nâsif,
étaient les Motouâlis et les 1,000 Barbaresques à pied, pour contenir
les paysans druzes. L’aile gauche, sous la conduite d’_Ali-Dâher_, fut
laissée sans appui contre les Oqqâls; mais on se reposait sur les
frégates et sur les bateaux russes, qui avançaient parallèlement à
l’armée en serrant le rivage. Au centre étaient les 800 Mamlouks, et
derrière eux Ali-bek avec le vieux _Dâher_, qui animait encore les siens
par son exemple et ses discours: L’affaire s’engagea par les frégates
russes. A peine eurent-elles tiré quelques bordées sur les _Oqqâls_,
qu’ils évacuèrent leur poste en déroute; alors les pelotons de cavaliers
marchant à peu près de front, arrivèrent à la portée du canon des Turks.
De ce moment, les Mamlouks, jaloux de justifier l’opinion qu’on avait de
leur bravoure, se lancèrent bride abattue sur l’ennemi. Leur audace eut
l’effet d’intimider les canonniers, qui, se voyant à pied entre deux
lignes de chevaux, sans ouvrages et sans infanterie pour les soutenir,
tirèrent précipitamment et s’enfuirent. Les Mamlouks, peu maltraités de
cette volée, passèrent en un clin d’œil au milieu des canons, et
fondirent tête baissée dans les pelotons ennemis. La résistance dura
peu, le désordre se répandit de toutes parts; et dans ce désordre,
chacun ne sachant ce qu’il avait à faire ni ce qui se passait autour de
lui, fut par cette incertitude plus disposé à fuir qu’à combattre. Les
pachas donnèrent l’exemple du premier parti, et dans un instant la fuite
fut générale. Les Druzes, qui ne servaient la plupart qu’à regret dans
la cause des Turks, profitèrent de cette déroute pour tourner le dos, et
s’enfoncèrent dans leurs montagnes: en moins d’une heure la plaine fut
nettoyée. Les alliés, satisfaits de leur victoire, ne s’engagèrent pas
à la poursuite dans un terrain qui devient plus difficile à mesure que
l’on marche vers Baîrout; mais les frégates russes, pour punir les
Druzes, allèrent canonner cette ville, où elles firent une descente, et
brûlèrent trois cents maisons. Ali-bek et _Dâher_, de retour à Acre,
songèrent à tirer vengeance de la révolte et de la mauvaise foi des gens
de Nâblous, et des habitants de Yâfa. Dès les premiers jours de juillet
1772, ils parurent devant cette ville. D’abord ils essayèrent les voies
d’accommodement; mais la faction des Turks ayant rejeté toute
proposition, il fallut employer la force. Ce siége ne fut, à proprement
parler, qu’un blocus, et l’on ne doit pas se figurer qu’on y suivît les
règles connues en Europe. Pour toute artillerie, l’on n’avait de part et
d’autre que quelques gros canons mal montés, mal établis, encore plus
mal servis. Les attaques ne se faisaient ni par tranchées, ni par mines;
et il faut avouer que ces moyens n’étaient pas nécessaires contre un mur
sans fossés, sans remparts et sans épaisseur. On fit d’assez bonne heure
une brèche, mais les cavaliers de _Dâher_ et d’Ali-bek mirent peu de
zèle à la franchir, parce que les assiégés avaient embarrassé le terrain
de l’intérieur, de pierres, de pieux et de trous. Toute l’attaque
consistait en fusillades qui ne tuaient pas beaucoup de monde. Huit mois
se passèrent ainsi, malgré l’impatience d’Ali-bek, qui était resté seul
commandant du siége. Enfin, les assiégés se trouvant épuisés de
fatigue, et manquant de provisions, se rendirent par composition. Au
mois de février 1773, Ali-bek y plaça un gouverneur pour _Dâher_, qu’il
se hâta d’aller joindre à Acre. Il le trouva occupé des préparatifs
nécessaires pour le faire rentrer en Égypte, et il y joignit ses soins
pour les accélérer. On n’attendait plus qu’un secours de six cents
hommes qu’avaient promis les Russes, quand l’impatience d’Ali-bek le
détermina à partir. _Dâher_ employa toute sorte d’instances pour
l’arrêter encore quelques jours, et donner aux Russes le temps
d’arriver; mais voyant que rien ne pouvait suspendre sa résolution, il
le fit accompagner par 1500 cavaliers, sous la conduite d’_Otmân_, l’un
de ses fils. Peu de jours après (en avril 1773), les Russes amenèrent
leur renfort, qui, quoique moindre qu’on ne l’avait espéré, causa un vif
regret de ne pouvoir l’employer; mais ce regret fut surtout amer,
lorsque _Dâher_ vit son fils et ses cavaliers revenir en qualité de
fuyards, lui annoncer leur désastre et celui d’Ali-bek. Il en fut
d’autant plus affecté, qu’à la place d’un allié puissant par ses
ressources, il acquérait un ennemi redoutable par sa haine et son
activité. A son âge, cette perspective était affligeante; et il est sans
doute honorable à son caractère de n’en avoir pas été plus abattu. Un
événement heureux vint se joindre à sa fermeté pour le consoler ou le
distraire. L’émir Yousef, contrarié par une faction puissante, avait
été obligé d’invoquer le secours du pacha de Damas, pour se maintenir
dans la possession de _Bairout_. Il y avait placé une créature des
Turks, le ci-devant _bek Ahmed-el-Djezzâr_. A peine cet homme fut-il
revêtu du commandement de la ville, qu’il résolut de s’en faire un
nouveau moyen de fortune. Il commença par s’emparer de 50,000 piastres
appartenantes au prince, et il déclara ouvertement ne reconnaître de
maître que le sultan: l’émir, étonné de cette perfidie, demanda en vain
justice au pacha de Damas. On désavoua _Djezzâr_ sans lui faire
restituer sa ville. Piqué de ce refus, l’émir consentit enfin à ce qui
faisait le vœu général des Druzes, et il fit alliance avec _Dâher_. Le
traité en fut conclu près de _Sour_. Le chaik, charmé d’acquérir des
amis aussi puissants, vint sur-le-champ avec eux assiéger le rebelle.
Les frégates russes, qui ne quittaient pas ces parages depuis quelque
temps, se joignirent aux Druzes, et convinrent, pour une seconde somme
de six cents bourses, de canonner _Baîrout_. Cette double attaque eut le
succès que l’on pouvait désirer. Djezzâr, malgré la vigueur de sa
résistance, fut obligé de capituler: il se rendit à _Dâher_ seul, et il
le suivit à Acre, d’où il s’évada peu après. La défection des Druzes ne
découragea pas les Turks: la Porte, comptant sur les intrigues qu’elle
tramait en Égypte, reprit l’espoir de venir à bout de tous ses ennemis:
elle replaça Osman à Damas, et lui confia un pouvoir illimité sur toute
la Syrie. Le premier usage qu’il en fit, fut de rassembler sous ses
ordres six pachas; il les conduisit par la vallée de _Beqaa_, au village
de _Zahlé_, dans l’intention de pénétrer au sein même des montagnes. La
force de cette armée et la rapidité de sa marche, y répandirent en effet
la consternation, et l’émir Yousef, toujours timide et irrésolu, se
repentait déja d’avoir trop tôt passé du côté de _Dâher_; mais ce
vieillard veillant à la sûreté de ses alliés, pourvut à leur défense. A
peine les Turks étaient-ils campés depuis six jours au pied des
montagnes, qu’ils apprirent qu’_Ali_, fils de _Dâher_, accourait pour
les combattre. Il n’en fallut pas davantage pour les intimider. En vain
leur observa-t-on qu’il n’avait pas cinq cents chevaux, et qu’ils en
avaient plus de cinq mille; le nom d’_Ali-Dâher_ en imposait tellement
par l’idée de son courage indomptable, que dans une nuit toute cette
armée prit la fuite, et laissa aux habitants de _Zahlé_ son camp plein
de dépouilles et de bagages.
Après ce dernier triomphe, il semblait que _Dâher_ dût respirer, et
vaquer sans distraction aux préparatifs d’une défense qui chaque jour
devenait plus pressante; mais la fortune avait décidé qu’il ne jouirait
plus d’aucun repos jusqu’à la fin de sa carrière. Depuis plusieurs
années des troubles domestiques se joignaient à ceux de l’extérieur; ce
n’était même que par la distraction de ceux-ci qu’il parvenait à calmer
ceux-là. Ses enfants, qui étaient déja des vieillards, s’ennuyaient
d’attendre si long-temps son héritage. Outre cette disposition qu’ils
avaient eue de tout temps à la révolte, il leur était survenu des griefs
qui l’avaient rendue plus dangereuse en la rendant plus légitime. Depuis
plusieurs années, le chrétien _Ybrahim_, ministre du chaik, avait envahi
toute sa confiance, et il en faisait un abus criant pour assouvir son
avarice. Il n’osait pas exercer ouvertement les tyrannies des Turks;
mais il ne négligeait aucun moyen, même malhonnête, d’amasser de
l’argent. Il s’emparait de tous les objets de commerce; lui seul vendait
le blé, le coton et les autres denrées de sortie; lui seul achetait les
draps, les indigos, les sucres et les autres marchandises d’entrée. Avec
une pareille avidité, il avait souvent choqué les prétentions et même
les droits des chaiks; ils ne lui pardonnaient pas cet abus de
puissance, et chaque jour, en amenant de nouveaux sujets de plaintes,
portait à de nouveaux troubles. _Dâher_, dont la tête commençait à se
ressentir de son extrême vieillesse, n’usait pas des moyens propres à le
calmer. Il appelait ses enfants des ingrats et des rebelles; il ne
trouvait de serviteur fidèle et désintéressé qu’Ybrahim; cet aveuglement
ne servit qu’à détruire le respect pour sa personne, et à justifier
leurs mécontentemens. L’année 1774 développa les fâcheux effets de
cette conduite. Depuis la mort d’Ali-bek, _Ybrahim_ trouvant que la
balance des craintes devenait plus forte que celle des espérances, avait
rabattu de sa hauteur. Il ne voyait plus autant de certitude à amasser
de l’argent par la guerre. Ses alliés, les Russes, sur lesquels il
fondait sa confiance, commençaient eux-mêmes à parler de paix. Ces
motifs le déterminèrent à la conclure; il en traita avec un capidji que
la Porte entretenait à Acre. L’on convint que _Dâher_ et ses enfans
mettraient bas les armes; qu’ils conserveraient le gouvernement de leur
pays; qu’ils recevraient les queues, qui en sont le symbole. Mais en
même temps, on stipula que Saide serait restituée, et que le chaik
paierait le miri comme par le passé. Ces conditions mecontentèrent
d’autant plus les enfants de _Dâher_, qu’elles furent accordées sans
leur avis. Ils trouvèrent honteux de redevenir tributaires. Ils furent
encore plus choqués de voir que l’on n’eût passé à aucun d’eux le titre
de leur père; en conséquence, ils se révoltèrent tous. _Ali_ s’en alla
dans la Palestine, et se cantonna à _Habroun_; _Ahmad_ et _Seïd_ se
retirèrent à _Nâblous_; _Otman_, chez les Arabes de _Saqr_; et le reste
de l’année se passa dans ces dissensions. Les choses étaient à ce point,
lorsqu’au commencement de 1775, Mohammad-bek parut en Palestine avec
toutes les forces dont il pouvait disposer. Gaze se trouvant dépourvue
de munitions n’osa résister. Yâfa, fière d’avoir joué un rôle dans tous
les événements précédents, fut plus hardie; ses habitants s’armèrent, et
peu s’en fallut que leur résistance ne fît échouer la vengeance du
Mamlouk; mais tout conspira à la perte de _Dâher_. Les Druzes n’osèrent
remuer; les Motouâlis étaient mécontents. Ybrahim appelait tout le
monde, mais comme il n’offrait d’argent à personne, personne ne remuait:
il n’eut pas même la prudence d’envoyer des provisions aux assiégés. Ils
furent contraints de se rendre, et la route d’Acre resta ouverte.
Aussitôt que l’on y apprit le désastre d’Yâfa, Ybrahim prit la fuite
avec _Dâher_ dans les montagnes du Safad. _Ali-Dâher_, qui comptait sur
des conventions passées entre lui et Mohammad-bek, prit la place de son
père; mais bientôt reconnaissant qu’il était trompé, il prit la fuite à
son tour, et les Mamlouks furent maîtres d’Acre. Il était difficile de
prévoir les bornes de cette révolution, lorsque la mort inopinée de son
auteur vint tout à coup la rendre nulle et sans effet. La fuite des
Égyptiens ayant laissé libres à _Dâher_ sa ville et son pays, il ne
tarda pas d’y reparaître; mais il s’en fallait beaucoup que l’orage fût
apaisé. Bientôt on apprit qu’une flotte turke assiégeait _Saide_ sous
les ordres de _Hasan, capitan pacha_. Alors on reconnut trop tard la
perfidie de la _Porte_, qui avait endormi la vigilance du chaik par des
démonstrations d’amitié, dans le même temps qu’elle combinait avec
Mohammad-bek les moyens de le perdre. Depuis un an qu’elle s’était
débarrassée des Russes, il avait été facile de prévoir ses intentions
par ses mouvements. Ne l’ayant pas fait, il restait encore à tenter d’en
prévenir les effets; et l’on négligea cette dernière ressource.
_Degnizlé_, bombardé dans Saide, sans espoir de secours, se vit
contraint d’évacuer la ville; le capitan pacha se porta sur-le-champ
devant Acre. A la vue de l’ennemi, l’on délibéra sur les moyens
d’échapper au danger; et il arriva à ce sujet une querelle dont l’issue
décida du sort de _Dâher_. Dans un conseil général qui se tint, l’avis
d’_Ybrahim_ fut de repousser la force par la force; il allégua pour ses
raisons que le capitan pacha n’avait que trois grosses voiles; qu’il ne
pouvait attaquer par terre, ni rester sans danger à l’ancre en face du
château; que l’on avait assez de cavaliers et de Barbaresques pour
empêcher une descente, et qu’il était presque certain que les Turks s’en
iraient sans rien tenter. Contre cet avis, _Degnizlé_ opina qu’il
fallait faire la paix, parce qu’en résistant, l’on ne ferait que
prolonger la guerre; il soutint qu’il n’était pas raisonnable d’exposer
la vie de beaucoup de braves gens, quand on pouvait y suppléer par un
moyen moins précieux; que ce moyen était l’argent; qu’il connaissait
assez l’avidité du capitan pacha, pour assurer qu’il se laisserait
séduire; qu’il était certain de le renvoyer, et même de s’en faire un
ami, en lui comptant deux mille bourses. C’était là précisément ce que
craignait Ybrahim; aussi se récria-t-il contre cet avis, en protestant
qu’il n’y avait pas un médin dans les coffres. _Dâher_ vint à l’appui de
son assertion: «Le chaik a raison,» reprit _Degnizlé_; «il y a
long-temps que ses serviteurs savent que sa générosité ne laisse point
son argent croupir dans ses coffres; mais l’argent qu’ils tiennent de
lui n’est-il pas à lui-même? et croira-t-on qu’à ce titre nous ne
sachions pas trouver deux mille bourses?» A ce mot, _Ybrahim_
interrompant encore, s’écria que pour lui il était le plus pauvre des
hommes. «Dites le plus lâche,» reprit _Degnizlé_ transporté de colère.
«Qui ne sait, parmi les Arabes, que depuis quatorze ans vous entassez
des trésors énormes? Qui ne sait que vous avez envahi tout le commerce;
que vous vendez tous les terrains, que vous retenez les soldes; que dans
la guerre de Mohammad-bek, vous avez dépouillé tout le pays de Gaze de
ses blés, et que les habitants de Yâfa ont manqué du nécessaire?» Il
allait continuer, quand le chaik lui imposant silence, protesta de
l’innocence de son ministre, et l’accusa, lui, _Degnizlé_, d’envie et de
trahison. Outré de ce reproche, _Degnizlé_ sortit à l’instant du
conseil, et rassemblant ses compatriotes les Barbaresques, qui faisaient
la principale force de la place, il leur défendit de tirer sur le
capitan. _Dâher_, décidé à soutenir l’attaque, fit tout préparer en
conséquence. Le lendemain, le capitan s’étant approché du château,
commença de le canonner. _Dâher_ lui fit répondre par les pièces qui
étaient sous ses yeux; mais malgré ses ordres réitérés, les autres ne
tirèrent point. Alors se voyant trahi, il monta à cheval, et sortant par
la porte qui donne sur ses jardins dans la partie du nord, il voulut
gagner la campagne; mais pendant qu’il marchait le long des murs de ses
jardins, un Barbaresque lui tira un coup de fusil dans les reins; à ce
coup, il tomba de cheval, et sur-le-champ les Barbaresques environnant
son corps, lui coupèrent la tête; elle fut portée au capitan pacha, qui,
selon l’odieuse coutume des Turks, la contempla en l’accablant
d’insultes, et la fit saler pour l’emporter à Constantinople, et en
donner le spectacle au sultan et au peuple.
Telle fut la fin tragique d’un homme digne, à bien des égards, d’un
meilleur sort. Depuis long-temps la Syrie n’a point vu de commandants
montrer un aussi grand caractère. Dans les affaires militaires, personne
n’avait plus de courage, d’activité, de sang-froid, de ressources. Dans
les affaires politiques, sa franchise n’était pas altérée même par son
ambition. Il n’aimait que les moyens hardis et découverts; il préférait
les dangers des combats aux ruses des intrigues. Ce ne fut que depuis
qu’il eut prit Ybrahim pour ministre, que l’on vit dans sa conduite une
duplicité que ce chrétien appelait prudence. L’opinion de sa justice
avait établi dans ses états une sécurité inconnue en Turkie; elle
n’était point troublée par la diversité des religions; il avait pour cet
article la tolérance, ou, si l’on veut, l’indifférence des
Arabes-Bedouins. Il avait aussi conservé leur simplicité, leurs
préjugés, leurs goûts. Sa table ne différait pas de celle d’un riche
fermier; le luxe de ses vêtements ne s’étendait pas au delà de quelques
pelisses, et jamais il ne porta de bijoux. Toute sa dépense consistait
en juments de race, et il en a payé quelques-unes jusqu’à 20,000 livres.
Il aimait aussi beaucoup les femmes; mais en même temps il était si
jaloux de la décence des mœurs, qu’il avait décerné peine de mort
contre toute personne surprise en délit de galanterie, et contre
quiconque insulterait une femme; enfin, il avait saisi un milieu
difficile à tenir, entre la prodigalité et l’avarice; et il était tout à
la fois généreux et économe. Comment avec de si grandes qualités
n’a-t-il pas plus étendu ou affermi sa puissance? C’est ce que la
connaissance détaillée de son administration rendrait facile à
expliquer; mais il suffira d’en indiquer trois causes principales.
1º Cette administration manquait d’ordre intérieur et de principes: par
cette raison, les améliorations ne se firent que lentement et
confusément.
2º Les concessions qu’il fit de bonne heure à ses enfants,
introduisirent une foule de désordres qui arrêtèrent les progrès des
cultures, énervèrent les finances, divisèrent les forces et préparèrent
sa ruine.