Il voyait qu’on l’écoutait. Il se rappelait qu’autrefois aussi on

l’écoutait, autrefois, avant 1914, quand il racontait ses campagnes,

décrivait les mœurs des Chinois, ou parlait de la reine Ranavalo et du

colonel Gallieni. La guerre, en éclipsant ses guerres, lui avait enlevé

son prestige. Longtemps, il s’était tu, gardant pour lui ses souvenirs,

par discrétion, par convenance. Et voilà que derechef on l’écoutait

quand il se mettait à parler. On faisait cercle autour de lui. Et il

prenait là une petite revanche, sans plus s’inquiéter ni de convenance

ni de discrétion.

--Sacré père Trébuc! disait-on en souriant.

XLVIII

Le mauvais temps ramena maints Parisiens plus tôt que de coutume. Le

père Trébuc les regardait revenir, et débarquer de leurs taxis ou de

leurs omnibus de gare, avec un air de commisération goguenarde qu’il

n’aurait jamais eu l’année précédente.

Dès le début de septembre, deux de ses locataires revinrent: les Mujol,

ce couple peu sympathique dont le misérable Rodolphe Jaulet avait été le

pensionnaire, et les Versu, autre couple de vieillards peu sympathiques,

assez distants, et sur qui l’on ne glosait du reste pas dans le

quartier.

Monsieur Daix aussi revint, avec son attitude réservée qui ne trompait

pas le père Trébuc.

--Il n’a pas de quoi être si fier! songeait le père Trébuc. Sa médaille!

Sa médaille! Il l’a eue parce qu’il a perdu son bras. Ça ne prouve pas

qu’il était un héros. Il y en a qui ont été blessés, mutilés, et décorés

de la médaille militaire, en fichant le camp au cours d’une attaque.

Potonnot en connaît un comme ça. Même que celui-là fut blessé par son

capitaine, qui lui tira dessus parce qu’il se sauvait. Ainsi!

Le père Trébuc était bien changé. Rares, très rares, ceux que sa

critique en éveil épargnait. Il ne respectait plus aveuglément les

personnes qu’il avait jadis portées aux nues. Même sur madame Loissel,

sur la brave madame Loissel ruinée, qui vivait avec dignité dans la

chambre de son ancienne cuisinière, au sixième, il trouvait à faire au

moins des restrictions.

--De quoi qu’elle se mêlait, celle-là? songeait-il. Est-ce que nous

pensions, nous, que son Monsieur Daix pourrait épouser notre Mousseline?

Elle en avait plein la bouche de son Monsieur Daix. Sûr que, sans elle

et toutes ses histoires, j’aurais jamais pensé à ce garçon pour ma

fille, et j’aurais peut-être pas refusé le petit musicien des Mujol, et

j’aurais encore ma fille.

A ses diatribes, la mère Trébuc ne répondait rien. Elle comprenait que

son mari était malheureux. Elle était malheureuse. Que pouvait-elle

répondre? Elle avait accoutumé, depuis toujours, de ne pas le

contredire. Elle lui laissait volontiers cette chétive joie.

Mais le père Trébuc éprouva une joie profonde, le 6 septembre, un jeudi.

Le 6 septembre, il y eut en effet un scandale dans la maison, un

scandale où le père Trébuc n’était pas en cause, et plus grave que celui

qui l’avait frappé.

Depuis deux ou trois jours, il s’en souvint par la suite, il avait

remarqué que le docteur Aubenaille, qui n’habitait dans la maison que

depuis trois mois, qui ne s’était pas absenté pendant les vacances, et

qui avait reçu une clientèle moins nombreuse, mais toujours aussi

choisie, de femmes presque toutes fort élégantes, paraissait inquiet ou

souffrant.

--Je comprends! dit le père Trébuc, le 6 septembre.

Tout le monde comprit: le docteur Aubenaille, médecin spécialiste qui

soignait une majorité de jolies malades, fut arrêté, emmené, et mis en

prison.

Le lendemain, le père Trébuc lut avidement la colonne entière que le

_Journal_ consacrait aux soins spéciaux que les jolies malades

sollicitaient du médecin complaisant. Un portrait occupait le milieu de

la page. Le père Trébuc trouva qu’il ressemblait mal au docteur

Aubenaille.

Le père Trébuc, et sa femme avec lui, fut interrogé par des journalistes

polis, jeunes, indiscrets, et enfin encombrants, qui lui prêtèrent des

propos qu’il ne reconnut pas, quand il les lut dans leurs journaux. Et

il fut félicité par ses amis, le soir, à l’heure de la manille.

--C’était un beau coco, ton médecin! lui dit-on.

--Je m’en doutais, répondit-il. Je l’avais à l’œil.

--Paraît qu’il gagnait tout ce qu’il voulait.

--Dame! Les femmes de la haute, ça a des amants qui casquent sans

grogner, lorsqu’ils ont fait des bêtises.

Et le père Trébuc ajoutait:

--En voilà un qui ne pensait pas que la vie humaine, c’est sacré!

Mais lui seul pouvait saisir le sens complet de son exclamation.

XLIX

Le scandale du docteur Aubenaille alimenta les conversations du quartier

de l’église Sainte-Marie pendant plusieurs jours. Le père Trébuc fut

l’objet de maintes et maintes questions. Il redevenait un homme qu’on ne

méprise pas quand il passe. On avait besoin de lui. Il détenait

peut-être des secrets croustilleux qu’il ne révélait pas aux

indifférents. On le salua beaucoup pendant quelques jours.

L’intérêt n’était pas encore éteint, et la curiosité pas encore

rassasiée, lorsque revinrent de Trouville, le 15 septembre, les Baquier,

père, mère, fille, cuisinière, femme de chambre, et petite chienne, en

deux taxis. Ce fut un retour magnifique, bien que monsieur Marsouet y

manquât: un stupide accident de la rue, où sa limousine eut un

garde-boue défoncé, l’obligea d’arriver rue Legendre, en simple taxi

également, quand la famille était déjà rentrée.

Ces choses furent répétées au père Trébuc, dès midi, par sa femme. Mais

il les avait apprises un peu plus tôt par mademoiselle Jeanne, femme de

chambre des Baquier, dont le premier soin fut de conduire la Choute de

sa maîtresse au square des Batignolles.

Depuis le départ de Mousseline, qui semblait lui conférer on ne sait

quels droits, mademoiselle Jeanne n’avait pas eu à l’égard des Trébuc

une conduite bien relevée. Mais deux mois d’absence suffisent à

transformer les pires sentiments, comme les meilleurs. Et mademoiselle

Jeanne, tenant en laisse la Choute qui sauta tout de suite aux jambes du

concierge, aborda le père Trébuc, près du kiosque à musique, avec son

sourire le plus large, le plus gracieux, le plus désarmant. Que

n’avait-elle pas, en effet, d’inattendu à apprendre au père Trébuc?

Les salutations à peine échangées, le père Trébuc crut qu’il ne pourrait

pas demeurer plus longtemps debout. Des yeux, il cherchait un banc,

comme s’il était près de défaillir. Mademoiselle Jeanne, sans détours,

lui disait:

--Vous ne savez pas, père Trébuc? Nous avons vu votre fille. Oui, avec

un vieux Monsieur très chic, dans une talbot tout ce qu’il y a de

riche, au moins une quarante hachepés de soixante mille que disait

Monsieur Marsouet.

Le père Trébuc était abasourdi.

--C’est Mademoiselle qui l’a reconnue, conta mademoiselle Jeanne, à

Deauville, le jour du grand prix. Elle était jolie comme tout, à ce

qu’il paraît, et chic, et tout! Même que Mademoiselle disait qu’elle

avait été vite, mademoiselle Mousseline.

Et mademoiselle Jeanne ajouta, baissant la voix par précaution:

--Voulez-vous que je vous dise? Mademoiselle était jalouse, parce que

Monsieur Marsouet disait comme ça que c’était un beau brin de fille,

votre fille, bien entendu.

Le père Trébuc souriait des yeux. Il se retint pour ne pas embrasser

mademoiselle Jeanne, une bonne fille, elle, tout de même, songeait-il.

Bonne fille, certes, qui n’était pas jalouse et qui oubliait les

réprimandes que le père Trébuc ne lui avait pas ménagées, à cause de ses

frasques nocturnes. Car elle lui dit encore:

--Dites, père Trébuc, si Mademoiselle Mousseline a besoin d’une femme de

chambre, vous me recommanderez à elle, pas? Vous savez, je suis dévouée,

et plus sérieuse que j’en ai l’air dans mon service. Et j’aimerais

mieux servir Mademoiselle Mousseline que Mademoiselle Baquier, parce

que, vous savez, Mademoiselle Baquier, entre nous, c’est une belle

vache.

Mais la Choute, tirant sur sa laisse, entraîna Mademoiselle Jeanne.

Ainsi le père Trébuc put-il dissimuler son émotion.

Il pensait que midi ne sonnerait jamais. Il avait hâte de porter

l’étourdissante nouvelle à sa femme. Mais quand il rentra, pour le

déjeuner, elle la connaissait aussi, par monsieur Marsouet, qui l’avait

félicitée.

--Je m’offre un pernod, s’écria le père Trébuc.

Le père Trébuc, l’ayant jugé véritable, s’était fabriqué du pernod selon

la formule de son camarade. Tous les soirs, après la manille et le

vermout-cassis insignifiant, il s’en préparait un, chez lui, dévotement,

comme faisaient les amateurs, avant la guerre, dans tous les cafés de

France.

Ce jour-là, par exception, le père Trébuc s’en prépara un à midi. Il

était trop ému.

L

Les bonnes nouvelles se répandent aussi promptement que les mauvaises.

Il ne fallut pas longtemps pour que tout le quartier de l’église

Sainte-Marie connût l’heureuse fortune de la petite Mousseline, fille du

père Trébuc, gardien du square des Batignolles, et de la mère Trébuc,

concierge rue Legendre, près du pont. L’intérêt des gens du quartier

s’était porté sur les Trébuc à cause du scandale du docteur Aubenaille.

Il s’y fixa, plus précis, à cause du succès prodigieux de la petite

Mousseline. Car, naturellement, le succès de Mousseline, grossi de

bouche en bouche, devint prodigieux. Naturellement aussi, au dire des

gens, il ne surprit personne.

--Une si jolie fille!

--Si régulière!

--Si distinguée!

On estimait que la petite Mousseline ne méritait pas moins. On ne savait

pas au juste si elle était mariée ou si elle ne l’était pas. Mais, même

pour ceux qui ne supposaient pas qu’elle fût mariée, la fille des Trébuc

récoltait, enfin, après assez d’épreuves, les fruits légitimes de sa

persévérance et de son honnêteté.

--Ces Trébuc, disait-on seulement, comme ils sont cachottiers!

--Ce sont de braves gens, rectifiait un autre: des modestes, voilà tout,

qui ne veulent pas éblouir de leur bonheur le pauvre monde.

Déjà l’on expliquait de cette façon les allures plus dégagées, plus

libres, et voire parfois hardies, que le père Trébuc avait prises depuis

quelque temps. Et si un jaloux se montrait étonné ou que Mousseline ne

vînt pas chez ses parents ou que les Trébuc demeurassent concierges, on

lui répondait:

--Je vous répète qu’ils ont du tact. Mais, un jour, vous verrez, ils

s’en iront sans tambour ni trompette, pour aller vivre avec leur fille,

et ils auront des domestiques, et une auto, et tout le diable et son

train.

A preuve, on citait le témoignage de mademoiselle Jeanne, femme de

chambre des Baquier, qui avait demandé de servir comme femme de chambre

chez mademoiselle Trébuc.

Le père Trébuc laissait dire. Des propos flatteurs lui revenaient aux

oreilles. On n’osait pas lui poser des questions trop directes, car il

souriait d’un air malin en regardant les gens. Il souriait, ce qui était

un aveu délicat. Au reste, chacun pouvait observer que, depuis le mois

de juillet, le père Trébuc paraissait moins vieux, moins voûté, plus

allègre. Dans le petit café du coin de la rue Boursault, où il buvait

plus que de coutume, ne se contentant pas comme autrefois de son

classique vermout-cassis, qu’il faisait suivre d’un picon-citron ou d’un

deloso-suze, bien qu’il se préparât en outre, chez lui, avant chaque

repas, un solide pernod, il pérorait pour toute la salle à l’occasion du

moindre événement. Une telle attitude en dévoilait plus que le père

Trébuc n’en voulait avouer.

On ne parlait plus guère dans le quartier du scandale récent causé par

l’arrestation du docteur Aubenaille. Le succès de mademoiselle Trébuc

occupait davantage les esprits. Et il n’était presque personne qui

rappelât ou se rappelât que, six mois auparavant, la petite Trébuc avait

disparu, de manière assez mystérieuse, en compagnie d’un blanc-bec de

violoniste. Pour beaucoup, le père et la mère Trébuc cessèrent d’être le

père Trébuc et la mère Trébuc. Mademoiselle Jeanne fut l’une des

premières à dire désormais Monsieur Trébuc.

Le père Trébuc souriait. Évidemment, lorsqu’il était seul avec sa femme,

tête à tête dans la loge, et que, commentant la situation, qui était

troublante, il rêvait tout haut en dégustant son pernod, il se plaignait

encore que Mousseline continuât de ne pas donner signe de vie à ses

parents. Mais ses rêves l’emportaient, et il pensait que Mousseline

préparait en secret un grand coup, qu’elle ne reviendrait qu’au moment

où tout serait prêt, et qu’ils auraient alors, et enfin, le père et la

mère Trébuc, qui avaient tant souffert, leur revanche et leur

récompense.

--Tu verras, disait-il, tu verras. Tu ne crois pas?

--Dame! répondait la mère Trébuc.

Elle ne demandait qu’à le croire, car il est bon de rêver.

Que sur ces entrefaites vînt à passer devant la loge monsieur Daix, le

mutilé du cinquième, avec la manche de son veston ballante:

--Non, mais, disait le père Trébuc sans baisser la voix, regarde-moi ce

nicodème!

Et, de son geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, les trois

médailles qui paraient sa tunique, ou, s’il n’était pas en uniforme, la

place des trois médailles sur sa poitrine.

LI

Il en était venu là, le père Trébuc, après six longs mois de douleur, de

honte, de regrets, et de réflexions, lui jadis si sévère, si strict,

qu’il ne tenait plus indispensable que sa Mousseline fût mariée pour

mériter le respect du monde et l’approbation de son père. Il en était

venu là, lui, le vieux soldat nourri d’honneur et de devoir, qu’il ne

condamnait plus ceux qui dédaignent tout pourvu qu’ils soient heureux.

Ce quartier des Batignolles, qu’il avait aimé d’emblée pour l’air de

paix provinciale qu’on y respire, il n’avait pas su y voir tout de suite

ce qui s’y cache de vie secrète. Ou, s’il le vit, il se sentait

hiérarchiquement trop bas placé pour le juger et, à plus forte raison,

pour le condamner. Mais, depuis le départ de Mousseline, depuis que, si

l’on peut dire, tout avait chaviré dans le cœur du père Trébuc, le père

Trébuc avait regardé, avait vu, avait pesé, et n’avait pas condamné. Le

malheur ne rend pas bienveillant, mais il porte à l’indulgence.

Ce quartier si paisible des Batignolles, si bourgeois, si correct, il

est singulier. Sous des apparences de vertu tranquille, il n’y a pas de

maison qui n’abrite au moins une femme entretenue. Sans éclat, sans

impudeur, la prostitution y a un caractère irréprochable. On rencontre

dans la rue une femme; elle baisse les yeux; à sa mise, on la prend pour

une mère de famille ou une épouse de fonctionnaire, de fortune médiocre;

souvent, elle l’est; souvent, saluée bas par les fournisseurs, et vivant

seule ou avec ses parents, fille ou veuve, elle reçoit chez elle, un

certain nombre de fois par semaine, à jour fixe, pendant quelques

heures, un homme, toujours le même, dont elle vit. Tant de discrétion

couvre ces amours clandestines qu’on peut s’y méprendre. Mais comment

crier à l’abomination de la désolation? Il ne manque pas de ménages

officiels qui soient moins propres.

Longtemps, le père Trébuc avait jugé sévèrement les Baquier, qui

vivaient, père mère, et fille, de monsieur Marsouet, sénateur, et par

ailleurs marié. Mais il avait bien dû s’apercevoir que nul ne faisait

grise mine à ses locataires et que, dans la plupart des maisons du

quartier, les familles Baquier n’étaient pas rares. Puis il avait appris

à ses dépens que, somme toute, la terrible faute commise par sa fille

Mousseline, mal connue, gardée secrète, lui avait paru de beaucoup plus

terrible à lui qu’aux autres. Il s’en était exagéré la gravité, et il

avait fini par le comprendre, comme il avait fini par comprendre qu’à

vouloir être plus royaliste que le roi, il faisait métier de dupe. Où

allait la considération? A ceux qui ont de l’argent. Le respect,

l’envie, les coups de chapeau, les courbettes? Aux mêmes. Et

l’indifférence, sinon le mépris? Aux autres. N’y a-t-il pas là de quoi

tenter un honnête homme, quand il est pauvre? Et qui lui jettera la

pierre, lorsque la vie est si difficile, lorsque le pain se vend plus

d’un franc le kilo, lorsque les vieux serviteurs du pays touchent un

salaire dérisoire, lorsqu’il suffit enfin qu’une fille soit jolie pour

que ses parents vivent, heureux, estimés, dans l’aisance?

Mousseline pouvait revenir, mariée ou non, pourvu qu’elle revînt. Le

père Trébuc ne souhaitait pas autre chose. Il avait trop souffert. Si du

moins il souhaitait, ou ne refusait pas autre chose, il sentait autour

de lui que nul ne lui jetterait la pierre. Il sentait déjà qu’on

l’enviait parce qu’on savait que sa fille n’était plus une simple

dactylographe. Et que devait-il penser, ce jour que, dans son square des

Batignolles, vers la mi-octobre, il vit venir à lui monsieur Marsouet,

l’amant de mademoiselle Baquier, qui le cherchait?

Le sénateur n’y alla point par quatre chemins. En avalant ses petites

phrases comme d’habitude, il dit:

--Père Trébuc, je voulais vous dire. Seul à seul. D’homme à homme. Vous

comprenez? Je vous aime beaucoup, père Trébuc. Votre fille, quand vous

la verrez, si elle est libre, si elle veut, eh bien! elle me plaît

beaucoup. Voilà. Au revoir, père Trébuc.

Et le sénateur tendit une main cordiale au gardien du square des

Batignolles, puis, s’éloigna rapidement, pour retrouver sans doute

mademoiselle Baquier.

Un an plus tôt, le père Trébuc en fût devenu cramoisi. Et de quel geste

n’eût-il pas été capable?

Il fut certes ému. Mais il songea:

--Un sénateur? Oui, bien sûr, si elle n’a pas mieux.

LII

Cependant octobre avait passé, comme les autres mois. Novembre se

déroulait, et les Trébuc étaient toujours sans nouvelles de leur fille.

Et comment s’en procurer? Quand on leur parlait de Mousseline, ils

affectaient une profonde réserve, pour donner à croire qu’ils

préféraient se taire. En réalité, ils pensaient que Mousseline aurait pu

leur envoyer au moins une petite lettre. Ils lui étaient d’avance

reconnaissants de la surprise qu’elle leur préparait, mais ils auraient

bien voulu que la surprise fût moindre et plus prompte.

Échauffée par le pernod dont il buvait trois et quatre verres chaque

jour, pour se calmer, disait-il, sans compter les vermout-cassis et les

picon-citron du café de la rue Boursault que sa femme ne le voyait pas

boire, l’imagination du père Trébuc marchait grand train. Il essayait

de se représenter l’existence que menait Mousseline. Tantôt il voyait sa

fille dans un somptueux hôtel de l’avenue du Bois, car il savait que les

hôtels de l’avenue du Bois sont tous somptueux. Il voyait mal le

mobilier, la disposition des appartements, sauf pour la salle de bains,

qui était pavée de mosaïque, avec une baignoire de marbre comme on en

décrit dans certains livres. Il voyait mieux les domestiques, nombreux,

stylés ainsi qu’il se doit, et disant:

--Si Mademoiselle désire...

Ou, peut-être, plutôt:

--Madame est servie.

Mais tantôt il se reprochait de voir trop grand. Même moins

magnifiquement installée, Mousseline avait encore un sort enviable.

N’eût-elle eu que celui de mademoiselle Baquier, par exemple, à qui

monsieur Marsouet, en attendant le bon plaisir de Mousseline, avait

offert une citroën de cinq hachepés, comme disait sa femme de chambre,

Mousseline eût été à envier.

Pourtant mademoiselle Jeanne, qui entretenait avec le père Trébuc les

meilleures relations, affirmait que le Monsieur qui accompagnait

Mousseline à Deauville, était assurément plus riche que le sénateur de

mademoiselle Baquier.

Un matin, elle aborda le père Trébuc avec son plus large sourire.

--Vous savez, Monsieur Trébuc, dit-elle, mon amie Berthe qui est placée

boulevard de Clichy?

--Oui.

--Elle croit comme ça qu’elle a vu Mademoiselle Mousseline.

--Où donc?

--Au Gaumont-Palace.

--Au cinéma?

--Oui. C’est dans un film qui s’appelle _Fleurs Fanées_. Elle a le

premier rôle, à ce qu’il paraît. N’est-ce pas, mon amie l’avait pas vue

souvent, mais elle croit bien que c’est elle. Seulement elle avait pas

acheté le programme. Alors elle sait pas le nom de la star. En tout cas,

c’est pas écrit Mousseline sur les affiches. Y a aucun nom, c’est bête.

Faudrait aller voir _Fleurs Fanées_. Moi, j’irai pas, j’aime pas le

Gaumont, je préfère mon ciné La Condamine. Chacun son goût, pas? Mais je

verrai bientôt _Fleurs Fanées_ rue La Condamine. Paraît que c’est très

joli, et je manquerai pas, vous comprenez, si c’est Mademoiselle

Mousseline la star.

Elle avait débité son discours à en perdre haleine. Le père Trébuc la

regardait en souriant.

--Possible que c’est elle, dit-il. J’avais toujours pensé comme ça

qu’elle était... comment qu’on dit?

--Photogénique?

--C’est ça, comme vous dites. Vous avez raison, Mademoiselle Jeanne,

faudra voir.

--C’est drôle, Monsieur Trébuc, j’ai comme une idée que c’est elle.

--On verra.

La Choute entraînait mademoiselle Jeanne. Le père Trébuc n’eut pas le

loisir de remercier longuement.

Au déjeuner, le père Trébuc ne rapporta pas à sa femme ce que lui avait

appris mademoiselle Jeanne. Il ruminait un projet.

Le soir, après le dîner, il se leva de table sans ouvrir son _Journal_,

et dit:

--Je sors, la Maman.

--Tu sors? fit la mère Trébuc intriguée. Et où vas-tu?

--Je te le dirai, répondit-il. Attends seulement un peu.

Et il se planta son képi bien droit sur la tête.

LIII

Ce fut une déception. Le Gaumont-Palace n’affichait plus les _Fleurs

Fanées_ annoncées par la femme de chambre des Baguier; le nouveau film

s’intitulait _le Voyage Maudit_. Le père Trébuc fit demi-tour, rentra,

et ne dit pas à sa femme où il était allé.

Le père Trébuc était déçu. Avec quelle joie n’eût-il pas lancé à sa

femme cette nouvelle merveilleuse:

--J’ai vu Mousseline.

Mais d’avoir fait cette première démarche à la rencontre de sa fille,

lui donna l’idée d’en faire d’autres. Quoi de plus simple? Sa fille

était ce qu’on appelle une femme à la mode; elle fréquentait

probablement les endroits à la mode, et son ami, ou son protecteur,

comme on voudra, devait être fier de la montrer dans ces endroits-là:

car c’est ainsi qu’agissent les hommes qui dépensent de l’argent pour

de jolies femmes. Le père Trébuc le savait, par certains romans que

lisait Mousseline, et dont plusieurs l’avaient même intéressé au point

qu’il les avait lus. Mais quels sont les endroits à la mode où fréquente

une femme à la mode?

Le père Trébuc rassembla ses souvenirs de lectures. Lequel de ces romans

pouvait le renseigner? Il chercha.

--_La Dame aux Camélias!_ se dit-il tout à coup.

Il avait eu un léger mouvement de recul. Il songeait que la fameuse

Marguerite était une courtisane. Le mot, qu’il n’avait jamais évoqué,

l’arrêta. Est-ce que Mousseline était une courtisane? Mais on n’entend

personne parler de courtisanes. Pour ce genre de femmes, on dit...

--Y a maldonne! songea le père Trébuc.

Non, sa fille ne se vendait pas, ne se prêtait pas à des hommes, comme

faisait cette Marguerite d’Alexandre Dumas. Mousseline avait un ami, un

protecteur, à qui elle était fidèle, et plus fidèle, il n’en doutait

pas, que certaines femmes mariées ne le sont à leur mari.

Oui, mais où pouvait se promener Mousseline, pour que son père eût

chance de l’apercevoir? Au temps de la Dame aux Camélias, les élégantes

se promenaient en calèche dans l’avenue des Champs-Élysées. Aujourd’hui,

avec les automobiles, on va facilement plus loin. Le père Trébuc pensa

qu’il rencontrerait sans doute sa fille dans cette avenue du Bois de

Boulogne où il l’avait déjà logée en imagination.

Dès lors, son parti en fut pris. Chaque fois qu’il le put, il s’arrangea

pour aller se poster tantôt à l’un, tantôt à l’autre bout de l’avenue du

Bois. De la place de l’Étoile ou de la Porte Dauphine, il regardait les

autos défiler devant lui, rapides, légères, avares. Quelques-unes

passaient si vite qu’il ne discernait rien des promeneurs qu’elles

emmenaient. Il restait là pendant des heures, sans se décourager. Quand

il rentrait à la maison, las, rompu, transi, il n’était pourtant pas

désespéré.

--La prochaine fois, peut-être, se disait-il.

Et, pour se ragaillardir, il buvait l’un après l’autre, lentement, deux

grands verres de son pernod de contrebande.

Ses jours de repos, il les employait à monter la faction dans l’avenue

du Bois. Ainsi s’obstina-t-il durant tout le mois de décembre.

--Tu te fatigues, lui disait la mère Trébuc.

Il répondait:

--Je la verrai.

Mousseline: roman · 第 8 / 9 段