--Vivement que la maison soit vide! soupira la mère Trébuc.

XLII

Comme avril avait passé, mai passa. Dans la vie nouvelle qu’ils menaient

sans leur fille, le père et la mère Trébuc avaient pris de nouvelles

habitudes.

Toute douleur à la longue s’engourdissant, ils commençaient du moins à

ne plus considérer sous des couleurs aussi sombres le coup de tête de

Mousseline. C’est que, devant la révélation faite par mademoiselle

Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ils avaient eu peur. Honte

et peur à la fois.

Ils étaient toujours sans nouvelles de Mousseline, et Madame Loissel se

prenait à s’avouer déconcertée, et voire inquiète. Au contraire, le père

et la mère Trébuc éprouvaient une inquiétude moins lancinante.

--Puisque nous ne savons rien d’elle, songeaient-ils, elle n’est pas

morte.

Et cette présomption, qui les rassurait, les aidait à supporter avec

moins d’amertume que Mousseline s’entêtât à ne pas leur donner signe de

vie. Ils en souffraient, mais ils ne s’étonnaient pas outre mesure du

silence persistant de leur fille.

--C’est une Trébuc, avait dit son père: toute d’une pièce.

Ils souffraient davantage, à mesure que les jours coulaient, à la pensée

que Mousseline, partie parce qu’on ne voulait pas lui laisser épouser

son Rodolphe Jaulet, ne se mariait pas. Et ils attendaient, à défaut

d’une lettre de repentir et de tendresse, une lettre de sommation

respectueuse, formule admirable qui acquérait une importance de premier

plan dans la bouche du père Trébuc. Mais ils ne recevaient rien, et le

père Trébuc, sans le dire à sa femme, se mettait à craindre parfois que

peut-être Rodolphe Jaulet, reculant en face de son devoir, n’eût

abandonné Mousseline après lui avoir fait abandonner ses parents. Il lui

avait fait abandonner aussi son bureau, où elle était estimée; mais le

père Trébuc ne craignait rien de ce côté-là: Mousseline était

travailleuse, et capable de trouver, dactylographe intelligente, dix

places pour une. C’est l’autre question qui tracassait plutôt le père

Trébuc. Néanmoins, il refoulait sa crainte, car il avait bien vu, au

trouble du petit Rodolphe Jaulet, le soir de la demande en mariage, que

ce garçon était épris de Mousseline.

--Tu te fais des idées, père Trébuc! se disait-il.

Ainsi la peur, que la révélation de la sage-femme leur avait causée,

harcelait moins vivement les Trébuc. Quant à la honte des premières

heures, qu’à force de regarder autour d’eux ils avaient fini par

considérer, sinon vaine,--car ils demeuraient encore de leur siècle,

comme disait monsieur Forderaire,--mais excessive, elle s’estompait,

elle aussi, avec le temps.

Au reste, si l’on excepte madame Loissel, l’ancienne riche du premier

étage qui était réduite à terminer sa vie dans une chambre de bonne au

sixième, les gens semblaient ne plus se rappeler qu’ils eussent connu

aux Trébuc une fille. Un homme moins scrupuleux que le père Trébuc s’en

fût réjoui sans arrière-pensée. Lui cependant se demandait si cette

indifférence des gens à l’endroit de Mousseline et des soucis du père

Trébuc, ne masquait pas du mépris. Il ignorait en effet si la sage-femme

n’avait pas jasé, bien qu’il l’eût toujours jusque-là tenue au-dessus

de tout soupçon. Mais elle avait l’air tellement sévère, lorsqu’elle

déclara, sans aucun égard, au père Trébuc, que la vie humaine est

sacrée!

Le père et la mère Trébuc, dans leur détresse, éprouvèrent toutefois, à

la fin de mai, un soulagement. En effet, un mardi, à midi, en rentrant

de la maison de santé de Grenelle où elle exerçait tous les matins,

mademoiselle Baudetrot ouvrit, avec sa brusquerie ordinaire, la porte de

la loge et annonça qu’elle déménageait.

--Je vais à Lille, dit-elle, prendre la direction d’une maison

d’accouchements. Il faut que j’y sois pour le début de juin.

Elle ajouta:

--Le propriétaire sera content: il pourra augmenter le prix de mon

loyer.

--Nous vous regretterons, eut la présence d’esprit de répondre le père

Trébuc, tant il était content, lui aussi.

--Dame! fit la mère Trébuc.

Pour la première fois depuis le départ de Mousseline, le père et la mère

Trébuc se sentirent moins oppressés.

XLIII

L’appartement de mademoiselle Baudetrot ne demeura pas libre plus de

vingt-quatre heures. Le propriétaire n’y fit faire aucune réparation,

aucune peinture, aucun nettoyage. A mademoiselle Baudetrot, sage-femme,

succéda du jour au lendemain le docteur Aubenaille, et, sur le mur de la

maison, à hauteur d’homme, près de la porte, la plaque d’émail bleu de

l’une fut remplacée par la plaque de marbre noir de l’autre, qui se

déclarait médecin spécialiste.

Grand, maigre, grisonnant, le regard insaisissable, le docteur

Aubenaille était célibataire. Il convoqua des peintres, un tapissier,

des électriciens, entreprit des travaux sérieux.

--J’installe un cabinet d’opérations, dit-il à la concierge.

On lui apporta des tables étincelantes de nickel, des appareils de forme

étrange et dont on ne pouvait pas deviner à quoi il les destinait.

Il parlait peu, mais sans morgue.

--Il n’a rien de Monsieur Chaudroule, dit à son mari la mère Trébuc, qui

n’aimait pas le professeur du deuxième, et qui l’aimait moins que jamais

depuis que, pour un robinet de sa cuisine, il avait forcé la mère Trébuc

à courir chez le gérant, le jour même que Mousseline disparut.

Mais le docteur Aubenaille ne ressemblait pas non plus à mademoiselle

Baudetrot. Il n’avait pas de gestes brusques. Il était tout en douceur

et courtoisie. En outre, il donnait souvent de menus pourboires à la

mère Trébuc. Pendant la période d’installation de son appartement, il

eut en effet souvent besoin de petits services, que la concierge lui

rendait avec son obligeance habituelle.

--Un médecin, dit le père Trébuc, ça fait mieux qu’une sage-femme. Tu ne

trouves pas?

Elle était toujours du même avis que lui.

--Une sage-femme, dit-il encore, je trouve, je ne sais pas pourquoi, que

ça fait mauvais genre.

Pendant une quinzaine, les Trébuc ne furent à peu près occupés que de

l’installation du docteur Aubenaille. On les interrogeait sur le

nouveau locataire. La curiosité du quartier ramena dans la loge

quelques personnes qui semblaient s’être détournées des Trébuc, depuis

leur malheur. Chacun cherchait à savoir quel genre d’opérations ferait

le docteur Aubenaille.

--Des opérations chirurgicales, disait le père Trébuc.

--Il est spécialiste, ajoutait la mère Trébuc.

L’après-midi, à cause du docteur Aubenaille, la mère Trébuc était plus

souvent dérangée que du temps de mademoiselle Baudetrot. Inconnu dans le

quartier, le médecin spécialiste avait néanmoins une clientèle

nombreuse, de femmes surtout, dont la plupart étaient élégantes, qui

arrivaient en voiture, demandaient à mi-voix «le docteur, s’il vous

plaît», et gagnaient rapidement l’escalier dès que la mère Trébuc

répondait:

--Troisième à gauche.

C’était pour la mère Trébuc une véritable distraction. Quand elle voyait

entrer dans sa loge une jolie madame bien habillée, elle la regardait

avec plaisir. Un jour, elle en vit une à qui elle eut envie de crier:

--Dieu! que vous êtes belle, Madame!

Celle-là ressemblait à Mousseline. La mère Trébuc, empressée, avait

répondu seulement:

--Au troisième à gauche.

Mais elle accompagna la jolie malade jusqu’à la porte de l’escalier,

qu’elle lui ouvrit: de quoi la jolie malade parut fort mécontente.

--Dommage! songea la mère Trébuc. Ces femmes de riches, ça méprise les

autres. Ça ne mérite pas d’être jolies.

Elle fit le geste de chasser une pensée importune, et elle se demanda,

comme elle se le demandait pour chaque cliente du docteur Aubenaille, ce

que pouvait bien être cette femme-là. C’était sa distraction de

l’après-midi.

Le soir, elle en causait avec le père Trébuc. Ils échappaient ainsi aux

silences dangereux. Quand la mère Trébuc se plaignit de la petite

vexation que lui avait faite la jolie malade qui ressemblait à

Mousseline,--détail qu’elle ne rapporta pas:

--Que veux-tu? répondit le père Trébuc. Ça se fait pas, peut-être?

Et, un peu plus tard, il observa qu’il avait eu raison sans doute. Car,

pendant qu’ils étaient à table, le docteur Aubenaille, qui dînait en

ville presque tous les soirs, entra dans la loge, et, après s’être

excusé d’interrompre le repas des Trébuc:

--Madame, fit-il, je ne sais pas si je vous l’ai dit, je ne crois pas,

mais il faut que je vous dise que, si jamais quelqu’un, homme ou femme,

venait vous questionner sur les clients que je reçois, vous ne devez

répondre qu’une chose: adressez-vous au docteur. Vous comprenez, vous et

moi, nous sommes tenus au secret.

--Le secret professionnel, précisa le père Trébuc, qui approuvait de la

tête.

--Parfaitement, dit le médecin. Vous avez compris, je compte donc sur

vous, et encore une fois excusez-moi.

Et il glissa dans la main de la mère Trébuc un billet.

--Cent francs, annonça-t-elle, quand il fut sorti.

--Tu vois, dit le père Trébuc, je m’étais pas trompé: ce que tu as fait

cette après-midi, ça se fait pas.

XLIV

Et le mois de juin aussi s’écoula, morne, lent, vide, car toute

nouveauté s’émousse, et l’habitude eut vite intégré dans le train

ordinaire de l’existence des Trébuc, concierges, la maigre distraction

que leur avait procurée l’arrivée du docteur Aubenaille. Mousseline

n’était pas revenue. Mousseline n’avait pas écrit.

Et juillet à son heure apparut. Les Trébuc l’attendaient. Certains pour

un mois, certains pour deux, les locataires se disposaient à quitter

Paris, qui vers la campagne, qui vers le bord de la mer. Chaque année,

le père Trébuc aidait à descendre les malles.

--Et vous, père Trébuc, lui disait-on, vous ne partez pas?

--Pas cette année, non, répondait-il. L’an prochain, peut-être.

Il avait toujours espéré pouvoir conduire, une année ou l’autre, à

Portrieux, dans son pays où ni lui ni sa femme n’avait plus de famille,

leur Mousseline. Ils étaient toujours restés à Paris, rue Legendre et

square des Batignolles. Mais les vacances que les locataires prenaient

étaient, du même coup, des vacances pour les concierges. Pendant les

mois d’été, on ne nettoyait le grand escalier qu’une fois par semaine.

La mère Trébuc se reposait.

Le père Trébuc, lui, dans son jardin peuplé d’enfants pâles, flânait à

l’ombre des arbres vite jaunis par le soleil, et rêvait à ses souvenirs

des pays chauds. Le soir, il mettait un morceau de glace dans son verre

de vermout-cassis, et, après le dîner, il tirait une chaise de la loge,

s’installait devant la porte, sur le trottoir, et fumait sa pipe en

lisant le _Journal_. Quand la vaisselle était enfin lavée, la mère

Trébuc venait s’asseoir à côté de lui.

Cette année-là plus que les autres, les Trébuc virent avec satisfaction

s’en aller leurs locataires. Des maisons voisines, les locataires s’en

allaient également. Chaque matin, des taxis et des omnibus de gare

enlevaient voyageurs et bagages.

--Il n’y aura plus à Paris que les vrais Parisiens, disaient ceux qui ne

partaient pas.

--On sera entre soi, répondait le père Trébuc.

Il songeait bien pourtant qu’il n’aurait ni la joie de l’apéritif qu’un

morceau de glace rend délicieusement frais, puisqu’il n’allait plus au

café, ni celle de la soirée qu’on passe sur le trottoir, à fumer une

bonne pipe. Se risquerait-il, en effet, cette année-là, à s’asseoir

devant la maison, quand, depuis déjà trois mois, il fuyait tout le

monde?

Les Baquier eurent un départ magnifique. Ils allaient à Trouville: les

parents, la cuisinière, la femme de chambre et la Choute par le train,

et Mademoiselle en auto, avec monsieur Marsouet.

Le père Trébuc ferma la portière de la voiture.

--Au revoir, père Trébuc!

--Bon voyage, Monsieur le Sénateur.

--Au revoir, père Trébuc!

--Bon voyage, Mademoiselle.

L’auto démarra. Le père Trébuc la suivit du regard. Il songeait:

--Pourquoi qu’elle se fait pas appeler Madame, Mademoiselle Baquier?

Madame Loissel ne partait pas. Monsieur Daix, qui n’avait droit qu’à un

mois de vacances, devait les prendre en août. Le docteur Aubenaille ne

parlait pas de s’en aller. Quant aux autres locataires, ils étaient tous

partis pour le dix.

Il commençait à faire chaud, chaud comme il ne fait chaud qu’à Paris, où

l’air devient irrespirable dès que le soleil brille durant trois jours

de suite.

Dans la loge, où une tenue stricte était moins indispensable, le père

Trébuc demeurait en manches de chemise. Pour son service au square, il

enfilait un pantalon de treillis blanc, qu’il repassait lui-même, tous

les matins. Le soir, il n’osait pas s’asseoir devant la maison, comme la

plupart des concierges du quartier: il craignait qu’une apostrophe de la

mère Chateplue, qui buvait plus que jamais à cause de la chaleur, ne

l’obligeât à répondre, et ne provoquât un esclandre. Et puis, de voir le

petit café du coin de la rue Boursault, où fréquentaient les gens qu’il

connaissait, lui donnait des tentations.

Déjà Letuigne, son camarade préféré de la manille, mais le plus

irrégulier, avait essayé de l’entraîner.

--Tu es bête, lui avait-il dit. Et pourquoi?

--Pour rien.

Le père Trébuc avait résisté, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs.

Était-ce encore, toujours, par orgueil? Mais quel orgueil pouvait garder

le père Trébuc?

XLV

Monsieur Daix, le mutilé du cinquième dont madame Loissel avait fait

rêver les Trébuc pour leur Mousseline, était un homme qui ne cherchait

pas à se pousser au premier rang. Revenu de la guerre avec un seul bras,

il portait sans arrogance à la boutonnière de son veston un mince ruban

jaune liséré de vert.

Le père Trébuc, qui avait eu sa médaille à l’ancienneté, admirait que

monsieur Daix l’eût tout jeune gagnée autrement. Mais aux félicitations,

un peu gauches, que le vieux marsouin essayait un jour de lui exprimer,

monsieur Daix s’était contenté de répondre en agitant la manche vide de

son veston.

--Il est trop modeste, avait songé le père Trébuc.

Modeste, le jeune homme savait qu’après la guerre on considérait de tels

rubans beaucoup moins comme un emblème de sacrifice que comme un

insigne d’infirmité. C’est une nuance qui échappait au père Trébuc.

Quand le père Trébuc se rappela, plus tard, que monsieur Daix avait dit,

en parlant du départ de Mousseline, que ça devait arriver:

--Il n’est pas modeste, songea-t-il. Il est fier.

Monsieur Daix en effet n’avait pas éprouvé le besoin d’offrir au père ou

à la mère Trébuc ses condoléances. Loin de prendre cette réserve pour de

la politesse, le père Trébuc la tint d’abord du mépris et, ensuite, de

la fatuité.

Oui, à mesure que le temps estompait sa douleur et sa honte, le père

Trébuc condamnait moins sévèrement sa fille, s’accusait lui-même moins

durement d’avoir manqué de vigilance, acceptait les excuses que monsieur

Marsouet, monsieur Forderaire, Letuigne, Deraque, et d’autres, lui

avaient proposées pour le réconforter, accusait à son tour les mœurs

générales de l’après-guerre, et s’avouait à part soi moins coupable

qu’il n’avait cru l’être au début. Et tant, qu’en juillet, à force de

remarquer davantage l’attitude réservée de monsieur Daix, parce que,

dans la maison déserte, le mutilé du cinquième passait moins inaperçu,

le père Trébuc finit par s’avouer que le grand coupable était justement

monsieur Daix.

Pensée noire. Depuis le départ de Mousseline, le père Trébuc avait roulé

dans sa tête inquiète beaucoup de pensées noires. Il regardait autour de

lui. Monsieur Forderaire et d’autres lui avaient ouvert les yeux. Il

comparait, il jugeait. Et quant à ce monsieur Daix si fier, le père

Trébuc estimait enfin qu’un employé de banque ne s’abaisserait pas en

épousant une dactylographe pauvre, mais honnête.

--Honnête, certainement, affirmait le père Trébuc.

Qui prouvait que Mousseline, éprise peut-être de ce monsieur Daix si

fier, n’eût pas écouté Rodolphe Jaulet par dépit et rage d’être méconnue

et dédaignée?

--Mais voilà! se disait une fois de plus le père Trébuc: nous sommes

pauvres. Les Trébuc sont pauvres. Ça, ça ne se pardonne pas.

Est-ce que sa pauvreté,--car elle n’était pas riche, mademoiselle

Coupaud,--avait empêché mademoiselle Coupaud de trouver un homme riche

qui daignât l’épouser? Cette fille pourtant se donnait des allures peu

rassurantes. On avait jasé sur elle dans le quartier, et le fait est

que...

--Mais il ne faut pas se fier aux apparences, songeait le père Trébuc au

mois de juillet, ni condamner les gens trop vite.

La première quinzaine de juillet était chaude. L’été s’annonçait ardent.

Les Parisiens se hâtaient de fuir la ville, qui devenait inhabitable.

Aux approches du 14, les maisons désertées se faisaient de plus en plus

nombreuses. Que de volets clos à toutes les façades!

--Si ça continue, disait le père Trébuc à sa femme, il n’y restera plus

que les concierges.

Et il se lançait dans une nouvelle diatribe contre les riches à qui tout

est permis.

Mais la mère Trébuc avait moins d’aigreur.

--Te plains pas, répondait-elle. Qu’ils s’en aillent tous! La vie sera

moins chère.

XLVI

Le 14 juillet, à titre d’exception, et parce que ses amis de la manille

abandonnée insistèrent avec tant de bonne grâce, le père Trébuc

consentit à les suivre au petit café du coin de la rue Boursault. Ils

étaient allés tous ensemble l’attendre à la sortis du square.

--Tu ne peux pas refuser, dit Potonnot.

--Tu nous offenserais, ajouta Deraque.

Et Brouchon:

--Un jour comme aujourd’hui!

Le père Trébuc résistait.

Savaient-ils pourquoi le père Trébuc hésitait à les suivre? Comme ils le

sentaient néanmoins près d’accepter, comme il leur déclarait qu’il

n’acceptait qu’à titre d’exception, comme ils se flattaient de l’avoir

décidé, Potonnot, parlant au nom de tous, lâcha l’argument définitif:

--Trébuc, tiens-toi bien. Nous avons une grande nouvelle à t’apprendre:

la mère Chateplue est morte.

--Non!

--Si.

--Je l’ai encore vue à midi!

--Un coup de sang.

--La chaleur.

--Et la boisson.

--Pas possible!

--Tombée raide dans la rue, en traversant pour aller au café.

Le père Trébuc se réjouit. Il n’avait plus aucune raison d’hésiter. Il

suivit ses camarades.

Il s’était déjà promis de ne prendre qu’un vermout-cassis, son vieil

apéritif oublié, avec un morceau de glace, et de ne pas toucher aux

cartes. Mais une fois installé, ravi par la fraîcheur délicieuse du

vieil apéritif qu’il retrouvait, entraîné par la véritable joie que lui

causait la mort subite de cette chipie de mère Chateplue, ragaillardi

par l’atmosphère tout amicale du petit café, il se leva machinalement,

quand la première partie fut jouée, pour s’asseoir à la place de

Letuigne que le sort désignait.

Comme jadis, il gagna. Il gagna trois francs soixante-quinze, qu’il

empocha sans hâte. Au moment de ramasser les pièces déposées sur le

tapis, il lui souvint en effet à quoi jadis ses gains étaient destinés:

au mariage de Mousseline. Une ombre lui gâta le plaisir innocent de

cette soirée organisée pour lui par ses camarades. Mais, ses camarades,

contents de le revoir au milieu d’eux, dissipèrent l’ombre fâcheuse.

--Potonnot! dit soudain le père Trébuc. Et ta promesse?

--Quelle promesse?

--Ton fameux pernod, que tu fabriquais toi-même, et que tu devais me

faire goûter.

--Quand tu voudras, Trébuc.

--Tu en as?

--Demande aux copains.

--Et c’est du vrai?

--Du vrai, répondirent Chauchet et Deraque.

--J’en veux.

--A une condition, objecta Potonnot.

--Laquelle?

--Que tu reviendras pour la manille demain, et les autres jours, comme

avant.

Le père Trébuc hésita.

--Non, dit-il, pas de condition.

--Alors, pas de pernod. Choisis.

--Je verrai, conclut le père Trébuc.

--Comme tu voudras.

Ils se séparèrent. Mains étreintes à droite et à gauche, bonsoir et bon

appétit distribués, une chaise qui se renverse et tombe: la soirée était

finie.

--Au revoir, père Trébuc, dit le patron qui rinçait deux verres à la

fois.

--Au revoir, répondit machinalement le père Trébuc.

Dehors, la rue Legendre, où une brise étouffante soufflait du pont,

était à peu près vide. En la traversant, le père Trébuc songea que,

quelques heures auparavant, en la traversant aussi, au même endroit

peut-être, la mère Chateplue était morte.

--On pourra s’asseoir devant la maison, se dit-il, et respirer à son

aise.

Il regarda sa maison. Trois immeubles de six étages, se dressent rue

Legendre, entre la rue Boursault et le pont, du côté des numéros pairs:

près du pont, la maison de la mère Chateplue; près de la rue Boursault,

celle d’une veuve de guerre dont on ne peut rien dire; et au milieu,

celle de la mère Trébuc.

A la fenêtre du rez-de-chaussée, qui était ouverte, la mère Trébuc

regardait venir vers elle son mari, qu’elle avait vu sortir du café. Le

père Trébuc se redressa.

XLVII

Juillet s’acheva. Août passa. La fin de juillet avait été moins belle.

Août ne fut guère meilleur. Sous un ciel souvent chargé de nuages, Paris

reçut de la pluie par journées entières.

Sans nouvelles de Mousseline, qui s’obstinait, en vraie Trébuc, à ne pas

demander son pardon, les Trébuc menaient leur morne existence

quotidienne, sans soucis matériels excessifs.

Comme l’avait prévu la mère Trébuc, la vie était un peu moins chère. Un

peu seulement, mais assez pour que la mère Trébuc pût arriver à joindre

les deux bouts en n’imposant pas à son mari de trop cruelles privations.

Elle songeait cependant que cette période de répit que sont les mois de

vacances pour les ménages de petites ressources, ne serait pas

éternelle, et que, malgré les espoirs que chacun nourrissait d’un

avenir plus clément, la mauvaise saison des prix qui montent

reparaîtrait en même temps que les Parisiens revenus.

--Et en hiver? se disait la mère Trébuc. Comment ferons-nous?

C’est alors surtout que, pratiquement, l’absence de Mousseline serait

sensible. Faudrait-il priver le père Trébuc d’un peu plus de viande,

même frigorifiée, quand il n’en mangeait déjà pas outre mesure, ou de

son vin rouge? Mais il avait besoin de son vin et de sa viande pour

affronter les rigueurs de l’hiver, sous la bise glacée du square des

Batignolles.

La mère Trébuc songeait parfois au magot que son mari avait amassé, pour

le mariage de Mousseline, avec les gains de ses manilles. Le magot ne

servirait sans doute jamais au mariage de Mousseline, hélas. Toutefois,

si la mère Trébuc ne projetait pas de l’entamer en cas d’urgence, car on

ne sait pas ce que l’avenir réserve à un chacun, elle pensait que le

père Trébuc pourrait lui remettre les gains qu’il réalisait de nouveau

chaque soir, au lieu d’en grossir inutilement le magot sans emploi

certain.

Car le père Trébuc avait succombé aux invitations de ses camarades, et

repris sa place à la manille de chaque soir. On n’entendait plus, dans

la salle enfumée du petit café de la rue Boursault, les monologues

poissards de la mère Chateplue, matrone à la poitrine monstrueuse, mais

on y entendait, comme par le passé, de temps en temps, la voix

triomphante du père Trébuc qui annonçait:

--Je coupe, et atout!

Il semblait que le père Trébuc eût moins de circonspection qu’autrefois

dans ses propos. Il lui échappait souvent, en plein café, des opinions

hardies et d’irrespectueuses apostrophes. Les jours de pluie, par

exemple, si quelqu’un maugréait contre le mauvais temps ou se plaignait

des fichus étés que nous avons en France à présent,--l’avez-vous

remarqué?--le père Trébuc affichait un contentement parfait. Il riait,

disait:

--Tant mieux!

Et il commençait une vigoureuse apologie pour le mauvais temps qui

vengeait les pauvres,--et il disait quelquefois: les prolétaires, car il

aimait les mots emphatiques dont le sens est obscur,--et il jubilait

parce qu’il y a une justice ici-bas et qu’à la campagne et au bord de la

mer où ne vont pas les pauvres, dans leurs villas, leurs châteaux et

leurs palaces, les riches pouvaient constater que leur argent ne leur

permet pas tout.

--Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule.

Mousseline: roman · 第 7 / 9 段