semblait le plus pénible. L’hiver était dur, en effet, non pas à cause
du froid, mais à cause du prix de toutes choses. En vain d’astucieux
personnages, se préparant en vue des élections législatives encore
lointaines, promettaient-ils un régime moins favorable aux mercantis.
Dans la loge de la rue Legendre, on ne mangeait pas tous les jours de la
viande, même frigorifiée. La mère Trébuc se plaignait, pour son Ernest.
--Laisse donc! répondait le père Trébuc. Ça ne durera pas toute la vie.
Il se consolait avec son pernod, qui le soulageait des idées noires.
--Tu verras, disait-il, tu verras!
Il s’apprêtait à le dire une fois de plus, dimanche soir qu’il revenait
bredouille de l’avenue du Bois une fois de plus, le dimanche 23
décembre. Mais il n’eut pas à le dire. Il n’était pas entré que déjà sa
femme lui sautait au cou. Elle riait, elle pleurait.
--Regarde! Regarde! Lis! Lis! C’est elle!
Il lut.
Mousseline, par pneumatique, écrivait:
«_Mes chers parents, l’épreuve est trop affreuse. Je n’en puis plus.
J’ai besoin de vous revoir. Il faut que j’aie votre pardon. Dites-moi
vite, par pneu, poste restante, bureau 14, quand vous consentez à
recevoir votre toujours tendre_
_MOUSSELINE_.»
--Tu vois! fit victorieusement le père Trébuc.
LIV
Le père Trébuc avait répondu tout de suite par ces simples mots:
«_Viens quand tu voudras._»
Il en était content. Il estimait qu’il ne pouvait pas répondre mieux.
Un seul point le tracassait.
--Où que c’est, disait-il, le bureau 14? Et pourquoi qu’elle se fait
écrire poste restante?
--Dame! répondit la mère Trébuc. Elle se méfie. Des fois qu’on aurait
refusé, on ne saurait pas son adresse.
Le lendemain, 24 décembre, Mousseline envoya, dans la matinée, un
nouveau pneumatique. Cette fois, elle écrivait:
«_Merci. Je viendrai ce soir, à 10 heures._»
--Tu vois, dit le père Trébuc, elle est toujours la même: elle ne veut
pas se faire remarquer. Elle viendra quand personne pourra la voir.
--C’est bien elle, approuva la mère Trébuc. Penses-tu qu’elle vienne
avec sa voiture?
--Dame! je ne sais pas. Il n’y a pas de raison.
--Dame!
--Dis, la Maman, tu n’attendais pas ça pour ton petit Noël, hein?
--Je croyais pas...
--Moi, j’ai toujours cru. Mousseline est une brave fille. Elle pouvait
pas oublier ses parents comme ça.
La journée leur parut plus longue que tous les mois écoulés. La mère
Trébuc comptait sur ses doigts.
--Je pensais que ça faisait plus! observa-t-elle.
Le soir, au dîner, ils mangèrent mal.
--C’est drôle, dit la mère Trébuc, j’ai pas faim.
--Moi non plus. C’est l’émotion.
Et le père Trébuc, pour se calmer, dit-il, se prépara un pernod, le
troisième de la soirée.
--Tu te feras mal, Ernest, dit la mère Trébuc.
--C’est pas tous les jours fête, répondit-il.
A neuf heures, il n’alla pas fermer la porte de la rue.
--Inutile, n’est-ce pas? Dans une heure...
Près de la table, sous la lyre du gaz, la mère Trébuc raccommodait une
chemise. Le père Trébuc, son _Journal_ étalé devant lui, lisait. Il ne
se disaient plus rien.
Soudain, ils tressaillirent. On avait frappé à la porte.
--Entrez!
Ils se levèrent, regardèrent.
Mousseline entra.
Les parents demeurèrent fichés sur place.
Difficilement, Mousseline refermait la porte: elle avait dans les bras
un petit enfant enveloppé d’une misérable couverture. Elle-même,
maigrie, les traits tirés, les yeux battus, son chapeau du mois d’avril
sur la tête, sentait la misère. Immobile, muette, elle attendit.
--D’où viens-tu? prononça enfin le père Trébuc, d’une voix sourde.
Mousseline montra son petit.
--Il a trois semaines, dit-elle en tremblant.
La mère Trébuc regardait. Elle eut peur: le père Trébuc semblait prêt à
bondir.
--Qu’est-ce que tu fais? demanda-t-il, se contenant.
--Je suis seule.
--Et l’autre?
--Je ne sais pas.
Mousseline grelottait. Impitoyable, le père poursuivit:
--Depuis quand?
--Le mois de mai. Quand il a vu...
--Où que tu travailles?
--Je sors de l’hôpital.
--Et où que tu habites?
Mousseline fondit en larmes.
--Ernest! supplia la mère Trébuc.
Mais le père Trébuc se contint encore. Les dents serrées, les yeux
féroces, il murmurait:
--Carne! Carne! Carne!
Sa voix s’enflait.
--Ernest!
Mousseline lui tendit son enfant.
--Papa! Papa! Je t’en supplie!
Allait-elle tomber là?
--Fous-moi le camp! cria le père Trébuc. Fous-moi le camp!
--Ernest!
--Fous-moi le camp!
Furieux, il se jetait sur elle. La mère Trébuc, s’interposant, reçut le
coup de poing sans gémir.
Mousseline était repartie.
La mère Trébuc pleurait. Lui, debout près de la table, les yeux égarés,
les bras pendants, regardait vers la porte.
--Carne! Carne! murmurait-il.
La mère Trébuc gagna le fond de la loge.
--Carne! dit-il encore.
Puis il se dirigea vers le portemanteau, prit son képi.
--Où vas-tu? demanda la mère Trébuc, angoissée.
--Merde! répondit-il.
Et il fit claquer en même temps la porte de la loge derrière lui.
LV
Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent
pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête basse,
les yeux humides.
Il n’était rentré qu’au petit jour, exténué. Sa femme ne lui avait posé
aucune question. Il n’avait rien dit non plus. Il était resté prostré
sur une chaise jusqu’à l’heure de son service, refusant le bol de café
au lait que sa femme lui présentait, laissant plié sur la table son
_Journal_. Et il était parti pour le square sans avoir desserré les
dents.
--Triste journée, père Trébuc!
--Triste journée, dame, oui.
Monsieur Forderaire, matineux, s’arrêta et assujettit son binocle.
--Vous êtes souffrant? demanda-t-il.
--Non, non, répondit mollement le père Trébuc. C’est ce temps-là.
Et, d’un geste large, il accusait le ciel lourd de nuages.
--Dites donc, père Trébuc, fit monsieur Forderaire, changeant de ton,
vous avez vu le journal, ce matin?
Le père Trébuc frémit.
--Ma foi, non.
--Alors vous ne savez pas. D’ailleurs, vous ne lisez peut-être pas le
courrier musical.
--C’est vrai. Le courrier musical...
--Eh bien! mon ami, ce matin, il parle de quelqu’un que vous connaissez.
--Moi?
--Que du moins vous avez connu. Hier soir, au Trocadéro, on a porté en
triomphe un jeune virtuose qui donnait une audition de violon: un nommé
Rodolfo Joletti.
--Je ne connais pas.
--Mais si! Rodolphe Jaulet.
--Il a changé de nom?
--C’est un malin. Il sait qu’à Paris on n’applaudit que les artistes
étrangers. Alors il s’est fait passer pour italien. D’où succès,
triomphe, tonnerre d’applaudissements. Ce gaillard-là ira loin.
--Dame!
Le père Trébuc était confondu.
--Père Trébuc, dit monsieur Forderaire, vous avez l’air gelé.
--Je n’ai pas trop chaud.
--Il faut vous secouer.
--Oui, oui.
--Je vous laisse. Faites le tour de votre square au pas gymnastique. Ça
vous remettra.
--Oh! à mon âge!
--Allons, au revoir.
--Au revoir, Monsieur Forderaire.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’éloigna.
--Joli Noël! songea le père Trébuc amèrement.
Il avait froid. Il essaya de se réchauffer en marchant plus vite que
d’habitude. Pour la première fois depuis qu’il était gardien du square
des Batignolles, on put voir le père Trébuc ne pas marcher lentement,
les mains dernière le dos, dans son square. Mais il ne parvint pas à se
réchauffer.
--Il me faudrait un bon pernod, se disait-il.
Et il ne pensait plus à autre chose!
FIN
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 8 DÉCEMBRE 1924
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME).
* * * * *
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