Les curieux ne surent pas si le père Trébuc souffrit, ni surtout comment

il souffrit, car on pouvait douter qu’il endurât d’un cœur tranquille un

affront que rien n’avait laissé prévoir. Il était en effet homme de

droiture et d’honnêteté et connu de tout le quartier comme tel. Aussi

bien n’allait-il plus rejoindre, le soir, au petit café du coin de la

rue Boursault, ses complices de la manille quotidienne; et, dans le

square des Batignolles, où il s’attardait moins à provoquer la

conversation des habituées, il marchait au milieu du peuple des enfants

sans s’intéresser à leurs jeux. De quoi chacun pouvait conclure à sa

guise.

Quant à sa femme, le père Trébuc, qui l’avait d’abord prise dans ses

bras et qui n’avait pas renouvelé son geste, il la sentait trop

grièvement blessée pour ne pas lui épargner de nouvelles blessures. N’en

recevait-elle pas, peut-être, dont elle gardait également le secret? Ils

portaient tous les deux leur croix, côte à côte, en silence.

La mère Trébuc avait-elle la même angoisse que son mari? Il l’ignora,

comme elle ignora qu’il n’ouvrait plus son _Journal_, le matin, dès la

première heure, sans une émotion qu’il cachait derrière les feuilles

dépliées. Il parcourait d’un trait les pages, sautait par-dessus les

titres énormes, cherchait les faits-divers, dépistait les titres menus

qui se dérobent entre deux placards de publicité, reprenait son examen,

et ne repliait le journal qu’avec un soupir.

Une semaine ainsi coula. Les jours se suivaient lentement. Le père

Trébuc subit les questions, les conseils, les regrets, et les mines

navrées de tous ceux qui le connaissaient. La surprise avait été quasi

générale. Le père Trébuc n’en fut pas consolé, car celui dont il voulait

forcer l’estime, celui dont il avait rêvé pour sa fille, celui-là

déclara, hélas, à madame Loissel:

--Ça devait arriver.

La sévérité de monsieur Daix finit d’accabler le père et la mère Trébuc.

Le père Trébuc la reçut comme un soufflet. Mais qu’avait-il à répondre?

Était-ce les parents, ou la fille, que monsieur Daix accusait?

--Mauvaises fréquentations, frivolité de l’époque, résultat de la

guerre, avait affirmé monsieur Marsouet, sénateur.

--Et l’exemple? suggéra madame Loissel, qui jugeait l’opinion de

monsieur Marsouet audacieuse.

Il est certain qu’à ne regarder que dans la maison, Mousseline voyait

des choses dont le moins qu’on en pût dire n’était pas à la gloire de

tous les locataires. Mademoiselle Coupaud, fille de sa mère et d’on ne

sait qui, hantait les salles de danse, ce qui ne l’empêcha pas d’y

dénicher un mari fort imprudent. Et mademoiselle Baquier, qu’on saluait

bas, qui portait collier de perles et manteau de zibeline, quand son

père n’était qu’un employé de ministère en retraite? L’affection,

platonique,--si l’on veut,--de monsieur Marsouet, sénateur, était-elle

inoffensive?

La sympathie de madame Loissel, que l’épreuve n’ébranla pas, fut douce

au cœur de la mère Trébuc.

--Il n’avait qu’à le dire, maugréait madame Loissel, ce nigaud, qu’il

l’aimait!

Elle n’en démordait pas, malgré les apparences, qui étaient contraires.

Et elle promettait à la mère Trébuc que Mousseline reviendrait. Mais

elle ne savait pas tout ce que savait la mère Trébuc, qui hochait la

tête tristement, et qui ne répétait pas à son mari les propos rassurants

de madame Loissel.

Néanmoins, à l’heure du courrier, la mère Trébuc se hâtait de passer en

revue les enveloppes. Quand le père Trébuc était présent, il la

regardait et ne disait rien. Elle ne disait rien non plus. A quoi bon

parler? Espéraient-ils, croyaient-ils, pensaient-ils que Mousseline

écrirait?

Une longue semaine s’écoula sans que Mousseline donnât signe de vie.

--C’est une Trébuc, se dit le père Trébuc. Elle n’écrira pas.

XXXVII

Tous les matins, vieille habitude prise en son temps de marsouille, le

père Trébuc brossait lui-même son képi, son pantalon et sa tunique. Tous

les matins, il regardait avec plaisir, en les soulevant l’une après

l’autre pour brosser l’étoffe où elles s’appuyaient, ses trois

médailles: celle de Madagascar et celle de Chine, témoignages de ses

randonnées et de ses prouesses, et la Militaire, récompense de quinze

années de devoir accompli sans défaillance.

Mais, quand on s’est pris dans l’engrenage des pensées noires, on ne

s’en tire pas à volonté. Depuis que le malheur était entré chez lui, le

père Trébuc ne regardait plus ses médailles avec le même plaisir. Elles

lui semblaient dérisoires. Que signifiaient ces marques de bravoure ou

de constance sur la poitrine d’un homme déshonoré?

Il songeait:

--Va les gagner loin de ton pays, dans la brousse ou dans le bled, d’où

tous les camarades ne sont pas revenus. Va risquer ta peau ou ta santé.

Reviens. Continue d’être dans le civil ce que tu fus dans le militaire:

un brave homme, un honnête homme, un homme consciencieux. Fais des

enfants. Surveille-toi, prive-toi, use-toi, pour qu’ils deviennent comme

toi braves, consciencieux et honnêtes. Par un matin tel que celui-ci, tu

te réveilleras, le cœur sombre, la bouche amère, et dégoûté de tout.

C’était par un matin de dimanche, en effet, et de dimanche d’avril, que

le père Trébuc songeait ainsi. Or rien n’est affligeant, pour une âme en

deuil, comme un dimanche parisien: les rues sans encombrements de

voitures, les gens qui s’habillent de leurs meilleurs habits, les smalas

qui se rendent visite, les ouvrières au bras de leurs amoureux, la joie

d’un jour de repos et d’un jour de fête, quoi de plus attristant, par

contraste, pour un homme qui a tout perdu,--mais oui, tout,--en perdant

sa fille? Les gens passent, vont à leurs joies, car il n’est pas

question d’affaires le dimanche, ils regardent autour d’eux, ils

respirent le bonheur, et ils ne remarquent pas que leur béatitude

insulte à la douleur muette d’un gardien de square qui a perdu sa

fille.

Le père Trébuc savait, dès le matin, dès l’instant qu’il brossait sa

tunique où pendaient de dérisoires médailles, qu’il aurait une mauvaise

journée, que son service serait plus difficile que durant la semaine,

parce que les maris accompagnent leur femme au jardin et que les femmes,

occupées de leur mari, se soucient moins des enfants, prompts à saccager

les massifs de fleurs.

Il prévoyait tout, le père Trébuc, en brossant sa tunique. Il n’avait

pourtant pas prévu ce qui devait être son plus vif émoi de la journée.

Tout récemment, il s’était trouvé sot devant le papa de la petite

Ginette, une enfant habituée du square où sa mère la conduisait. Mais la

mère avait disparu, comme Mousseline. Et le père Trébuc, entendant les

confidences navrées du papa, n’avait pu rien répondre au pauvre

abandonné qui mendiait un peu de consolation. Le père Trébuc n’avait pu

rien répondre. Il ne comprenait pas peut-être: Mousseline n’avait pas

encore disparu.

Et voilà que, vers onze heures, le père Trébuc fut appelé de loin par

une petite fille qui criait:

--Père Trébuc! Père Trébuc! Bonjour, père Trébuc!

A travers la cohue, le père Trébuc s’empressa. Il se sentait attiré vers

la petite Ginette.

Quelle déception l’attendait!

Quand il arriva près du banc qu’un massif lui cachait, il s’arrêta, plus

sot que la première fois: le papa de Ginette était là, sur le banc.

Assis? Non. Allongé, couché presque, tête nue, le bras droit épousant la

taille d’une jeune femme, de sa femme revenue.

--Bonjour, père Trébuc! dit le papa de la petite Ginette sans se

déranger.

Il souriait d’un air de triomphe. Sa femme souriait aussi, d’un air

moins assuré.

Le père Trébuc ne s’attarda pas auprès du couple heureux.

--Au revoir, père Trébuc! criait gentiment la petite Gigi.

XXXVIII

Entre la sympathie que lui déclaraient les uns et la satisfaction

égoïste qu’il imputait aux autres, le père Trébuc, blessé de toute façon

au plus profond de lui-même, aurait été bien gêné de choisir. Était-ce

encore un effet de son orgueil, s’il y avait orgueil dans son cas? Le

père Trébuc s’imaginait peut-être que les gens s’intéressaient plus à

lui qu’ils ne le faisaient en réalité. Et, à de certains moments,

essayant de mettre les choses au point, non pas quant à lui, mais quant

aux étrangers, il se disait que, puisque les gens ne savaient pas

tout,--et comment l’auraient-ils su, si mademoiselle Baudetrot, la

sage-femme, qui était brusque mais tenue à la discrétion, ne révélait

rien?--en somme on était mal fondé à porter contre lui un jugement trop

sévère.

Sur le coup, on a tendance à exagérer. On se croit le centre du monde

et l’objet de tous les regards. Mais, quand on examine de sang-froid les

circonstances, les causes, les résultats, on s’aperçoit souvent qu’on

eut tort. Tel prend de loin pour une montagne une taupinière. Le père

Trébuc citait volontiers cet aphorisme qu’il avait rapporté de

Madagascar, où sa compagnie, alertée par une nuit sans lune, s’était

lancée jusqu’à l’aube à la poursuite... de deux zébus qu’on tua. Le

capitaine, vexé, avait sentencieusement clos cette équipée excessive. Le

père Trébuc se le rappelait. Et lui, n’exagérait-il pas, en présumant

que tout Batignolles ne se souciât que de la fugue d’une jeune fille?

Le lundi matin, après la fièvre du dimanche, quand le square des

Batignolles retrouve sa paisible physionomie des jours ordinaires, dans

le calme d’une matinée de soleil, le long de la grille du chemin de fer

où il faisait sa première promenade quotidienne, le père Trébuc, les

mains derrière le dos et la tête basse, essayait de remettre les choses

au point.

Sa fille était partie. Soit. Avec un jeune homme. Soit encore. Et après?

Que savait-on de plus?

--Belle journée, père Trébuc!

--Belle journée.

Monsieur Forderaire était sans doute pressé, ce matin-là. Au lieu de

s’arrêter, d’assujettir son binocle, et d’échanger avec le père Trébuc

deux ou trois phrases plus ou moins insignifiantes, il toucha d’un doigt

le bord de son chapeau, et s’éloigna.

Le père Trébuc avait levé la main vers son képi. Il fut déçu, et peiné,

que monsieur Forderaire ne s’arrêtât pas. Il n’était déjà point tant

enclin à l’optimisme: il s’assombrit soudainement. Parce que monsieur

Forderaire ne lui disait rien, le père Trébuc conclut que monsieur

Forderaire, toujours si correct et voire familier, ne voulait rien dire

au père Trébuc.

Le père Trébuc soupira. Quittant la grille du chemin de fer, il se

dirigea vers le kiosque à musique.

--Service, service, se dit-il pour s’exhorter.

Il était demeuré trop longtemps à l’écart, à l’abri des fâcheux. Sa

place était là-bas, près du kiosque, où les gens affluent.

--Porte ta croix, père Trébuc! songea-t-il. N’oublie pas que ta fille

est partie et que les autres ne l’oublient pas.

Il ne l’oubliait pas pourtant. Comment aurait-il pu l’oublier dans ce

coin de Paris, plus provincial qu’un mail de province, où tout était

plein pour lui du souvenir de Mousseline, depuis le square où elle

jouait, étant petite, jusqu’à l’église Sainte-Marie où elle avait fait

sa première communion, la boutique de la fleuriste dont le garçon avait

fait sa première communion en même temps que Mousseline, et le bazar de

la place des Batignolles, où le père Trébuc achetait, la veille de Noël,

une poupée d’un franc quarante-cinq, et tout enfin, tout, dans ce

quartier dont pas un habitant n’était pour le père Trébuc un inconnu? Le

père Trébuc avait aimé ce quartier tout de suite. Il s’était félicité,

jadis, de n’être pas gardien des Buttes-Chaumont. Mais s’en

félicitait-il encore? Et n’eût-il pas préféré, dans un quartier plus

populaire, où chacun passe inaperçu, n’être connu de personne?

--Bonjour, père Trébuc!

La femme de chambre des Baquier, tenant en laisse la Choute, ouvrait

déjà son large sourire.

--Bonjour, Mademoiselle! répondit sans aménité le père Trébuc.

Et il lui tourna le dos.

XXXIX

Cependant le père Trébuc se trompait. Monsieur Forderaire n’avait

certainement pas voulu le contrister en ne s’arrêtant pas pour échanger

avec lui, ce matin-là, comme à l’ordinaire, les propos sans importance

de leurs habituelles rencontres. Le père Trébuc en eut la preuve le jour

même, dans l’après-midi, lorsque de nouveau le locataire du premier

traversa le square des Batignolles.

L’heure était chaude, et l’ombre, sous le couvert des arbres généreux,

accueillante. Monsieur Forderaire s’arrêta, se décoiffa, tira de sa

poche un mouchoir, s’essuya le front, assujettit son binocle.

--Eh bien! père Trébuc, demanda-t-il avec obligeance, quoi de neuf?

--Dame rien, Monsieur Forderaire. C’est toujours du pareil au même,

comme on dit.

Déjà content, le père Trébuc souriait.

--Et votre fille?

--Dame, toujours rien, Monsieur Forderaire.

--Elle ne vous a pas écrit?

--Non.

--Avant de partir?

--Non plus.

--C’est curieux.

Il y avait tant de simplicité dans la voix de monsieur Forderaire, que

le père Trébuc ne craignit de sa part aucune vexation.

Monsieur Forderaire assujettit son binocle.

--C’est curieux, dit-il. Elle vous aimait pourtant. Vous formiez une

famille parfaitement unie. On vous donnait en exemple dans le quarter.

--Oh!

--Si, si, c’est la vérité. En exemple. Que de fois n’ai-je pas

entendu...

--Vous devez entendre autre chose, maintenant, hasarda le père Trébuc.

--Maintenant? Rien du tout. Que voulez-vous qu’on dise? On ne comprend

pas. Personne ne comprend.

--Je croyais.

--Je le vois, père Trébuc, je le vois bien. Depuis le départ de votre

fille, vous n’êtes plus le même homme.

--Dame!

--Sans doute, mais j’ai bien vu que vous semblez fuir les gens.

Dirait-on pas, ma parole! que vous avez commis un crime? Est-ce votre

faute si votre fille est partie?

--Dame!

--Alors?

--Ça ne fait rien.

Le père Trébuc ne trouva pas autre chose. Devant ses locataires, comme

jadis devant les officiers, il était gauche et timide le plus souvent.

Machinalement, il porta la main vers ses médailles.

--Il faut vous secouer, père Trébuc, poursuivit monsieur Forderaire. Il

le faut, et pour vous, et surtout pour votre femme.

--C’est difficile, Monsieur Forderaire. Après un coup comme ça...

--Là! ça y est! exclama monsieur Forderaire. Vous allez me servir vos

tartines du vieux temps, l’honneur de la famille, le devoir trahi, que

sais-je? Je vous connais, père Trébuc. Je n’en ai pas l’air, mais je

vous connais mieux que vous ne pensez. Et je sais ce que vous pensez.

Tenez, vous pensez comme on pensait au siècle dernier et comme on ne

pense plus nulle part, même à Landerneau.

--Dame!

--C’est vrai. La guerre a déferlé sur le monde sans vous toucher. Tout

est sans dessus dessous, et vous ne vous en apercevez pas. Voulez-vous

que je vous dise? Voilà votre faute, si c’en est une, car ce n’est pas

votre faute si le monde s’est relâché, avec la guerre, comme il s’est

relâché. Seulement, pendant que votre femme, qui est aussi une femme de

l’autre siècle, ne sortait pas de sa loge, et que vous vous confiniez,

vous, dans l’atmosphère de quiétude toute bucolique de votre square,

votre fille a grandi dans un milieu différent.

Monsieur Forderaire assujettit derechef son binocle. Le père Trébuc

était rouge d’émotion. Il voulut répondre. Il répondit:

--Dame, Monsieur Forderaire, on est comme on est. Je suis un vieux

soldat breton.

--Précisément. Mais votre fille est une jeune Parisienne de 1923. Il

faut comprendre. Les enfants d’aujourd’hui se libèrent plus tôt

qu’autrefois de la tutelle des parents. La vie est devenue plus rapide,

mon pauvre père Trébuc.

--Je comprends, je comprends, murmura le père Trébuc, mais c’est dur

quand même.

--Je vous le répète, secouez-vous, mon ami, vivez avec votre époque.

Secouez-vous!

Il tendait la main. Le père Trébuc la serra vigoureusement.

--Merci, Monsieur Forderaire, merci.

--Allons, au revoir.

Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’en alla. Le père Trébuc

le regardait s’éloigner. Il avait chaud. Il était confus. Il

réfléchissait.

--Oui, songea-t-il. Peut-être. Mais si sa fille faisait comme la mienne,

qu’est-ce qu’il dirait? C’est qu’il ne sait pas tout.

XL

D’autres jours suivirent. Une autre semaine s’écoula. Trois semaines

s’écoulèrent. Le père et la mère Trébuc étaient sans nouvelles de leur

fille.

A mesure que les jours passaient et qu’il lisait en vain son _Journal_,

matin et soir, avec la crainte d’y découvrir ce qu’il y cherchait

avidement, le père Trébuc avait retourné la question sous toutes ses

faces. A la honte du début, qui avait dominé, succédait peu à peu une

tristesse lourde.

Ils avaient bien vieilli, en trois semaines, le père et la mère Trébuc.

Plus que jamais, la mère Trébuc se plaignait de la fatigue que lui

causait l’entretien du grand escalier.

--Tu te donnes trop de mal aussi! observait le père Trébuc, qui se

rappelait à point les paroles de monsieur Forderaire.

--Qu’est-ce que tu veux? répondait-elle.

Comme son mari était consciencieux, la mère Trébuc était consciencieuse.

Ils faisaient tous les deux leur service toujours de la même manière.

Aux yeux du monde, ils sauvaient la face. Ils supportaient

courageusement l’épreuve. Autour d’eux, ils sentaient moins de

curiosité. On ne leur parlait plus de Mousseline. Seule, madame Loissel,

qui ne perdait pas tout espoir, s’évertuait à réconforter la mère

Trébuc. Mais la mère Trébuc n’en disait rien à son mari.

Le père Trébuc n’avait pas remis les pieds au petit café de la rue

Boursault depuis le départ de Mousseline. Il rentrait à la maison, le

soir, sans flâner en chemin. Il se déshabillait, s’installait devant la

table, dépliait son _Journal_, et attendait l’heure du dîner.

Mornes dîners. Depuis le départ de sa fille, la mère Trébuc avait

simplifié l’ordonnance des repas, supprimé la nappe à carreaux bleus et

blancs que Mousseline avait brodée, car la toile cirée suffisait aux

parents en deuil, et supprimé aussi le dessert et les plats trop

coûteux, car désormais la mère Trébuc ne devait plus compter sur

l’argent que Mousseline rapportait à chaque fin de mois.

Mornes dîners, au cours desquels le père et la mère Trébuc, tête à

tête, mangeaient en silence. La loge, qui était autrefois trop étroite,

semblait vide, depuis que les éclats de rire et les chansons de

Mousseline l’avaient désertée. Où chantait-elle? Où riait-elle, à

présent, la folle Mousseline? Et riait-elle? Dans la loge de la rue

Legendre, personne ne riait plus. Depuis trois semaines, Mousseline

s’était enfuie.

Trois semaines avaient passé, lentes, cruelles. Un jour, ce fut le

samedi, vingt-huitième d’avril. La mère Trébuc redoutait que parût enfin

à son tour, sur l’éphéméride accroché près de la cheminée, le 28 fatal.

C’est le 28 avril, en effet, que devait être célébré le mariage de

mademoiselle Coupaud, locataire du troisième.

Quel crève-cœur pour la mère Trébuc! Elle n’était pas jalouse.

--Tant mieux pour cette petite! songeait-elle.

Mais elle songeait qu’elle ne verrait pas, qu’elle ne verrait jamais sa

Mousseline chérie, vêtue de blanc et couronnée de fleurs d’oranger,

descendre, au bras d’un beau garçon, les degrés de l’église

Sainte-Marie, entre deux haies de badauds accourus.

Du seuil de la maison, la mère Trébuc vit mademoiselle Coupaud, au bras

de son père, monter par l’allée centrale, les degrés de pierre couverts

d’un tapis rouge. Mademoiselle Coupaud avait une couronne de fleurs

d’oranger très discrète, très jolie, et deux fillettes soutenaient la

traîne de sa jolie robe blanche. Un beau mariage. Le parvis était peuplé

tout entier. Des autos stationnaient en file des deux côtés de l’église.

Le cœur gros, la mère Trébuc regardait, regardait.

--Ah! Ah!

Derrière elle, un violent ricanement retentissait.

Elle se retourna.

Sur le seuil de la maison voisine, la mère Chateplue, la matrone aux

mamelles flasques, regardait la mère Trébuc d’un air insolent. Elle

ricanait. Sa monstrueuse poitrine en était secouée dans tous les sens.

--Ah! ah!

La mère Trébuc rentra chez elle précipitamment.

Les coudes sur la table et les mains au visage, elle sanglotait encore

quand, dix minutes plus tard, à l’heure du déjeuner, survint le père

Trébuc, qui avait les yeux humides.

XLI

Que ce fût parce que le goût lui manquait de faire de bonne cuisine

après un coup si rude, ou par calcul de ménagère qui dans la pire

détresse ne doit pas se permettre de négliger les intérêts du ménage, la

mère Trébuc avait été bien avisée, en restreignant, depuis le départ de

Mousseline, les dépenses journalières. A la fin du mois d’avril, elle

constata que désormais elle ne pourrait plus mijoter de ces petits plats

dont le père Trébuc aimait à humer le parfum, et que Mousseline

déclarait chaque fois meilleurs que la fois précédente.

A la vérité, le père et la mère Trébuc souffraient trop du départ et de

la faute de leur fille chérie, pour qu’un regret d’ordre matériel

ajoutât vilainement à leur regret. Non. Dans ces difficultés que leur

créa le problème de la vie chère, ils trouvèrent plutôt un sujet de

plaintes qui les détournait de leur constant souci, en éludant les

silences chargés d’angoisse des premiers jours qui suivirent le départ

de Mousseline.

Évidemment, par un biais naturel, les plaintes qu’ils se communiquaient

les ramenaient au chapitre de Mousseline. Eux qui jusqu’alors se

gardaient de critiquer les locataires de la maison ou certains voisins,

ils en venaient à examiner la conduite de ceux qui les avaient jugés,

critiqués, et même réconfortés, car on ne les avait peut-être

réconfortés que par hypocrisie, se disaient-ils. La douleur en effet ne

rend pas bienveillant.

--Cette Mademoiselle Coupaud, disait le père Trébuc, on la regarde avec

respect, maintenant qu’elle vient voir son père en taxi.

--Dame! répondait la mère Trébuc. Elle a de l’argent. Au jour

d’aujourd’hui, il n’y a que ça qui compte.

--Dame! répliquait le père Trébuc. Tu peux être tranquille. Ce n’est pas

cette fille-là qui aurait épousé un homme sans le sac. Elle sait y

faire, celle-là.

Il se taisait, et la mère Trébuc ne répondait rien. Tous deux songeaient

en même temps que leur fille, leur Mousseline qu’on avait jugée et

condamnée, était du moins partie avec un homme sans le sou. Elle ne

rêvait pas d’épouser un homme pour son argent, elle, leur Mousseline.

Elle avait eu tort de se donner, elle était coupable certes, mais elle

ne s’était pas vendue.

Comme s’il continuait leur conversation, le père Trébuc disait:

--Mademoiselle Coupaud, encore, elle s’est mariée. Le mariage couvre

tout, et elle sera peut-être une épouse fidèle.

--Elle? tranchait la mère Trébuc. Qui a bu boira, mon pauvre Ernest, et

bon chien chasse de race.

--N’empêche. Ça regarde son mari. Elle est mariée. Mais ce que je

voulais dire...

Il baissa la voix.

--Je voulais parler de Mademoiselle Baquier. Celle-là, veux-tu que je te

dise? C’est répugnant.

--Elle fait ça devant son père et sa mère, et ils trouvent ça très bien.

--L’argent n’a pas d’odeur.

--Et puis, un sénateur, ça flatte. Ce n’est pas n’importe qui.

--Oh! dit le père Trébuc, sénateur ou pas sénateur, c’est du pareil au

même. Rappelle-toi, la Maman, pendant la guerre, ces officiers

américains qui venaient faire la ribouldingue là-haut avec les deux

sœurs. Les parents trouvaient déjà ça très bien.

--Y a longtemps qu’on n’a pas vu la plus jeune, remarqua la mère Trébuc.

--Je croyais qu’elle était en Algérie?

--On le disait. On m’a dit aussi que Monsieur Marsouet les a eues toutes

les deux.

--Et ça critique les autres! exclama le père Trébuc.

La mère Trébuc se rapprocha.

--Et tu sais pas ce qu’on m’a dit? fit-elle.

--Non.

--On m’a dit comme ça que Monsieur Marsouet leur a fait faire une

opération, pour qu’elles n’aient pas d’enfants.

--Voilà! conclut le père Trébuc. Et il faut être aux ordres de ces

gens-là, et les saluer, et les respecter, et tout, quoi! Tout ça, parce

qu’ils ont de l’argent.

--Dame!

Et un nouveau silence s’établissait. Le père et la mère Trébuc

comparaient, et ne disaient plus rien. Ils n’osaient pas, peut-être.

Aucun des deux n’osait prendre l’initiative d’absoudre tout haut

Mousseline.

--Le bœuf a raugmenté de quatre sous, dit sans transition apparente la

mère Trébuc.

--Oui, mais il y a des légumes maintenant. Avec l’été qui vient, ça sera

moins cher.

--Faut attendre encore un peu, répliqua la mère Trébuc. Avant juillet,

faut pas trop espérer.

--Oui, quand les riches seront à la campagne.

Mousseline: roman · 第 6 / 9 段